Les Eaux de Saint-Ronan/16

Les Eaux de Saint-Ronan
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 25p. 300-312).


CHAPITRE XVI.

L’ECCLÉSIASTIQUE.


C’était an homme cher à tout le pays, et plus que riche avec quarante livres de rente.
Dryden et Chaucer.


Mistress Dods demeurait bien convaincue que son ami Tyrrel avait été assassiné par le sanguinaire capitaine Mac Turc ; mais après quelques recherches infructueuses pour retrouver le cadavre, après certaines dépenses faites en pure perte, elle finit par abandonner la chose de désespoir. « Elle avait fait son devoir, disait-elle… elle laissait cette affaire à ceux qu’elle regardait naturellement… La Providence jetterait du jour sur ce mystère, quand elle le jugerait convenable. » Telles étaient les raisons morales par lesquelles la bonne dame se consolait, et gardant moins de rancune que ne s’y attendait M. Bindloose, elle conserva son opinion, sans changer de banquier ni d’homme d’affaires.

Peut-être l’inactivité et la résignation de Meg, dans une affaire qu’elle avait menacé d’approfondir si complètement, provinrent-elles en partie de ce que la place de Tyrrel, dans sa chambre bleue, ainsi que dans ses pensées et ses attentions journalières, fut occupée par son nouvel hôte, M. Touchwood ; car en le gardant chez elle, déserteur qu’il était de l’hôtel des Eaux, elle remportait, vu sa manière de considérer la chose, un triomphe décidé sur ses rivaux. Parfois néanmoins il fallait toute la force de cette réflexion pour décider Meg, vieille et entêtée comme elle l’était, à se soumettre aux divers caprices et aux exigences dont son nouvel hôte se rendait coupable. Jamais personne ne parlait autant que monsieur Touchwood de son indifférence habituelle pour la nourriture et les autres aises de la vie, et probablement jamais voyageur n’avait donné plus de mal dans une hôtellerie. Il avait des fantaisies toutes particulières en cuisine, et quand on les contredisait, surtout s’il commençait à ressentir les douleurs d’un accès de goutte, on aurait cru qu’il avait pris des leçons dans la boutique du pâtissier Bedreddin Hassan, et qu’il allait renouveler la scène de la malheureuse tarte à la crème où l’on avait oublié de mettre du poivre. À chaque instant il émettait de nouvelles doctrines en science culinaire ; mistress Dods n’y voyait que des hérésies, et alors la maison retentissait de leurs querelles. Puis son lit devait être nécessairement dressé selon un certain angle d’inclinaison depuis le haut de l’oreiller jusqu’au bout des pieds, et la moindre déviation de cette règle troublait, disait-il, son repos nocturne, et certainement dérangeait son humeur. Il était également capricieux sur la façon de brosser ses habits, d’arranger les meubles de sa chambre, et sur mille autres minuties que dans la conversation il semblait totalement mépriser.

Il peut paraître singulier, mais telle est l’inconséquence de la nature humaine, qu’un hôte d’un caractère si bizarre et si capricieux donnât à mistress Dods une satisfaction égale à celle que lui avait procurée son tranquille et simple ami M. Tyrrel. Si son locataire actuel pouvait blâmer, il pouvait aussi applaudir ; et jamais l’artiste, quand il a, comme mistress Dods, conscience de son propre talent, n’est indifférent aux éloges d’un connaisseur tel que M. Touchwood. L’orgueil de bien faire et d’en être louée la consolait d’un surcroît de travail ; et chose qui n’était pas indigne de la considération de cette très honnête aubergiste, c’est que les hôtes qui donnent le plus d’embarras sont ordinairement ceux dont les mémoires montent le plus haut et qui les paient avec la meilleure grâce. Sur ce point, Touchwood était un véritable trésor. Il ne se refusait jamais la moindre fantaisie, quelque dépense qu’elle pût lui occasionner, quelque peine que dussent se donner ceux qui le servaient ; et cependant il protestait toujours que l’objet en question était pour lui la chose la plus indifférente qui fût au monde. Que diable se souciait-il des sauces de Burgess, lui qui avait mangé son kouscoussou sans autre assaisonnement que le sable du désert ! Mais c’était une honte pour mistress Dods de ne pas avoir certaines provisions que toute décente auberge, autre qu’un simple cabaret, offrait toujours au voyageur.

Bref, il criait, tempêtait, ordonnait, et se faisait obéir ; il tenait sans cesse les domestiques sur pied, et cependant son naturel était vraiment si bon quand il s’agissait d’objets essentiels, qu’il était impossible de lui en vouloir le moins du monde : de sorte que mistress Dods, quoique dans des moments de spleen elle le souhaitât parfois au sommet du Tintok, finissait toujours par chanter ses louanges. Elle ne pouvait pas, il est vrai, s’empêcher de le soupçonner d’être un nabab ; car elle l’entendait parler sans cesse des pays étrangers ; elle le voyait toujours satisfaire ses moindres envies et montrer à l’égard des autres une extrême générosité, attributs qu’elle regardait comme inhérents à tous les hommes de l’Inde. Mais, quoique le lecteur sache déjà qu’en général mistress Dods était mal prévenue envers cette espèce de favoris de la fortune, cependant elle avait assez de raison pour sentir qu’un nabab, vivant dans le voisinage et faisant hausser le prix des œufs et des volailles, était bien différent d’un nabab habitant sa propre maison, prenant chez elle-même toutes ses provisions, et payant sans hésitation ni chicane tous les mémoires que sa conscience lui permettait de présenter. En un mot, pour en revenir au point où nous aurions peut-être dû nous arrêter plus tôt, l’aubergiste et son hôte étaient fort satisfaits l’un de l’autre.

Mais l’ennui trouve toujours moyen de se glisser en tout lieu, quand le vernis de la nouveauté a disparu ; et ce démon s’empara de M. Touchwood, précisément au moment où il était parvenu à tout faire aller à sa guise dans l’hôtellerie… lorsqu’il avait enfin initié dame Dods aux mystères du curri et des mullegatwny… habitué la fille à faire son lit suivant l’angle d’inclinaison recommandé par sir John Sinclair… et presque réussi à instruire le postillon bossu dans l’art de panser les chevaux à la manière des Arabes. Des pamphlets et des journaux, venus de Londres et d’Édimbourg par liasses énormes, ne parvinrent pas à mettre en déroute l’ennemi qui troublait le bonheur de M. Touchwood, et enfin il songea à voir de la société. Les Eaux lui présentaient une ressource naturelle… mais le voyageur sentait un saint frisson de peur lui agiter tout le corps au souvenir de lady Pénélope qui l’avait tant soit peu mal mené durant sa première résidence au fameux hôtel ; et quoique la beauté de lady Binks eût pu charmer un Asiatique par les grâces bouffies de ses contours, notre vieillard ne pensait plus ni aux sultanes ni aux harems. Enfin une idée lumineuse lui vint à l’esprit, et il demanda tout-à-coup à mistress Dods, qui lui servait du thé pour son déjeuner dans une vaste tasse d’une espèce particulière de porcelaine chinoise dont il lui avait offert un service complet, à condition qu’elle lui verserait elle-même et tous le jours le délicieux breuvage :

« S’il vous plaît, mistress Dods, quelle espèce d’homme est votre ministre ? — Un homme tout-à-fait comme les autres, monsieur Touchwood ; quelle espèce d’homme pourrait-il donc être ? — Un homme comme les autres ?… oui… c’est-à-dire qu’il a, suivant l’usage, sa paire de jambes et de bras, d’yeux et d’oreilles… mais est-ce un homme sensé ? — Pas extrêmement, monsieur ; car, s’il buvait ce thé que vous avez fait venir de Londres par la poste, il le prendrait pour du thé bou commun. — Alors il n’a point tous ses organes… il lui manque un nez, ou du moins il ne sait pas s’en servir : ce thé est de la vraie poudre à canon… un bouquet parfait. — Oh ! c’est fort possible ; mais j’ai donné un jour au ministre un petit verre de ma meilleure bouteille de véritable eau-de-vie de Cognac, et puissé-je ne pas échapper au démon, s’il n’a point dit, après l’avoir bue, que c’était un excellent whisky ! Il n’y a absolument que lui dans tout le presbytère, et même dans tout le synode, pour ne pas savoir distinguer le whisky de l’eau-de-vie. — Mais quelle sorte d’hommes est-ce ? est-il savant ? — Savant ?… bien assez, stupide même à force de science ; ne s’inquiétant guère comment tout va dans sa paroisse pourvu qu’on le laisse en repos. C’est désolant de voir une maison si mal tenue !… Si j’avais seulement pour une semaine à mes gages les deux paresseuses qui servent l’honnête homme, je crois que je leur montrerais à tenir un logement. — Prêche-t-il bien ? — Oui, assez bien, assez bien… parfois il lui arrive de lâcher un grand mot ou une bribe de science que nos fermiers et nos lairds à bonnet ne peuvent pas trop comprendre… mais qu’importe ? comme je leur dis toujours… ceux qui le paient doivent en avoir pour leur argent. — Habite-t-il toujours la paroisse ? est-il bon pour les pauvres ? — Trop bon, beaucoup trop bon, monsieur Touchwood. Je vous garantis qu’il exécute à la lettre les préceptes de l’Évangile, et qu’il ne tourne jamais le dos quand on lui demande… ses poches sont toujours dévalisées par une bande de vauriens et de scélérats qui s’en vont tendant la main par tout le pays. — Tendant la main par tout le pays ? Que diriez-vous donc, mistress Dods, si vous aviez vu les fakirs, les derviches, les bonzes, les imans, les moines et les frères mendiants que j’ai vus, moi ?… Mais ce n’est pas ce dont il s’agit ; votre ministre va-t-il beaucoup en société ? — Beaucoup en société ?… jamais ; il ne voit personne, ni chez lui ni ailleurs. Il descend le matin dans une longue robe de chambre en guenilles, comme s’il allait arracher des pommes de terre, et s’assied au milieu de ses livres ; et si on ne lui apporte pas quelque chose à manger, le pauvre homme, il n’aura pas le cœur d’en demander. Bien des fois ou l’a vu rester ainsi dix heures de suite sans rien prendre, jeûnant à en mourir, ce qui est le fait d’un vrai papiste, quoiqu’il ne jeûne, le malheureux, que par oubli. — Eh bien ! en ce cas, madame, votre curé n’est pas une espèce d’homme aussi ordinaire que vous disiez… Oublier son diner !… L’homme doit être fou !… Il dînera avec moi aujourd’hui… et je veux lui donner un dîner qu’il ne puisse oublier de long-temps. — Vous pouvez reconnaître que cela est plus aisé à dire qu’à faire. Le digne homme, à proprement parler, ignore qu’il a une bouche… En outre, il dîne toujours chez lui, c’est-à-dire, quand il lui arrive de dîner, et alors il ne lui faut qu’une écuelle de lait et un morceau de pain, ou encore une pomme de terre froide… C’est là une habitude païenne, pour un aussi brave homme ; car assurément il n’est pas de chrétien qui n’aime ses entrailles. — Oui, cela peut être ; mais j’ai connu bien des chrétiens qui prenaient tellement soin de leurs propres entrailles, ma chère dame, qu’ils n’en avaient plus pour personne… Mais voyons… mettez-vous à l’ouvrage… apprêtez-nous un dîner pour deux, aussi succulent que possible… tenez-le prêt pour quatre heures sonnant… servez-nous le vin vieux du Rhin que j’ai fait venir de Cockburn… une bouteille de mon fameux sherry des Indes… et une autre de votre vieux Bordeaux, du quatrième caveau, entendez-vous, Meg… Ah ! attendez, c’est un ecclésiastique, il faut aussi du Porto. Que tout soit donc prêt ; mais qu’on ne mette pas le vin au soleil, comme cette sotte de Beck l’a fait l’autre jour… Je ne puis aller à la cave moi-même ; mais point de bévues, s’il est possible. — Ne craignez rien, » dit Meg en secouant la tête, « ne craignez rien ; je ne permets jamais à personne de mettre le nez dans ma cave. Mais voilà bien du vin pour deux convives, dont l’un est ministre encore ! — Bah ! folle que vous êtes ! n’y a-t-il pas au bout du village cette femme qui vient de mettre un fou de plus au monde ? Si nous laissons du vin, et que vous le lui envoyiez, s’en trouvera-t-elle plus mal ? — Un bon pot d’ale chaude lui conviendrait mieux ; cependant ce sera comme vous voudrez. Mais votre pareil n’est jamais entré par ma porte. »

Le voyageur était sorti avant qu’elle eût achevé sa phrase ; et laissant Meg se démener et grogner à loisir, il s’en alla, avec la précipitation qui caractérisait tous ses mouvements lorsqu’il avait un nouveau projet en tête, lier connaissance avec le ministre de Saint-Ronan ; pendant qu’il descend la rue qui mène à la mense, nous allons présenter au lecteur ce nouveau personnage.

Le révérend Josiah Cargill était fils d’un petit fermier du sud de l’Écosse ; une faible constitution jointe à ce penchant pour l’étude qui accompagne souvent une santé débile, décida ses parents, au risque de quelque sacrifice, à l’élever pour l’église. Ils étaient d’autant plus portés à se soumettre aux privations nécessaires pour subvenir à cette dépense, que, par suite de certaines traditions de famille, ils s’imaginaient qu’il avait dans les veines quelques gouttes du sang de ce fameux Boanerges du Covenant, Donald Cargill, qui fut égorgé par ses persécuteurs dans la ville de Queenferry, pendant la triste époque de Charles II, uniquement pour avoir, dans la plénitude de sa puissance sacerdotale, rejeté de l’Église et livré à Satan, par une excommunication formelle, le roi et la famille royale, avec tous les ministres et courtisans qui leur étaient attachés. Mais si Josiah descendait réellement de cet intraitable champion, la chaleur de l’esprit de famille dont il aurait dû hériter était tempérée par la douceur de son naturel et par le caractère pacifique des temps au milieu desquels il avait le bonheur de vivre. Il était représenté, par tous ceux qui le connaissaient, comme doux, paisible, studieux, fou de science ; comme un homme qui poursuivait tranquillement le but unique d’acquérir de nouvelles connaissances, celles surtout qui avaient rapport à sa profession, et qui montrait la plus complète indulgence pour ceux dont les goûts différaient des siens. Ses seules récréations, dignes d’un caractère paisible, doux et pensif, se bornaient à des promenades presque toujours solitaires dans les bois et les montagnes, à la louange desquels il se rendait parfois coupable d’un sonnet, mais simplement parce qu’il ne pouvait maîtriser son enthousiasme, et non pour acquérir la renommée et les récompenses qui sont le partage d’un poète heureux. Même, au lieu de chercher à glisser ses pièces fugitives dans les revues et les journaux, il rougissait, lorsqu’il était seul, de ses essais poétiques, et de fait il lui arrivait rarement d’avoir assez d’indulgence envers lui-même pour confier au papier les fruits de sa muse.

D’après cette disposition à une modestie pudibonde, notre savant cherchait à contenir une grande facilité naturelle pour le dessin, quoiqu’il fût sans cesse complimenté, sur des esquisses qu’il jetait sur le papier, par des personnes dont le jugement et le bon goût étaient reconnus. C’était néanmoins ce talent négligé, qui, comme les pieds agiles du cerf dans la fable, devait lui rendre un service qu’il aurait pu attendre vainement de son mérite et de sa science.

Lord Bidmore, connaisseur distingué, eut besoin d’un précepteur particulier pour son fils et héritier, l’honorable Auguste Bidmore ; et, à ce sujet il consulta le professeur de théologie, qui fit passer en revue devant lui plusieurs étudiants qu’il voulait favoriser, et qu’il croyait très propres à remplir une pareille place ; mais sa réponse à la question importante et inattendue de lord Bidmore : « Le candidat sait-il dessiner ? » fut toujours négative. À la vérité, le professeur ajouta que dans son opinion un pareil talent n’était guère nécessaire chez un étudiant en théologie, et qu’il croyait que cela devait être difficile à rencontrer ; mais voyant qu’on appuyait sur cette condition comme un sine qua non, il se rappela enfin un jeune homme de son cours, espèce de rêveur qui osait à peine parler assez haut pour se faire entendre, lors même qu’il lui fallait lire son devoir ; mais qui, disait-on, avait beaucoup de dispositions pour le dessin. C’en fut assez pour lord Bidmore, qui parvint à voir quelques esquisses du jeune Cargill, et qui demeura convaincu que, sous un pareil instituteur, son fils ne pouvait manquer de soutenir une réputation de goût héréditaire qu’avaient acquise son père et son grand-père, aux dépens d’une fortune considérable, dont la valeur représentative consistait alors dans les toiles peintes accrochées aux murs de la grande galerie de Bidmore-House.

Prenant alors tous les renseignements convenables sur le jeune homme proposé, lord Bidmore trouva qu’il possédait toutes les qualités nécessaires, tant morales que scientifiques, et à un plus haut degré peut-être qu’on n’eût pu l’espérer ; ainsi, à la grande surprise de ses compagnons d’étude, mais surtout à la sienne propre, Josiah Cargill fut promu à la place désirée et désirable d’instituteur privé de l’honorable M. Bidmore fils.

M. Cargill s’acquitta de ses fonctions avec capacité et conscience ; mais l’élève était un enfant gâté, de bonne humeur, de santé faible et de moyens très ordinaires. Son maître ne put à la vérité, lui inspirer aucune portion du vif et noble enthousiasme qui caractérise l’aurore du génie ; mais le jeune lord fit dans chaque branche de ses études autant de progrès que permettait sa capacité. Il comprenait les langues savantes, et retenait assez bien les idées principales des auteurs qu’il lisait. Il cultivait les sciences, et pouvait aussi bien classer des coquillages et des mousses qu’arranger des minéraux. Il dessinait sans goût, mais avec beaucoup d’exactitude ; et quoiqu’il n’atteignît aucune supériorité dans les diverses parties de ses études, néanmoins il possédait assez de littérature et de science pour employer son temps, et défendre contre les tentations une tête qui n’était pas assez forte pour y résister par elle-même.

Miss Augusta Bidmore, seule fille de Sa Seigneurie, reçut aussi les instructions de Cargill dans les différentes sciences que son père désira lui voir acquérir, et que l’instituteur fut capable de lui enseigner. Mais ses progrès différaient autant de ceux de son frère que le feu du ciel ressemble peu à cet élément grossier que le paysan entasse dans son foyer fumant. Ses connaissances en littérature italienne et espagnole, ainsi que dans l’histoire ancienne et moderne, sa supériorité dans le dessin et dans tous les arts d’agrément, étaient de nature à enchanter son instituteur, en même temps qu’elles le tenaient en haleine, de peur qu’à force de progrès heureux et rapides l’écolière ne dépassât le maître.

Hélas ! des relations si intimes, dont les périls proviennent des plus doux et des plus tendres, comme aussi des plus naturels sentiments du cœur, devinrent fatales à la paix du précepteur. Tous les cœurs sensibles excuseront une faiblesse qui, comme nous l’allons voir, portait avec elle son propre et sévère châtiment. À là vérité, Cadenus, le croira qui voudra, nous a assuré que, dans une situation si périlleuse, il conserva lui-même des bornes qui furent malheureusement outre-passées par la pauvre Vanessa, son élève plus passionnée…

Sans éprouver d’autre désir
Il goûtait l’innocent plaisir
De voir à ses leçons une vierge attentive[1]


Mais Josiah Cargill fut moins heureux ou moins prudent. Sa belle écolière lui devint chère au plus haut degré, avant qu’il aperçût le précipice vers lequel il s’avançait, guidé par une passion aveugle et sans espoir. À vrai dire, il était absolument incapable de profiter des avantages que lui offrait sa position, pour entraîner son élève dans le piège où il était tombé lui-même. L’honneur et la reconnaissance lui défendaient de tenir une pareille conduite, quand même elle eût été compatible avec la timidité naturelle, la simplicité et l’innocence de son caractère. Soupirer et souffrir en secret, former sans cesse le projet de ne pas rester dans une situation si entourée de périls, et différer de jour en jour l’accomplissement d’une résolution si prudente, c’était tout ce dont l’instituteur se sentait capable ; et il est permis de croire que la vénération avec laquelle il regardait la fille de son patron, et l’impossibilité d’entretenir par la moindre espérance la passion qui le consumait, tendaient à rendre son amour encore plus pur et plus désintéressé.

Enfin, la conduite que la raison lui avait depuis long-temps prescrite ne put être davantage différée. M. Bidmore décida que son fils voyagerait pendant une année en pays étranger, et proposa à M. Cargill d’accompagner son élève ou de se retirer avec une pension convenable, récompense des peines qu’il s’était données. Il n’est guère possible de douter du parti qu’il devait choisir ; car, tant qu’il était avec le frère, il lui semblait n’être pas entièrement séparé de la sœur. Il était sûr d’entendre fréquemment parler d’Augusta, et de voir quelque partie du moins des lettres qu’elle écrirait à son frère ; il pouvait aussi espérer qu’elle ne l’oublierait pas dans ses lettres, qu’elle l’y nommerait « son cher ami, son bon instituteur ; » et son âme calme, contemplative, et cependant enthousiaste, voyait dans ces consolations une source secrète de plaisir, la seule que la vie paraissait lui réserver.

Mais le destin lui gardait un coup qu’il n’avait pas prévu. La chance qu’Augusta pouvait échanger sa condition de jeune fille contre celle d’épouse, bien que sa naissance, sa beauté et sa fortune rendissent un tel événement fort probable, ne s’était jamais présentée à son esprit ; et quoiqu’il eût bien réussi à se convaincre qu’elle ne pourrait jamais être sa femme, il fut néanmoins terriblement affecté en apprenant qu’elle appartenait à un autre.

Les lettres de l’honorable M. Auguste Bidmore à son père annoncèrent bientôt après que le pauvre M. Cargill avait été saisi d’une fièvre nerveuse, et ensuite que sa convalescence était accompagnée d’une telle faiblesse, aussi bien d’esprit que de corps, à ce qu’il semblait, que son utilité, comme compagnon de voyage, devenait absolument nulle. Peu après, les voyageurs se séparèrent, et Cargill revint seul dans son pays natal, s’abandonnant, chemin faisant, à une mélancolique abstraction d’esprit, par laquelle il se laissait dominer depuis la catastrophe morale qu’il avait éprouvée. Ses méditations ne furent pas même troublées par la moindre inquiétude sur ses moyens de subsistance, quoique la cessation de ses fonctions semblât les rendre fort précaires. Mais lord Bidmore y avait prévu ; quelque excentrique qu’il se montrât dans ce qui se rattachait aux beaux-arts, c’était, sous tous les autres rapports, un homme juste et honorable : il ressentait un sincère orgueil d’avoir tiré les talents de Cargill de l’obscurité, et il lui gardait une reconnaissance convenable pour la manière dont il avait rempli la tâche qui lui avait été confiée dans sa famille.

Sa Seigneurie avait secrètement acheté de la famille Mowbray le droit de nommer un ministre à la cure de Saint-Ronan, occupée par un très vieux desservant qui mourut bientôt après ; de sorte qu’à son arrivée en Angleterre, M. Cargill se trouva nommé à la place vacante. Mais il reçut avec tant d’indifférence la nouvelle de sa nomination, qu’il ne se serait probablement pas donné la peine de faire les démarches préalables et nécessaires pour son ordination, si sa mère, alors veuve et dépourvue de moyens d’existence, n’eût pas eu besoin de lui. Il la visita dans l’humble retraite qu’elle occupait dans un des faubourgs de Marchthorn ; il l’entendit remercier avec effusion le ciel de lui avoir accordé assez de vie pour voir la promotion de son fils à une charge qui était à ses yeux plus honorable et plus désirable qu’un siège épiscopal… Il l’entendit tracer d’avance la vie qu’ils mèneraient ensemble dans l’humble indépendance dont la Providence les gratifiait… et il n’eut point le courage d’anéantir les espérances et la joie de sa mère en s’abandonnant à ses sentiments romanesques. Il passa presque machinalement par les formes d’usage, et fut installé dans la cure de Saint-Ronan.

Quoique doué d’une imagination vive, il n’était pas dans la nature de Josiah Cargill de céder à une inutile mélancolie : il chercha ses consolations, non dans la société, mais dans de solitaires études. Sa retraite était d’autant plus complète que sa mère, dont l’éducation avait été aussi modeste que la fortune, se sentait gênée dans sa nouvelle dignité : elle se conformait donc sans peine au goût de son fils qui voulait ne voir personne ; elle passait son temps à surveiller le ménage et à éviter de son mieux tous les embarras qui auraient pu forcer Josiah à quitter ses livres. Mais lorsque la vieillesse la rendit moins active, elle se mit à regretter que son fils fût incapable de vaquer aux affaires intérieures de la maison, et lâcha quelques mots sur le mariage, sur les inconvénients du célibat. À ces admonitions M. Cargill ne répondit que d’une façon évasive ; et lorsque la vieille dame s’endormit dans le cimetière du village, à un âge assez avancé, il ne se trouva plus personne pour diriger la maison du ministre. À vrai dire, Josiah Cargill ne chercha point à la remplacer : il se soumit patiemment à tous les inconvénients du célibat ; et ils égalaient au moins pour lui ceux dont fut assiégé le fameux Mago Pico pendant son état de garçon. Son beurre était mal battu et déclaré non mangeable par tout le monde, excepté par lui et la femme qui le faisait ; son lait avait toujours mauvais goût ; on lui volait ses fruits et ses légumes ; enfin ses bas noirs étaient raccommodés avec du fil bleu et blanc.

Mais le ministre ne s’apercevait de rien, car son esprit était occupé de choses bien différentes. Que mes jolies lectrices n’aillent pas rendre plus que justice à Josiah, ou supposer que, comme le beau Ténébreux dans le désert, il demeura victime d’une passion malheureuse : non… il faut le dire à la honte du sexe masculin, il n’est pas d’amour sans espoir, si ardent et si sincère qu’il soit, qui puisse remplir toute la vie d’amertume. Il faut qu’il y ait espérance… qu’il y ait incertitude… qu’il y ait réciprocité, pour permettre au tyran des cœurs d’établir un empire de longue durée sur un esprit bien constitué, qui désire sa liberté. Le souvenir d’Augusta s’était depuis long-temps effacé de sa mémoire, ou bien il n’y songeait plus que comme à un rêve agréable, qui laisse cependant une impression mélancolique : il ne s’occupait qu’à rechercher les faveurs d’une maîtresse encore plus noble et plus difficile, et cette maîtresse unique était la science.

Toutes les heures qu’il pouvait dérober à ses devoirs ecclésiastiques étaient consacrées à l’étude et passées au milieu des livres. Mais cette avidité de savoir, quoique belle et intéressante en elle-même, allait à un excès tel qu’elle en devenait moins respectable et moins utile : il oubliait, au milieu de ses profondes et minutieuses recherches, que la société a des droits, et que les connaissances qu’on ne communique à personne sont stériles comme le trésor enfoui d’un avare. Ses études avaient encore cet autre inconvénient que, poursuivies pour satisfaire l’amour seul de la science, et n’étant point dirigées vers un objet déterminé, elles portaient sur des points plus curieux qu’utiles, et servaient à l’amusement de l’homme lui-même, sans promettre aucun avantage à la société en général.

Enseveli dans d’abstraites recherches de métaphysique et d’histoire, M. Cargill, ne vivant que pour lui et pour ses livres, contracta plusieurs de ces habitudes ridicules qui exposent l’homme studieux et solitaire aux plaisanteries du monde. La politesse naturelle de son caractère aimable en était altérée. Non seulement il poussait à l’extrême la négligence pour sa toilette et son extérieur, mais encore il devint l’homme le plus distrait et le plus sujet aux absences d’esprit, dans un état où les gens de cette espèce abondent. Personne ne commettait autant de bévues à l’égard des individus auxquels il parlait : c’est ainsi qu’il lui arrivait toujours de demander à une vieille fille des nouvelles de son mari, ou à une femme sans enfants comment allait sa jeune famille ; enfin, à un veuf inconsolable comment se portait son épouse, qu’il avait lui-même enterrée quinze jours auparavant : personne ne fut jamais si familier avec les étrangers qu’il voyait pour la première fois, et ne se rappela plus difficilement le nom de ses amis. Le digne homme confondait perpétuellement les sexes, les âges, les professions, et quand un mendiant aveugle tendait la main en demandant l’aumône, on le voyait souvent, comme pour rendre une politesse, ôter son chapeau et tirer sa révérence.

Parmi ses confrères, M. Cargill était tour à tour un objet de respect par la profondeur de son érudition, ou un sujet de risée par ses bizarreries. Dans cette dernière circonstance il avait coutume de se soustraire par une brusque retraite au ridicule qu’il avait provoqué ; car, malgré la douceur générale de son caractère, ses habitudes solitaires avaient engendré en lui une haine absolue de la contradiction, et la satire d’autrui l’affectait bien plus vivement qu’on n’aurait pu le croire d’après son caractère si simple. Quant à ses paroissiens, il leur arrivait souvent, comme on doit bien le supposer, de rire aux dépens de leur pasteur, et parfois, comme le disait mistress Dods, ils étaient plus surpris qu’édifiés de son savoir ; car lorsqu’il expliquait un passage de la Bible, il ne se rappelait pas toujours qu’il s’adressait à une assemblée fort ignare, et souvent il prononçait une concio ad clerum méprise provenant non de l’orgueil que lui inspirait sa science, ou du désir de montrer, mais de la même distraction qu’eut un jour un théologien fameux : prêchant devant une troupe de criminels condamnés à mort, il termina son discours en promettant aux malheureux qui devaient être exécutés le lendemain matin, « le reste de son sermon à la première occasion. » Mais tout le monde dans le voisinage reconnaissait que M. Cargill remplissait avec exactitude et piété ses devoirs de ministre ; et les paroissiens pauvres lui pardonnaient ses innocentes singularités en considération de sa charité sans bornes. Quant aux plus riches, s’ils se moquaient des distractions de M. Cargill sur quelques objets, ils avaient l’esprit de se rappeler que ces mêmes distractions l’avaient empêché de demander une augmentation de traitement comme tous les autres pasteurs des environs, ou bien d’exiger qu’on réparât sa maison à leurs frais, sinon même qu’on en construisît une neuve. Il est vrai qu’un jour il voulut faire raccommoder le toit de sa bibliothèque où il pleuvait comme en plein champ ; mais ne recevant aucune réponse directe de notre ami Micklewham, qui n’était nullement charmé de la requête et ne voyait pas moyen de l’éluder, le ministre fit tranquillement les réparations à ses dépens, et ne donna plus à ses ouailles aucun embarras à ce sujet.

Tel était le digne pasteur que notre bon M. Touchwood espérait se concilier par un bon dîner et des vins de choix : mesure excellente en bien des cas, mais qui ne paraissait pas devoir réussir cette fois.



  1. Swift a raconté en vers ses amours avec miss Vanhorig, sous les noms de Cadenus et Vanessa. Walter Scott, romanciers célèbres.