Les Eaux de Saint-Ronan/08

Les Eaux de Saint-Ronan
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 25p. 264-270).


CHAPITRE VIII.

L’APRÈS-DÎNER.


Ils font sauter les bouchons, ils percent le baril, s’embrassent d’abord, et se querellent ensuite.
Prior.


Si le lecteur a étudié avec quelque soin les mœurs de la race canine, il doit avoir remarqué la manière toute différente dont les individus de chaque sexe traitent leurs querelles entre eux. Les femelles sont capricieuses, pétulantes et très promptes à s’abandonner à l’impatience et à la contrariété qu’elles éprouvent de la présence les unes des autres : l’esprit de rivalité qui les anime se trahit par un aboiement et un coup de dent soudain, dans lequel elles visent à l’effet autant que possible. Mais ces ébullitions d’humeur acariâtre ne mènent point à un conflit sérieux : l’affaire commence et finit en un instant. Il n’en est pas ainsi de la colère des mâles ; long-temps elle se manifeste et s’excite par des grognemens qui ajoutent à l’offense et marquent le défi ; enfin éclate un combat terrible et acharné : si les partis sont chiens de bonne race et d’égale force, ils se mordent, se saisissent à la gorge, se déchirent et se roulent dans le chenil : on ne peut les séparer qu’en leur serrant le cou avec leurs propres colliers, jusqu’à ce que, ne pouvant plus respirer, ils lâchent enfin prise ; ou bien on les tire par surprise de leur colère en les arrosant d’eau froide.

La comparaison, quoiqu’un peu grossière, peut s’appliquer à la race humaine. Tandis que dans la salle où l’on prenait le thé, les dames se donnaient les petits coups de dents et engageaient les légères escarmouches que nous avons décrits, les hommes, restés dans la salle à manger, furent plus d’une fois sur le point d’en venir à une querelle plus sérieuse.

Nous avons parlé des raisons puissantes qui portaient M. Mowbray à regarder Tyrrel avec une prévention défavorable ; elle n’était point diminuée par son air d’aisance que le jeune laird considérait comme présomptueux.

Quant à sir Bingo, il nourrissait contre lui le genre de haine qu’éprouve un esprit bas pour un antagoniste devant lequel il a le sentiment d’avoir fait une retraite déshonorante. Le vin lui donna le courage dont il manquait à jeun, et il s’aventura en plusieurs occasions à montrer sa rancune, en contredisant Tyrrel plus ouvertement que la politesse ne le permettait. Tyrrel vit sa mauvaise humeur et la méprisa comme celle d’un grand écolier qui ne valait pas la peine qu’on répondît à ses sottises.

La conversation étant tombée sur la chasse, Tyrrel parla d’un chien couchant d’une rare beauté, qu’il attendait la semaine suivante.

« Un chien couchant ! » répliqua sir Bingo en ricanant ; « vous voulez dire un chien d’arrêt, je suppose. — Non, monsieur, reprit Tyrrel ; je connais parfaitement la différence qui existe entre un chien couchant et un chien d’arrêt, et je sais que le premier est passé de mode. Mais j’aime mon chien autant comme un compagnon que pour son mérite à la chasse, et un chien couchant a plus de sagacité et d’attachement, il est plus convenablement placé au coin du feu qu’un chien d’arrêt : on brutalise tellement celui-ci pour le dresser, qu’il perd tout instinct, excepté son habileté à découvrir et à tenir en arrêt le gibier. — Et qui diable lui demande davantage ? s’écria sir Bingo. — beaucoup de gens, sir Bingo, répondit Tyrrel, sont d’opinion que les chiens, comme les hommes, peuvent chasser passablement bien, quoiqu’ils se trouvent en même temps propres à entretenir des relations amicales dans la société. — C’est-à-dire à lécher les assiettes et à gratter une planche de cuivre, je suppose, » murmura le baronnet sotto voce ; et il ajouta d’un ton plus distinct et plus élevé de voix, « qu’il n’avait jamais entendu dire auparavant qu’un chien couchant fût propre à quelque chose, si ce n’est à suivre les talons d’un braconnier. — Vous le savez maintenant, sir Bingo, répliqua Tyrrel ; et j’espère que vous ne retomberez plus dans une pareille erreur. »

L’officier de paix Mac-Turc jugea ici son intervention nécessaire, et fit un long discours. Micklewham parla aussi des lois contre les chiens couchants, et termina en disant à voix basse à son patron : « Je vous l’assure en mon âme et conscience, Saint-Ronan, c’est bien là le jeune Tirl que j’ai fait citer en justice pour avoir chassé sur les marais de votre père. — Diable ! Mick, » répliqua le laird aussi à voix basse, « je te suis obligé de me fournir quelques raisons de la mauvaise opinion que j’avais de lui. C’est en effet une honte, » ajouta-t-il d’un ton plus haut, en s’adressant à toute la compagnie en général, mais non sans lancer un regard particulier à Tyrrel.

« Qu’est-ce qui est une honte, monsieur ? » dit Tyrrel s’apercevant que l’observation s’adressait à lui.

« Que nous ayons tant de braconniers dans nos marais, monsieur, répondit Saint-Ronan. — Nous sommes redevables de cette sorte de bétail au vieux village, ajouta M. Micklewham. — Je ne comprends pas, reprit le laird, quelles raisons mon père a pu avoir pour se défaire de la maison antique que nous y possédions et la vendre à une vieille sorcière qui la tient ouverte tout exprès, je pense, pour y loger des braconniers et des vagabonds. — C’est que probablement votre père avait besoin d’argent, monsieur, » dit sèchement Tyrrel, « et que ma digne hôtesse, mistress Dods, en avait amassé. Vous savez sans doute que c’est chez elle que je loge. — Oh ! monsieur, » répliqua Mowbray d’un ton qui tenait le milieu entre le dédain et la politesse, « vous ne pouvez supposer que je fasse allusion à la société actuelle. J’ai peine à supporter le drôle, » ajouta-t-il à voix basse à son confident, « et cependant ce serait une folie de me fâcher pour rien ; ainsi, honnête Mick, je me tiendrai aussi tranquille que possible. »

En parlant de la sorte, il recula sa chaise, et, regis ad exemplar, toute la compagnie se leva de table.

Pendant que chacun prenait son chapeau pour rejoindre les dames, Tyrrel demanda à un valet assez déluré de lui faire passer le chapeau qui se trouvait sur la table derrière lui. « Appelez votre domestique, monsieur, » lui répondit insolemment le laquais.

« Votre maître, répliqua Tyrrel, aurait dû vous enseigner la politesse, mon ami, avant de vous amener ici. — Sir Bingo Binks est mon maître, » dit le manant du même ton d’insolence.

« Oui ! » s’écria sir Bingo, d’un ton de voix plus articulé que de coutume… « Cet individu est mon domestique… qu’est-ce qu’on y trouve à redire ? — J’ai au moins la bouche close, » répondit Tyrrel avec un grand sang-froid ; « j’aurais été surpris de trouver le domestique de sir Bingo mieux élevé que lui-même. — Qu’entendez-vous par là, monsieur, » demanda sir Bingo, prenant une attitude hostile ; « je vais vous servir un plat de ma façon avant que vous ayez eu le temps de dire gare. — Et moi, sir Bingo, à moins que vous ne vous défassiez de ce regard et de ces manières, je vais vous étendre sur le carreau avant que vous ayez eu le temps de crier au secours. »

L’étranger tenait en main un gourdin de chêne qu’il fit légèrement voltiger de manière à annoncer quelques connaissances dans le noble art du bâtonniste. D’après cette démonstration, sir Bingo jugea prudent de battre un peu en retraite. Ses amis néanmoins, dans leur zèle pour son honneur, eussent préféré qu’il se fît rompre les os en se battant bravement, plutôt que de le voir compromis par une retraite déshonorante.

Tyrrel paraissait disposé à les contenter, lorsqu’au moment où il leva la main, une voix murmura à son oreille : « Êtes-vous un homme ? » Aussitôt il oublia tout ; sa querelle, la circonstance, la compagnie, tout disparut à ses yeux ; il ne s’occupa que de suivre la personne qui avait parlé ; mais elle était sortie, et parmi les visages qui l’entouraient il ne s’en trouva pas un à qui il pût attribuer le son de voix qui avait eu tant d’empire sur lui.

« Place ! » s’écria-t-il alors, s’adressant à ceux qui l’environnaient, du ton d’un homme qui se préparait, s’il était nécessaire, à s’ouvrir lui-même un passage.

— Dieu me damne ! sir Bingo, le laisserez-vous sortir ? » dit Mowbray qui semblait prendre plaisir à pousser son ami dans de nouveaux embarras.

Le baronnet ainsi encouragé se plaça entre Tyrrel et la porte. Celui-ci lui lança, en appuyant sur le mot, l’épithète d’imbécile, le saisit au collet et le jeta, non sans quelque violence, hors de son passage.

« Quiconque aura quelque chose à démêler avec moi, dit-il, me trouvera au vieux village de Saint-Ronan ; » et sans attendre plus long-temps l’issue de cette agression, il sortit de l’hôtel.

En passant par la cour, il aperçut un palefrenier qui tenait par la bride un joli petit cheval portant une selle de dame.

« À qui ?… » dit Tyrrel… mais le reste de la question parut ne pouvoir sortir de ses lèvres.

Le domestique, cependant, répondit comme s’il l’avait entendu en entier : « À miss Mowbray, monsieur, de Saint-Ronan… Elle va partir… et en attendant je promène son cheval… un joli animal pour une dame, monsieur. — Elle retourne à Shaws-Castle par la route de Buckstane ? — Je le suppose, monsieur, dit le palefrenier ; c’est la plus courte, et miss Clara s’embarrasse peu des mauvais chemins. Elle vous les arpente lestement, quels qu’ils soient. »

Tyrrel laissa cet homme et sortit à la hâte de la cour… non pas cependant par la route qui conduisait à la ville, mais par un sentier qui, longeant le cours du ruisseau à travers les taillis, allait rejoindre la route que l’on suivait à cheval pour se rendre à Shaws-Castle. Le point de jonction formait un carrefour d’un aspect pittoresque appelé Buckstane : trois ou quatre chênes antiques y étendaient l’ombre de leurs longs rameaux sur un ravin profond. Là il s’assit au pied d’un arbre énorme, et, caché derrière les branches, il se mit en état d’observer la route qui venait de l’hôtel, invisible lui-même à tous ceux qui pourraient y passer.

Cependant son départ soudain avait fait une grande sensation parmi ceux qu’il venait de quitter et qui étaient portés à en tirer des conclusions peu favorables à son caractère. Sir Bingo surtout criait de plus fort en plus fort, en raison de la distance qui le séparait de son antagoniste. Dans les vieilles histoires fantastiques nous sommes toujours sûrs de voir apparaître le diable aux côtés de ceux qui nourrissent des projets dignes de l’enfer, et qui ne manquent que d’un peu d’aide de la part de l’esprit malin pour les mettre à exécution. Le capitaine Mac-Turc jouissait à un si haut degré de cette propriété de sa majesté infernale, que le moindre signe d’une querelle naissante l’attirait toujours auprès de la partie intéressée.

« Bartié, mon jer ami sir Pinco, c’est une avaire qui mérite d’être examinée pour fotre honneur et celui de la gombanie ; car ché crois qu’il a mis la main sir fous. Nous allons dans lé tapachie, où en fimant un cicarre et brenant un bitit ferre, nous ferrons gomment l’honneur de la gombanie doit être zoutenu tans la gonchoncture brésente. "

Le baronnet se rendit à cette invitation, autant peut-être en raison des ingrédients dont le capitaine paraissait vouloir assaisonner ses conseils belliqueux, que du plaisir avec lequel il prévoyait le résultat de ces mêmes conseils.

En attendant, le reste de la compagnie alla rejoindre les dames. « Nous avons vu Clara, » dit lady Pénélope à M. Mowbray, « comme un rayon du soleil qui ne fait que briller et disparaître. Elle nous a engagés à un déjeuner à la fourchette à Shaws-Castle pour jeudi ; je pense que vous confirmez l’invitation de votre sœur, monsieur Mowbray ? »

« Certainement, lady Pénélope, je suis enchanté que Clara ait été assez aimable pour y penser ; quant à la manière dont nous nous en acquitterons, c’est une tout autre question, Clara et moi sommes peu habitués à jouer le rôle de maîtres de maison… nous menons une drôle de vie chacun à notre manière. — En vérité, monsieur Mowbray, dit lady Binks, si j’osais me permettre une observation, je pense que vous laissez votre sœur trop seule dans ses promenades. Je sais que miss Mowbray monte à cheval mieux qu’aucune femme l’ait jamais fait, mais encore un accident peut arriver. — Un accident ? répliqua Mowbray… Ah ! lady Binks, les accidents arrivent tout aussi bien lorsque les dames sont accompagnées que lorsqu’elles ne le sont pas. »

Lady Binks qui, étant demoiselle, avait beaucoup galopé dans ces bois sous l’escorte de sir Bingo, rougit, prit un air de dépit et se tut.

« À propos, dit lady Pénélope, qu’avez-vous fait de la merveille du jour ? Je n’aperçois M. Tyrrel nulle part… Est-ce qu’il achève de vider quelques bouteilles avec sir Bingo ? — M. Tyrrel, madame, dit Mowbray, a fait la mauvaise tête, puis il a fini par fuir la colère de votre vaillant chevalier, lady Binks. — J’espère bien que non, s’écria cette dame ; les campagnes malheureuses de mon chevalier n’ont pu dompter son goût pour les querelles… une victoire en ferait un matamore pour la vie. — Le mal pourrait porter sa consolation avec lui, « murmura Winterblossom à l’oreille de Mowbray ; « les querelleurs ne vivent pas long-temps. — Bast, sir Bingo n’offre aucune chance sous ce rapport, » répliqua Mowbray. Et saluant lady Pénélope, il prétexta la nécessité de sa présence à Shaws-Castle pour les apprêts du jeudi, et se retira.