Les Eaux de Saint-Ronan/07

Les Eaux de Saint-Ronan
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 25p. 256-264).


CHAPITRE VII.

LE THÉ.


Tandis que circulent les tasses, qui égaient mais n’enivrent personne.
Cowper.


Il était d’usage que les dames qui tenaient un certain rang dans l’hôtel donnassent parfois un thé à la compagnie. Ce jour-là c’était lady Pénélope qui s’était mise en frais en l’honneur de Tyrrel, à son grand regret depuis qu’elle s’était aperçue qu’il répondait si mal à son attente. En conséquence, elle avait à peine fini de donner les ordres nécessaires pour apporter le thé et le faire servir, qu’elle commença à déprécier et à dénigrer celui qui avait été si long-temps l’objet de sa curiosité.

« Ce M. Tyrrel, dit-elle d’un ton tranchant, est, après tout, un homme fort ordinaire : il a mieux senti que nous ce qui lui convenait en se logeant à ce vieux cabaret ; il n’y a rien qui soit au dessus du commun dans son air, et sa conversation est bien loin d’être entraînante ; à peine si je puis croire qu’il ait tracé lui même cette esquisse. À la vérité M. Winterblossom en fait grand bruit, mais tout le monde sait que chaque bribe de gravure ou de dessin qu’il parvient à s’approprier est, du moment où elle entre dans sa collection, la plus belle chose qu’on ait jamais vue… C’est la coutume de tous les amateurs… toutes leurs oies sont des cygnes. — Et le cygne de Votre Seigneurie s’est trouvé n’être qu’une oie, ma chère lady Pen, dit lady Binks. — Mon cygne, chère lady Binks ! je ne conçois pas pourquoi l’on m’en attribuerait la propriété. — Ne vous fâchez pas, ma chère lady Pénélope ; je voulais seulement dire que depuis quinze jours vous avez constamment parlé de ce M. Tyrrel, et que pendant tout le dîner vous avez causé avec lui. — Il était assis entre nous, lady Binks, » répondit lady Pénélope avec dignité. « Vous aviez votre mal de tête d’habitude, et pour l’honneur de la compagnie, j’ai parlé… — Pour deux, s’il plaît à Votre Seigneurie, interrompit lady Binks. J’entends, » ajouta-t-elle en adoucissant l’expression, « pour vous et pour moi. — Je serais fâchée, répliqua lady Pénélope, d’avoir parlé pour une personne qui peut s’exprimer elle-même d’une manière aussi piquante. Je le répète, on s’est trompé sur le compte de cet homme ; je doute qu’il soit artiste, ou, s’il l’est, il ne peut travailler que pour quelque encyclopédie ou quelque recueil de ce genre. — Je doute aussi qu’il soit un artiste de profession, dit lady Binks. S’il en est ainsi, ce doit être un artiste du premier rang, car j’ai rarement vu un homme mieux élevé. — Il y a des artistes très bien élevés. C’est une profession honorable. — Certainement ; mais ceux d’une classe inférieure ont souvent à lutter contre la pauvreté et la dépendance. Dans la société, ils sont comme les commerçants en présence de leurs pratiques ; et c’est un rôle difficile à soutenir. Aussi leur en voyez-vous jouer plusieurs : timides et réservés lorsqu’ils ont la conscience de leur mérite bruyans et fantasques pour montrer leur indépendance… importuns et hardis pour faire preuve d’aisance… et quelquefois obséquieux et rampans, lorsqu’ils se trouvent avoir l’esprit bas et servile. Mais il est rare que vous les voyiez tout-à-fait à leur aise ; et en conséquence je tiens ce M. Tyrrel pour un artiste de la première classe, complètement au dessus de la nécessité de se ravaler en quêtant des protecteurs, ou bien, comme je le disais, il n’est point artiste de profession. »

En ce moment, lady Pénélope jeta sur son interlocutrice ce regard que Balaam doit avoir laissé tomber sur son âne, lorsqu’il découvrit que cet animal était doué de la capacité d’argumenter avec lui. Elle murmura entre ses dents :

Mon âne parle, et même il parle bien.


Mais évitant l’altercation que lady Binks paraissait disposée à entamer, elle répliqua d’un air enjoué : « Bien, ma chère Rachel ! nous ne nous prendrons pas aux cheveux pour cet homme… Je crois même que votre bonne opinion sur son compte lui donne une nouvelle valeur à mes yeux. Nous verrons ce qu’il est en réalité. Qu’en dites-vous, Maria ? — En vérité, chère lady Pénélope, » répondit miss Diggs, dont nous avons déjà fait connaître le babil, « c’est un très bel homme, quoique son nez soit trop gros et sa bouche trop grande… mais ses dents sont comme des perles… et il a de si beaux yeux !… surtout lorsque Votre Seigneurie lui parlait. Je ne pense pas que vous ayez remarqué ses yeux… ils sont du plus beau noir et pleins de feu, comme ce que vous nous lisiez dans la lettre de cette dame sur Hobert Burns. — Sur ma parole, miss, vous faites des progrès, dit lady Pénélope ; je vois qu’il est temps de prendre garde à ce qu’on lit ou à ce qu’on dit devant vous… Allons, Jones, aie pitié de nous… mets un terme à cette symphonie de tasses et de soucoupes, et fais-nous commencer le premier acte du thé. — Est-ce que Sa Seigneurie entend par là le bénédicité ? dit l’honnête mistress Blower, tout occupée d’arranger ua cachemire des Indes qui aurait pu servir de grande voile à un des bâtimens contrebandiers de son mari, et qu’elle étendait avec soin sur ses genoux, dans la crainte d’endommager une robe de soie à fleurs avec le thé et les gâteaux auxquels elle se proposait de faire honneur… « Est-ce que Sa Seigneurie entend par là le bénédicité ? Voilà justement le ministre qui arrive… Sa Seigneurie attend que vous bénissiez le repas, s’il vous plaît, monsieur. »

Ces paroles s’adressaient à M. Simon Chatterly qui venait d’entrer dans l’appartement en effleurant légèrement le parquet. Tout étonné, il regarda l’honnête femme à travers son lorgnon et se glissa vers la table du thé.

M. Winterblossom venait clopin-clopant après le ministre, son orteil lui ayant donné une alerte qui lui avait fait abandonner la salle à manger : quoiqu’il vît la face de la pauvre femme gonflée du désir de se procurer des renseignements sur les manières et les usages du lieu, il passa de l’autre côté sans faire attention à sa détresse.

Mais un moment après elle fut tirée d’embarras par l’entrée du docteur Quackleben. Ce savant avait pour maxime qu’un malade mérite autant d’attention qu’un autre malade, et il savait par expérience que les honoraires payés par une brave femme de Bowhead valaient autant sinon plus que ceux qu’il recevait de lady Pénélope. En conséquence, il s’assit tranquillement près de mistress Blower, et entama une longue conversation avec elle sur sa santé et sur les remèdes qui lui convenaient. La bonne dame, tout en prenant des renseignements sur le régime qu’elle devait suivre et sur ce qui se passait dans l’appartement, métamorphosait alternativement le nom de Quackleben en celui de Keckerben, de Cockleen, Kickalpin, Kickelskin, etc. Enfin le docteur, tout en causant, trouva le moyen de lui offrir un flacon d’élixir qui devait la guérir infailliblement. « Si je savais ce que je vous dois pour votre élickstir, docteur, » dit la dame, tirant une bourse de peau de veau marin, comme celles dans lesquelles les marins mettent leur tabac, mais qui paraissait bien garnie de billets de banque…

« Fi ! fi ! madame, dit le docteur, je ne suis pas apothicaire… l’élixir est à votre service, et si vous avez besoin d’avis, personne ne sera plus fier de vous être utile que votre humble serviteur. — Il est certain que je vous suis très obligée, docteur Kickalpin, » dit la veuve en repliant son espèce de sac. « C’était la bourse de ce pauvre Blower… je la porte à cause de lui. Le brave homme m’a laissé de l’aisance ; mais l’aisance a ses chagrins… une femme seule est une triste chose, docteur Kittlepin. »

Le docteur Quackleben rapprocha sa chaise de celle de la veuve, et entra en communication plus intime avec elle, en lui adressant tout bas des paroles de consolation qui n’étaient point destinées à être entendues de la compagnie. Lady Pénélope, qui observait toute sa société, ne fut pas long-temps à s’apercevoir que le docteur s’était aventuré jusqu’à prendre la main potelée de sa malade : son air tenait à la fois du galant qui fait la cour et du médecin qui consulte.

« Pour l’amour du ciel ! dit Sa Seigneurie, quelle peut être cette belle dame pour laquelle notre excellent et savant docteur montre tant d’égards ? — De l’embonpoint, une peau blanche, la quarantaine[1], dit M. Winterblossom, c’est tout ce que j’en sais… une personne qui appartient au commerce… — Une caraque, mon cher président, interrompit le chapelain, richement chargée de produits coloniaux, ayant nom l’aimable Peggy Bryce… Pas de maître… feu Jean Blower de North-Leith ayant lancé son canot vers la baie du Styx, et laissé le vaisseau sans un homme à bord. — Le docteur, » ajouta lady Pénélope tournant son lorgnon de leur côté, » semble avoir l’intention de remplir les fonctions de pilote. — Je parierais qu’il voudrait changer le nom et le livre de loch du vaisseau, dit M. Chatterly… — Il ne peut faire moins pour s’acquitter envers elle, reprit Winterblossom ; car elle a changé le nom du docteur six fois pendant les cinq minutes que je suis resté à portée de les entendre. — Que pensez-vous de ce qui se passe là-bas, ma chère lady Binks ? » dit lady Pénélope en lui indiquant le couple intéressant.

« Je ne vois là rien qui mérite qu’on s’en occupe, » répliqua sèchement lady Binks.

« Certainement, c’est une belle chose d’être marié, reprit lady Pénélope ; on est si occupé de son propre bonheur qu’on n’a ni le temps ni le désir de rire comme les autres… Mais quel est le bruit que j’entends ? — Ce n’est que la querelle habituelle de l’après-dîner, répondit le ministre : j’entends la voix du capitaine, silencieuse en toute autre occasion, leur ordonner de demeurer en paix, au nom du diable et au nom des dames. — Je suis fatiguée de leurs querelles et de leur manie de se présenter éternellement leurs pistolets l’un à l’autre… Qu’en pensez-vous, chère lady Binks, si nous décidions que la première querelle qui s’élèvera sera, bona fide, vidée jusqu’au bout les armes à la main ? S’il en résulte un enterrement, nous y assisterons en corps. Le deuil sied si bien ! regardez la veuve Blower, ne lui portez-vous pas envie, ma chère ? »

Lady Binks semblait sur le point de faire une réponse prompte et mordante, mais elle se retint, se rappelant peut-être qu’elle ne pouvait pas prudemment en venir à une rupture ouverte avec lady Pénélope… Au même moment la porte s’ouvrit, et une dame en habit d’amazone, portant un voile noir sur son chapeau, parut à l’entrée de l’appartement.

« Anges et ministres de grâce ! » s’écria Pénélope d’un ton vraiment tragique ; « ma chère Clara, pourquoi si tard ? et pourquoi dans cet équipage ? Voulez-vous passer dans mon cabinet de toilette ?… Jones vous donnera une de mes robes, nous sommes de même taille… Je vous en prie, laissez-moi être vaine une fois dans ma vie de quelque chose qui m’appartienne, en vous le voyant porter.

« Vous êtes harassée, ma bonne Clara, vous avez la fièvre, » continua lady Pénélope sur le ton de l’anxiété la plus tendre ; « laissez-vous persuader de vous mettre au lit. — En vérité, vous vous trompez, » répliqua miss Mowbray, qui paraissait recevoir cette profusion de politesse et d’affection comme une affaire de convention ; « je suis un peu échauffée ; mon cheval a trotté un peu fort : voilà tout le mystère… Donnez-moi une tasse de thé, mistiess Jones, et tout sera fini. — De nouveau thé, sur-le-champ, Jones, » cria lady Pénélope, et elle prit par la main sa jeune amie qui se laissa conduire dans son coin, comme elle se plaisait à appeler l’enfoncement où elle tenait sa petite cour… Les dames et les messieurs s’inclinaient et saluaient à mesure sur leur passage, politesses auxquelles la nouvelle venue ne répondait qu’autant que la civilité la plus ordinaire l’exigeait.

« Et maintenant, qu’est-ce que ce peut être que cette personne pour qui cette grande dame fait tant de bruit ? dit la veuve Blower, et pourquoi vient-elle avec une robe de drap et un chapeau de castor, lorsque nous sommes toutes (un coup d’œil sur la robe) dans nos ajustements de soie et de satin ? — Vous dire qui elle est, ma chère mistress Blower, rien de plus aisé, répondit l’officieux docteur. C’est miss Clara Mowbray, sœur du laird de l’endroit. Vous dire pourquoi elle porte tel habit ou fait toute autre chose, ce serait un peu au dessus de la science d’un médecin. La vérité est que j’ai toujours pensé qu’elle était un peu attaquée… appelez cela maladie de nerfs, hypocondrie, ou tout ce que vous voudrez. — Dieu lui soit en aide, pauvre créature ! » reprit la compatissante veuve. « Au fait, elle en a bien l’air. Mais c’est une honte, docteur, de la laisser aller en liberté… elle pourrait se faire du mal ou en faire aux autres. Voyez, elle s’est emparée du couteau !… oh ! c’est seulement pour se couper une tranche de gâteau. Elle ne veut pas se laisser servir par ce singe poudré de domestique. Il y a là du bon sens tout de même, docteur, car elle peut en couper peu ou beaucoup, comme il lui plaît ; mais je voudrais bien qu’elle ôtât ce grand voile et cette redingote. On devrait lui apprendre à observer les règles, docteur Kickelshin. — Elle ne s’embarrasse d’aucune des règles que nous pouvons faire, mistress Blower. Son frère et lady Pénélope lui passent tout : ils devraient faire attention à sa situation. — Cette pauvre créature ! comment se fait-il qu’elle a été abandonnée à elle-même ? — Sa mère était morte… son père ne songeait qu’à ses plaisirs ; son frère faisait son éducation en Angleterre et ne s’occupait que de lui, quand même il eût été ici. L’éducation qu’elle a acquise n’est due qu’à elle-même… les lectures qu’elle a faites ont été puisées dans une bibliothèque remplie de vieux romans. Les amis ou la société qu’elle a vus lui ont été envoyés par le hasard… ensuite point de médecin de la maison, pas même un chirurgien à dix milles à la ronde ! Après tout cela, vous ne devez pas être étonnée si la tête de la pauvre fille… — Infortunée ! pas de docteur… pas même un chirurgien… Mais peut-être la pauvre créature jouissait-elle physiquement d’une bonne santé ; et alors… — Ah ! ah ! ah ! Et quoi alors, madame ? Elle avait plus besoin de médecin que si elle avait été d’une santé délicate. Un médecin habile, mistress Blower, sait abattre cette santé robuste, qui est un état très alarmant de la constitution quand on le considère secundum artem. — Oui, oui, docteur, je sens parfaitement, sans aucun doute, le grand avantage d’avoir une personne habile auprès de soi. »

Ici la voix du docteur, dans son vif désir de convaincre mistress Blower du danger de se supposer capable de vivre et de respirer sans la permission d’un médecin, s’abaissa au point de devenir inintelligible.

Sans adopter la sévérité des conclusions du docteur au sujet de Clara Mowbray, elle était certainement d’une humeur inégale ; et ses accès d’humeur bizarre étaient séparés par de longs intervalles de tristesse. Sa légèreté paraissait aussi plus grande aux yeux du monde qu’elle ne l’était réellement ; car personne n’était là pour lui apprendre que certaines formes et une certaine retenue sont nécessaires dans le monde, non seulement par rapport aux autres, mais plus encore par rapport à nous-mêmes.

Sa manière de s’habiller, sa tournure et ses idées lui appartenaient donc en propre, et, quoiqu’elles lui allassent à merveille, cependant, de même que les guirlandes fantastiques et les mélodies bizarres d’Ophélia, elles disposaient l’observateur à la compassion et à la tristesse.

« Et pourquoi n’êtes-vous pas venue au dîner ? » lui demanda tout-à-coup Sa Seigneurie.

« Je serais à peine venue au thé, répliqua miss Mowbray, si je n’avais consulté que ma volonté ; mais mon frère dit que Votre Seigneurie se propose de venir à Shaws-Castle, et il a jugé convenable et nécessaire, pour vous confirmer dans un dessein si flatteur, que je vinsse vous dire : Je vous en prie ; faites-le, lady Pénélope ; et ainsi me voilà pour vous dire : Je vous en prie, venez. — Est-ce qu’une invitation si flatteuse se borne à moi seule, ma chère Clara ?… Lady Binks, sera jalouse. — Amenez lady Binks si elle condescend à nous faire cet honneur… (une révérence assez raide fut échangée entre les deux dames)… amenez MM. Springblossom… Winterblossom… et tous les lions et lionnes… nous avons place pour toute la collection. Mon frère, je suppose, amènera son régiment d’ours, ce qui, avec l’assortiment ordinaire de singes que l’on voit dans toutes les caravanes, complétera la ménagerie. Comment vous serez traités à Shaws-Castle, c’est, Dieu merci, ce qui ne me regarde pas, mais John. — Nous n’avons pas besoin d’être traités avec apparat, ma bonne Clara, dit lady Pénélope : un déjeuner à la fourchette… Nous savons, Clara, que vous mourriez si vous deviez faire les honneurs d’un dîner en règle. — Pas le moins du monde ; je vivrais assez pour faire mon testament et léguer toutes les grandes parties de plaisir au diable qui les a inventées… À propos, lady Pénélope, votre collection d’animaux n’est pas tenue en aussi bon ordre ni aussi bien disciplinée que celle de Pidcok et Polito… Ils grognaient et montraient les dents lorsque j’ai passé devant la cage d’en bas. — C’était l’heure où ils prennent leur nourriture, mon amour, et certaines espèces deviennent intraitables à ce moment-là… Vous voyez que tous nos animaux moins dangereux et mieux dressés sont en liberté et se tiennent dans l’ordre. — Oh ! oui, en présence du gardien… Mais il faut que je m’aventure à traverser de nouveau l’antichambre au milieu de ces rugissements et de ces hurlements. Je voudrais avoir quelques quartiers de mouton pour les leur jeter s’ils venaient à paraître, comme ce prince du conte de fées qui allait puiser de l’eau à la fontaine des lions : cependant, j’y songe, je n’ai qu’à passer par la porte de derrière pour les éviter… — Vous accompagnerai-je, ma chère ? — Non, j’ai l’âme trop haute pour cela… je pense d’ailleurs que quelques unes de vos bêtes n’ont du lion que la peau. — Mais pourquoi vous en aller si vite, Clara ? — Parce que ma commission est faite… Ne vous ai-je pas invités vous et les vôtres ? et lord Chesterfield lui-même pourrait-il s’empêcher de reconnaître que j’ai fait ce que la politesse exige ? — Mais vous n’avez parlé à personne de la compagnie : comment pouvez-vous être si bizarre, mon amour ? — Quoi ! je leur ai parlé à tous en parlant à vous et à lady Binks… mais je suis bonne fille, et je ferai ce qu’on me dit. »

En parlant ainsi, elle promena ses yeux tout autour du cercle, et adressa la parole à chacun avec un air d’intérêt et de politesse affecté.

« Monsieur Winterblossom, j’espère que votre goutte va mieux… Monsieur Robert Rymer…. (pour le coup j’ai évité de l’appeler Thomas) j’espère que le public encourage les muses… Monsieur Keelavine, je suis persuadée que votre pinceau est occupé… Monsieur Chatterly, je ne doute point que votre troupeau ne fasse des progrès dans la vertu… Docteur Quackleben, je suis convaincue que vos malades guérissent. Voilà tout ce que je connais spécialement dans l’honorable société… Quant aux autres, santé aux malades et plaisir à ceux qui se portent bien ! — Vous ne vous en allez pas tout de bon, ma chère, dit lady Pénélope ; ces courses précipitées vous agitent les nerfs… vous devriez y prendre garde… Parlerai-je à Quackleben ? — Ni à Quack ni à Quackle[2] pour rien qui me concerne, ma chère lady… Il n’en est pas comme vous sembleriez le dire par le clin d’œil que vous venez de lancer à lady Binks… il n’en est point ainsi certainement. Je ne serai point une lady Clémentina pour exciter l’étonnement et la pitié aux Eaux de Saint-Ronan… ni une Ophélia… quoique je vous dise avec elle : Bonsoir, mesdames, bonsoir, très chères dames… Et maintenant… non pas ma voiture, ma voiture !… mais mon cheval, mon cheval ! »

En parlant ainsi, elle disparut de l’appartement par un passage dérobé, laissant les dames se regarder l’une l’autre et secouer la tête d’un air significatif.

« Sa folie est une pauvre excuse pour son impertinence, dit lady Binks. — Fi ! chère lady Binks ; épargnez ma pauvre favorite ; vous devez plus que personne pardonner les excès d’une aimable excentricité de caractère. Lady Binks est trop généreuse et trop franche

Pour haïr les moyens qui jadis l’élevèrent.

— Je ne sache pas avoir été l’objet d’aucune élévation, milady : une Écossaise d’une ancienne famille peut devenir la femme d’un baronnet anglais. Si vous m’enviez mon pauvre sir Binks, je vous en procurerai un meilleur, lady Pen. — Je ne doute pas de vos talents, ma chère ; mais lorsque j’en aurai besoin, je m’en trouverai un moi-même. »

L’arrivée des hommes mit un terme à ces douceurs.



  1. Fat, fair and fatty, allitération que l’on ne peut reproduire en français. On l’applique généralement à une des relations intimes du dernier monarque de la Grande-Bretagne.
  2. Quark en anglais signifie charlatan. a. m.