Poésies de Schiller/Les Dieux de la Grèce

Poésies de Schiller
Traduction par Xavier Marmier.
Poésies de SchillerCharpentier (p. 149-152).

LES DIEUX DE LA GRÈCE.

Lorsque vous gouverniez encore ce monde riant, avec les légers liens de la joie ; lorsque vous dirigiez d’heureuses races, charmants êtres d’un âge fabuleux ; lorsque brillaient les pompes de votre service, et lorsqu’on couronnait de guirlandes tes temples, Vénus Amathonte, ah ! comme tout était autre qu’à présent ! alors de son voile magique la poésie enveloppait encore la vérité. Alors la création jouissait de la vie dans toute sa plénitude, et ce qu’on ne sentira jamais on le sentait dans ces temps-là. Se reposer sur le sein de l’amour, c’était obéir à la noble nature ; tout conduisait à des regards adorés, tout indiquait la trace d’un Dieu.

Là où, comme nos sages le disent, se meut un globe de feu sans vie, Hélios conduisait majestueusement son char doré, les Oréades peuplaient ses hauteurs, une Dryade vivait dans ses arbres et l’écume de l’onde argentine s’échappait de l’urne des Naïades.

Ce laurier est le refuge d’une nymphe ; la fille de Tantale habite dans ce roc ; les plaintes de Syrinx résonnent dans ces roseaux, et les douleurs de Philomèle dans ces arbustes. Chaque ruisseau recevait les larmes que Démétère répandait sur Perséphone ; et, du haut de sa colline, Cythérée rappelait, hélas ! en vain, son jeune bien-aimé.

Alors les êtres célestes descendaient encore parmi les races de Deucalion. Pour vaincre la fille de Pyrrha, Apollon prit la houlette de berger. L’amour établissait un doux lien entre les hommes, les Dieux, les héros, et tous rendaient hommage à la déesse d’Amathonte.

La gravité sombre, l’austère abstinence étaient bannies de votre joyeuse religion ; tous les cœurs devaient être heureux, car le mortel heureux était votre allié. Alors rien n’était sacré que le beau, le Dieu n’avait honte d’aucune joie, quand la pudique Thiémone, quand la Grâce ordonnait. Vos temples étaient riants comme des palais, les luttes des héros, les fêtes, les couronnes de l’isthme et les courses de chars étaient pour vous autant d’hommages. Autour de vos autels se formaient des danses vives, pleines d’expression ; les lauriers de la Victoire paraient votre front ; les couronnes s’élevaient sur votre tête parfumée.

Le thyrse joyeux d’Évoé, l’attelage de Panthéus annonçaient l’approche de celui qui apporte la gaieté. Les Faunes et les Satyres courent devant lui. Les Ménades dansent autour de lui ; leur danse fait l’éloge du vin, et les joues rubicondes de l’hôtelier invitent au plaisir de prendre la coupe.

Alors nul spectre hideux ne se plaçait au chevet du mourant. Dans un baiser la vie s’exhalait des lèvres, et un Génie retournait son flambeau. Dans les enfers mêmes c’était le descendant d’une mortelle qui tenait la balance du juge, et les plaintes touchantes du poëte ébranlaient les Furies.

Dans les champs de l’Élysée l’ami retrouvait son ami, l’épouse fidèle retrouvait son époux, le conducteur de chars retrouvait son chemin, le poëte reprenait ses chants accoutumés, Admète tombait dans les bras d’Alceste, Oreste reconnaissait son compagnon et Philoctète ses flèches.

De nobles récompenses fortifiaient le courage de celui qui s’efforçait de suivre le laborieux sentier de la vertu. De grandes actions conduisaient au séjour des bienheureux. La troupe des Dieux s’inclinait devant celui qui venait réclamer un mort, et les Gémeaux étaient placés dans l’Olympe pour éclairer le pilote.

Monde riant, où es-tu ? reviens, âge fleuri de la nature. Hélas ! tes vestiges fabuleux n’ont été conservés que dans les régions féeriques de la poésie. Les campagnes sont tristes et muettes, nulle Divinité ne s’offre à mon regard. De ces images si belles et si vives l’ombre seule nous est restée.

Au souffle mélancolique du Nord toutes ces fleurs sont tombées ; ce monde divin s’est écroulé pour en enrichir un autre. J’interroge avec tristesse les astres, Sélène, je ne trouve plus ; je m’adresse aux vagues, aux forêts, et ne répète qu’un vain son.

Dépouillée de sa divinité, ignorante de la joie qu’elle donne, la nature n’éprouve point le ravissement de sa splendeur. Elle ne sent pas l’esprit qui la dirige, elle ne se réjouit pas de ma joie ; insensible même à l’honneur de son action, elle ressemble au pendule qui suit servilement les lois de la pesanteur.

Pour se renouveler demain, elle s’ouvre aujourd’hui son propre tombeau, et la lune s’efface, reparaît sans cesse dans son cours uniforme. Les Dieux sont retournés dans la terre des poëtes, inutiles désormais à un monde qui, rejetant ses lisières, se soutient par son propre poids.

Ils sont partis, emportant avec eux le beau, le grand, toutes les couleurs, tous les tons ; il ne nous est resté que la lettre morte. Échappés au déluge du temps, ils se sont réfugiés sur les hauteurs du Pinde : ce qui doit être immortel dans la poésie doit périr dans la vie.