Les Dernières Colonnes de l’Église/Ferdinand Brunetière

Mercure de France (p. 45-59).


III

FERDINAND BRUNETIÈRE

de l’Académie Française.


Dieu n’en est pas plus grand ni plus heureux pour avoir créé Brunetière. — Bossuet, Élévations sur les mystères.


Un jour, il y a plus de dix ans, une puissante rafale de gifles passa tout à coup sur le cuistre impondérable qui tenait l’emploi de critique à la Revue des Deux-Mondes. Par un miracle inouï, et qui n’a certes pas obtenu l’étonnement qu’il méritait, tout ce qui portait alors une plume le conspua, exactement comme s’il eût été un Écrivain.

Pour la confusion inexprimable des Visibles et des Invisibles, il obtint précisément le même décri dont fut honoré toute sa vie et après sa mort le grand Baudelaire outragé par lui.

Car il avait eu cette habileté, le pauvre homme, et il en devint, une minute, le semblant d’un individu. On comprend qu’une telle gloire n’était pas pour durer. Il était même sans exemple qu’elle eût pu se prolonger au delà des quelques instants qui représentent la longévité d’un animalcule.

Donc ce Brunetière ayant eu la cautèle de feindre l’existence juste au moment où naissait la fantaisie de se mettre quelqu’un sous la dent, on imagina que cet insulteur de la Poésie avait cessé d’appartenir au néant. Je me souviens d’avoir félicité de l’aubaine ce successeur des Curculionides fameux traditionnellement affermés par tous les Buloz pour tarauder la littérature. Celui-là, du moins, pouvait désormais, non sans orgueil, réintégrer le Rien qui était sa patrie et chauffer, avec la nonchalance d’un victorieux, le nombril qu’il croyait avoir à la flamme sans chaleur des petits fagots qui s’étaient égarés éventuellement sur l’échine qu’on lui supposait.

Quant à Baudelaire, pourquoi se fût-il réveillé ? Il lui avait, si longtemps à l’avance, répondu ! « Ah misérable chien, lui avait-il dit dans les Petits Poèmes en prose, si je vous avais offert un paquet d’excréments, vous l’auriez flairé avec délices, et, peut-être, dévoré. Vous ressemblez au public à qui il ne faut jamais présenter des parfums délicats qui l’exaspèrent, mais des ordures soigneusement choisies. »

Ce chien de Baudelaire est, aujourd’hui, une des Dernières Colonnes de l’Église.

« Ce sont autant de colonnes que vous élevez à votre gloire », a dit Bossuet, le grand et triste Bossuet qui parvint à peine à n’être pas un schismatique, et que déshonore un peu plus l’admiration de Brunetière ! Car cet instituteur ne s’arrête jamais de citer Bossuet.

Parlant de Shakespeare, Victor Hugo a écrit :

« J’admire tout, comme une brute. » C’est ainsi que Ferdinand Brunetière admire Bossuet. Pauvre grand Bossuet des Variations et des Sermons, mais aussi, hélas ! du Discours homicide sur l’histoire universelle et, surtout, de la déplorable Défense gallicane — cette dernière heureusement écrite en latin !… On m’a montré sa dalle funèbre dans le chœur de la Cathédrale de Meaux et je médisais que cette pierre serait usée par les genoux des pèlerins, si celui dont elle recouvre la poussière avait pu être le saint Ambroise ou le saint Thomas de Cantorbéry que les contemporains espérèrent.

Au lieu de cela, silence et banalité. Le bon chanoine qui me servait de guide n’eut rien à me dire, sinon qu’il valait mieux ne se souvenir de rien. Il avait raison, je pense, mais, tout de même, une telle absence de gloire sur les restes d’un homme dont le nom fracasse l’imagination, c’est d’une tristesse trop étrange et, vraiment, le culte — quelque canin ou chevalin qu’on le suppose — d’un Brunetière ne suffit pas.

Il suffit, cependant, à l’Académie Française à qui tout suffit et que tout contente, excepté la grandeur intellectuelle, et qui élira des juments, quand elle aura épuisé ses Rostand, ses Bourget ou ses Hanotaux.

C’est, en effet, l’admiration sans entrailles de Brunetière pour « l’aigle de Meaux » qui l’a précipité à l’Académie. On n’avait jamais vu un admirateur comme ça. J’imagine pourtant qu’il y eut autour de ce titre quelques petites saletés favorables… Mais je m’écarte sensiblement de mon objet. Je voulais faire voir la colonne que ce pion est devenu, l’inimaginable unité que ce pédagogue représente parmi les Dernières Colonnes de l’Église. Il faut avoir heureusement franchi la cataracte de bêtise absolue par où le vieux Nil de l’idiotie humaine fait son entrée dans le vingtième siècle, pour affronter, le temps d’un éclair, une aussi déconcertante pensée !

Il sera raconté plus tard à des malins qui refuseront de le croire que, le 27 novembre 1894, M. Ferdinand Brunetière a eu l’honneur d’être reçu par Sa Sainteté, nominatim et privatim, en sa qualité de Nonce de la Revue des Deux Mondes. Ce qui fut dit alors ne sera jamais révélé. C’est un secret entre M. Petdeloup et le Vicaire de Jésus-Christ. Telle fut l’origine du Columnat de Brunetière. La brochure peu apocalyptique née de cette entrevue l’a mis sous l’entablement. Qu’il y reste pour la joie durable des mascarons qui ne furent pas comme lui achevés en cariatides.

Cette brochure de cent pages se nomme la Science et la Religion. Balzac a écrit cinquante volumes du plus grand art dont plusieurs signifient Religion et Science. L’Académie s’est passée de sa figure, à celui-là, aucun pape n’a songé à le recevoir et l’Église a pu se soutenir sans son coup d’épaule. La situation de l’auteur de la Comédie humaine est autre que celle de Brunetière, décidément.

Ce qui est inouï, par exemple, et ce dont Balzac eût été bien incapable, c’est d’avoir écrit, en style de proviseur, la dite centaine de pages pour parler de la Religion en vue de la Science ou de la Science en vue de la Religion, sans nommer, une seule fois, Ernest Hello, qui a épuisé la matière, il y aura bientôt un demi-siècle[1]. Il est vrai que celui-ci non plus ne fut pas de la Congrégation des pilastres. L’excellent homme eut assez à faire toute sa vie de soutenir convenablement son vieux parapluie, même quand il n’y avait ni pluie ni vent. Je le vois encore. C’est à peine s’il put porter son âme extraordinaire et douloureuse, mais il y parvint et la consolante théologie nous enseigne qu’il y a plus de quarante places à la droite de Jésus-Christ.

Oui, je viens de feuilleter une dernière fois cette plaquette qui finit par le nom de Bossuet. Impossible d’y découvrir le nom d’Hello. Le crétin d’Hulst, dit Monseigneur, est nommé, Taine est nommé, Berthelot et Renan sont nommés, Clemenceau, Brisson, Homais, Bouvart et Pécuchet, tous sont nommés, jusqu’à Jean Jaurès. Ernest Hello ne l’est pas.

C’est ahurissant, abrutissant, idiotifiant, mais c’est ainsi. L’ignorance pure et simple étant insupposable, reste le prodige tout nu de ce silence qui est parmi les choses les plus mystérieuses qu’on ait vues depuis le commencement des siècles.

Enfin Brunetière est une Colonne. Il y en a peut-être d’un plus élégant module, mais voyez ce chapiteau : « Il ne s’agit plus que de choisir entre les formes du christianisme (!!!) celle qu’on pourra le mieux UTILISER à la régénération de la morale et je n’hésite pas à dire que c’est le catholicisme. » Ce maître d’études « n’hésite pas », peut-être parce qu’il y a en lui quelque chose de la nature des centaures auxquels il fut, je crois, comparé. Il est le centaure de la religion et de la critique échappé aux flèches de Pirithoüs et aux illécébrances des Sirènes.

Étant un penseur, il n’hésite pas à croire à la pluralité des religions, comme Fontenelle croyait à la pluralité des Deux Mondes ; mais parce qu’il est en même temps un homme juste, il tient expressément à « ne pas méconnaître la haute valeur du protestantisme ». De là à proclamer, fût-ce dans un semblant d’ironie, que « le protestantisme a la raison pour lui », il y a un si petit cheveu que cela ne fait presque pas de différence.

Et voilà donc ce que soutient cette colonne : Un protestantisme large tolérant l’Église, Bossuet et Calvin sur le même plan intellectuel[2] ! Le Bossuet des Variations ! Mais Brunetière est si pion qu’il n’a pas dû lire autre chose que les Oraisons funèbres, le fameux Discours et, peut-être, deux ou trois panégyriques ou sermons. Le reste où il était question de Dieu a dû tellement le raser !

Dans un éclair de raison, de cette raison qui est certainement le privilège du protestantisme, il pousse l’audace de l’intuition et le casse-cou de la transcendance jusqu’à dire qu’« il n’y a qu’une question à résoudre : Jésus-Christ est-il ou n’est-il pas Dieu ? » C’est ici que l’allégresse des catholiques, à commencer par Léon XIII, ne connaît plus de bornes. Un homme s’est rencontré… pour trouver ça ! Il arrive, alors, — l’époque étant inouïe — que cet homme est reçu par le Pape, tellement reçu que l’auguste auteur de l’Encyclique De conditione opificum, devenu, pour l’étonnement du monde, le pavillon du Socialisme et de la Démocratie, l’écrase, comme une punaise, de sa Bénédiction irréparable. « Le Concordat philosophique, » écrit alors à cet aplati un correspondant opportun, « que, nouveau Bonaparte, vous êtes allé signer à Rome, au nom de la pensée française !… » N’est-ce pas un péché de lire ces choses ?

À l’heure où j’écris, le successeur de Pie IX est sur le point de mourir. Peut-être est-il déjà mort et devant Dieu, face à face. Que va-t-il dire au Pasteur qui lui redemandera son troupeau ? Quel compte rendra cet intendant qui a enfoui le talent de son Seigneur, ce berger qui a sacrifié les brebis pour réconcilier les chiens avec les loups ? Que répondra-t-il à son Maître, ce premier de tous les Vicaires du Fils de Dieu qui ait encouragé la Canaille et restitué la parole à la servante de Caïphe, silencieuse depuis tant de siècles ? Alléguera-t-il « le côté d’où vient le vent », « la queue de la poële » ou « l’assiette au beurre », au milieu du ruissellement des Anges et parmi les cataractes de la Lumière ?

Enfin ce dissipateur du Syllabus fera-t-il à son Juge cette déclaration prodigieuse :

— Autant que je le pouvais, j’ai détruit la foi en frappant au cœur l’obéissance des peuples et la discipline du clergé. Je me suis tu chaque fois que les forts massacraient les faibles et j’ai donné ma bénédiction à ceux qui Vous outrageaient. Les victimes de la violence ou du mensonge qui me nomment leur Père ont en vain crié vers moi.

À cause de moi, la France est au désespoir.

Enfin, le danger de mes doctrines républicaines et la parfaite abomination de mon inertie pontificale ont été un scandale comme on n’en avait jamais vu.

Seulement, voici Brunetière qu’aucun autre pape n’aurait pu séduire. Ce précieux bavard n’est-il pas une de vos plus fermes Colonnes ? L’ai-je payée d’un trop grand prix, ô Seigneur ?…

Le catholicisme contemporain suppose qu’une telle conquête est plus qu’il ne faut pour effacer tous les Reniements.

Post-Scriptum. — On me communique une conférence de Brunetière : la Question du Droit de l’Enfant, lue à Lille, « sous les auspices des Unions (sic !) de la Paix sociale et au nom de la Ligue de la Liberté d’enseignement (!!!) » le 18 janvier 1908. L’objet publié par le Temps a plus de mille lignes et la lecture en est terrible.

J’ai essayé pourtant. J’ai vu « la revendication de la liberté de l’erreur, au nom de la liberté de conscience » ! Ailleurs c’était « l’admission en principe de la neutralité de l’école et de son indépendance à l’égard de toute confession ». Ailleurs encore, et dans le même patois, j’ai trouvé ceci : « Quelque intérêt que je porte aux congrégations, enseignantes ou autres, hospitalières ou contemplatives — et dont je crois leur avoir donné plus d’une preuve — j’en porte davantage encore à la liberté de l’enseignement, qui les dépasse ou qui les déborde. »

Un Monsieur Gréard, par exemple, débordant (?!?!) saint Jean de la Croix ou saint Philippe de Néri !…

Eh bien ! j’y renonce, la vie est trop courte.



  1. M. Renan, l’Allemagne et l’Athéisme au XIXe siècle. Paris, Douniol, 1869.
  2. La Science et la Religion, page 31.