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LES CRIQUETS DÉVASTATEURS

Il ne se passe pas d’année où l’on ne lise dans quelque journal un récit d’invasion de Sauterelles, des calamités qui en résultent, et souvent des craintes si justifiées de la famine, conséquence de la visite des terribles cohortes ailées. L’Algérie vient de nouveau, en 1873, d’être éprouvée par leurs ravages.

Si, depuis l’avant-dernière plaie d’Égypte, on est bien édifié sur le fléau, on connaît encore fort mal les agents. Les espèces migratrices de l’Amérique et de l’Australie sont pour la plupart inédites, et beaucoup de confusion existe relativement aux espèces qui envahissent l’Europe ou les régions de l’Asie Mineure et du nord de l’Afrique, qui sont ses dépendances commerciales les plus voisines dans les deux plus grands continents de l’ancien monde. Peut-être rendrons-nous service en présentant à cet égard des notions scientifiques encore assez incomplètes.

D’abord que signifie le mot Sauterelles ? Bien qu’il y ait des genres sauteurs dans divers ordres d’insectes, on applique seulement ce nom à ceux des orthoptères dont les cuisses postérieures sont longues et épaisses et pourvues de muscles puissants.

Repliées contre la jambe qui s’appuie sur le sol, elles se débandent brusquement en se redressant et lancent le corps de l’animal en avant comme par l’effet d’un ressort. Nous reconnaissons les orthoptères à leurs grandes ailes hétéronomes, existant dans la plupart des espèces, les antérieures en général étroites et coriaces surtout au bord antérieur (pseudélytres), les postérieures (ailes principales) membraneuses, amples, élégamment repliées en éventail au repos, afin que les pseudélytres puissent les recouvrir et protéger contre les chocs et les déchirures la voile délicate. Les orthoptères constituent les gros mangeurs parmi les insectes ; ils sont pourvus de pièces buccales courtes et fortes, propres à broyer et à couper les végétaux. En outre leur tube digestif à nombreuses poches rappelle l’estomac multiple des ruminants, qui sont, eux aussi, les grands destructeurs des plantes.

Tout d’abord élucidons une question de vocabulaire entomologique, à propos des insectes orthoptères dévastateurs ; il y a peu d’exemples en zoologie d’aussi grands écarts entre le langage vulgaire et les noms de la science exacte.

Les véritables sauterelles sont les Locustiens. Leur type le mieux connu est celui de la grande sauterelle verte (Locusta viridissima, Linn.), la Sauterelle à coutelas, de Geoffroy, qui vole à quelques mètres de distance, en étalant ses vastes ailes de gaze verte, dans les blés, les prairies, les plates-bandes de légumes, les bordures des champs. Le mâle, retiré souvent dans les haies et caché par les feuilles, chante pendant toute la nuit à la fin de l’été. On croirait entendre zic, zic, zic, avec des interruptions égales à la durée de chaque note. C’est ce grand et bel insecte qu’on nomme souvent la Cigale, aux environs de Paris.

Il est représenté en tête de la fable classique, dans des anciennes éditions illustrées, faites sous les yeux de La Fontaine, qui partageait l’erreur commune. Si l’on examine de près cet insecte caractéristique et qui n’est pas nuisible, on observe que ses pattes se terminent par des tarses de quatre articles. Le nombre des articles des tarses fournit, comme on le sait, d’excellents caractères de classification aux entomologistes. En outre, ces insectes ont de longues et fines antennes, et les Locustiens femelles offrent l’abdomen prolongé par un long tuyau en gouttière, destiné à la ponte des œufs. Cet oviscapte, qui rappelle par la forme un coutelas ou un sabre, selon qu’il est droit ou courbé, indique des insectes qui déposent leurs œufs dans des cavités, des fentes du sol, des fissures des végétaux. Le chant des Locustiens est produit, presque exclusivement chez les mâles, par le frottement de certaines parties des pseudélytres ou ailes de devant l’une contre l’autre. C’est la résonance du tambour de basque, toujours avec la même note, variant, suivant les espèces, d’une monotonie fatigante.

Les orthoptères dévastateurs appartiennent à un autre groupe ; les Acridiens ou Criquets. Les différences sont très-notables pour quiconque a un peu l’habitude d’observer. Les antennes sont plus ou moins courtes et épaisses. Les tarses n’ont plus que trois articles. Les femelles ne présentent plus au bout de l’abdomen le tube allongé des précédentes. Les quatre pièces accolées deux à deux sont devenues quatre valvules, courtes et pointues, deux supérieures, deux inférieures. Aussi la ponte a lieu sur le sol même ou dans de vastes creux où l’insecte peut introduire tout son abdomen. En outre les organes musicaux sont différents. Les violonistes remplacent les cymbaliers. Le chant des mâles résulte du frottement des pattes de derrière, munies d’épines ou de stries, contre les grosses nervures des pseudélytres. La note est grave quand le mouvement de la patte est allongé et lent, aiguë s’il est court et précipité. Les timbres diffèrent selon les espèces, comme avec des crécelles de bois, de carton ou de métal. Ces stridulations sont plus variées que celles des vraies sauterelles ou Locustiens. De plus, elles ne se produisent que pendant le jour. Les mâles aiment à se chauffer au soleil juchés sur les hautes herbes. Dans certaines espèces ils font à l’approche des femelles des contorsions bizarres, comme pour les séduire et attirer leur attention. Le chant d’appel ou d’amour est plus doux et d’une autre note que le chant de jalousie et de colère, quand plusieurs mâles se rencontrent.

En Algérie on devrait, depuis longtemps, être éclairé sur ces insectes en raison de trop fréquentes et cruelles expériences. Cependant la routine l’emporte encore et on ne peut adopter, même officiellement, un langage exact. On y appelle sauterelles les jeunes acridiens dépourvus d’ailes, et criquets ceux qui, parvenus au développement complet, promènent au loin, avec le secours des vents, leurs légions affamées. Lors de la dernière grande invasion de notre colonie, dans l’article du Moniteur qui annonce le fléau à toute la France et l’ouverture d’une souscription publique (1er juillet 1866), il est dit que les sauterelles donnent naissance à des légions de criquets. Autant vaudrait scientifiquement prétendre que le faon du cerf devient un bœuf. Malheureusement, chez nous, ces erreurs d’histoire naturelle sont des plus fréquentes, même parmi les personnes instruites. Cela tient surtout à la déplorable idée qui a germé dans quelques cerveaux de théoriciens saturés de mathématiques pures, lorsque, sous leur haute et maladroite initiative, les sciences naturelles ont subi un véritable ostracisme dans l’enseignement secondaire, et cela parmi les compatriotes de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire.

Les criquets, comme tous les orthoptères, sont des insectes à métamorphoses dites incomplètes. À leur sortie de l’œuf ils sont agiles et pourvus de leur conformation définitive. Ils n’ont plus qu’à s’accroître en taille, à acquérir les organes alaires et à développer un appareil génital rudimentaire. Leurs mœurs, leur nourriture restent les mêmes pendant toute leur vie. Il parait probable, comme l’indique Murray, que cela dépend d’un développement embryonnaire très-avancé, et qu’ils subissent sous les enveloppes de l’œuf les phases que d’autres insectes accomplissent au dehors, celles de larve et de nymphe sédentaire ou second œuf. De cette façon tout se trouve ramené à un plan unique.

Nous aurons à examiner les principales espèces qui nous infligent ces dévastations, rangées par nos ancêtres au nombre des plus cruels châtiments de la colère céleste, puis nous indiquerons, dans une revue rapide, quelques détails historiques sur leurs apparitions en France et en Algérie. Il est tout d’abord un fait encore inexpliqué et très-important. La plupart des espèces d’Acridiens, quoique considérables en nombre d’individus, restent disséminées sur d’immenses espaces, surtout dans les localités montagneuses et arides, et ne causent pas de véritables dégâts. D’autres, zoologiquement analogues, demeurent aussi à l’ordinaire cantonnées dans des steppes lointaines, ainsi dans la Tartarie ou au Sahara, et n’ont qu’une locomotion très-bornée, prolongeant leur saut par un vol de quelques mètres, qui n’est le plus souvent qu’une action de parachute. Mais en certains moments, sans doute lorsque les parasites sont devenus impuissants à restreindre dans de justes limites l’accroissement prodigieux d’une famélique multitude, quand toute nourriture manque, l’instinct migrateur se développe. Les insectes en général s’écartent peu des lieux qui les ont vus naître et qui nourriront leur postérité ; des circonstances insolites, une sorte de pressentiment mystérieux, amènent des voyages au long cours, dans tous les ordres de ces miniatures zoologiques si hautement privilégiées par leurs fonctions de sensibilité et de locomotion, et, je dirai même, par les lueurs intellectuelles. Ne voit-on pas des voyages aériens des papillons blancs du chou et de la rave, ou de la belle-dame (Vanessa cardui, Linn.), et aussi des coccinelles ou bêtes à bon Dieu. Les sphinx du liseron et du laurier rose viennent des profondeurs de l’Afrique jusqu’en Angleterre renouveler des espèces imparfaitement appropriées à nos climats, et destinées à disparaître sans cette immigration ; de même que les colonies de la race européenne dans la zone torride boréale ont besoin de renouveler, par de continuelles arrivées de sujets d’origine, une race où la reproduction s’arrêterait sous l’influence d’un climat débilitant. Les insectes des mares (coléoptères, hémiptères) passent souvent plusieurs générations sans faire usage de leurs ailes ; tout à coup, la proie épuisée, ils s’envolent par quelque chaude soirée d’été, et portent le ravage dans des eaux nouvelles.

Quand les Acridiens dévastateurs vont entreprendre leurs funestes pérégrinations, ils passent quelques jours à se préparer. Grimpés sur les broussailles ou au sommet des gazons brûlés par le soleil, on les voit gonfler et rétrécir alternativement les anneaux de leur abdomen.

Ce sont des mouvements d’inspiration par lesquels ils chargent d’air leurs trachées ou tubes respiratoires, emmagasinant une forte provision d’oxygène, source de force musculaire par la combustion. Ces trachées, qui à l’ordinaire sont plates et paraissent dans la dissection sous l’eau comme de minces rubans d’argent, deviennent gonflées et cylindriques, avec des vésicules plus renflées par places.

Comme à un signal, précédée de quelques essaims d’avant-garde, une immense armée de destruction et de mort prend son essor, et, gagnant une couche atmosphérique où règne le courant propice, se dirige vers les régions cultivées, parcourant des centaines de kilomètres en nuage qui intercepte le soleil.

Le choc précipité des ailes ressemble au sombre mugissement de la mer courroucée. Il me paraît certain, d’après mes expériences sur les insectes bons voiliers, que la température du corps, d’ordinaire assez faible parmi les orthoptères, qui volent peu, doit alors présenter un grand excès au-dessus de l’air ambiant, comme chez les sphinx, où la main suffit pour constater une forte chaleur, lorsque pendant les soirées fraîches de septembre, on saisit entre les doigts leur corps frémissant.

Maurice Girard.

La suite prochainement.