Les Cinq Filles de Mrs Bennet/60

Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 340-345).
LX


Elizabeth, qui avait retrouvé tout son joyeux entrain, pria Mr. Darcy de lui conter comment il était devenu amoureux d’elle.

— Je m’imagine bien comment, une fois lancé, vous avez continué, mais c’est le point de départ qui m’intrigue.

— Je ne puis vous fixer ni le jour, ni le lieu, pas plus que vous dire le regard ou les paroles qui ont tout déterminé. Il y a vraiment trop longtemps. J’étais déjà loin sur la route avant de m’apercevoir que je m’étais mis en marche.

— Vous ne vous faisiez pourtant point d’illusion sur ma beauté. Quant à mes manières, elles frisaient l’impolitesse à votre égard, et je ne vous adressais jamais la parole sans avoir l’intention de vous être désagréable. Dites-moi, est-ce pour mon impertinence que vous m’admiriez ?

— Votre vivacité d’esprit, oui certes.

— Appelez-la tout de suite de l’impertinence, car ce n’était guère autre chose. La vérité, c’est que vous étiez dégoûté de cette amabilité, de cette déférence, de ces soins empressés dont vous étiez l’objet. Vous étiez fatigué de ces femmes qui ne faisaient rien que pour obtenir votre approbation. C’est parce que je leur ressemblais si peu que j’ai éveillé votre intérêt. Voilà ; je vous ai épargné la peine de me le dire. Certainement, vous ne voyez rien à louer en moi, mais pense-t-on à cela, lorsqu’on tombe amoureux ?

— N’y avait-il rien à louer dans le dévouement affectueux que vous avez eu pour Jane lorsqu’elle était malade à Netherfield ?

— Cette chère Jane ! Qui donc n’en aurait fait autant pour elle ? Vous voulez de cela me faire un mérite à tout prix ; soit. Mes bonnes qualités sont sous votre protection ; grossissez-les autant que vous voudrez. En retour, il m’appartiendra de vous taquiner et de vous quereller le plus souvent possible. Je vais commencer tout de suite en vous demandant pourquoi vous étiez si peu disposé en dernier lieu à aborder la question ? Qu’est-ce qui vous rendait si réservé quand vous êtes venu nous faire visite et le soir où vous avez dîné à Longbourn ? Vous aviez l’air de ne pas faire attention à moi.

— Vous étiez grave et silencieuse, et ne me donniez aucun encouragement.

— C’est que j’étais embarrassée.

— Et moi de même.

— Vous auriez pu causer un peu plus quand vous êtes venu dîner.

— Un homme moins épris en eût été capable sans doute.

— Quel malheur que vous ayez toujours une réponse raisonnable à faire, et que je sois moi-même assez raisonnable pour l’accepter ! Mais je me demande combien de temps vous auriez continué ainsi, et quand vous vous seriez décidé à parler, si je ne vous y avais provoqué ? Mon désir de vous remercier de tout ce que vous avez fait pour Lydia y a certainement beaucoup contribué, trop peut-être : que devient la morale si notre bonheur naît d’une promesse violée ? En conscience, je n’aurais jamais dû aborder ce sujet.

— Ne vous tourmentez pas : la morale n’est pas compromise. Les tentatives injustifiables de lady Catherine pour nous séparer ont eu pour effet de dissiper tous mes doutes. Je ne dois point mon bonheur actuel au désir que vous avez eu de m’exprimer votre gratitude, car le rapport fait par ma tante m’avait donné de l’espoir, et j’étais décidé à tout éclaircir sans plus tarder.

— Lady Catherine nous a été infiniment utile, et c’est de quoi elle devrait être heureuse, elle qui aime tant à rendre service. Aurez-vous jamais le courage de lui annoncer ce qui l’attend ?

— C’est le temps qui me manquerait plutôt que le courage, Elizabeth ; cependant, c’est une chose qu’il faut faire, et si vous voulez bien me donner une feuille de papier, je vais écrire immédiatement.

— Si je n’avais moi-même une lettre à écrire, je pourrais m’asseoir près de vous, et admirer la régularité de votre écriture, comme une autre jeune demoiselle le fit un soir. Mais, moi aussi, j’ai une tante que je ne dois pas négliger plus longtemps.

La longue lettre de Mrs. Gardiner n’avait pas encore reçu de réponse, Elizabeth se sentant peu disposée à rectifier les exagérations de sa tante sur son intimité avec Darcy. Mais à présent qu’elle avait à faire part d’une nouvelle qu’elle savait devoir être accueillie avec satisfaction, elle avait honte d’avoir déjà retardé de trois jours la joie de son oncle et de sa tante, et elle écrivit sur-le-champ :

« J’aurais déjà dû vous remercier, ma chère tante, de votre bonne lettre, pleine de longs et satisfaisants détails. À vous parler franchement, j’étais de trop méchante humeur pour écrire. Vos suppositions, alors, dépassaient la réalité. Mais maintenant, supposez tout ce que vous voudrez, lâchez la bride à votre imagination, et, à moins de vous figurer que je suis déjà mariée, vous ne pouvez vous tromper de beaucoup. Vite, écrivez-moi, et dites de lui beaucoup plus de bien que vous n’avez fait dans votre dernière lettre. Je vous remercie mille et mille fois de ne pas m’avoir emmenée visiter la région des Lacs. Que j’étais donc sotte de le souhaiter ! Votre idée de poneys est charmante ; tous les jours nous ferons le tour du parc. Je suis la créature la plus heureuse du monde. Beaucoup, sans doute, ont dit la même chose avant moi, mais jamais aussi justement. Je suis plus heureuse que Jane elle-même, car elle sourit, et moi je ris ! Mr. Darcy vous envoie toute l’affection qu’il peut distraire de la part qui me revient. Il faut que vous veniez tous passer Noël à Pemberley.

« Affectueusement… »

La lettre de Mr. Darcy à lady Catherine était d’un autre style, et bien différente de l’une et de l’autre fut celle que Mr. Bennet adressa à Mr. Collins en réponse à sa dernière épître.


« Cher monsieur,

« Je vais vous obliger encore une fois à m’envoyer des félicitations. Elizabeth sera bientôt la femme de Mr. Darcy. Consolez de votre mieux lady Catherine ; mais, à votre place, je prendrais le parti du neveu : des deux, c’est le plus riche.

« Tout à vous.

« Bennet. »


Les félicitations adressées par miss Bingley à son frère furent aussi chaleureuses que peu sincères. Elle écrivit même à Jane pour lui exprimer sa joie et lui renouveler l’assurance de sa très vive affection. Jane ne s’y laissa pas tromper, mais cependant elle ne put s’empêcher de répondre à miss Bingley beaucoup plus amicalement que celle-ci ne le méritait.

Miss Darcy eut autant de plaisir à répondre à son frère qu’il en avait eu à lui annoncer la grande nouvelle, et c’est à peine si quatre pages suffirent à exprimer son ravissement et tout le désir qu’elle avait de plaire à sa future belle-sœur.

Avant qu’on n’eût rien pu recevoir des Collins, les habitants de Longbourn apprirent l’arrivée de ceux-ci chez les Lucas. La raison de ce déplacement fut bientôt connue : lady Catherine était entrée dans une telle colère au reçu de la lettre de son neveu que Charlotte, qui se réjouissait sincèrement du mariage d’Elizabeth, avait préféré s’éloigner et donner à la tempête le temps de se calmer. La présence de son amie fut une vraie joie pour Elizabeth, mais elle trouvait parfois cette joie chèrement achetée lorsqu’elle voyait Mr. Darcy victime de l’empressement obséquieux de Mr. Collins. Darcy supporta cette épreuve avec un calme admirable : il put même écouter avec la plus parfaite sérénité sir William Lucas le féliciter « d’avoir conquis le plus beau joyau de la contrée », et lui exprimer l’espoir « qu’ils se retrouveraient tous fréquemment à la cour ». S’il lui arriva de hausser les épaules, ce ne fut qu’après le départ de sir William.

La vulgarité de Mrs. Philips mit sans doute sa patience à plus rude épreuve ; et quoique Mrs. Philips se sentît en sa présence trop intimidée pour parler avec la familiarité que la bonhomie de Bingley encourageait, elle ne pouvait pas ouvrir la bouche sans être commune, et tout le respect qu’elle éprouvait pour Darcy ne parvenait pas à lui donner même un semblant de distinction. Elizabeth fit ce qu’elle put pour épargner à son fiancé de trop fréquentes rencontres avec les uns et les autres ; et si tout cela diminuait parfois un peu la joie de cette période des fiançailles, elle n’en avait que plus de bonheur à penser au temps où ils quitteraient enfin cette société si peu de leur goût pour aller jouir du confort et de l’élégance de Pemberley dans l’intimité de leur vie familiale.