Les Cinq Filles de Mrs Bennet/59

Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 333-340).
LIX


— Ma chère Lizzy, où avez-vous bien pu aller vous promener ?

Telle fut la question que Jane fit à Elizabeth, à son retour, et que répétèrent les autres membres de la famille au moment où l’on se mettait à table. Elle répondit qu’ils avaient marché au hasard des routes jusqu’à ne plus savoir exactement où ils se trouvaient, et elle rougit en faisant cette réponse ; mais ni par là, ni par autre chose, elle n’excita aucun soupçon.

La soirée se passa paisiblement, sans incident notable. Les fiancés déclarés causaient et riaient ; ceux qui l’étaient secrètement restaient silencieux. Darcy n’était pas d’un caractère à laisser son bonheur se révéler par des dehors joyeux, et Elizabeth, émue et perplexe, se demandait ce que diraient les siens lorsqu’ils sauraient tout, Jane étant la seule qui n’eût pas d’antipathie pour Mr. Darcy.

Le soir, elle s’ouvrit à sa sœur. Bien que la défiance ne fût pas dans ses habitudes, Jane reçut la nouvelle avec une parfaite incrédulité :

— Vous plaisantez, Lizzy. C’est inimaginable ! Vous, fiancée à Mr. Darcy ?… Non, non, je ne puis vous croire ; je sais que c’est impossible…

— Je n’ai pas de chance pour commencer ! Moi qui mettais toute ma confiance en vous, je suis sûre à présent que personne ne me croira, si vous vous y refusez vous-même. Pourtant, je parle très sérieusement ; je ne dis que la vérité : il m’aime toujours, et nous nous sommes fiancés tout à l’heure.

Jane la regarda d’un air de doute.

— Oh ! Lizzy, ce n’est pas possible… Je sais combien il vous déplaît.

— Vous n’en savez rien du tout. Oubliez tout ce que vous croyez savoir. Peut-être fut-il un temps où je ne l’aimais pas comme aujourd’hui, mais je vous dispense d’avoir une mémoire trop fidèle. Dorénavant, je ne veux plus m’en souvenir moi-même.

— Mon Dieu, est-ce possible ? s’écria Jane. Pourtant, il faut bien que je vous croie. Lizzy chérie, je voudrais… je veux vous féliciter. Mais êtes-vous certaine, — excusez ma question, — êtes-vous bien certaine que vous puissiez être heureuse avec lui ?

— Il n’y a aucun doute à cet égard. Nous avons déjà décidé que nous serions le couple le plus heureux du monde. Mais êtes-vous contente, Jane ? Serez-vous heureuse de l’avoir pour frère ?

— Très heureuse ! Mr. Bingley et moi ne pouvions souhaiter mieux ! Nous en parlions quelquefois, mais en considérant la chose comme impossible. En toute sincérité, l’aimez-vous assez ? Oh ! Lizzy ! tout plutôt qu’un mariage sans amour !… Êtes-vous bien sûre de vos sentiments ?

— Tellement sûre que j’ai peur de vous entendre dire qu’ils sont exagérés !

— Pourquoi donc ?

— Parce que je l’aime plus que Mr. Bingley !… N’allez pas vous fâcher ?

— Ma chère petite sœur, ne plaisantez pas. Je parle fort sérieusement. Dites-moi vite tout ce que je dois savoir. Depuis quand l’aimez-vous ?

— Tout cela est venu si insensiblement qu’il me serait difficile de vous répondre. Mais, cependant, je pourrais peut-être dire : depuis que j’ai visité son beau domaine de Pemberley !

Une nouvelle invitation à parler sérieusement produisit son effet et Elizabeth eut vite rassuré sa sœur sur la réalité de son attachement pour Mr. Darcy. Miss Bennet déclara alors qu’elle n’avait plus rien à désirer.

— Désormais, je suis pleinement heureuse, affirma-t-elle, car votre part de bonheur sera aussi belle que la mienne. J’ai toujours estimé Mr. Darcy. N’y eût-il eu en lui que son amour pour vous, cela m’aurait suffi. Maintenant qu’il sera l’ami de mon mari et le mari de ma sœur, il aura le troisième rang dans mes affections. Mais Lizzy, comme vous avez été dissimulée avec moi !… J’ignore presque tout ce qui s’est passé à Pemberley et à Lambton, et le peu que j’en sais m’a été raconté par d’autres que par vous !

Elizabeth lui expliqua les motifs de son silence. L’incertitude où elle était au sujet de ses propres sentiments lui avait fait éviter jusqu’alors de nommer Mr. Darcy : mais maintenant il fallait que Jane sût la part qu’il avait prise au mariage de Lydia. Tout fut éclairci et la moitié de la nuit se passa en conversation.

— Dieu du ciel ! s’écria Mrs. Bennet, le lendemain matin, en regardant par la fenêtre, ne voilà-t-il pas ce fâcheux Mr. Darcy qui arrive encore avec notre cher Bingley ? Quelle raison peut-il avoir pour nous fatiguer de ses visites ? Je m’imaginais qu’il venait pour chasser, pêcher, tout ce qu’il voudrait, mais non pour être toujours fourré ici. Qu’allons-nous en faire ? Lizzy, vous devriez encore l’emmener promener pour éviter que Bingley le trouve sans cesse sur son chemin.

Elizabeth garda difficilement son sérieux à une proposition si opportune.

Bingley, en entrant, la regarda d’un air expressif et lui serra la main avec une chaleur qui montrait bien qu’il savait tout ; puis, presque aussitôt :

— Mistress Bennet, dit-il, n’avez-vous pas d’autres chemins dans lesquels Lizzy pourrait recommencer à se perdre aujourd’hui ?

— Je conseillerai à Mr. Darcy, à Lizzy et à Kitty, dit Mrs. Bennet, d’aller à pied ce matin jusqu’à Oaklam Mount ; c’est une jolie promenade, et Mr. Darcy ne doit pas connaître ce point de vue.

Kitty avoua qu’elle préférait ne pas sortir. Darcy professa une grande curiosité pour la vue de Oaklam Mount, et Elizabeth donna son assentiment sans rien dire. Comme elle allait se préparer, Mrs. Bennet la suivit pour lui dire :

— Je regrette, Lizzy, de vous imposer cet ennuyeux personnage ; mais vous ferez bien cela pour Jane. Inutile, du reste, de vous fatiguer à tenir conversation tout le long du chemin ; un mot de temps à autre suffira.

Pendant cette promenade, ils décidèrent qu’il fallait, le soir même, demander le consentement de Mr. Bennet. Elizabeth se réserva la démarche auprès de sa mère. Elle ne pouvait prévoir comment celle-ci accueillerait la nouvelle, si elle manifesterait une opposition violente ou une joie impétueuse : de toute manière, l’expression de ses sentiments ne ferait pas honneur à sa pondération, et Elizabeth n’aurait pas pu supporter que Mr. Darcy fût témoin ni des premiers transports de sa joie, ni des mouvements véhéments de sa désapprobation.

Dans la soirée, quand Mr. Bennet se retira, Mr. Darcy se leva et le suivit dans la bibliothèque. Elizabeth fut très agitée jusqu’au moment où il reparut. Un sourire la rassura tout d’abord : puis, s’étant approché d’elle sous prétexte d’admirer sa broderie, il lui glissa :

— Allez trouver votre père ; il vous attend dans la bibliothèque.

Elle s’y rendit aussitôt. Mr. Bennet arpentait la pièce, l’air grave et anxieux.

— Lizzy, dit-il, qu’êtes-vous en train de faire ? Avez-vous perdu le sens, d’accepter cet homme ? Ne l’avez-vous pas toujours détesté ?

Comme Elizabeth eût souhaité alors n’avoir jamais formulé de ces jugements excessifs ! Il lui fallait à présent en passer par des explications difficiles, et ce fut avec quelque embarras qu’elle affirma son attachement pour Darcy.

— En d’autres termes, vous êtes décidée à l’épouser. Il est riche, c’est certain, et vous aurez de plus belles toilettes et de plus beaux équipages que Jane. Mais cela vous donnera-t-il le bonheur ?

— N’avez-vous pas d’objection autre que la conviction de mon indifférence ?

— Aucune. Nous savons tous qu’il est orgueilleux, peu avenant, mais ceci ne serait rien s’il vous plaisait réellement.

— Mais il me plaît ! protesta-t-elle, les larmes aux yeux. Je l’aime ! Il n’y a point chez lui d’excès d’orgueil ; il est parfaitement digne d’affection. Vous ne le connaissez pas vraiment ; aussi, ne m’affligez pas en me parlant de lui en de tels termes.

— Lizzy, lui dit son père, je lui ai donné mon consentement. Il est de ces gens auxquels on n’ose refuser ce qu’ils vous font l’honneur de vous demander. Je vous le donne également, si vous êtes résolue à l’épouser, mais je vous conseille de réfléchir encore. Je connais votre caractère, Lizzy. Je sais que vous ne serez heureuse que si vous estimez sincèrement votre mari et si vous reconnaissez qu’il vous est supérieur. La vivacité de votre esprit rendrait plus périlleux pour vous un mariage mal assorti. Mon enfant, ne me donnez pas le chagrin de vous voir dans l’impossibilité de respecter le compagnon de votre existence. Vous ne savez pas ce que c’est.

Elizabeth, encore plus émue, donna dans sa réponse les assurances les plus solennelles : elle répéta que Mr. Darcy était réellement l’objet de son choix, elle expliqua comment l’opinion qu’elle avait eue de lui s’était peu à peu transformée tandis que le sentiment de Darcy, loin d’être l’œuvre d’un jour, avait supporté l’épreuve de plusieurs mois d’incertitude ; elle fit avec chaleur l’énumération de toutes ses qualités, et finit par triompher de l’incrédulité de son père.

— Eh bien, ma chérie, dit-il, lorsqu’elle eut fini de parler, je n’ai plus rien à dire. S’il en est ainsi il est digne de vous.

Pour compléter cette impression favorable, Elizabeth l’instruisit de ce que Darcy avait fait spontanément pour Lydia. Il l’écouta avec stupéfaction.

— Que de surprises dans une seule soirée ! Ainsi donc, c’est Darcy qui a tout fait, — arrangé le mariage, donné l’argent, payé les dettes, obtenu le brevet d’officier de Wickham ! — Eh bien, tant mieux ! Cela m’épargne bien du tourment et me dispense d’une foule d’économies. Si j’étais redevable de tout à votre oncle, je devrais, je voudrais m’acquitter entièrement envers lui. Mais ces jeunes amoureux n’en font qu’à leur tête. J’offrirai demain à Mr. Darcy de le rembourser : il s’emportera, tempêtera en protestant de son amour pour vous, et ce sera le dernier mot de l’histoire.

Il se souvint alors de l’embarras qu’elle avait laissé voir en écoutant la lecture de la lettre de Mr. Collins. Il l’en plaisanta quelques instants ; enfin, il la laissa partir, ajoutant comme elle le quittait :

— S’il venait des prétendants pour Mary ou Kitty, vous pouvez me les envoyer. J’ai tout le temps de leur répondre.

La soirée se passa paisiblement. Lorsque Mrs. Bennet regagna sa chambre, Elizabeth la suivit pour lui faire l’importante communication. L’effet en fut des plus déconcertants. Aux premiers mots, Mrs. Bennet se laissa tomber sur une chaise, immobile, incapable d’articuler une syllabe. Ce ne fut qu’au bout d’un long moment qu’elle put comprendre le sens de ce qu’elle entendait, bien qu’en général elle eût l’esprit assez prompt dès qu’il était question d’un avantage pour sa famille, ou d’un amoureux pour ses filles. Enfin, elle reprit possession d’elle-même, s’agita sur sa chaise, se leva, se rassit, et prit le ciel à témoin de sa stupéfaction.

— Miséricorde ! Bonté divine ! Peut-on s’imaginer chose pareille ? Mr. Darcy ! qui aurait pu le supposer ? Est-ce bien vrai ? Ô ma petite Lizzy, comme vous allez être riche et considérée ! Argent de poche, bijoux, équipages, rien ne vous manquera ! Jane n’aura rien de comparable. Je suis tellement contente, tellement heureuse… Un homme si charmant ! si beau ! si grand ! Oh ! ma chère Lizzy, je n’ai qu’un regret, c’est d’avoir eu pour lui jusqu’à ce jour tant d’antipathie : j’espère qu’il ne s’en sera pas aperçu. Lizzy chérie ! Une maison à Londres ! Tout ce qui fait le charme de la vie ! Trois filles mariées ! dix mille livres de rentes ! Ô mon Dieu, que vais-je devenir ? C’est à en perdre la tête…

Il n’en fallait pas plus pour faire voir que son approbation ne faisait pas de doute. Heureuse d’avoir été le seul témoin de ces effusions, Elizabeth se retira bientôt. Mais elle n’était pas dans sa chambre depuis trois minutes que sa mère l’y rejoignit.

— Mon enfant bien-aimée, s’écria-t-elle, je ne puis penser à autre chose. Dix mille livres de rentes, et plus encore très probablement. Cela vaut un titre. Et la licence spéciale [1] ! Il faut que vous soyez mariés par licence spéciale… Mais dites-moi, mon cher amour, quel est donc le plat préféré de Mr. Darcy, que je puisse le lui servir demain !

Voilà qui ne présageait rien de bon à Elizabeth pour l’attitude que prendrait sa mère avec le gentleman lui-même. Mais la journée du lendemain se passa beaucoup mieux qu’elle ne s’y attendait, car Mrs. Bennet était tellement intimidée par son futur gendre qu’elle ne se hasarda guère à lui parler, sauf pour approuver tout ce qu’il disait.

Quant à Mr. Bennet, Elizabeth eut la satisfaction de le voir chercher à faire plus intimement connaissance avec Darcy ; il assura même bientôt à sa fille que son estime pour lui croissait d’heure en heure.

— J’admire hautement mes trois gendres, déclara-t-il. Wickham, peut-être, est mon préféré ; mais je crois que j’aimerai votre mari tout autant que celui de Jane.




  1. Licence spéciale : dispense accordée par l’archevêque de Cantorbéry, permettant la célébration d’un mariage, sans publication de bans, à des jours et dans des lieux autres que ceux généralement autorisés.