Les Cinq Filles de Mrs Bennet/61

Les Cinq Filles de Mrs Bennet (Pride and Prejudice) (1813)
Traduction par V. Leconte et Ch. Pressoir.
Librairie Plon (p. 345-349).
LXI


Heureux entre tous, pour les sentiments maternels de Mrs. Bennet, fut le jour où elle se sépara de ses deux plus charmantes filles. Avec quelle satisfaction orgueilleuse elle put dans la suite visiter Mrs. Bingley et parler de Mrs. Darcy s’imagine aisément. Je voudrais pouvoir affirmer pour le bonheur des siens que cette réalisation inespérée de ses vœux les plus chers la transforma en une femme aimable, discrète et judicieuse pour le reste de son existence ; mais il n’est pas sûr que son mari aurait apprécié cette forme si nouvelle pour lui du bonheur conjugal, et peut-être valait-il mieux qu’elle gardât sa sottise et ses troubles nerveux.

Mr. Bennet eut beaucoup de peine à s’accoutumer au départ de sa seconde fille et l’ardent désir qu’il avait de la revoir parvint à l’arracher fréquemment à ses habitudes. Il prenait grand plaisir à aller à Pemberley, spécialement lorsqu’on ne l’y attendait pas.

Jane et son mari ne restèrent qu’un an à Netherfield. Le voisinage trop proche de Mrs. Bennet et des commérages de Meryton vinrent à bout même du caractère conciliant de Bingley et du cœur affectueux de la jeune femme. Le vœu de miss Bingley et de Mrs. Hurst fut alors accompli : leur frère acheta une propriété toute proche du Derbyshire, et Jane et Elizabeth, outre tant d’autres satisfactions, eurent celle de se trouver seulement à trente milles l’une de l’autre.

Kitty, pour son plus grand avantage, passa désormais la majeure partie de son temps auprès de ses sœurs aînées. En si bonne société, elle fit de rapides progrès, et, soustraite à l’influence de Lydia, devint moins ombrageuse, moins frivole et plus cultivée. Ses sœurs veillèrent à ce qu’elle fréquentât Mrs. Wickham le moins possible ; et bien que celle-ci l’engagea souvent à venir la voir en lui promettant force bals et prétendants, Mr. Bennet ne permit jamais à Kitty de se rendre à ses invitations.

Mary fut donc la seule des cinq demoiselles Bennet qui demeura au foyer, mais elle dut négliger ses chères études à cause de l’impossibilité où était sa mère de rester en tête-en-tête avec elle-même. Mary se trouva donc forcée de se mêler un peu plus au monde ; comme cela ne l’empêchait pas de philosopher à tort et à travers, et que le voisinage de ses jolies sœurs ne l’obligeait plus à des comparaisons mortifiantes pour elle-même, son père la soupçonna d’accepter sans regret cette nouvelle existence.

Le mariage de Jane et d’Elizabeth n’amena aucun changement chez les Wickham. Le mari de Lydia supporta avec philosophie la pensée qu’Elizabeth devait maintenant connaître toute l’ingratitude de sa conduite et la fausseté de son caractère qu’elle avait ignorées jusque-là, mais il garda malgré tout le secret espoir que Darcy pourrait être amené à l’aider dans sa carrière. C’était tout au moins ce que laissait entendre la lettre que Lydia envoya à sa sœur à l’occasion de ses fiançailles :


« Ma chère Lizzy,

« Je vous souhaite beaucoup de bonheur. Si vous aimez Mr. Darcy moitié autant que j’aime mon cher Wickham, vous serez très heureuse. C’est une grande satisfaction que de vous voir devenir si riche ! Et quand vous n’aurez rien de mieux à faire, j’espère que vous penserez à nous. Je suis sûre que mon mari apprécierait beaucoup une charge à la cour ; et vous savez que nos moyens ne nous permettent guère de vivre sans un petit appoint. N’importe quelle situation de trois ou quatre cents livres serait la bienvenue. Mais, je vous en prie, ne vous croyez pas obligée d’en parler à Mr. Darcy si cela vous ennuie.

« À vous bien affectueusement… »

Comme il se trouvait justement que cela ennuyait beaucoup Elizabeth, elle s’efforça en répondant à Lydia de mettre un terme définitif à toute sollicitation de ce genre. Mais par la suite elle ne laissa pas d’envoyer à sa jeune sœur les petites sommes qu’elle pouvait prélever sur ses dépenses personnelles. Elle avait toujours été persuadée que les modestes ressources du ménage Wickham seraient insuffisantes entre les mains de deux êtres aussi prodigues et aussi insouciants de l’avenir. À chacun de leurs changements de garnison, elle ou Jane se voyait mise à contribution pour payer leurs créanciers. Même lorsque, la paix ayant été conclue, ils purent avoir une résidence fixe, ils continuèrent leur vie désordonnée, toujours à la recherche d’une situation, et toujours dépensant plus que leur revenu. L’affection de Wickham pour sa femme se mua bientôt en indifférence. Lydia, elle, lui demeura attachée un peu plus longtemps, et, en dépit de sa jeunesse et de la liberté de ses manières, sa réputation ne donna plus sujet à la critique.

Quoique Darcy ne pût consentir à recevoir Wickham à Pemberley, à cause d’Elisabeth, il s’occupa de son avancement. Lydia venait parfois les voir, lorsque son mari allait se distraire à Londres ou à Bath. Mais, chez les Bingley, tous deux firent de si fréquents et si longs séjours que Bingley finit par se lasser et alla même jusqu’à envisager la possibilité de leur suggérer qu’ils feraient bien de s’en aller.

Miss Bingley fut très mortifiée par le mariage de Darcy ; mais pour ne pas se fermer la porte de Pemberley, elle dissimula sa déception, se montra plus affectueuse que jamais pour Georgiana, presque aussi empressée près de Darcy, et liquida tout son arriéré de politesse vis-à-vis d’Elizabeth.

Georgiana vécut dès lors à Pemberley, et son intimité avec Elizabeth fut aussi complète que Darcy l’avait rêvée. Georgiana avait la plus grande admiration pour sa belle-sœur, quoique au début elle fût presque choquée de la manière enjouée et familière dont celle-ci parlait à son mari. Ce frère aîné qui lui avait toujours inspiré un respect touchant à la crainte, elle le voyait maintenant taquiné sans façon ! Elle comprit peu à peu qu’une jeune femme peut prendre avec son mari des libertés qu’un frère ne permettrait pas toujours à une sœur de dix ans plus jeune que lui.

Lady Catherine fut indignée du mariage de son neveu ; comme elle donna libre cours à sa franchise dans sa réponse à la lettre qui le lui annonçait, elle s’exprima en termes si blessants, spécialement à l’égard d’Elizabeth, que tout rapport cessa pour un temps entre Rosings et Pemberley. Mais à la longue, sous l’influence d’Elizabeth, Darcy consentit à oublier son déplaisir et à chercher un rapprochement ; après quelque résistance de la part de lady Catherine, le ressentiment de celle-ci finit par céder, et, que ce fût par affection pour son neveu ou par curiosité de voir comment sa femme se comportait, elle condescendit à venir à Pemberley, bien que ces lieux eussent été profanés, non seulement par la présence d’une telle châtelaine, mais encore par les visites de ses oncle et tante de la cité.

Les habitants de Pemberley restèrent avec les Gardiner dans les termes les plus intimes. Darcy, aussi bien que sa femme, éprouvait pour eux une affection réelle ; et tous deux conservèrent toujours la plus vive reconnaissance pour ceux qui, en amenant Elizabeth en Derbyshire, avaient joué entre eux le rôle providentiel de trait d’union.



fin