Les Caprices d’un Régulier, scènes de la vie militaire/02

LES CAPRICES
D’UN RÉGULIER


V.

La colonne du capitaine Serpier n’eut à subir qu’une seule attaque [1]. L’ennemi, battu la veille, ne se rencontra point le lendemain. Zabori fit donc son entrée à Blidah sans nouvelles aventures. L’éloge de Blidah est un lieu commun de la poésie arabe. Le fait est que cette ville blanche, au milieu des bois odorans dont elle est entourée, ressemble à un camélia placé au centre d’un bouquet. Laërte ne put s’empêcher de songer à la célèbre chanson de Goethe : il était par excellence « dans le pays où fleurit l’oranger. » Son âme, si accessible à l’impression des choses naturelles, s’ouvrit à des émotions toutes-puissantes; dans cet air chargé de senteurs, il éprouvait un bien-être mêlé à de vagues appréhensions. Il goûtait les délices d’un de ces troubles dans lesquels se complaît la jeunesse. Ce sombre feuillage, avec ses fleurs virginales et ses voluptueuses émanations, promettait chez lui à des instincts cachés quelque tendre et fatale histoire. On verra que cette promesse devait s’accomplir.

Laërte, obéissant aux devoirs militaires, se rendit tout d’abord chez son colonel. Le marquis de Sennemont, qui commandait alors la légion étrangère, était, comme Serpier, un homme suivant le cœur de Zabori; ceux qui ont connu cet aimable officier l’ont comparé plus d’une fois au plus célèbre de ses compatriotes, au prince de Ligne. Le colonel de la légion ne fut pas appelé à mener la même existence que le courtisan de la grande Catherine et de Marie-Antoinette; toutefois il ne le cédait au prince de Ligne en aucune attrayante et généreuse qualité. Il avait comme lui le goût d’une bravoure pleine à la fois de naturel et de coquetterie; comme lui, il pratiquait une politesse conquérante à laquelle les plus rebelles étaient obligés de se soumettre; comme lui enfin, il avait pour ses soldats des entrailles paternelles. Malheureusement il ne possédait point cette légèreté bienheureuse dont une société disparue pour toujours a emporté le secret.

M. de Sennemont en 1830 était au service du roi de Hollande. Quand éclata cette révolution qui déchira en deux parties le royaume des Pays-Bas, il ne voulut ni se faire Hollandais, ni rester sous le nouveau drapeau de la Belgique. Il vint en France, où il fut heureux d’obtenir un grade élevé dans la légion étrangère. La vie de courtisan nomade, que dans un autre siècle peut-être il eût adoptée, répugnait à cette âme intelligente des œuvres fécondes aussi bien que des destructions irréparables de son temps. L’armée d’Afrique le vit venir à elle avec plaisir. Après quelques expéditions, son caractère était apprécié de tous, et une gracieuse popularité environnait sa personne. Ses soldats eux-mêmes l’appelaient « le marquis » en témoignant de sa bonté et de sa bravoure. « As-tu vu comme le marquis a fait courir hier les voltigeurs sur ce petit mamelon? » ou bien : « As-tu vu comme le marquis a fait la grimace en goûtant la soupe des grenadiers? » tels étaient les propos que l’on entendait sans cesse dans la légion.

Ce marquis bien-aimé était loin d’être un jeune homme. Ses cheveux étaient rares, et aucun art ne cherchait à en dissimuler la rareté; mais un charme mélancolique siégeait sur son front dépouillé, tandis qu’une chaude lumière de bienveillance et de douceur éclairait ses yeux, qui n’avaient perdu qu’une seule partie de leur pouvoir. S’ils n’avaient plus le regard qui dit aux femmes: «Suivez-moi dans l’amour et dans le plaisir, » ils avaient toujours le regard qui dit aux hommes : « Suivez-moi dans la gloire et le danger. » Enfin, si le marquis n’était plus fait pour les succès des Richelieu et des Lauzun, il avait tout ce qu’il fallait pour goûter un ordre de précieuses jouissances. Il pouvait dire d’une manière absolue qu’on l’aimait; seulement était-il aimé de tous les êtres dont il désirait l’amour? C’est ce que nous apprendrons.

Le marquis de Sennemont était marié, et sa femme l’avait suivi à Blidah. Il invita le nouvel officier de son régiment à venir partager son dîner dans la maison mauresque qu’il habitait. Le marquis, au bout de quelques heures, comptait Laërte parmi ses admirateurs les plus dévoués, car le privilège de Sennemont était de transformer en réalités les formules banales que nous échangeons dans le cours ordinaire des relations. Il y avait sous ses moindres paroles une vie expansive et généreuse qui se communiquait à tous ceux avec lesquels il était en contact. Laërte, dans ce coin de l’Afrique, avait retrouvé des joies oubliées qui le ramenaient aux jours les plus lointains de son enfance. En quittant ce logis hospitalier où venait de circuler pour lui la douce chaleur du foyer domestique, il se sentait dans des dispositions devenues depuis plusieurs années presque étrangères à sa nature. Les tristesses dont il savourait le charme funeste semblaient s’effacer de sa vie, et son cœur apaisé se remplissait, vis-à-vis du destin, d’une honnête confiance.

Les premiers temps de son séjour à Blidah se ressentirent de cette heureuse situation morale. La maison même qu’il occupait exerçait une influence salutaire sur son esprit. Nombre de musulmans avaient disparu après notre conquête, abandonnant des demeures qui étaient les seules où les Européens pussent s’établir, car Blidah n’avait encore eu à cette époque rien à démêler avec notre civilisation. Les constructions banales qui s’y élèvent aujourd’hui étaient dans la nuit de l’avenir, et l’on n’y voyait que ses maisons aux murailles sans fenêtres, blanches et discrètes comme la fleur des orangers leurs voisins. C’était dans un de ces gîtes situé à l’extrémité de la ville que Laërte s’était installé. Il passait ses matinées et quelquefois ses soirées dans une cour carrée sur laquelle donnaient toutes les ouvertures du logis. Cette cour, malgré sa forme claustrale, était bien loin d’être empreinte d’une mélancolie monastique. Les pilastres et les murs des galeries qui l’entouraient avaient cette lumineuse existence qu’un grand maître de la peinture moderne a surprise et rendue dans les murailles de l’Orient. Ils étaient parlans, et ils parlaient le langage du soleil. Un ciel d’un bleu inaltérable transformait cette cour en une sorte de salon magique, car le pan d’azur toujours éclatant et uni que montrait ce ciel semblait une tenture empruntée à quelque merveilleuse étoffe. Un bassin circulaire, creusé entre des dalles de marbre, renfermait ce trésor des pays brûlans, une eau qui devait à des puissances inconnues sa limpidité et sa fraîcheur. Un jet de cette eau attrayante s’élevait au milieu de ce bassin, brillant et ténu comme l’aigrette qui tremble au front des sultanes. Laërte appelait ce séjour son Alhambra. Il faisait placer entre deux arcades un coussin de soie sur lequel il s’asseyait à la manière orientale; il croyait par instans avoir surpris ce grand secret de calme souriant où la philosophie païenne plaçait le bonheur, quand il se mettait à fumer dans cette situation une longue pipe que lui allumait le curé Mérino.

Je dois dire tout de suite quel personnage désignait ce surnom. Le curé Mérino était l’ordonnance de Laërte, c’est-à-dire le soldat attaché à son service particulier. On sait quelle incroyable variété de types renferme la légion étrangère. Un officier fit un soir le pari d’y trouver toutes les conditions de la vie sociale. Le fait est que, dans cette réunion d’hommes, tous les métiers sont représentés aussi bien que toutes les passions. Celui qu’on avait surnommé le curé Mérino s’appelait tout simplement Gil Lopez. C’était un ancien étudiant en théologie qui avait servi sous Zumalacarregui dans ce bataillon intrépide appelé les guides de Navarre. Le pauvre garçon appartenait à cette race de philosophes en guenilles qui jettent parfois l’esprit des penseurs dans des étonnemens singuliers. Quoique Espagnol et catholique, il sortait du tonneau de Diogène; seulement il avait été conduit à changer ce tonneau contre une tente. Né avec une nature réfléchie de lazzarone, il ne pouvait pas, disait-il, pardonner à la révolution espagnole d’avoir supprimé ces grands portiques des couvens où venaient s’asseoir, pour se livrer à des chasses royales dans leurs haillons pittoresques, ces gueux splendides immortalisés par Murillo. Il avait donc pris parti pour don Carlos, et était ainsi devenu soldat de Zumalacarregui. La vie militaire ne lui avait pas déplu : il était brave, le havre-sac et le fusil ne lui semblaient pas des poids trop lourds, et cette manière insouciante de marcher dans des chemins qui aboutissent tous à l’hôtellerie de la mort avait quelque chose qui souriait à son esprit; mais s’il était guerrier par le fond de l’âme, il ne l’était point par les habitudes de sa personne extérieure. Sa tenue négligée, ses cheveux plats et longs, ses paupières, qu’il craignait de soulever, lui donnaient l’aspect d’un séminariste. Aussi ses camarades de la légion l’avaient-ils surnommé tout d’abord le curé, puis, quand ils l’eurent vu en campagne, quand ils eurent pu juger de cette bravoure opiniâtre et rusée qu’il déployait dans les occasions difficiles, ils lui donnèrent le nom d’un partisan célèbre : on l’appela le curé Mérino. Lopez répondit sans humeur à ce sobriquet. Les ordonnances des officiers peuvent conserver leur place au feu, en échappant à mille menus détails du service et en recouvrant une indépendance relative dans le redoublement apparent de leur servitude. Le curé Mérino, qui aurait reculé devant les galons de caporal avec autant d’effroi qu’un solitaire des anciens jours devant la crosse d’évêque, s’était consacré tout entier aux modestes fonctions qu’il exerçait. Serpier, qu’il avait servi le premier, l’avait traité du reste avec une grande douceur, car le gentilhomme vendéen avait l’habitude de dire que les ordonnances étaient les frères lais de l’armée, et participaient aux mêmes grâces que leurs chefs. Il crut ne pas pouvoir donner à Laërte une meilleure preuve de sa récente amitié qu’en lui cédant cet intelligent serviteur. Le comte Zabori ne tarda point à se prendre d’affection pour le curé Mérino.

Laërte devait bientôt trouver à sa maison d’autres charmes que des ressources contemplatives. Il n’était pas le seul habitant de ce logis oriental ; il partageait sa demeure avec un vieux capitaine de son régiment, le capitaine Herwig. Cet officier vivait en compagnie d’une grande fille de dix-sept ans qui se nommait Dorothée, comme l’héroïne du poème le plus accompli de Goethe. Herwig avait une existence et un caractère qui faisaient de sa seule personne une compensation suffisante pour toutes les qualités régulières dont était dépourvue la légion. Comme il arrive fréquemment du reste, la bonhomie de ses allures et l’excessive douceur de ses mœurs ne l’empêchaient point d’être compté parmi les plus énergiques soldats. Il était né dans cette Alsace si sérieusement éprise de tout ce qui touche le métier des armes. Il s’était engagé dans un régiment d’infanterie, où sa bonne conduite et sa belle écriture l’avaient fait parvenir rapidement au grade de sergent-major. Dans cette situation, il avait connu à Strasbourg, où il tenait garnison, la fille d’un officier en retraite, et il s’était livré pour cette jeune personne à une affection d’une ingénuité toute germanique. Herwig ne concevait dans un roman amoureux que deux chapitres : les fiançailles et le mariage. Pour arriver à ce but suprême, l’épaulette lui était indispensable. Il avait donc redoublé de soin, d’application, de zèle dans le service, et le jour était arrivé enfin où il avait pu entrer dans cette glorieuse et modeste corporation de la chevalerie moderne que l’on appelle le corps d’officiers. A peine sous-lieutenant, il s’était marié intrépidement, envisageant d’un œil calme les épreuves réservées à ces couples laborieux qui traversent dans toute sa longueur la carrière militaire. Le ciel lui avait fait le présent touchant, mais onéreux, d’une fille. Ce brave homme s’était senti possédé alors du désir immodéré d’arriver au grade de capitaine. Ce grade est déjà, dans une profession où l’on demande si peu à la fortune, une sorte de havre que l’on s’applaudit d’avoir atteint. Il entra dans un régiment qui s’embarquait pour l’Afrique, pays fait pour être cher à son cœur paternel, car il pouvait y acheter avec du sang ce qui lui semblait nécessaire à l’avenir de sa fille. Aussi ne ménagea-t-il point la monnaie sacrée qui seule était à son service. On peut même dire qu’il en fut trop prodigue : il dépassa son but.

Il parvint en effet au grade de capitaine; mais il y parvint avec de telles blessures, qu’on fut obligé (j’emploie les mots techniques) de le mettre en retrait d’emploi pour infirmités temporaires. Il se rappela heureusement qu’il avait dans une ville de la Lorraine une sœur qui tenait un pensionnat. L’ancien sergent-major profita de ses connaissances en comptabilité pour aller occuper les fonctions de caissier chez cette vieille fille, qui par bonheur remplaça la mère que Dorothée venait de perdre; mais quoi qu’en dise d’une manière si touchante cet aimable proverbe : Dieu ménage le vent aux brebis tondues, il y a de pauvres brebis tondues que d’implacables bises semblent prendre plaisir à tourmenter. La sœur d’Herwig vint à mourir, et le capitaine se trouva de nouveau avec son enfant en face de la misère, ce roi des aulnes si douloureusement chanté par la ballade; mais plusieurs années s’étaient écoulées depuis le jour où on l’avait mis en retrait d’emploi, et le temps avait cicatrisé ses blessures. Il sollicita le grade qu’il avait occupé déjà dans l’armée; on fit droit à sa requête, et on le replaça dans la légion étrangère.

Dans ce nouveau corps, on fut d’abord tenté de plaisanter un peu ce brave homme aux habitudes réglées et au visage placide, chez qui le caractère du caissier était plus apparent que le caractère du soldat; puis, lorsqu’on eut vu au feu le capitaine Herwig, la plaisanterie à son égard prit quelque chose de respectueux et d’attendri. Le marquis de Sennemmont déployait vis-à-vis du capitaine ses coquetteries du meilleur aloi, et ses camarades même les plus rebelles aux sentimens de déférence et de douceur prenaient un visage bienveillant pour lui parler. Ce vieux soldat, plein de candeur, partageait avec les enfans le privilège d’avoir sa bienvenue dans tous les yeux.

Mais c’est surtout sa fille Dorothée que je voudrais peindre. L’origine allemande dans cette charmante créature se trahissait par des cheveux de ce blond souriant et honnête que le ciel a donné aux épis. Ses joues avaient des teintes franches d’un rose vigoureux et d’un blanc candide; toutefois il y avait quelque chose de secret et de préoccupant dans ses yeux. Son regard ne répondait en rien à tous les autres traits de sa personne, non pas cependant qu’il fût dépouillé de toute ingénuité virginale : loin de là, il avait un charme profond de pureté; mais derrière ce charme se montrait soudain un attrait d’une tout autre nature. Les contes de fées parlent souvent de génies enchantés dans des palais de cristal; les yeux transparens de Dorothée semblaient renfermer quelque hôte mystérieux. J’ajouterai que ses yeux étaient noirs. Or le blond et le noir, quand un caprice de la nature les réunit, produisent toujours un effet étrange. Ce sont des fleurs bleues que le ciel place dans la moisson, comme pour allier la pensée du regard céleste à celle de cette création bienfaisante. Ces grandes fleurs noires qui, dans les visages de jeunes filles, s’épanouissent parfois sous des chevelures de la même couleur que les épis, seront toujours des objets inquiétans, trahissant quelque dangereuse magie. Voilà quelles réflexions les yeux de Dorothée pouvaient faire naître pour un observateur attentif.

Cet observateur n’était pas son père. Quoiqu’il l’eût contemplée bien souvent, le digne homme continuait à voir dans sa fille une enfant dont le bien-être matériel était son unique souci. Il ne lui demandait que d’être fraîche et joyeuse; il possédait cette illusion tant de fois décrite qui empêche les parens de comprendre les changemens apportés par le temps dans les créatures qu’ils ont reçues de Dieu toutes petites et toutes puissantes. Dorothée était toujours pour lui l’être innocent qui avait égayé et attendri son foyer incertain et indigent, quand sa pauvre femme, de touchante mémoire, appartenait encore à ce monde. Herwig d’ailleurs avait une ingénuité qui aurait convenu à un pasteur allemand bien plus qu’à un capitaine de la légion étrangère. Ses honnêtes amours, son rapide mariage, sa fidélité inviolable à l’épouse de son choix lui avaient conservé parmi les hommes les plus légers d’allures et de mœurs une physionomie d’une candeur patriarcale. La jeune fille de dix-sept ans qui était sous sa garde restait donc uniquement sous la garde de Dieu. Le bon capitaine n’aimait point, il est vrai, à se séparer de son enfant; mais de là naissait plutôt un péril qu’un bien pour celle qui l’accompagnait partout. Il oubliait que tels amusemens, telle société, tels entretiens de la nature la plus inoffensive, quand Dorothée avait les joues barbouillées de confitures et marchait en le tenant par la main, devenaient choses pleines d’inconvéniens pour une grande fille à la démarche de la Diane chasseresse. Ainsi tout récemment, en traversant Alger pour aller prendre à Blidah le commandement de sa compagnie, il avait mené Dorothée aux cafés chantans, les spectacles alors à la mode dans la capitale de notre colonie. En ces lieux de réunion bruyante, le bonhomme Herwig avait savouré paisiblement le plaisir de fumer sa pipe et de boire un verre de bière avec un camarade, ne songeant pas à la grande fille qui pendant ce temps se tenait en arrière de sa chaise, les yeux fixés sur le théâtre. Dorothée avait retenu plusieurs bribes d’une poésie peu faite pour des oreilles virginales, et conservé dans sa mémoire les attitudes de ces danseuses andalouses qui mènent la cachucha du pays du Cid au pays des Abencerrages.

C’est de ce dernier point que Laërte un jour fut à même de s’assurer. Depuis près d’un mois, il rencontrait continuellement dans son jardin Herwig et Dorothée. Le vieil officier, qui avait obtenu la permission de prendre ses repas chez lui, dressait tous les soirs au bord du bassin une table où il posait avec une joie recueillie sa tasse de café. Il s’établissait en face de cette table dans un fauteuil d’osier qu’il avait fabriqué lui-même, car il possédait une remarquable aptitude pour les travaux manuels, auxquels il se livrait avec cette intelligence pleine d’amour que les plus humbles œuvres de la matière éveillent chez les esprits allemands. Il enfonçait sur sa tête chauve une calotte rouge d’un aspect à la fois bourgeois et splendide que sa fille lui avait brodée, puis il allumait avec vénération une vieille pipe en écume de mer, compagne précieuse, témoin chéri de son existence, qu’il avait fumée bien des fois, tantôt le cœur satisfait, tantôt l’esprit soucieux, auprès de la femme dont il était à jamais séparé, Herwig, ainsi installé, prenait à la vie tout ce qu’elle pouvait lui donner encore. Son regard en ces heures de contentement suprême joignait une expression pénétrante d’amour à l’expression d’une béatitude profonde quand il s’arrêtait sur Dorothée. La jeune fille voltigeait, comme un oiseau privé, autour du fauteuil de son père, et charmait le tranquille fumeur par mille attitudes gracieuses et par maints discours babillards, auxquels il répondait quelquefois par une seule parole prononcée lentement entre deux bouffées de tabac, plus souvent par un sourire commencé visiblement avec les lèvres et secrètement fini avec le cœur.

Herwig s’était habitué à partager son plaisir de chaque soir avec le comte Zabori. Il s’était pris d’affection pour Laërte, dont le visage ouvert et les manières affables l’avaient conquis. Le grand seigneur hongrois, de son côté, avait été attiré vers le vieux soldat par ce charme que la simplicité a de tout temps exercé sur les hommes de son origine et de sa nature. Il quittait donc assez vite après son dîner la société de ses camarades pour aller chercher le tableau souriant qui l’attendait dans son logis. Il ne voulait point cependant convenir avec lui-même que Dorothée fût pour quelque chose dans l’aimant qui le ramenait au gîte. Laërte en définitive n’avait rien d’un roué, malgré les désordres trop nombreux et trop apparens qui avaient marqué sa vie. Il ne se riait d’aucun scrupule, et il aurait rejeté avec horreur la pensée d’enlever à ce père confiant le trésor qu’il gardait si mal; mais à son insu l’image dont il ne voulait point s’occuper était entrée déjà dans sa cervelle : elle y avait sa place parmi ces occultes et tyranniques puissances nées tantôt de nos passions, tantôt de nos souvenirs, tantôt de nos rêves, qui souvent se jouent avec tant d’insolence de nos plus énergiques volontés.

Zabori, une après-dîner, était venu rejoindre le capitaine et sa fille de meilleure heure encore que d’habitude. Était-ce l’influence d’un printemps africain ou tout simplement l’action d’un de ces innombrables phénomènes dont notre nature intime est le théâtre : il se sentait dans un épanouissement de jeunesse qu’il avait cru ne devoir jamais plus connaître. La cour orientale de sa maison lui parut plus attrayante encore que d’ordinaire. Le ciel qui en formait le pavillon était d’un bleu adouci déjà par la nuit, et cependant rayonnant encore des dernières clartés du jour. Les murailles blanches, délivrées des ardentes étreintes du soleil, avaient comme une rêveuse quiétude. Le jet d’eau, dans l’air attentif du soir, rendait des modulations à la fois plus nettes et plus harmonieuses, Herwig était assis à sa place habituelle; il montra une joie des plus vives en apercevant Zabori et le pria de s’asseoir à ses côtés. — Dorothée, dit-il, va chercher une seconde tasse de ce café que tu prépares mieux qu’aucun kavadgi, et apporte la grande pipe à tuyau de cerisier qui a été particulièrement distinguée par notre jeune ami.

Dorothée accomplit rapidement la mission dont l’avait chargée son père ; elle disparut quelques minutes, puis revint avec une prestesse féerique et marchant d’un pas de houri. Dans l’une de ses mains était la pipe arabe, toute bourrée d’un tabac de couleur d’ambre, d’où l’on sentait que devait sortir un essaim de rêves blonds; dans l’autre était une tasse pleine d’un café noir et brillant comme ses yeux. Laërte évitait d’adresser à la jeune fille aucune parole de galanterie; il ne put se dispenser pourtant de lui témoigner sa reconnaissance par quelques mots gracieux. Les joues de Dorothée se couvrirent de rougeur, et son regard laissa voir un plaisir dont tout son visage fut éclairé.

Le capitaine Herwig était en belle humeur. L’éloge donné à sa fille par Laërte avait encore augmenté ses dispositions joyeuses : — Vous ne connaissez pas, dit-il au jeune officier, tous les talens de ma Dorothée. Elle n’a certes aucun éloignement pour vous, mais elle éprouve en votre présence une timidité inexplicable; puis, quand nous sommes seuls, elle s’abandonne à son naturel, qui est le plus heureux et le plus divertissant du monde. Vous ne sauriez croire de quelles comédies elle me régale parfois. Ainsi, il y a quelque temps, je l’ai menée à Alger voir ces danseuses espagnoles qui font fureur dans notre armée; elle a retenu toutes les poses de la Dolorès, celle qu’on applaudit le plus, et ce soir même encore, quelques instans avant votre arrivée, elle exécutait autour du bassin une danse à récréer toute l’Andalousie... Allons, Dorothée, ajouta-t-il en se tournant vers sa fille, tu devrais recommencer devant la lieutenant ce pas que tu exécutais si bien. Tu sais ce que je veux dire : tu te sauves devant un personnage supposé qui te poursuit, en faisant de temps h. autre des retours offensifs. — Comme Dorothée opposait des refus pleins d’embarras à la volonté paternelle, le capitaine continua : — Tu as grand tort de te laisser intimider ainsi par M. Zabori, car c’est lui évidemment qui t’intimide; l’âge n’est pas encore venu pour toi d’éprouver ces sortes de craintes. Profite de ce que tu n’es qu’une grande enfant dont les jeux doivent rencontrer de l’indulgence chez un homme tel que notre ami.

Laërte ne joignit pas ses instances à celles du vieil officier; je ne sais quel instinct lui criait que le passe-temps provoqué par Herwig, bien loin d’être inoffensif, recèlerait quelque chose de fatal : il garda le silence, se bornant à appuyer par quelques signes la requête d’Herwig. Il avait peut-être pris ainsi, sans le vouloir, le plus sûr moyen de vaincre la résistance de Dorothée, dont l’âme était si essentiellement féminine. La jeune fille tout à coup sembla prendre un grand parti; elle rajusta sa chevelure, se pencha derrière le fauteuil de son père, et, se haussant sur la pointe des pieds avec une légèreté qu’eût enviée la plus exercée des danseuses, déposa sur le front du capitaine un baiser léger comme le souffle d’un rêve. Après avoir achevé ce manège de coquetterie filiale, elle se mit, ainsi que l’avait dit son père, à fuir devant un personnage invisible. Seulement sa fuite, au lieu d’avoir le caractère de la précipitation et de la peur, avait l’empreinte d’une provoquante raillerie; puis ce dernier sentiment s’effaçait à son tour et faisait place à une confiance toute remplie de molles tendresses. Il y avait des instans où elle semblait saisie et enlacée par cet être caché qui la poursuivait. Alors éclatait dans toute sa personne un attrait vraiment surnaturel. Ce drame à un seul acteur avait mille fois plus de puissance que les scènes habituelles de nos ballets. La poésie du rôle féminin n’était pas détruite par la grotesque figure du danseur. Dorothée représentait à elle seule un couple complet formé par deux êtres harmonieux dont un seul tombait sous l’action de notre regard, mais dont l’autre relevait des perceptions de notre esprit. Rien de plus périlleux et de plus séduisant pour une imagination comme celle de Laërte que cet être qu’on ne voyait pas et qui ouvrait une si vaste carrière au rêve. En suivant la jeune fille des yeux à travers la fumée de sa pipe, il se sentait animé de cette vie enchantée dont le sommeil révèle le secret aux songeurs. Un mouvement sans fatigue et sans effort, opposé à ce mouvement qui use les rouages de notre machine terrestre, l’emportait aux côtés de la danseuse, tout en le laissant assis devant sa tasse de café. C’était lui que l’on fuyait si mollement, c’était lui que l’on attendait dans ces attitudes de défi toutes remplies d’une charmante insolence; c’était à lui enfin que l’on se rendait, tout en conservant dans une captivité volontaire une grâce hautaine pleine d’une voluptueuse domination. Tandis qu’il s’abandonnait à ses ardentes rêveries, Dorothée termina son exercice chorégraphique par une pose des danses andalouses bien connue, mais qu’elle trouva l’art de rajeunir : elle laissa tomber un de ses genoux en terre, relevant en arrière une de ses mains qui semblait tenir le sceptre des audacieuses amours, tandis que l’autre, inclinée vers le sol, avait l’air de dicter les lois suprêmes du plaisir.

Herwig applaudit avec une bruyante bonhomie à ce tableau, qui laissa Laërte dans un morne et pensif silence. La réserve de Zabori fut si visible que le capitaine s’en aperçut et que Dorothée s’en inquiéta. — Je crois, dit la jeune fille, qui avait repris un air ingénu, que ma danse a médiocrement diverti le comte Zabori. Mon père est tombé dans la faute commise par tous les parens, qui s’imaginent qu’on prend leurs yeux pour regarder leurs enfans.

— Mademoiselle, répondit gravement Laërte, je n’ai besoin que de mes propres yeux pour suivre avec intérêt tous vos mouvemens; mais cet intérêt même est peut-être la cause d’une froideur dont je ne m’étais pas rendu compte, et que vous me faites remarquer. Votre père m’excusera, j’en suis sûr, en faveur du sentiment qui m’anime, de ne pas penser comme lui sur l’exercice qu’il a provoqué. Je n’aime pas à vous voir imiter les danseuses dont s’amuse le public d’Alger. Je viens d’apercevoir tout à l’heure mon ordonnance Mérino qui traversait le fond de la cour et qui s’est arrêté pour vous regarder. La présence même de cet unique spectateur, car je ne veux compter ni votre père, ni moi, m’a déplu. J’éprouverais un chagrin réel, si quelques-uns de nos jeunes officiers avaient pu voir quelle transformation cette danse andalouse opère dans toute votre personne.

Les paroles de Zabori firent réfléchir Herwig. qui, une fois sur la piste d’une bonne action ou d’une pensée délicate, ne s’écartait plus de la voie tracée. Quant à Dorothée, elle interrogea d’un profond et lumineux regard le visage du jeune homme qui venait de lui adresser cette homélie. Ce qu’elle crut y lire lui fut agréable sans aucun doute, car pendant tout le reste de la soirée une joie recueillie se montra dans ses moindres paroles. Tout son être rayonnait de ce sourire dont l’amour éclaire à son lever ceux qu’il brûlera plus tard.

Sous un ciel comme celui de l’Afrique, les passions vont plus vite que les morts sous le ciel brumeux de l’Allemagne. Ce fut en vain que Zabori voulut échapper à ce qu’il regardait comme une funeste aventure en invoquant toutes les forces de sa raison et de sa vertu : sa vertu et sa raison se trouvèrent n’être que deux fantômes opposant leur impuissance de spectre à la force souveraine de la vie. Puis il se passa dans la petite maison de Blidah une action beaucoup plus commune qu’on n’est porté généralement à le croire. Si le manteau de Joseph n’était pas un symbole, on verrait à un bien grand nombre de doigts féminins les lambeaux de ce chaste vêtement, et ce ne seraient pas seulement des mains de douairières désespérées ou de matrones coupables que l’on surprendrait enfoncées dans cette étoffe; les mains les plus jeunes et les plus jolies seraient peut-être convaincues d’être celles qui dans leur œuvre de violence auraient mis le plus d’énergie. Ainsi les jeunes filles telles que Dieu les a faites, quand elles s’ébattent libres au grand air, non point quand elles sont des ombres disciplinées glissant sous les rayons de l’œil maternel et portant comme un linceul la robe de leur innocence, les jeunes filles, dis-je, dans des dispositions de vie spontanée, savent révéler leurs sentimens et les imposer à celui qui, sans le vouloir, a éveillé leur cœur. Ce sont même celles qui dans leurs conquêtes ont le plus d’audace et d’entreprise, car rien ne les arrête, et tout les seconde : l’inexpérience les pousse en avant, l’ingénuité leur fournit des traits rapides et sûrs dont la pointe n’est pas émoussée encore.

Dorothée avait aimé Laërte le jour même où elle l’avait vu pour la première fois. Ces tendresses de la première heure sont le privilège de la jeunesse; elles naissent et se développent dans les cœurs où règne le printemps, comme ces fleurs si délicates et si grandes des contrées tropicales. Zabori voulut feindre de ne pas voir les sentimens de la jeune fille, mais ses vertueux artifices furent déconcertés par les candides attaques dont il était l’objet. Il subit donc peu à peu les charmes de toute nature que répandait avec profusion autour d’elle la charmante fleur de son logis. Dans ces entretiens du soir, où le capitaine Herwig se complaisait avec tant d’imprudence, il eut une grâce et un abandon de propos qui devaient fortement agir sur l’aimable auditrice, déjà si prévenue en sa faveur. Ainsi il se mit à raconter les vieilles légendes de son pays, particulièrement celles qui planaient sur le château où il était venu au monde. Il joignit à ces légendes mille souvenirs d’une enfance romanesque et passionnée. L’électricité amoureuse n’a point de meilleur fil conducteur que de semblables discours. Aussi les séducteurs de profession excellent-ils à tendre ces fils-là dès le début de leur entreprise. Les souvenirs d’enfance et les récits superstitieux marquent presque toujours l’ouverture des hostilités galantes. Laërte cette fois était bien loin d’agir avec une pensée de calcul, et c’est pour cela même que ses manœuvres involontaires devaient avoir plus d’efficacité encore. Un soir, il raconta une longue histoire de vampire. La Hongrie a le mérite d’être la patrie de ces personnages monstrueusement poétiques, et l’histoire racontée par Laërte était une tradition de famille. Il disait en souriant que le vampire en question figurait parmi ses ancêtres. Jamais du reste un être d’une espèce aussi perverse n’avait possédé tant de séductions : le fatal et mystérieux Zabori était en même temps l’amour et le trépas pour toutes les jeunes filles qui se trouvaient sur son chemin.

Dorothée écoutait Laërte en s’abandonnant à ce genre d’effroi dont le goût est un des plus singuliers instincts de l’âme humaine. L’attrait qu’avait pour elle toute parole de Laërte se joignait à la volupté de cette terreur. Son regard, qui s’élevait et qui s’abaissait tour à tour, contemplait tantôt le visage du jeune homme et tantôt le ciel éclatant des nuits africaines, où les étoiles, en vertu de cette force dont nous sommes doués malgré notre chétive enveloppe semblaient s’allonger, pâlir, enfin se transformer en spectres sous l’influence de ce récit débité tout bas. Son histoire terminée, le comte Laërte revint sur ce vampire de sa famille, qui était de la part de Dorothée l’objet d’innombrables questions.

— Le Zabori dont je vous ai parlé, dit-il, vivait au XVIe siècle. On assurait qu’un vieux portrait dépourvu de toute inscription, à l’opposé. des autres tableaux qui décoraient notre musée domestique, reproduisait les traits de ce personnage démoniaque. Je dois dire, ajouta-t-il en riant, que j’ai toujours repoussé cette tradition, car tout le monde constatait une frappante ressemblance entre moi et ce prétendu vampire.

A ces mots, le capitaine Herwig se tourna vers sa fille, et lui dit joyeusement : — Je suis sûr, Dorothée, que tu vas désormais avoir une peur effroyable du comte Zabori.

— Moi, répondit-elle, je comprends maintenant ces jeunes filles dont on vient de nous raconter la mort : j’aurais eu le même sort qu’elles.

Ce que je ne puis pas rendre, c’est l’accent avec lequel ces paroles furent prononcées. Tel est le cri des grandes actrices à l’instant suprême de leurs rôles. Ainsi a peut-être parfois parlé, en faisant courir le frisson dans les veines d’une foule entière, quelque éloquente interprète de la Phèdre antique, de cette Phèdre, le seul personnage qui, sans rien perdre de sa chaleur, ait passé des bras d’Euripide dans les bras de Racine, de cette Phèdre qui se serait retrouvée ou perdue avec d’égales délices. Le vieil Herwig fut un peu troublé de cette exclamation sans en comprendre cependant toute la portée. — Décidément, dit-il, on a tort de raconter des histoires extraordinaires aux petites filles.

Zabori était devenu silencieux. Une cuiller d’argent, placée à côté d’une tasse de café, tomba en ce moment de la table. Laërte et la jeune fille se baissèrent en même temps pour ramasser cet objet; leurs mains se rencontrèrent, et Zabori sentit une étreinte de la même nature que le cri dont son cœur venait déjà d’être traversé. C’était une de ces furtives caresses qui, nées à la faveur de l’ombre et produites par un premier élan du cœur, sont fortes comme la nuit et comme l’amour.


VI.

Laërte était étonné de ne pas éprouver les remords qu’il avait craints et qu’il avait tenté vainement de s’épargner; mais il vivait dans une telle fête de printemps, de jeunesse et de soleil, qu’aucun fantôme, même parmi ceux qui habitent les régions subtiles du cœur, ne pouvait venir l’inquiéter au milieu d’une pareille lumière. Le capitaine Herwig fut appelé à un service qui le retint quarante-huit heures hors de son logis. Pendant ce temps, Laërte et Dorothée, libres de se voir en pleine familiarité et à toute heure, se livrèrent à cette magnificence d’oubli qui est le don vraiment royal de l’amour. Laërte ne se rappelait plus rien des graves événemens de son passé; à peine savait-il par instans pourquoi il était venu en Afrique. Quand il voyait Dorothée errer dans la cour de la maison mauresque, offrant au soleil sa chevelure blonde qui devenait un nid de rayons d’or et lançant du fond de ses grands yeux noirs des regards qui tombaient sur lui enivrans et lumineux comme des fleurs magiques, il insultait dans son cœur, avec une imprudente arrogance, à toutes les tristesses de la vie. Il lui semblait qu’il était entré dans l’enveloppe des dieux antiques, que cette triste et mystérieuse liqueur créée pour des libations expiatoires, le sang de l’homme, avait été remplacée dans ses veines par la vive et joyeuse essence qui animait les corps immortels.

Quelquefois sa caressante rêverie prenait un autre tour. Quand Dorothée, dont le grand charme était de changer sans cesse d’aspect, venait à lui les yeux baissés d’un pas droit et calme avec un port d’une grâce presque austère, il s’imaginait qu’il était uni à elle par des liens sacrés. Il la prenait pour une épouse armée du pouvoir de faire oublier tous les dons funestes, de contre-tem.ps, d’amertume et de froideur, prodigués par les puissances de l’enfer à l’œuvre la plus pure et, si l’on peut parler ainsi, la plus audacieuse de Dieu, — le mariage. Évidemment Dorothée se plaisait à éveiller et à prolonger en lui cette dernière illusion. Elle aimait à lui rendre avec un enjouement conjugal toute sorte de petits soins domestiques. Elle disposait le coussin où il devait s’asseoir; elle lui apportait sa pipe, puis se plaçait à ses côtés avec un air tendre et recueilli. Après avoir promené la conversation sur les mille riens où se complaît la radieuse paresse des âmes amoureuses, elle l’interrogeait tout à coup avec une douce autorité sur les choses les plus sérieuses et les plus intimes de sa vie. Par un singulier phénomène ou d’égoïsme, ou de pitié, Laërte trouvait le moyen de répondre à ces questions sans prononcer le mot terrible qui aurait sur-le-champ détruit tous les enchantemens dont il était entouré : il revenait sans cesse sur les scènes de ses jeunes années, il peignait son caractère, ses goûts, la société brillante où il avait été transporté au sortir de son vieux château de Hongrie, et il ne disait rien de la créature abandonnée qu’il avait entrepris un jour d’associer à ses destins. Telle était son ivresse que ce secret ne pesait même pas sur son cœur.

Le capitaine Herwig revint, mais son retour ne dissipa point la trompeuse félicité dont jouissaient les deux amans. On connaît assez maintenant cet homme naïf pour comprendre qu’il ne pouvait pas être un surveillant incommode. Les événemens devaient s’armer du rôle sévère que ne remplissait pas l’autorité paternelle. Depuis l’arrivée de Laërte à Blidah, nul fait guerrier de quelque importance ne s’était produit dans les environs d’Alger. Après l’agression repoussée avec tant de bonheur et d’énergie par la petite colonne de Serpier, les tribus étaient rentrées dans le calme, et aucun lieutenant de l’émir n’avait reparu dans notre voisinage. Deux mois pourtant s’étaient écoulés; jamais la guerre n’avait encore eu en Afrique, depuis notre conquête, un aussi long accès de léthargie. Serpier, qui n’avait point les passe-temps de Laërte pour remplir cet entr’acte d’un drame sanglant, se plaignait de tomber dans un morne ennui. Un matin, il vint trouver Zabori le visage rayonnant.

— Mon cher ami, lui dit-il, je crois que nous en avons fini avec nos insipides loisirs. Des Arabes qui sont venus en ville ce matin prétendent qu’une grande agitation règne en ce moment même à quelque distance de nous, dans les montagnes de la Kabylie. Suivant eux, Abd-el-Kader viendrait faire honte en personne à nos voisins du Jurjura de leur indifférence pour l’islamisme. S’il en est ainsi, pour employer l’expression classique de la langue indigène, la poudre va parler, et je crois même qu’elle aura une remarquable intempérance de paroles.

Serpier tenait ce discours à Laërte en présence d’Herwig et de Dorothée, qui se promenaient tous deux sous les arceaux de la cour mauresque, aux côtés de Zabori. Le visage d’Herwig devint sérieux sans exprimer ni appréhension ni tristesse. Le vieil officier envisageait la guerre comme les marins envisagent l’océan. Ainsi qu’eux, il était habitué à fonder sur un élément formidable l’existence d’êtres chéris. Aussi, quand il s’enfonçait dans le péril, c’était l’âme ferme et le visage résolu, mais sans montrer une joie ni une forfanterie qu’il aurait regardées comme des provocations à Dieu.

Laërte allait exprimer la joie qu’en dépit des circonstances où il pouvait se trouver l’annonce d’un danger ne manquait jamais d’éveiller dans sa nature belliqueuse, lorsqu’il regarda Dorothée; les traits de cette jeune fille étaient envahis par une pâleur mortelle. Si sa bouche se taisait, son regard, d’une expression effrayante, poussait de véritables cris. Herwig s’aperçut de ce trouble dont il parut inquiet et attristé. Sa fille l’avait déjà vu partir pour des expéditions aventureuses, et jamais elle n’avait montré pareil désespoir. Ce père si confiant sembla tout à coup éprouver la commotion d’un somnambule qu’une brusque exclamation surprend dans une promenade périlleuse. Une vive souffrance se peignit dans ces yeux où n’apparaissaient d’ordinaire que la bonhomie et la résignation; puis, avec l’habitude de cette discipline que les âmes vraiment militaires finissent par exercer vis-à-vis de toutes leurs passions, il refréna le sentiment qui avait failli le dominer et reprit son calme ordinaire. Serpier n’avait rien vu de cette scène muette, il se retira de l’air joyeux avec lequel il était entré. Quand les trois habitans de la maison mauresque furent rendus à eux-mêmes, ils gardèrent quelque temps un silence pénible. Herwig était sorti de cette rêverie débonnaire où il se plongeait volontiers pour réfléchir avec une intensité presque douloureuse. Tout à coup, par un de ces actes extérieurs qu’amène quelquefois une série d’intimes pensées, il prit entre ses deux mains la tête de Dorothée et déposa un baiser sur le front de la pauvre créature. Ce baiser était évidemment le sceau de quelque promesse sacrée; mais quelle était cette promesse, et à qui la faisait le brave officier? Etait-ce à sa fille ou à lui-même? Voilà ce que rien ne pouvait faire deviner.

Il y a des momens où la vie militaire est régie par une inflexible monotonie. Tout y marche avec une désespérante lenteur. Au lieu d’être la chasse à courre que les imaginations bouillantes ont rêvée, c’est une véritable pêche à la ligne; mais cette existence est heureusement sujette au changement le plus complet d’apparences et d’allures. Aussitôt que des événemens désirés l’ont rendue à ses lois naturelles, aux lois de l’aventure et du danger, elle est entraînée vers ses buts inconnus par un mouvement d’une rapidité indicible. Les incidens s’y précipitent à flots pressés, et les heures y marchent au pas de charge. Un jour ne s’était pas écoulé depuis la nouvelle apportée par Serpier, et déjà des ordres de guerre avaient été donnés aux troupes qui composaient la garnison de Blidah. Une forte colonne devait venir se former dans cette ville; deux bataillons complets de la légion étaient destinés à faire partie de cette colonne. Entre ces ordres mêmes et l’exécution, l’intervalle fut à peine sensible, et Dorothée, après avoir passé en quelques instans par toutes les angoisses des séparations annoncées, se trouva soudain devant la terrible épreuve des adieux.

A cette heure désolée pourtant, le destin sembla vouloir lui accorder une faveur. Il lui envoya un moment qu’elle avait guetté pendant une journée tout entière avec une impatience fiévreuse. Elle se trouva seule avec Laërte dans cette cour déjà pleine pour eux du triste enchantement des souvenirs. Un des mille incidens amenés par l’expédition prochaine avait subitement appelé Herwig hors de son logis. La soirée était avancée, et le départ devait avoir lieu le lendemain au point du jour. Dès que Dorothée se trouva seule avec Laërte, elle courut se pendre à son bras. Tous deux aspirèrent quelques instans le bonheur de pouvoir enfin se regarder et se parler sans contrainte avec la joie presque maladive qu’on éprouve à certaines heures au sortir des geôles invisibles où nous enferme sans cesse la société.

Leurs cœurs avaient cette plénitude qui rend la parole impuissante. Dorothée cependant fit un effort pour se dégager du silence ému où ils étaient tous les deux plongés. Avec une éloquence que Zabori ne lui avait pas connue encore, elle exprima le tumulte de sentimens tristes et passionnés où la jetait ce brusque départ. L’exaltation qui la dominait allait toujours croissant. Possédée par d’indicibles souffrances, Dorothée semblait à la recherche de quelque remède merveilleux qui put lui apporter un soulagement. Cette recherche d’un dictame magique est le propre du reste de toutes les ardentes amours. Les âmes livrées aux orageuses tendresses croient sans cesse à quelque parole mystérieuse qui leur rendra sur-le-champ le calme: cette parole, elles la poursuivent dans le cœur et l’attendent des lèvres de l’être aimé.

— Puisque tu pars, répétait-elle, dis-moi au moins quelques mots qui me rassurent.

Et elle s’obstinait dans cette demande sans bien en comprendre elle-même toute la véritable portée. Celui qui la quittait allait se mettre entre les mains du danger. Ce n’était point évidemment une sécurité matérielle qu’il était possible de lui donner. Nul ne pouvait lui répondre de la marche capricieuse des balles. Que voulait-elle donc? Elle-même assurément l’ignorait, quand un instinct de son cœur blessé lui avait indiqué cette formule suppliante où elle s’enfermait; mais ce même instinct peu à peu sembla lui révéler plus clairement l’objet de ses désirs et de ses inquiétudes. — Avant ton départ, dit-elle, je voudrais être liée à toi par quelque promesse sacrée. — Puis, se détachant brusquement du bras de Laërte, elle se plaça en face de lui; elle étreignit ses deux mains, et, le regardant jusque dans les profondeurs de ses yeux : — Si la mort t’épargne, comme je l’espère, car je ne sais pourquoi, mais ce n’est pas de ta vie que je suis inquiète, me jurerais-tu de me donner à jamais tout ton amour, de n’avoir que moi pour compagne? Crois-tu enfin que tu aurais du bonheur à me prendre pour femme?

Laërte ne répondit point à ces interrogations brûlantes qui firent passer dans son cœur un long frisson. Le dernier mot prononcé par la bouche de Dorothée venait de lui rappeler tout ce passé qu’il avait cru réduit au néant par les premières ardeurs de son nouvel amour. Sur l’aile de ces sombres génies que nous appelons les remords, son âme fit un rapide et douloureux voyage. Il fut transporté en Allemagne, où il se mit à trembler entre deux figures voilées. L’une de ces figures était immobile et couchée, le voile qui la couvrait était un suaire : c’était le cadavre de celui qu’il avait tué au lever d’un jour funeste; l’autre figure était vivante, seulement elle avait des formes confuses et une attitude indistincte. Il ne savait si elle était debout ou agenouillée, menaçante ou en pleurs. Ce qui la dérobait à ses yeux était le voile qu’il n’avait jamais pu soulever. Il sentit sur ses lèvres le nom de sa femme. Il fit alors un effort désespéré pour ne point parler, mais des mots terribles venaient sur sa bouche et s’y agitaient comme ces effrayantes paroles que nous prononçons malgré nous dans l’agonie des mauvais rêves. Tandis qu’il soutenait cette lutte, la pensée de Dorothée poursuivait sa marche; la jeune fille en était déjà venue à croire que des considérations d’un ordre indigne causaient seules le silence de son amant.

— Ah ! reprit-elle avec désespoir, tu es irrité, j’en suis certaine, des paroles que je viens de prononcer, et tu te méprends sur le sentiment qui me les a inspirées. Je te jure que jamais je n’avais songé à porter le titre de ta femme : tout à l’heure encore, rien n’était plus loin de mon esprit qu’une semblable ambition ; mais ce que j’ai dit est irréparable pour moi aussi bien que pour toi. L’amour meurt d’un seul refus, quoique tout ce qu’il demande soit au-dessous de lui; toute limite le brise ou le rend fou. Toi qui es mon Dieu, si je t’avais demandé une étoile, je te maudirais de ne pas me la donner. Oui, je n’avais jamais souhaité d’être ta femme; oui, ce nom-là ne pourrait rien ajouter à ma tendresse, ni même, je le crois, à mon bonheur; mais puisqu’en cherchant dans mon pauvre esprit torturé ce qui pouvait me causer quelque soulagement, j’ai eu le malheur de te faire une demande que je regrette, cette demande, je la répète : voudrais-tu de moi pour ta femme?

— Il y a, répondit Laërte, des choses qui ne m’appartiennent plus. Quelqu’un porte en Allemagne ce nom que tu me demandes. J’ai oublié près de toi une créature qui est vivante : je suis marié.

Ce fut Dorothée à son tour qui garda le silence : l’action des paroles meurtrières est capricieuse comme celle des poisons; puis ses joues se couvrirent de rougeur, ses yeux brillèrent d’un éclat singulier. Elle se prit à dire d’une voix qui trahissait l’ardeur d’une fièvre subite : — Adieu, Laërte! adieu, monsieur le comte Zabori! Je ne sais pas encore ce que vous avez fait de moi. Si tu m’avais dit plus tôt le secret que je t’ai arraché, ce qui m’ébranle si violemment à cette heure m’aurait peut-être trouvée indifférente; mais ce sera toujours une chose effrayante qu’une créature humaine se dépouillant tout à coup d’un masque, et juge donc ce que cela doit être quand ce masque est le visage même que l’on a passionnément aimé. Puis, vois-tu, Laërte, reprit-elle avec la navrante ironie de ceux qu’égare la douleur, un homme marié sera toujours un personnage malencontreux pour une jeune fille. Tu n’es plus ce héros libre et fier qui me plaisait tant. Une parole, une seule parole, vient de jeter sur tes épaules je ne sais quelle pesante chasuble qui te courbe et t’avilit.

Elle continua encore avec un accent tantôt strident, tantôt voilé : — Moi aussi du reste je suis transformée, moi aussi je ne sais point si je ne prenais pas pour mon visage un masque dont je vais me dépouiller à ton exemple. Adieu, Laërte. En tout cas, notre amour, tel qu’il était, tel qu’il a rempli des jours écoulés, est parmi les choses que rien ne saurait plus rappeler à la vie. Si je ne suis pas votre femme, Zabori, je suis votre veuve. Oui, je suis une veuve, mais j’ignore comment je porterai mon deuil.

Le retour du capitaine Herwig mit fin à ces bizarres et Cruels discours; le vieil officier embrassa les deux amans d’un regard plus observateur que de coutume. Le trouble où il les vit ne l’étonna point; seulement, à son insu, en croyant obéir à un mouvement de compassion angélique, il ajouta une torture suprême à toutes les tortures que venait de subir ce malheureux couple.

— Monsieur le comte Zabori, dit-il d’une voix solennelle, ma fille ne vous reverra point demain matin. Vous lui avez constamment témoigné depuis que nous nous connaissons une affection dont je vous sais gré. Je vous autorise à l’embrasser.

La manière dont fut accueillie cette permission aurait dû jeter un grand désordre dans les pensées du digne homme. Au lieu de s’avancer vers Laërte, tremblante, confuse, de ce pas qu’embarrassent les longs plis du voile charmant de la pudeur, Dorothée aborda, fière, hautaine, avec quelque chose de dur et de railleur dans les yeux, l’homme à qui on lui enjoignait de tendre son front. Quant à Laërte, il rappela, en touchant ce front de ses lèvres, ces exorcisés du moyen âge obligés de poser leur bouche sur le bois brûlant d’un crucifix. Le capitaine Herwig ne vit point les jeux étranges de cette pénible scène : il souriait, dans une pure et invisible région, à une pensée devenue désormais la maîtresse absolue de sa vie.


VII.

Rien de plus attachant que la guerre des montagnes. Si de simples voyageurs trouvent le moyen d’éprouver un violent enthousiasme quand ils visitent paisiblement ces formidables magnificences de la nature, on peut s’imaginer facilement ce que doit ressentir le voyageur armé au sein de ces mêmes merveilles revêtues d’un prestige insolite par le danger. Laërte cheminait donc avec une joie sérieuse dans une des gorges les plus profondes de l’Atlas. Sa compagnie formait la tête de la colonne. Devant lui marchaient seulement quelques tirailleurs appartenant au bataillon d’Afrique, et commandés cette fois encore par le capitaine Bautzen. D’autres tirailleurs fournis par un régiment d’infanterie légère le flanquaient à droite et à gauche. Les plus farouches paysages de Salvator Rosa reproduisent une nature souriante auprès du site que l’on traversait. Ces lieux désordonnés prêtaient un égal appui à toutes les aventureuses hypothèses où s’égare l’imagination des géologues. On pouvait en attribuer la saisissante confusion aussi bien à l’éruption de la flamme qu’à l’invasion des eaux. Çà et là s’élevaient des blocs d’un granit dur et poli qui semblaient avoir reçu le baiser des vagues et connu les secrets de l’Océan. A côté de ces mornes et froides pierres se montrait un sol empourpré qui paraissait receler encore toute l’énergie du feu. Quel que fût du reste le cataclysme qu’on voulût donner pour origine à ce site, ce que l’on ne pouvait nier devant cette réunion d’admirables et monstrueux objets, c’était l’existence d’une de ces luttes que les poètes ont expliquées par les géans et leurs combats. Cette terre offrait de toutes parts des blessures et des cicatrices. Aussi les arbres mêmes qu’elle portait avaient-ils une expression de tristesse ou de terreur. Tandis que les uns s’élevaient droits et sombres, comme des témoins ou des juges, les autres avaient des attitudes violentes et désespérées de victimes. On eût dit qu’ils voulaient fuir; leurs racines tordues s’arrachaient au sol, et leurs têtes se penchaient sur les gouffres, prises de vertige.

Nul de ces détails n’échappait à Zabori. Malgré son origine hongroise, la fée germanique l’avait baisé au front, et même dans le tumulte des batailles il se sentait quelquefois dévoré par cet idéal de l’air et de la verdure qui faisait mourir Novalis d’une soif inassouvie jusque sur le sein humide des gazons. A tout un ordre de jouissances poétiques venait s’ajouter pour lui une autre espèce de jouissances qu’il savait encore plus vivement apprécier. Le danger était comme la Galatée de Virgile : il se cachait derrière chaque touffe d’arbres; pas une pierre, pas un bouquet de feuillage qui ne pût receler un fusil. Parfois même déjà, dans la légion, plus d’un œil exercé avait cru voir, tantôt accroupies et tantôt s’enfuyant, quelques figures de Kabyles. Zabori entendait derrière lui ces mille propos de soldats qui soutiennent si gaîment l’intérêt de la guerre.

— Je gage, disait le curé Mérino, que ce n’est pas une pierre, mais un Kabyle.

— C’est une pierre, lui répondit la cuisinier de la compagnie, une pierre comme il m’en faudrait deux ce soir pour poser la marmite.

— Crois-en le curé Mérino, reprenait une troisième voix. Il en sait plus long que toi sur les montagnes. Quand il parle d’ailleurs, on peut le croire, car il ne parle point comme toi, pour faire du bruit.

Un son qui vint se mêler à cet entretien donna raison au confiant admirateur de Mérino : c’était le sifflement d’une balle partie du point où l’on avait vu l’objet de la contestation. Bientôt d’ailleurs aucun doute ne fut plus permis : à la place de la prétendue pierre, on aperçut distinctement un burnous blanc qui se mit à courir dans la direction des hautes cimes que gagnait la colonne.

Le premier coup de fusil, semblable au coup frappé sur le théâtre avant le lever du rideau, avait été accueilli par les murmures de satisfaction que laissent échapper les spectateurs d’un drame populaire à l’instant où retentit le signal de leur plaisir. Les zéphyrs, placés à l’avant-garde, envoyèrent plusieurs balles de suite à l’homme qui venait de révéler le voisinage de l’ennemi; mais aucune de ces balles n’atteignit son but : le burnous blanc continua sa course et disparut bientôt derrière les rochers.

Serpier dit alors à Laërte : — Je crois que les Kabyles vont, contre leur habitude, engager une affaire sérieuse avec notre tête de colonne. D’ordinaire ils laissent pénétrer dans leur pays la troupe qui les envahit et réservent leurs efforts pour les combats d’arrière-garde; mais la position où ils nous attendent est probablement assez forte pour leur donner une confiance inaccoutumée. Je suis heureux, mon cher Zabori, que vous débutiez dans la guerre des montagnes par une action digne de vous.

La prédiction de Serpier ne tarda pas à se réaliser. Un contre-fort qu’il fallait absolument gravir se dressait devant les tirailleurs de Bautzen. Les zéphyrs commencèrent avec résolution et gaîté une ascension des plus pénibles. Leur capitaine marchait en avant d’eux d’un pas rajeuni par l’approche du combat. Les jambes entourées de guêtres blanches semblables à celles de sa troupe, le képi sur l’oreille, la pipe des batailles au coin de la bouche, un bâton noueux à la main, et dans le fourreau un sabre qui battait ses jarrets avec une grâce toute guerrière, Bautzen représentait à merveille les officiers de notre alerte et intrépide infanterie; mais le bon capitaine ce jour-là était destiné à éprouver un gros crève-cœur. Quoique l’on ne vît aucune forme humaine apparaître sur les cimes qu’il escaladait, une bruyante explosion se fit entendre, et une grêle de balles dirigées par des mains sûres tomba sur les zéphyrs. Trois ou quatre hommes qui venaient d’être tués raide roulèrent en tournant sur eux-mêmes le long de la pente à moitié gravie. Une dizaine de tirailleurs blessés furent arrêtés dans leur course et accrochèrent leurs mains sanglantes aux tiges de plantes ou d’arbustes qui se trouvaient sur leur passage. Une hésitation évidente se manifesta chez les zéphyrs qui n’avaient pas été touchés. Les troupes aussi bien que les hommes isolés ont leurs momens de faiblesse à côté de leurs momens d’héroïsme. Pendant que cette hésitation se produisait, une seconde décharge mieux dirigée encore que la première doubla parmi les assaillans le nombre des morts et celui des blessés. Les zéphyrs alors furent ce qu’on appelle en termes militaires ramenés, et les Kabyles, encouragés par leur succès, quittèrent les abris où ils avaient dressé leur embuscade. Ils se montrèrent debout et joyeux, faisant pleuvoir sur leurs ennemis, suivant l’usage des peuples primitifs, un amas d’invectives guerrières.

« Les montagnes, a dit Goethe, sont des instituteurs qui font des élèves silencieux. » — Ces paroles prouvent, pour m’exprimer dans la langue du troupier, que l’auteur de Faust et de Werther n’avait jamais trahie ses guêtres en Kabylie. Point de peuple chez lequel le bavardage soit plus étourdissant et plus impitoyable que la nation kabyle dans les journées de poudre, quand ses paroles sont à la portée des oreilles ennemies. Bautzen était indigné. Mille sentimens froissés amenèrent chez lui une colère qui le fit parler à son tour. Placé à quelques pas en avant de sa troupe au moment où les deux décharges l’avaient assailli, il avait enfoncé son bâton dans l’espace de terre où était son pied; puis, s’étant retourné du côté des siens avec un visage enflammé, il avait apostrophé l’un après l’autre tous ceux de ses soldats qui n’étaient ni morts ni blessés. Passant enfin de la série des reproches individuels au discours général, il avait demandé à ses zéphyrs si décidément ils allaient supporter une conduite de Grenoble. Je n’ai jamais connu d’une manière précise l’origine de cette expression, mais je l’ai toujours vue exciter dans une même mesure l’hilarité ou le courroux, suivant la manière dont elle était employée. Aussi quelques zéphyrs, atteints par leur chef dans ce que l’amour-propre a de plus sacré, se remirent lentement face en tête; mais un coup fatal avait été porté, et Bautzen, avec la moitié de sa compagnie disparue, ne pouvait plus se flatter d’obtenir un de ces succès où se plaisait son juste orgueil.

Cependant une partie de la colonne avait vu ce qui se passait à l’avant-garde. Monté sur un petit cheval blanc, adroit, agile et ayant cet air de bonhomie résolue que prennent volontiers les chevaux des officiers d’infanterie, le marquis de Sennemont marchait à la tête de ses deux bataillons. Quand il se rendit compte de la situation critique où se trouvait Bautzen, il donna l’ordre à deux compagnies de marcher au secours des zéphyrs. L’une de ces compagnies était commandée par Serpier, l’autre par Herwig. Les voltigeurs et les grenadiers, car les troupes dont il s’agit se composaient d’hommes d’élite, mirent lestement leurs sacs à terre, puis, faisant avec rapidité un à-droite et un à-gauche, gravirent la montagne au pas de course. Une ardente émulation s’établit alors entre ces files séparées de soldats, destinées à opérer leur jonction sur un même point au milieu de l’ennemi. Herwig commandait les voltigeurs; les grenadiers étaient dirigés par Serpier. Ces deux bandes guerrières, tout en courant, s’envoyaient de gais défis; l’entrain de cet assaut fut tel que les zéphyrs, placés entre leurs auxiliaires, reprirent soudain toute leur verve. — Ils attaquent les flancs, leur cria Bautzen; mais c’est nous qui allons prendre la bête par les cornes.

Or il advint que ces paroles furent prononcées assez haut pour parvenir aux oreilles d’Herwig. Herwig d’ordinaire pratiquait dans toute sa rigueur la religion du devoir, mais ne se livrait jamais, ni en actions ni en paroles, à ces témérités où certaine race d’hommes trouve le plaisir des combats. Il se conduisit cette fois-là comme aurait pu le faire un jeune sous-lieutenant arrivé au régiment de la veille et fêtant sa première affaire. — Mon vieux Bautzen, s’écria-t-il, ce ne seront pas vos zéphyrs qui prendront, comme vous le dites, la bête par les cornes; mes voltigeurs arriveront avant eux. Nous allons jouer du jarret avant de jouer de la baïonnette.

Et aussitôt il s’écarta de la direction dans laquelle il marchait à la tête de sa troupe pour se porter sur le front de l’ennemi dont il venait de menacer le flanc. Cette manœuvre était presque une action coupable, car elle introduisait un changement fâcheux dans l’ordre, à la fois prudent et vigoureux, d’attaque qui avait été adopté par le colonel de Sennemont. Serpier, qui vit de loin ce mouvement, poussa une exclamation de colère et de surprise. — A qui diable, s’écria-t-il, en a donc aujourd’hui ce bon Herwig? Le voilà qui, pour faire des folies de jeune homme, se met à bouleverser tous nos plans !

Quant à Bautzen, il était en proie à une véritable fureur, et l’on vit un spectacle qui aurait eu quelque chose de grotesque, s’il n’avait pas été héroïque. Une véritable course, semblable à celle que les sculpteurs de la Grèce représentaient sur leurs bas-reliefs, avait lieu entre le capitaine de zéphyrs et le capitaine de la légion étrangère. Tous deux, malgré leurs cheveux grisonnans et leurs ventres indociles, qu’avaient peine à contenir les plis de leur ceinture africaine, s’élançaient dans l’espace avec une rapidité digne de l’Atalante antique. Un moment ils furent sur la même ligne, puis la fortune se décida pour Herwig; une plante de montagne avait embarrassé les pieds de son rival. Les voltigeurs se pressèrent derrière leur chef, et ce fut la légion étrangère qui eut l’honneur de porter les premiers coups aux Kabyles. La cime que l’on venait d’escalader était occupée solidement; elle fut le théâtre d’une de ces luttes que la guerre moderne n’a point fait disparaître, malgré les armes à longue portée. Les soldats de la légion et leurs adversaires se ruèrent les uns sur les autres avec la rage mystérieuse que la vue et l’odeur du sang éveillent chez l’espèce humaine. Sur ce sommet verdoyant où tombaient les clartés d’un beau ciel, il y eut une tuerie qui en quelques instans suspendit à chaque brin d’herbe les gouttes d’une sinistre rosée. Les Kabyles se servaient avec une dextérité merveilleuse de leurs longs fusils comme de massues. Ils élevaient ces instrumens de mort entre leurs bras nus, au-dessus de leurs têtes couvertes par des calottes en peau de brebis, et frappaient à coups redoublés sur les voltigeurs. Un peintre aurait aimé à les reproduire dans leurs farouches attitudes. Ils avaient toute la poésie de leur laideur, car ces montagnards sont laids. A l’opposé de la race arabe, ils ont les traits écrasés. Ils ressemblent à des nègres qui auraient blanchi sur la cime neigeuse des monts séculaires; mais la férocité sied à ces visages : ces grosses lèvres, ces petits yeux et ces larges narines s’animent d’une vie qui a de l’éclat et de la grandeur, quand le souffle des luttes ardentes les caresse. Les Kabyles de l’Atlas dans un tableau auraient peut-être semblé plus redoutables que leurs adversaires; malheureusement pour la cause d’Abd-el-Kader, ce n’étaient pas eux en réalité qui étaient les plus terribles ministres du trépas. Le képi sur les yeux et la capote retroussée, les voltigeurs du capitaine Herwig enfonçaient leurs baïonnettes dans le ventre de leurs ennemis, qu’ils décousaient comme des sangliers. Cette poignée de braves faisait déjà le vide autour d’elle, quand les zéphyrs de Bautzen et les grenadiers de Serpier arrivèrent sur le lieu du combat. Un élan de fanatisme et de désespoir rendit un moment aux montagnards toute leur énergie primitive; puis, lacérée de tous côtés par une masse de victorieuses baïonnettes, cette troupe indisciplinée abandonna le terrain qu’elle défendait; elle se mit à descendre la montagne, haletante, éperdue, comme ces foules des villes bibliques frappées par la colère du ciel.

La hauteur que l’on avait conquise était une position militaire d’une grande valeur. Les vainqueurs s’arrêtèrent pour donner à la colonne le temps de les joindre. Bautzen et Serpier alors cherchèrent tous deux du regard Herwig, à qui ils voulaient adresser des félicitations et des reproches. Le capitaine était assis sur une pierre au milieu de ses voltigeurs; son visage était un peu pâle, et sa tunique entr’ouverte laissait voir quelques taches de sang à sa chemise. A cette vue, les deux officiers laissèrent paraître un même sentiment d’inquiétude. — Vous êtes blessé, Herwig? s’écria Serpier.

— Non, répondit le vétéran. Ce que j’ai ne peut pas s’appeler une blessure. Une balle kabyle m’a effleuré l’épaule ; mais j’ai le cuir trop dur, et le plomb n’est pas entré. Puis, ajouta-t-il avec un sourire mélancolique, la mort est comme les jolies femmes, elle ne veut pas des vieux.


VIII.

Cette campagne de Kabylie fut courte, et Abd-el-Kader ne se montra sur aucun point. On sait que les Berbères sont des musulmans assez douteux; mais à défaut du fanatisme le sentiment de la patrie violée leur inspire plus d’un vigoureux effort. Chaque jour, pendant toute une semaine, fut marqué par une action meurtrière. A la fin d’un de ces jours sanglans, Zabori était paisiblement assis près d’un gourbi qu’il devait à l’intelligente sollicitude du curé Mérino.

Le général qui commandait cette colonne était un homme de guerre consommé, dont le nom est entouré encore dans notre armée d’une juste popularité. Il aimait à s’installer au bivac de bonne heure, après de courtes marches. Il voulait avoir toujours sous la main des troupes en bon état pour frapper les coups énergiques dont il avait l’habitude. Aussi, malgré les rudes combats qu’elles soutenaient, les colonnes dirigées par lui offraient un aspect invariable d’entrain et de bonne humeur. Les camps bien approvisionnés, où le mugissement des bœufs faisait entendre une musique continuelle dont se réjouissait l’oreille du troupier, ces camps rappelaient aux soldats leur village; les plus jeunes d’entre eux y défiaient la nostalgie aussi bien que la famine. C’était un plaisir de voir l’activité qui régnait dans ces ruches guerrières, la manière dont s’établissaient les cuisines en plein vent, dont les marmites se dressaient entre les faisceaux, dont l’eau et le bois arrivaient de toutes parts, allègrement portés par les bras nus de mille travailleurs en pantalon rouge. Zabori fumait donc devant son gourbi en contemplant toute cette activité. Il était dans un de ces agréables momens de la vie où la pensée se livre à ce que je nommerai ses jeux innocens, c’est-à-dire sort de ce sombre manoir hanté par les mauvais esprits et entouré d’innombrables abîmes que les philosophes appellent le moi, pour aller respirer l’air et goûter les distractions du dehors. La vue de tout ce peuple remuant, de cette cité créée dans la guerre par le génie industrieux de l’homme, promenait doucement son esprit entre la vie réelle et ces pays de l’utopie si chers aux penseurs allemands. Il se rappelait son temps d’université, l’époque où, tout en buvant de la bière sur le seuil de la brasserie en vogue, il refaisait au fond de sa cervelle le code de l’empire germanique d’après les observations que lui suggérait la foule bigarrée des passans. Tandis qu’il réfléchissait ainsi, il aperçut un vieux sous-officier qui se dirigeait de son côté. A l’aspect de cet homme, qui cependant n’avait rien de particulier dans son extérieur ni de redoutable dans ses allures, il se mit à frémir dans tout son être, lui, le guerrier intrépide, et il avait raison, car cet homme, c’était le vaguemestre. Or je ne sais pas de plus terrible personnage que cet humble instrument du destin. La légère cargaison qu’il porte dans les flancs de sa sacoche de nuit peut renfermer en même temps toutes les joies et tous les maux de cette vie. Heureux s’ils connaissaient leur bonheur, les hommes qui ne reçoivent pas de lettres! Mais des êtres semblables existent-ils? Ce n’est plus maintenant à sa propre pensée seulement qu’un misérable mortel ne peut point se soustraire, c’est à la pensée d’autrui. La guerre elle-même, les dangers dont elle vous entoure, les âpres et ardentes régions où elle vous enfonce, essaient en vain de nous dérober à la plus implacable loi de la civilisation : la lettre nous poursuit partout. Le spahi la fait circuler sous son burnous rouge à travers les mornes espaces du désert. N’importe en quel lieu et en quelle situation d’esprit vous soyez, au sortir d’un combat, au pied d’un rocher, entre les magnificences et les horreurs de la grande existence, vous vous entendez tout à coup appeler avec autorité par une voix connue : c’est le vaguemestre qui vous réclame au nom de l’esclavage social jusque dans l’héroïque ou splendide asile qui vous semblait placé sous la garde de la liberté.

Zabori prit la lettre qu’on lui tendait. La suscription était d’une main dont il ne reconnut pas l’écriture, car, suivant un instinct universel, il examina la suscription avant de déchirer l’enveloppe. Il semble que toute lettre soit un engin qu’on n’aborde qu’avec défiance. On flaire toujours avec un sentiment involontaire de soupçon le billet même que l’on reçoit de la personne la plus aimée. Laërte ne reconnut donc pas les caractères qui formaient l’adresse de cette missive; mais un timbre lui apprit qu’on lui écrivait de Blidah. Il frémit alors de nouveau; cette fois seulement ce n’était plu-; à une vague terreur qu’il obéissait, il était sûr que son cœur allait être frappé, et il savait par qui : cette lettre ne pouvait être que de Dorothée.

Voici en effet ce que lui écrivait la jeune fille : « Cette lettre est la première que vous recevez de moi, elle sera la dernière assurément; mais j’ai voulu vous annoncer la mort de la femme qui un instant vous a si ardemment aimé. Rassurez-vous cependant, et ne croyez pas à quelque événement d’une nature sinistre dont ce beau ciel d’Afrique serait attristé. Je me sers de ce qu’on appelle, je crois, une figure. La Dorothée que vous avez connue est la seule personne qui soit morte. Il y a une autre Dorothée qui se porte bien, et qui vivra peut-être de longues années. Celle-là quitte aujourd’hui la petite maison qu’elle peuplait naguère de si grands rêves pour prendre son essor à travers le monde. On l’a répété bien des fois, c’est le premier amour qui décide de la destinée des femmes. Mon premier amour m’a trompée. Si j’avais une âme de sainte, je me confinerais dans la solitude, où je vivrais entre d’amers souvenirs et d’immortelles espérances; mais je suis bien loin d’être une élue de Dieu. La foi, la bonté, toutes les vertus ne pouvaient naître chez moi que d’une invincible tendresse pour l’homme qui m’eût consacré sa vie. Après une déception comme celle que J’ai subie, j’essaierais en vain d’accepter une existence que repousseraient tous mes instincts. Je souffrirais horriblement sans faire la joie de personne, pas même celle de cet être excellent qui demande si peu de chose à la fortune : je rendrais mon père malheureux. Je me rappelle, Laërte, l’air sévère que vous avez pris sans trop en avoir le droit, cela soit dit en passant, le soir où j’ai imité des danseuses espagnoles. Je laissais voir ce soir-là toute une partie de mon caractère, que moi-même du reste j’ignorais, que je n’aurais peut-être même jamais connue sans les deux initiations que je vous dois, initiations dont la plus puissante assurément a été celle de la douleur. Quand j’étais enfant, une vieille servante qui m’avait élevée me disait, en m’embrassant, que j’avais des yeux à la perdition de mon âme, tandis que ma pauvre mère au contraire me répétait sans cesse que j’avais une figure de vierge. Elles avaient raison toutes les deux. Depuis que je me regarde dans le miroir, mes yeux m’ont occupée souvent; il me semblait parfois y voir apparaître comme un personnage dont j’avais peur, un hôte moqueur habituellement caché au plus profond de moi, qui venait tout à coup faire une manifestation maligne. Je comprends à présent ce qui se passait dans mes yeux, je sais le secret que trahissait mon regard.

« J’ignore en ce moment où je vais. Je suis seulement sûre de deux choses : c’est d’être aimée et de ne plus aimer. J’inaugure dès aujourd’hui le règne absolu de mes caprices en vous adressant cette lettre d’adieu, car il me serait impossible de dire pourquoi je vous écris. Je crois pourtant que c’est avec l’arrière-pensée de vous rendre un peu du mal que vous m’avez causé. Il n’est point d homme dont le cœur ne se serre quand il voit briller au soleil, dans le libre espace, les plumes de l’oiseau qu’il tenait en cage sans savoir en jouir, et que, par une coupable maladresse, il a laissé échapper. Je suis cet oiseau, Laërte, et, avant de m’envoler pour toujours, j’ai voulu revenir un moment voltiger autour de vous. Adieu, je ne désire point vous revoir. Peut-être sommes-nous destinés à nous rencontrer pourtant; mais nos cœurs n’auront rien à se dire, les cendres mêmes de notre amour en auront sans doute disparu. Je n’écris pas à mon père; nulle lettre ne pourrait adoucir le chagrin que je lui cause. En partant, je le bénis. Peut-être la bénédiction de la vierge folle lui portera-t-elle bonheur! »

Laërte, après la lecture de celle lettre, tomba dans une douloureuse rêverie. Les coups de la malicieuse fille avaient porté juste. Il s’accablait de cruels reproches et passait dans son âme une lugubre revue de toutes les mésaventures qui déjà remplissaient sa vie. Le bien-être d’esprit dans lequel il se recueillait un moment auparavant s’était complètement évanoui. Ses pensées avaient repris la sombre livrée dont elles s’étaient dépouillées depuis quelque temps. Il était en proie aux réflexions les plus chagrines, quand il vit arriver à lui son ami et son compagnon, Yves de Serpier.

Yves s’assit en face de son frère d’armes sur un bidon oublié par le curé Mérino. Il s’installa gravement sur ce siège bizarre comme un homme qui se dispose à tenir des discours longs et solennels. « Je viens d’avoir, dit-il, avec le capitaine Herwig un entretien dont il faut absolument que je vous fasse part. Je crois avoir découvert un secret d’une nature si douloureuse que je voudrais de toute mon âme m’être trompé. Vous savez qu’Herwig commande la gauche que l’on a chargée d’occuper la grande hauteur placée à la gauche de notre camp. Tout à l’heure, avant de partir pour son poste, notre vieux camarade m’a fait appeler, et il m’a remis avec une solennité qui n’est pas dans ses habitudes une lettre à votre adresse. — Je désire, m’a-t-il dit, que vous donniez vous-même cette lettre au comte Zabori, si je viens cette nuit à être tué. — Puis il a ajouté : Vous qui avez des relations fréquentes et intimes avec ce jeune officier, croyez-vous qu’il possède un cœur propre à entendre dans un moment suprême l’appel d’un honnête homme? — cette question m’a étonné, et je suis resté muet quelques instans. Le visage et la parole d’Herwig se sont alors également animés. — Assurément, a-t-il poursuivi, il vous fera part de cette lettre, et s’il éprouvait quelque hésitation devant la prière qu’elle contient, je compterais sur vous, que je connais si bien. — Puisque vous comptez sur moi, lui ai-je répondu, commencez dès à présent, mon cher ami, je vous en supplie, à ne point me parler d’une manière aussi énigmatique. Je n’ai jamais voulu pénétrer de force dans la confiance de personne; mais je déteste les mystères incomplets, je hais les voiles à demi soulevés. Les réticences ne sont pas dignes d’hommes tels que nous dans des circonstances semblables à celles où nous sommes. J’espère que le sort des armes vous sera favorable, et je sais surpris de cette sorte de pressentiment sinistre qui parait en ce moment vous dominer, il est cependant certain après tout que vous pouvez parfaitement, comme chacun de nous, attraper une balle qui vous envoie en quelques minutes hors de ce monde. Si vous voulez que je puisse défendre avec chaleur, protéger avec puissance les intérêts que vous laisserez ici-bas, vous ferez bien de me les faire connaître. — Herwig alors a paru très embarrassé; mais tout en se servant de mots qui arrivaient péniblement sur sa bouche, et qu’il avait l’air de vouloir ressaisir à peine échappés, voici à peu près ce qu’il m’a fait comprendre. Il s’est mis dans l’esprit que vous aviez inspiré une passion profonde à sa fille Dorothée. Tout en ignorant que vous êtes marié, il a vu entre vous et son enfant des obstacles qui l’ont désespéré. Quoique né sur la rive française du Rhin, il a pour la noblesse une vénération germanique, et votre nom, bien connu en Allemagne, brille d’un éclat dont il est naïvement ébloui. Il s’est donc demandé par quel moyen il pourrait faire de sa fille une comtesse Zabori. Or le pauvre homme n’a jamais eu à sa disposition qu’un seul moyen aussi simple qu’héroïque : il achète tout ce que réclament ses désirs modestes et sacrés avec le sang dont il a déjà répandu une si bonne part. Il s’est décidé à vider cette fois-ci le fond de ses veines pour arriver au mariage de sa fille. Il a pensé que la parole d’un mort serait écoutée religieusement, que, si le bonheur de sa Dorothée devenait pour vous le legs d’un frère d’armes, vous accueilleriez ce legs. Voilà pourquoi, depuis le commencement de cette expédition, il cherche la mort avec tant d’acharnement. Dès que j’ai eu pénétré sa pensée, j’ai été tenté de le détromper. J’avais déjà sur les lèvres les mots par lesquels je voulais lui révéler votre mariage, quand plusieurs réflexions d’un ordre impérieux m’ont arrêté. J’ignore ce qu’ont pu être vos relations avec Dorothée et ce que lui-même sait ou croit sur cette délicate matière. J’ai craint de prononcer témérairement une parole cent fois plus terrible que le trépas pour cet homme résolu. Comme en tout cas je ne crois pas à une attaque cette nuit, après la rude leçon que les Kabyles ont reçue hier encore, j’ai pensé qu’avant de tenir un discours irréparable, je devais me rendre auprès de vous, recevoir vos conseils, prendre vos inspirations, éclairer ma conscience à la lumière de la vôtre. Voyons, Laërte, parlez-moi!

Laërte ne lui cacha rien. Il lui raconta tout le pénible roman de ses amours avec Dorothée; il alla même jusqu’à lui lire la lettre d’une si poignante ironie que lui avait écrite l’étrange fille. Serpier, après avoir reçu ces confidences, se recueillit quelques instans. Si d’une part il était porté à juger sévèrement Zabori, il était combattu de l’autre dans sa sévérité par ce sentiment d’indulgence païenne que les hommes les plus chrétiens de nos civilisations chrétiennes ont à l’endroit de tous les délits amoureux. Cependant la pensée d’Herwig serrait douloureusement le cœur du Vendéen. Yves songeait avec amertume à l’acte de dévouement tragique qui allait devenir la conclusion d’un drame railleur. Il désirait éclairer le père de Dorothée, mais il se répétait avec une force nouvelle que ses paroles feraient une hideuse et inguérissable blessure. Le résultat d’une longue délibération entre les deux amis fut que l’on prendrait conseil des événemens. Dieu est meilleur juge que nous de l’heure où les clartés, soit heureuses soit funestes, doivent se faire dans l’esprit des hommes. Quelque indice de sa volonté se trahirait peut-être dans des circonstances inattendues, et guiderait les compagnons d’Herwig dans la tâche qu’ils avaient à remplir.

Après avoir pris le parti de l’attente, Yves et Laërte se séparèrent. Le repas qui les réunit ensuite eut le caractère de tous les repas militaires en expédition : il y régna une gaîté virile aux prises de temps en temps avec une mélancolie plus virile encore. On parla des mille incidens bouffons dont s’amuse l’esprit des troupiers, du mulet qui a renversé les cantines, du képi qui s’est égaré, du cavalier qui s’est laissé choir; puis on passa en revue les camarades frappés mortellement déjà depuis le commencement de la campagne. On entama enfin le chapitre interminable des blessures. L’aide-major fit au dessert le récit de quelques opérations curieuses, et chacun dit de quelle manière il aimerait le mieux être accommodé, si quelque jambe brisée le mettait sous le couteau du chirurgien. On se quitta sur ces riantes images, pour aller fumer dans le bivac une dernière pipe, puis chercher le repos du lit de camp.

Il y avait déjà longtemps que l’extinction des feux avait sonné. La cité militaire était envahie par un silence que troublait seul de temps en temps le hennissement des chevaux attachés à la corde ou le ronflement des dormeurs étendus sous la tente-abri. Une vive fusillade se fit soudain entendre; les balles se mirent à parcourir en tous sens les rues du bivac. Les attaques de nuit sont les événemens habituels de la guerre africaine. Tous les hommes dont se composait la colonne savaient de quelle manière on doit les recevoir. Aussi nul désordre, nui tumulte ne répondirent à ce brusque orage de mousqueterie; on laissa les balles pleuvoir avec la même insouciance que si elles eussent été des feuilles sèches soulevées par le vent d’automne. Les grand’gardes prirent les armes, ce fut l’unique manifestation causée par l’agression des Kabyles. Le reste de l’armée essaya de reprendre son sommeil interrompu. Quelques officiers seulement se promenèrent dans le camp pour s’assurer qu’aucune panique n’était à craindre, et qu’on suivait ponctuellement les recommandations faites à l’avance. Leur ronde terminée, ces officiers revinrent eux-mêmes s’endormir au bruit de la fusillade.

Il est à croire que les Kabyles comprirent la vanité de leur démonstration, car leur feu cessa subitement, comme il avait commencé. La nuit, après cet incident, s’écoula sans aucune aventure. Le lendemain, au son de la diane, chacun se réveilla et se mit sur pieds, excepté deux ou trois hommes frappés dans leurs tentes par les balles nocturnes. La colonne allait poursuivre sa route; les mulets étaient chargés, les soldats avaient leurs sacs au dos; la ville nomade s’était repliée comme une seule tente, et elle se disposait à partir, portée par les gens et par les bêtes. On n’attendait plus pour se mettre en marche que le ralliement des troupes placées aux postes avancés sur les hauteurs, et ces troupes, on les apercevait déjà, cheminant sous les ordres de leurs chefs pour rejoindre les corps dont elles faisaient partie.

Serpier et Zabori portèrent en même temps leurs regards dans la direction où s’avançait la compagnie qu’Herwig devait ramener; sans avoir échangé une seule parole, ils avaient compris : leurs visages exprimaient une même anxiété. Tous deux aperçurent à la fois dans une clarté matinale le fanion rouge de l’ambulance, que l’on avait envoyée sur la ligne des grand’gardes. Un vent léger se jouait dans ce drapeau sacré du courage et du malheur. Les mulets, chargés de blessés, venaient l’un après l’autre prendre leurs places dans la colonne: ils s’avançaient lentement, comme s’ils avaient eu l’intelligence des fardeaux qu’ils portaient; mais ils se rapprochaient toutefois, et l’on entendait des cris qui, sous l’action de certaines blessures, s’échappent parfois des natures les plus stoïques. Cependant, sur un cacolet, on voyait une figure muette et sanglante qui n’exprimait la douleur par aucun tressaillement de la chair et par aucune émission de la voix. Yves et Laërte poussèrent un cri : ils venaient de reconnaître Herwig. Le capitaine avait reçu une balle qui avait brisé son front, ce front large et bon, depuis nombre d’années déjà dégarni de cheveux, plus semblable au front d’un pasteur qu’à celui d’un soldat. Ses épaulettes tombaient flasques et molles des deux côtés de sa tunique entrouverte. Jamais peut-être objets inanimés n’eurent une expression plus touchante que ces reliques d’une vie obscure et dévouée. Ces épaulettes avaient été si noblement conquises, si honnêtement portées! Chacune des minces tresser d’or dont se composait cette modeste magnificence répondait à une vertu. Dans une tristesse poignante, tel humble détail nous arrache parfois des larmes que n’ont pas pu faire jaillir encore les plus légitimes sujets d’affliction. Les épaulettes d’Herwig furent pour Zabori et pour Serpier ces choses dont parle le poète, ces choses d’où jaillissent des pleurs.

— Dieu a fait ce qui était le mieux, dit Serpier quand le cadavre du capitaine passa près des deux jeunes gens.

— Oui, répondit Laërte, Dieu a fait ce qui était le mieux pour cet homme, un de ses élus sans aucun doute. J’envie le sort de cette douce et vaillante créature que la mort seule a empêchée de me maudire. Si j’étais tué, mon épaulette, en flottant le long de ma tunique, ne dirait pas assurément ce que nous disent les épaulettes d’Herwig.


IX.

Après la fuite de Dorothée et la mort d’Herwig, Laërte se laissa entraîner à un cours pernicieux de pensées qui de tout temps ne s’était que trop facilement établi dans son esprit. Le jeune Hongrois se crut plus que jamais le jouet d’une fatalité qui s’attaquait aux plus nobles parties de sa nature et qui corrompait dans leur source ses meilleures qualités. Il se dit qu’il était le chevalier du mal, qu’une puissance maudite faisait tourner à une œuvre coupable toutes ses aspirations héroïques. Bien loin encore de l’heure où devait régner victorieusement en lui cette lumière dont les rayons incertains rendaient plus affreuses les ténèbres où il s’avançait, il cherchait dans la puissance aveugle des combats un soulagement à ses maux. Dévoré d’habitude par un morne ennui, il recouvrait au feu seulement quelque activité; mais ce n’était qu’une activité douloureuse et malsaine, rien de salutaire n’en pouvait sortir. Il avait pris pour la mort un amour défendu ; il désirait le baiser de la terrible fiancée avec une ardeur dont il sentait que le ciel devait s’irriter: il voyait couler le sang et tomber les hommes avec un sentiment de volupté cruelle qu’il se reprochait. Au sortir de ces néfastes délices, il éprouvait d’indicibles fatigues et il songeait malgré lui à Zabori le vampire. Tel est en effet le mélange de désespoir et de dégoût qu’éprouvent, dit-on, vampires et goules à la suite des horribles repas qui ont rempli le rêve sans sommeil de leurs monstrueuses nuits.

Après avoir porté quelques coups vigoureux et rapides, la colonne qui opérait dans la Kabylie reprit le chemin d’Alger. Les bataillons de la légion retournèrent dans leur garnison de Blidah. Ce fut un dimanche que Laërte fit sa rentrée dans la maison où il avait vécu entre Herwig et Dorothée. Un ciel rayonnant d’une lumière implacable, un ciel splendide, dépourvu de pitié comme le visage d’un dieu antique, éclairait cette cour où naguère avait glissé le pas rêveur et léger des heures amoureuses. Zabori se retrouvait seul en compagnie de Mérino dans cette maison où jadis il ne pouvait marcher sans entendre une voix amie et rencontrer un regard affectueux. Il gagna rapidement la chambre en forme de galerie où il couchait entre des murailles nues. Tandis que son serviteur disposait sous ses yeux le petit nombre d’objets dont se composait son modeste mobilier, il tomba dans un désespoir si profond qu’il espéra un instant s’y abîmer; mais les gouffres creusés par la justice divine sont les seuls d’où l’on ne sorte pas : notre esprit remonte de tous ces Tartares terrestres où le précipitent des douleurs passagères: il en remonte facilement surtout quand il a pour le porter les ailes vigoureuses de la jeunesse. Serpier venait voir sans cesse Zabori, et l’engageait, selon une expression vulgaire, à prendre des distractions. Laërte accueillit d’abord ces ouvertures amicales avec un sourire plein de superbe et d’ironie. Qu’entendait-on par des distractions? Pouvait-il en exister pour des êtres tels que lui? Autrefois aussi on aurait pu engager Prométhée à se distraire.

Serpier ne fut point découragé par la poignante ironie de ces réponses, et, laissant de côté les considérations philosophiques sous lesquelles son ami essayait de l’écraser, il en vint à dire tout simplement que le marquis de Sennemont était un homme d’une aimable compagnie, dont la maison était excellente à hanter. Il ajouta seulement, avec un sourire où apparaissait un lointain et furtif souvenir de la moquerie parisienne, que cette maison-là lui était un peu gâtée par la marquise de Sennemont. Le grand seigneur belge avait fait un de ces mariages incolores et malencontreux qui sont dépourvus de toute logique . même de la logique des passions. — J’aurais mieux aimé, dit Serpier, lui voir épouser quelque danseuse, comme tel membre de la chambre des lords, qu’une femme aussi cruellement insignifiante: vous apprécierez du reste la marquise. M. de Sennemont pourtant n’a pas hésité à épouser Mlle Laure Fénil. Cet esprit si naturel et si fin sourit aux jeux affectés de l’esprit pesant et prétentieux auquel il s’est uni, cette oreille si délicate est insensible à toutes les fausses notes qui troublent perpétuellement une harmonie dont elle possède la science et le goût: mais notre cher marquis heureusement, malgré l’humeur envahissante de sa femme, parvient souvent chez lui à garder cette parole dont il se sert avec tant d’art et de bonté. Il y a des soirées tout entières où. grâce à son habile politique, le sceptre de la conversation ne tombe pas en quenouille, et je ne saurais vous dire combien je goûte ces soirées-là. Quand il arrivait à l’éloge du marquis, Serpier était inépuisable. Peu à peu l’ironie qui avait légèrement nuance la première partie de son discours s’effaça entièrement, et il s’attendrit presque en énumérant l’une après l’autre toutes les vertus du colonel. La conclusion de ce sermon amical fut qu’un homme tel que Zabori se rendait vraiment coupable en passant avec indifférence près d’un chef comme M. de Sennemont. — Dans notre jeunesse, s’écria le Vendéen avec une généreuse chaleur, nous nous accablons nous-mêmes des reproches les plus sanglans, quand nous avons laissé échapper ce qu’on appelle une bonne fortune, c’est-à-dire d’ordinaire l’occasion d’engager avec une coquette dont nous ne nous soucions guère quelque commerce auquel en définitive nous perdons, et quand nous rencontrons cette heureuse chance de pouvoir entrer tout droit dans l’amitié d’un homme supérieur, nous nous livrons, sans éprouver un seul remords, à la plus criminelle nonchalance. C’est cependant en ce cas la vraie bonne fortune dont nous n’avons point su profiter. Tout ce qui ne donne pas quelque joie élevée, quelque bonheur idéal à notre âme, n’est qu’un jeu insipide du destin.

Le comte Zabori, qui, malgré le tour un peu romanesque qu’il laissait prendre souvent à son esprit, n’était jamais dépourvu d’une grâce de bon aloi, tendit la main à Serpier sur ces dernières paroles. — En tout cas, lui dit-il, je n’ai point à me reprocher d’avoir repoussé une bonne fortune dans mes relations avec vous. — Puis, comme son humeur s’était un peu égayée et adoucie, il fut convenu que le soir même il irait chez le marquis de Sennemont. Le salon où recevait le colonel n’avait presque rien qui rappelât le pays violent habité par les personnages qu’il abritait. L’aspect mauresque qu’il avait eu primitivement était maintenant remplacé par un aspect tout européen. Quelques peintures, dues au talent de la marquise, ornaient les murailles. Une de ces peintures, où l’ocre et le bitume se livraient un horrible combat, avait la prétention de représenter un paysage africain. Un piano boudait traîtreusement dans un coin, prêt à rompre le silence menaçant qu’il semblait s’imposer à regret. Enfin l’inévitable thé se dressait au milieu d’une table ronde dans son appareil accoutumé; une demi-douzaine de tasses froides et polies étaient cérémonieusement rangées autour d’une bouilloire blafarde enfermant dans ses flancs le tiède breuvage qui s’accorde si bien avec la monotonie habituelle des soirées auxquelles il préside. La physionomie du marquis tranchait sur la vulgarité de ces détails. Il y avait sur le visage de Sennemont quelque chose qui reportait la pensée aux âges héroïques des grandes estocades et à l’aimable époque des madrigaux. Dans le simple uniforme de notre infanterie, il rappelait les plus élégans seigneurs de Versailles. Sa femme formait avec lui un contraste bizarre. La différence qui existait entre ces deux personnages était si grande qu’ils ne semblaient appartenir ni à un même siècle, ni à une même race, et qu’on était tenté de prendre leur réunion pour quelque accident fortuit de bal masqué.

Soyons juste cependant pour la marquise. Serpier avait parlé d’elle avec trop de dénigrement. Elle était incontestablement jolie. Son front, encadré par des cheveux noirs, avait une forme pure : son nez était droit, et ses grands yeux laissaient voir par instans une limpide lumière sous l’arcade correcte de ses sourcils; mais tous ses charmes étaient mis à néant par un mystérieux défaut dû au plus irrévocable et au plus funeste vouloir du destin : elle manquait de distinction. Les ateliers divins laissent sortir toute une série d’infortunées créatures qui répondent exactement à ces objets d’une fausse élégance que fabriquent les procédés expéditifs de notre industrie moderne. Laure Fénil était une étoffe imprimée à la mécanique, au lieu d’être un tissu soigneusement brodé. Aussi Serpier prétendait qu’elle indignait chez lui le vieil instinct vendéen, en révolte contre toutes les inventions nouvelles. « C’est une femme, disait-il, que nos pères ne connaissaient pas, que nul foyer jadis n’aurait pu produire; je demande qu’on brise la diabolique et fastidieuse machine dont de semblables êtres sont le produit. »

M. de Sennemont déploya pour Zabori tous les charmes d’une coquetterie masculine fort répandue au siècle dernier, mais des plus rares en ce temps-ci. Rempli pour les lettres d’une tendresse patricienne, il s’entretint de la poésie germanique avec le gentilhomme hongrois, dont il connaissait l’esprit étendu et cultivé. Malgré le goût qu’il tenait de sa nature et de son éducation pour une littérature modérée, il était sensible aux hardis élans du génie romantique. Il montra dans cette soirée une connaissance approfondie du théâtre allemand, et reporta l’attention de Laërte sur des beautés auxquelles le jeune aventurier depuis longtemps avait oublié de rendre hommage. Zabori, en l’entendant, croyait rouvrir aux passages qu’il aimait ses livres favoris. Les heures s’écoulèrent avec une singulière rapidité. Le Prométhée de la légion étrangère ne sentait plus les chaînes dont il s’était cru meurtri pour toujours; il s’étonnait de la liberté d’allures et du bien-être intérieur qu’il avait tout à coup recouvrés. Si les merveilles du monde visible exercent à l’endroit de nos douleurs une puissance si consolatrice, quelle ne sera pas éternellement la puissance d’autres merveilles! Parvenez à entraîner l’homme dévoré par les cruelles souffrances de l’esprit dans une promenade à travers les calmes régions de l’esthétique, et vous verrez le malade entrer subitement en convalescence. Laërte semblait guéri en vidant sa seconde tasse de thé.

Au moment où il allait prendre congé de son hôte, ses dispositions changèrent un peu. Pendant que le marquis commentait avec éloquence une ballade célèbre, la marquise, qui jusqu’alors s’était enfermée dans un silence presque absolu, se dirigea vers le piano avec une démarche d’ange distrait. Ce mouvement devait provoquer une invitation, qu’elle attendait, chez un homme aussi bien élevé que son mari. Elle s’assit donc à son piano, se pencha en avant, fit un mouvement d’épaules comme si elle eût voulu replier deux ailes, et se mit à chanter. Sa voix ressemblait à toute sa personne. Elle avait des accens qui ne manquaient ni de justesse ni d’étendue, mais où ne vibrait aucun de ces sons imprévus rendus par des cordes secrètes de l’âme, qui sont l’apparition surhumaine, la révélation frémissante du talent. Au lieu de retenir Zabori dans le monde des enchantemens, elle le ramena sur cette terre. Tandis que le pauvre Hongrois était rendu par la musique à ses souffrances, le marquis de Sennemont semblait plongé dans des voluptés indicibles. On eût dit qu’il buvait à la coupe même de l’harmonie.

Serpier reconduisit Laërte jusqu’à son logis, et tout en suivant les rues de Blidah, où circulait un air chargé de senteurs d’orangers, les deux jeunes gens s’entretinrent dans la nuit sonore de la soirée qu’ils venaient de passer. La romance de Laure surtout était le texte de leurs discours. Comment expliquer la passion qui empêchait le marquis, au jugement d’habitude si exercé et si sûr, d’apprécier à sa juste valeur la femme qu’il avait épousée? Les deux amis débitèrent à ce sujet tout ce que leur avaient appris la réflexion et l’expérience. — Il n’est point de femme, dit Laërte, si sotte soit-elle, qui ne puisse conquérir un homme de génie, et, chose plus étonnante encore, se maintenir dans cette conquête. Les hommes n’ont que la royauté apparente du monde; mais je m’imagine que « le vieux seigneur, » pour me servir du terme par lequel Méphistophélès désigne le maître de la création, nous a vendus secrètement, afin de punir notre orgueil. Chacun de nous tombe tôt ou tard entre les mains de la femme dont il est né l’esclave.

Zabori se mit chaque soir à hanter la maison du marquis. Il en vint bientôt à ressentir pour M. de Sennemont une affection presque égale à celle que lui avait inspirée Serpier. Il était assez jeune pour n’avoir pas encore perdu le bénéfice de ce tendre intérêt qu’éveillent les débuts en toutes choses. M. de Sennemont attachait sur lui des regards pleins d’une bonté paternelle. Il le raillait doucement sur ses accès de sombre mélancolie, il le ramenait enfin peu à peu dans les chemins d’une vie facile et souriante ; mais le pied de Laërte n’était pas fait pour suivre de pareils sentiers.

Un soir où il sortait comme d’ordinaire du salon de la marquise en compagnie de Serpier, il remarqua chez son ami une morne attitude. Yves marchait à ses côtés sans lui adresser une parole, et le silence du loyal officier n’était point un de ces silences rêveurs qui savent se mêler avec charme aux expansions de l’amitié : c’était un silence dur et actif, dont se sentait frappée l’âme de Laërte. Une de ces percussions magnétiques fut si violente que Zabori se tourna tout à coup vers son ami, comme s’il eût été atteint brusquement par quelque parole injurieuse.

— Voyons, Yves, lui dit-il, trêve de bouderies ! Tout ceci est-il de ma faute après tout ?

— Oui, repartit vivement Serpier, et la preuve de ton crime est la manière dont tu réponds à une pensée que je n’ai pas exprimée. Il y a des cas, vois-tu, où il faut savoir jouer le rôle des Hippolyte et des Joseph. Telle occasion peut se présenter où ce rôle si bafoué est tout simplement l’exercice de la plus indispensable probité ; mais cette occasion du reste n’est pas celle qui s’offre à toi. On ne t’a fait jusqu’à présent que des avances dont tu n’aurais pas dû t’apercevoir, dont ne se serait pas assurément aperçu un homme qui n’aurait pas eu ta funeste science, triste bagage de ta vie passée. Malheureusement les femmes deviennent pour certains hommes ce que sont les murailles pour les voleurs : ils ne peuvent point s’empêcher de regarder chaque accident propice à leurs habituelles entreprises, chaque fissure où ils pourraient mettre le pied. La muraille, il est vrai, a été ta complice et t’a découvert elle-même l’une après l’autre toutes ses fissures ; mais voilà tout. Rien ne te contraignait à la frauduleuse ascension que déjà tu as presque accomplie.

— Hélas ! mon cher Yves, repartit Laërte, cette ascension, pour me servir de ton image, est si avancée que je ne sais plus comment descendre.

— Eh ! morbleu, fit vivement Serpier, romps-toi le cou s’il le faut, c’est-à-dire résigne-toi à faire une chute qui sauvera notre digne colonel du malheur de t’avoir pour bourreau. Je sais bien, s’il faut en croire la chronique, qu’il aurait été atteint déjà par des coups semblables à ceux dont il est menacé de ta part. Enfin, s’il en est ainsi, qu’il ne te trouve pas du moins au nombre de ses assassins ; qu’il ne te crie pas, comme César à Brutus : Et toi, mon fils, aussi !

Telle est la fatalité goguenarde attachée aux plus cruelles mésaventures de ce monde, que Serpier lui-même, le digne et pur Vendéen, était entraîné à prendre le ton de la plaisanterie dans un discours qu’il avait commencé avec une sérieuse indignation au fond du cœur. Il eut toutefois le rare mérite de s’arrêter sur la pente où il se sentait glisser. — Qui sait, s’écria-t-il tout à coup comme si à la clarté de quelque sanglant éclair il eût pénétré dans l’avenir, qui sait si ces mots de bourreau et d’assassinat, dont je crois me servir comme de métaphores, ne trouveront pas quelque jour leur application exacte dans ta conduite vis-à-vis d’un homme plein d’honneur et d’énergie? Sennemont appartient à une race flamande qui s’est autrefois croisée avec les vieilles races espagnoles. Quoiqu’il ait tout l’esprit du XVIIIe siècle, il n’en a point la morale relâchée, et n’en suivrait pas les lois débonnaires. Or en venir, comme tu y serais forcé peut-être, à tuer un homme parce qu’il défend son bien, c’est là une affreuse chose. Et quand ce bien est un misérable hochet, n’existant à l’état de trésor que pour celui auquel il appartient, c’est une chose plus affreuse encore. Voler à un enfant son jouet, à un aveugle sa musette, c’est une lâcheté. Tiens, voilà que je me sens remué et que j’ai perdu toute envie de rire.

Laërte trouvait à part lui que les paroles de son compagnon étaient pleines de générosité et de justesse. Il promit à Yves, sur le seuil de sa maison, de faire tous ses efforts pour sortir du mauvais pas où il s’était engagé, et le quitta en lui donnant une énergique poignée de main toute remplie de bonnes résolutions. Il s’endormit dans de si louables desseins, qu’il goûta un sommeil dont il avait perdu l’habitude; mais, dans la matinée du lendemain, il reçut un petit billet signé « Laure, marquise de Sennemont. » On l’engageait à une partie équestre qui devait avoir lieu dans les alentours de Blidah. Le billet ne renfermait pas un mot qui pût sérieusement compromettre celle dont il portait la signature; le style en était toutefois d’une nuance douce et tendre que ne pouvaient méconnaître des yeux habitués à toutes les couleurs disposées sur la palette de la galanterie. La partie projetée eut lieu vers la fin de la journée. Laure était vraiment séduisante dans son habit de cheval. Puis, quelle formidable complice que l’Afrique dans une intrigue amoureuse! Le paysage était éclairé par cette lumière attendrie qui annonce les adieux du soleil : le dieu superbe et charmant commençait à se draper dans son manteau de pourpre, pour envoyer à la terre son dernier baiser. Quoique l’air ne fût traversé par aucun souffle sensible, les orangers frémissaient mollement. Ils ressemblaient à ces arbres des jardins féeriques, prisons enchantées de belles nymphes. Les chevaux vifs et joyeux s’associaient à ces magnificences de la nature; ils bondissaient comme si l’air les eût enivrés, et se flairaient de leurs naseaux dilatés dans un pétulant échange de caresses. Laërte montait un cheval qui paraissait avoir formé une amitié particulière avec le cheval de la marquise. Bientôt l’entrain de la course et les rayons rouges du soleil couchant donnèrent au visage de Laure un éclat inaccoutumé; un de ses bandeaux noirs se détacha et vint effleurer la joue de Laërte : c’était la plus irritable et la plus passionnée des joues; d’après l’impression qu’y produisait la main d’un homme, on peut juger de l’effet que devait y causer l’attouchement d’une chevelure féminine. M. de Sennemont galopait en arrière. Dieu a institué le mariage, mais il semble que le diable ait été chargé de le régler. Les plus nobles, les meilleurs entre les maris sont soumis dans les petites choses à une série de lois qui évidemment ont été écrites sur des tables infernales. Quant à Serpier, on avait prudemment omis de l’inviter à cette promenade. On avait deviné en lui un témoin malveillant. Rien ne pouvait donc arrêter, sur la pente où tant de circonstances le précipitaient, l’entretien engagé entre Laure et Zabori.

Quand leurs chevaux se mirent au pas et quand le colonel les rejoignit, que s’étaient-ils dit? C’est assurément ce que je ne voudrais pas répéter. Les paroles qui sortent des cœurs embrasés par un véritable amour ne sauraient pas être reproduites : c’est une flamme qu’on essaie en vain de fixer. Et quant à ces phrases banales que la galanterie met sur les lèvres de ses serviteurs, il faut les laisser à la conscience de ceux qui les ont prononcées : c’est une masse indigeste qu’il est trop pénible de remuer. Je me bornerai donc à dire qu’entre la marquise et Zabori quelque chose d’irréparable s’était passé. En quelques instans, on avait rédigé et signé un traité qui dépouillait de son royaume le plus honnête homme de ce monde au profit d’un conquérant malencontreux et déjà rempli de remords.

Après cette fâcheuse excursion, Laërte alla dîner chez le colonel, que Serpier vint visiter le soir suivant sa coutume. Yves, dès qu’il fut entré dans le salon, s’aperçut que son ami avait été infidèle à la foi jurée, et que le fléau dont il s’était efforcé d’arrêter la marche avait fait des progrès qui désormais rendraient inutile tout acte de dévouement. Serpier avait conservé ce coup d’œil parisien qui fait découvrir au peuple des salons les pistes d’une intrigue avec la merveilleuse sagacité que mettent les sauvages à reconnaître d’autres pistes, (i Allons, se dit-il, j’arrive trop tard, voilà des regards qui sonnent l’hallali! Il ne me reste plus qu’à prendre des mesures pour ne pas assister à la curée. »

Tout en tenant ce discours intérieur, il ne pouvait s’empêcher de contempler Sennemont. Par une cruelle ironie de la destinée, jamais les traits du marquis n’avaient eu une plus noble, une plus confiante, une plus heureuse expression. On parla de la promenade qu’on avait faite avant le dîner : le colonel regretta que Serpier n’y eût point pris part; il peignit avec entraînement les charmes de ces paysages africains qu’il avait déjà vus sous tant d’aspects. Puis, se tournant vers sa femme avec une grâce pleine de bonté, il dit la joie reconnaissante qu’il éprouvait à voir sa compagne aimer cette existence où il s’était volontairement jeté; il fit compliment à la marquise de son habileté et de son audace équestres. — Je puis, dit-il, vous adresser le salut d’Othello à Desdemona et vous appeler ma belle guerrière. Rassurez-vous du reste, c’est le seul rapport que j’aurai jamais avec le More de Venise. Je déteste et méprise la jalousie. Quelques personnes prétendent pourtant que c’est un encens agréable aux femmes; je crois, moi, que c’est une fumée qui ternit le foyer divin de l’amour.

Un moment arriva cependant où le marquis connut cette jalousie dont il n’avait jamais parlé qu’avec un doux et ironique sourire. Peut-être la nature passionnée de Zabori inspira-t-elle à Mme de Sennemont un sentiment nouveau pour cette âme habituellement portée à la prudence. Ce qui est certain, c’est que le colonel un soir fut mis soudainement sur la trace de son infortune. Aussitôt un changement complet s’opéra chez cette créature aimable, accoutumée à se jouer dans la lumière de la vie. Sennemont fit avec effroi en lui-même des découvertes dont il n’avait jamais eu l’instinct; il descendit dans une sombre région de son cœur qu’il ne soupçonnait pas, et il y trouva des puissances implacables dont il reçut des inspirations. Comme l’avait dit Serpier, il y avait dans ses veines du sang espagnol; ce sang se mit à bouillonner étrangement sous le soleil d’Afrique. Si Laure eût été plus intelligente, et si Zabori n’avait pas eu cette bizarre organisation qui le poussait à ne jamais s’éloigner d’aucun danger, le couple coupable se serait écarté du péril qui le menaçait. Serpier, en cette occurrence, aurait pu exercer une intervention utile; mais depuis quelque temps il s’était banni d’une maison où il ne trouvait plus que des émotions pénibles. La voie était donc ouverte à un de ces funestes événemens dont la colère céleste aplanit la marche aux heures où elle a résolu d’éclater.

Dans tous les pays de violentes chaleurs, c’est au milieu de la journée que la vie est le plus complètement suspendue. Sous certains cieux, midi est plus terrible que minuit. A cet instant, le soleil cherche en vain quelque créature animée à dévorer. Il ne trouve à ronger que le caillou des chemins, la pierre des murailles et l’arête desséchée des montagnes. Tout ce qui est doué d’une existence frémissante, depuis la plante jusqu’à l’homme, s’ingénie en efforts innombrables pour l’éviter. Les flaques d’une clarté brûlante prennent possession des rues désertes, et un silence cent fois plus lugubre que celui des ténèbres s’étend sur les cités rayonnantes. Toutes les maisons sont remplies de songes pesans accroupis sur des êtres fatigués; mais il y a toujours une race de gens qui profitent des bâillons et des bandeaux que les heures de repos forcé mettent à ceux dont la surveillance les incommode. En Afrique, le crime et l’amour choisissent souvent midi pour l’instant de leurs équipées.

Laërte attendait la marquise dans une chambre de cette maison mauresque où le poursuivait tout récemment encore l’image de Dorothée. C’était précisément à l’instant où l’heure formidable de midi traversait les zones enflammées du ciel. Mme de Sennemont tardait à venir. Zabori subit alors l’effet habituel de l’attente : il se mit à juger involontairement avec une profonde malveillance la personne qui ne paraissait point. Il se demanda comment il en était arrivé à une situation dont il éprouvait autant d’embarras que de remords. Il repassa l’une après l’autre dans sa mémoire les scènes qui avaient amené un dénoûment aussi fâcheux que prévu. Il se rappela entre autres choses, en s’accablant des plus violentes invectives, une soirée où il avait raconté chez le colonel de Sennemont cette histoire de vampire dont il avait amusé déjà et effrayé l’imagination de Dorothée. En débitant cette histoire, il avait ce soir-là fourni sciemment un prétexte à des coquetteries banales dont le souvenir lui inspirait un véritable dégoût. — Comment, se disait-il, n’ai-je point perdu, dans la vie puissante où de tragiques événemens m’ont jeté, le goût des misérables passe-temps qui ont rempli les débuts de mon existence? Je connaissais la sotte fatalité attachée à mon éternel récit de vampire qui m’a déjà fait échanger avec d’insignifiantes créatures tant de nébuleuses fadaises. J’ai amené par ma faute toutes les figures du menuet désastreux que je suis obligé de danser jusqu’au bout. — Puis il se comparait à Sennemont, se mettait au-dessous de l’homme qu’il avait outragé, et se demandait par quelle étrange perversité la marquise avait pu concevoir la première pensée de cette galanterie qu’il maudissait.

En cela, Zabori, aveuglé par sa maussade humeur, faisait preuve d’un manque absolu de mémoire, car il avait vu agir déjà dans maintes aventures les mobiles qui avaient déterminé Laure. La pauvre créature avait tout simplement le goût des hommes pâles et tristes qu’avaient les femmes de cette époque-là, et les curiosités romanesques qu’ont eues les femmes de tous les temps. Puis le comte Zabori avait un victorieux prestige pour Laure Fénil, qui était fort entêtée de qualité, particulièrement à l’endroit de toute noblesse étrangère. Somme toute, c’était contre lui beaucoup plutôt que contre sa complice qu’il était en droit de s’indigner. Laure était une coquette vulgaire, soit; mais c’était une coquette d’instinct, de tempérament, de naissance. Elle était sortie des coulisses invisibles où le destin habille ses acteurs, toute parée pour le rôle qu’elle jouait de son mieux sur le théâtre de la vie. Laërte au contraire n’était destiné ni au frivole emploi des jeunes premiers, ni à l’immoral emploi des suborneurs. Il n’appartenait pas à cette troupe d’histrions subalternes qui ne distinguent pas leur masque de leur chair, que le ciel n’a point daigné initier au secret de la comédie où ils figurent : ce n’était pas enfin une marionnette humaine, c’était un homme dans toute l’acception du mot.

Mme de Sennemont arriva. Laërte ne put point parvenir à cacher subitement l’état d’esprit où le trouvait cette visite, et les premières paroles qu’il échangea avec Laure se ressentirent de ses mauvaises dispositions. La marquise, fort affectée d’ordinaire, était plus que jamais ce jour-là en rupture ouverte avec le naturel. Elle commença par exprimer une terreur à la fois mignarde et dramatique au sujet de la course qu’elle venait d’accomplir dans les rues de Blidah. Laërte accueillit assez brutalement cet effroi : il dit à Mme de Sennemont qu’elle avait tort de s’exposer à des émotions qui semblaient lui être si pénibles; il ajouta que du reste cette terreur, malgré ce qu’elle avait d’exagéré et d’un peu fatigant dans l’expression, n’était pas dénuée de fondement, que M. de Sennemont lui paraissait depuis quelques jours en proie à des accès de noire tristesse, enfin qu’il croyait sentir dans l’air un danger d’un ordre sérieux. A ce mot de danger, la marquise commit la faute vulgaire d’attacher sur Zabori un regard tout enflammé d’héroïsme qui semblait contenir la demande de don Diègue à Rodrigue. Laërte faisait profession d’exécrer chez les femmes toutes les démonstrations d’impétueux courage. Il prétendait que ces démonstrations-là le glaçaient soudainement; rien, disait-il, ne lui était plus insupportable que de voir la rapière du capitaine Fracasse sortir tout à coup d’un cotillon. Il prit donc son visage le plus froid pour répondre à l’altière œillade de Laure. C’est ainsi que tout semblait annoncer la plus désagréable séance pour ces deux êtres qui allaient l’un à l’autre en foulant aux pieds tant de dignes et saintes choses, quand un bruit se fit entendre à la porte de la chambre où tout ceci se passait. Laërte se précipita vers cette porte et l’entre-bâilla, il reconnut le visage du curé Mérino. Les traits habituellement impassibles de l’Espagnol avaient quelque chose d’insolite; on sentait que, sur la mate pâleur de son teint, l’ombre de quelque catastrophe prochaine venait de se projeter. — Mon lieutenant, s’écria-t-il, le colonel est dans la cour. Il cherche votre chambre, tout à l’heure il l’aura trouvée.

L’éclair qui s’était si malencontreusement allumé dans les yeux de Laure s’éteignit aussitôt. Le regard de Laërte au contraire prit quelque chose d’ardent et de résolu. — Soyez tranquille, dit-il à la malheureuse qui tremblait derrière lui, je vous jure que personne n’entrera ici.

Mais le destin s’était ri de ce serment avant même qu’on eut achevé de le prononcer. Une main agitée par une force surhumaine saisit l’épaule osseuse de Mérino et jeta cette longue figure d’hidalgo contre une muraille. Zabori lui-même fut violemment frappé par la porte qu’il avait entr’ouverte, et le colonel posa son pied sur le sol de cette chambre dont on voulait lui défendre l’entrée. Il était ce terrible personnage qui est au fond de presque tous les hommes, mais que les grandes passions seules ont le pouvoir d’évoquer. Les lèvres tremblantes, le front livide, revêtu par une colère inouïe d’une apparence inconnue, il était ce que nous serons peut-être dans les régions d’épouvante après notre mort : une sorte d’effroyable effigie de ce qu’il avait jusqu’alors été.

Laërte, semblable à tous les hommes de sa trempe, pouvait être surpris par un danger qui, au lieu de s’adresser à sa chair, prenait ces formes qui s’attaquent directement à l’esprit. Il éprouva donc un moment quelque chose qu’il n’avait pas ressenti encore : il était en arrêt devant un spectre; mais le colonel le rendit aux mouvemens habituels de sa nature par un geste soudain suivi d’une rapide agression. M. de Sennemont tira de sa tunique entr’ouverte un pistolet à deux coups : deux balles, adressées sans doute, l’une à la marquise, l’autre à Zabori, allèrent s’enfoncer dans le mur blanc de la chambre. L’arme vengeresse n’avait atteint personne. La mort était dans le cœur de l’époux outragé, elle n’était point dans sa main.

Sennemont laissa tomber le pistolet qui venait de le trahir et tira vivement le sabre droit à poignée de fer qu’il portait au côté. Laërte alors à son tour saisit son sabre, qui était accroché à la muraille : c’était une arme semblable à celle du colonel, une lame droite et mince également propre au duel et à la guerre. On sait ce que devenait Zabori dès qu’il sentait entre ses mains une garde d’épée. En ce moment d’ailleurs il avait à défendre une femme dont il était soudainement devenu l’unique appui. Son fer fut donc bientôt engagé avec celui du colonel. L’issue du combat qui se livrait dans cet étroit espace ne pouvait pas être douteuse. Sennemont n’avait ni la jeunesse ni l’habileté de son adversaire, puis la fureur qui conduisait son bras était aveugle. Son arme décrivait dans le vide des lignes bizarres, tandis que celle de Laërte restait agile et sûre dans la voie qui devait la conduire à un terrible but. Aussi tout à coup le colonel chancela ; il porta la main gauche à sa poitrine et appuya ensuite cette main contre le mur blanc de la maison mauresque. Une trace étrange, une marque sinistre, une ombre rouge parut sur ce mur et s’y grava. Le colonel voulut encore se défendre, mais son pied ne tarda pas à glisser, et il tomba sur le seuil de la porte qu’il avait franchie ; ses jambes inertes restèrent dans l’intérieur de la chambre. Sa tête pâle et ses bras étendus traînèrent sur les dalles du corridor qui conduisait au réduit où le meurtre venait d’avoir lieu.

Laërte, qui était appuyé sur son épée, subissant l’éternelle fascination des cadavres, vit se passer alors quelque chose de plus affreux que la scène même dont il contemplait le dénoûment. Laure, qui dissertait à tout propos sur l’excessive irritabilité de ses nerfs et qui s’obstinait à suivre la méthode un peu surannée des évanouissemens, montra, quand son mari fut tombé, un sang-froid des plus inattendus. Elle se dirigea, preste et légère, vers la porte que barrait le corps ensanglanté, releva sa robe menacée de quelque horrible tâche, et franchit l’obstacle qui fermait son retour à la liberté.

Ainsi disparaissait la vaine créature, l’être inférieur qui avait été la cause du crime, laissant en face l’un de l’autre, dans un même lieu et cependant dans deux mondes, sur les deux rives opposées du temps, la victime et le meurtrier. J’ai déjà dit, je crois, que l’action et la rêverie avaient chez Laërte la même puissance. Le Hongrois, s’arracha donc aux abîmes muets dans lesquels un instant il avait été entraîné, pour revenir au grand air et prendre conseil de son énergie virile. En sortant de sa cruelle extase, il aperçut le curé Mérino, qui avait été le témoin de tout ce qui venait de s’accomplir. L’officier et le soldat échangèrent d’abord un regard intraduisible. Certains faits laissent sur ceux qui les ont vus une sorte de reflet lugubre. Quand ces gens-là se regardent pour la première fois, ils éprouvent, même les plus braves, un sentiment qui ressemble à la peur ; mais un semblable sentiment ne pouvait pas être de longue durée chez des hommes tels que Laërte et son serviteur. Tous deux trouvèrent bien vite en eux ce que la situation présente exigeait de leurs natures.

— Mon lieutenant, dit Mérino, vous avez devant vous plusieurs heures. Jusqu’à ce soir, j’empêcherai qu’on ne pénètre ici. Partez sur-le-champ, marchez de votre pas habituel ; vous traverserez la ville sans danger. Quand vous aurez quitté Blidah, vous verrez ce qu’il vous conviendra de faire. Le monde est grand, et les morts sont comme les chiens : ils ne poursuivent que ceux qui ont peur d’eux. Vous pouvez encore, je ne sais où, trouver une vie à votre gré.

Laërte pensa que ce conseil était bon à suivre malgré la forme bizarre et féroce dont il était revêtu. Il franchit à son tour ce corps gisant dont les chaire sanglantes, envahies par une ombre visible, formaient un frappant contraste avec l’éclat lumineux du sol; puis il serra la main de Mérino et sentit, à cette pression, une larme dans ses yeux. Si aride, si desséchée, si sauvage que se fasse tout à coup notre vie, une frêle pousse de sensibilité trouve moyen d’y trembler toujours, comme une plante entre des rochers. Mérino aussi eut dans le regard je ne sais quelle humide vapeur. Ces deux voyageurs, familiers avec la pensée des courses sans retour, éprouvaient une sorte d’émotion en se disant adieu.

Laërte franchit les rues de Blidah sans obstacle, suivant la prédiction de l’Espagnol. Sa démarche calme ne pouvait éveiller aucun soupçon. Il rencontra deux soldats qui lui adressèrent le salut accoutumé; les factionnaires lui portèrent les armes. Il se prêtait sans émotion apparente à ces actes journaliers de la vie, quoiqu’il eût l’âme toute remplie de ce sentiment intime, le résultat des grandes joies ou des grandes douleurs, qui jette pour nous sur le monde extérieur des teintes et des formes de visions. Quand il eut franchi les portes de la ville, il marcha quelque temps dans la campagne en suivant par instinct plutôt que par préméditation une direction opposée à la ligne des postes français. Puis vint un moment où il s’arrêta et se recueillit. Son visage, quand il reprit sa course, avait une expression nouvelle. Laërte marchait sur les pas d’un guide invisible qui était venu à lui dans ce désert, et il savait bien que ce guide n’était pas un envoyé de Dieu.


PAUL DE MOLENES.

  1. Voyez la Revue du 15 avril 1862.