Les Caprices d’un Régulier, scènes de la vie militaire/03

LES CAPRICES
D’UN RÉGULIER


XIII. [1]

La société arabe, en dépit des espaces immenses qu’elle occupe par fractions dispersées et souvent hostiles, n’est cependant pas dépourvue de liens qui lui donnent tout à coup, dans de graves circonstances, une singulière unité. Ainsi, malgré son ignorance de ce merveilleux organisme créé par la civilisation moderne pour la circulation de la pensée, elle fait voyager avec une célérité incroyable toutes les nouvelles qui l’intéressent, et réunit par mille agens secrets les chefs divers qui la conduisent. Tel marchand de dattes que vous rencontrez accroupi sur le dos d’un chameau, tenant une longue et mince pipe entre ses lèvres, tel cavalier de pacifique apparence qui passe sur une chétive jument, tel pâtre au burnous déguenillé et au regard vaguement distrait comme celui de ses brebis, sont initiés à de redoutables mystères qui échappent aux recherches des chrétiens. Ces êtres obscurs et muets cachent entre leurs mains les fils d’un vaste complot; ils savent où se trouve un chérif prêt à lever l’étendard du prophète, à quelle heure et en quel lieu une insurrection doit éclater.

Laërte possédait au suprême degré le don des langues. Un séjour de quelques mois en Afrique l’avait mis en état d’être compris et de se faire comprendre des Arabes. Il trouva dans le premier gourbi où il s’arrêta ce qu’il avait le malheur de chercher. On lui fit connaître l’endroit où était Abd-el-Kader et les moyens de rejoindre l’émir. Il quitta l’uniforme français, coiffa le haïk, se revêtit du burnous, et sous ce nouvel habit, qui brûlait sa chair, mais répondait à une soif d’âpres émotions éveillées en son âme par le meurtre, il s’enfonça dans des pays inconnus. Il traversa les gorges de la Chiffa et cette grande forêt de Teniet-el-Had, cette forêt peuplée de cèdres qui abritent sous leur noir feuillage un gazon d’une verdure toujours éclatante. Il arriva ainsi jusqu’aux confins de la plate et morne contrée qu’on appelle le Petit-Désert. Le premier jour où il vit son ombre se projeter sur le sol de ces plaines farouches, il fut pris d’une si violente tristesse qu’il faillit renoncer à ses desseins. Il se demandait si cette ombre d’Arabe était bien celle d’un chrétien fils de chrétien. Il croyait entendre mille voix furieuses et désolées sortir du gouffre de sa mémoire, sur lequel il se penchait; mais rien ne pouvait plus l’arrêter dans la route où il était entré. Le châtiment de ces natures extrêmes qui jouent avec les malédictions du destin, c’est d’être un jour l’esclave des puissances cruelles à qui elles ont demandé des distractions néfastes. Le Hongrois sentait son existence tout entière ruinée par une abominable magie. Comment aurait-il pu retourner sur ses pas? Toutes les demeures qui avaient abrité sa jeunesse s’étaient évanouies tour à tour : le palais austère et orné de la famille, le chaste castel du mariage, les tours altières de l’honneur, et jusqu’aux villas voluptueuses des fugitives amours, tout était en ruine à l’horizon qu’il contemplait quand il tournait la tête en arrière.

Il poursuivit donc sa course jusqu’à ce qu’il eût rencontré la détestable Jérusalem vers laquelle il était poussé. Un soir, dans un pli de terrain verdoyant perdu au milieu d’un champ rocailleux, il aperçut quelques tentes noires entourées d’hommes armés. Une de ces tentes était occupée par Abd-el-Kader. On le conduisit à l’émir, qui s’entretint longuement avec lui. Le chef de l’insurrection africaine le reçut comme les supérieurs des monastères reçoivent ces naufragés du monde dont la conversion leur inspire une pitié mêlée de défiance. Abd-el-Kader avait accueilli déjà dans son armée plus d’un Européen en révolte contre la civilisation. Lui, l’homme à l’âme énergique et sereine, religieusement fidèle à toutes les lois de sa naissance et de sa nature, il n’aimait pas ces êtres violens et capricieux, ces échappés des tortures morales, portant les stigmates des passions qui les ont écartelés; mais il connaissait et s’exagérait même ce qui lui manquait pour résister aux forces disciplinées que lui opposaient ses ennemis. Comme les membres de toutes les nations qui vivent en dehors de la civilisation moderne, il avait un mélange de dédain superbe et de respect superstitieux pour tous ceux qu’il croyait en possession d’un de ces secrets dont il éprouvait la force. Il accepta donc les services de Zabori et lui donna un commandement dans son armée. Il le mit à la tête d’un bataillon de réguliers. J’ai déjà dit ce qu’était cette troupe. Elle rappelait nos zouaves par ses armes et par son costume; mais le costume et les armes étaient tout ce qu’elle avait de commun avec les soldats français. Zabori comprit sur-le-champ à quelle race nouvelle il aurait désormais affaire. Au lieu de ce bien-être qui avait inondé son cœur aux premières heures de son arrivée parmi nous, il éprouvait un dégoût et un malaise dont il n’avait pas soupçonné l’amertume. Il essayait bien de se dire qu’après tout il n’était point Français, qu’il pouvait obéir sans scrupule à son amour de l’aventure, qu’il ne portait pas les armes contre son pays : on ne passe pas impunément une seule minute sous les plis de notre drapeau.

Rendons-lui justice d’ailleurs : il ne voulut pas être un renégat. Il résista aux démarches qui furent multipliées auprès de lui pour le détacher de sa religion. Il ne voulut pas imiter ce frivole comte de Bonneval qui, au XVIIIe siècle, s’en alla mourir musulman dans l’ombre d’un sérail. Quoique sa foi eût reçu bien des atteintes, il ne la regardait pourtant point comme un haillon, pour me servir de l’expression d’un poète, ou s’il la regardait comme un haillon, c’était pour lui du moins un haillon sacré, semblable à ceux qui pendent à la hampe noircie d’un drapeau. Il conserva donc avec obstination et fierté son nom de chrétien, qui devint un sobriquet périlleux sous lequel on le désigna dans l’armée de l’émir. C’est là du reste ce qui nous permet de continuer son histoire. Quoiqu’il n’ait pas été prononcé par nos lèvres, le serment du baptême est le seul que nous ne puissions violer sans faire dans la cité chevaleresque une irréparable rature. Croyans ou non, il faut que nous tenions cet engagement pris pour nous par les êtres qui nous ont engendrés à l’idéal. Ainsi du reste pensait Zabori, et je me suis servi de ses propres paroles.

L’émir passa quelques semaines sans tenter d’attaques contre les chrétiens. Zabori, pendant ses momens de repos, eut le temps de s’accoutumer un peu aux étranges compagnons qu’il s’était donnés; puis il crut un instant qu’il allait obtenir quelque chose qui ressemblerait à de l’oubli et à du calme. Jamais, au sein même de la vie errante qu’il avait menée sous le drapeau français, il ne s’était trouvé dans un semblable contact avec la nature. Malgré les élémens européens qui s’y étaient furtivement introduits, le camp d’Abd-el-Kader ne rappelait en rien les camps des vieilles nations civilisées. Laërte se disait parfois qu’à moins d’être mort il ne pourrait pas être plus profondément séparé de tout ce qu’il avait connu, ni embrasser dans une plus intime étreinte ces choses inhumaines avec lesquelles les plus poétiques natures n’ont d’ordinaire que de passagères relations. L’âme du Hongrois, du reste, était plus propre que toute autre aux jouissances contemplatives qui forment dans la vie guerrière un si bizarre contraste avec la fièvre de l’action. Cette âme était une de celles où le goût de l’aventure et le culte de l’habitude ont contracté une singulière alliance. Laërte aimait à changer de lieu et s’éprenait volontiers d’une tendresse presque maladive pour chaque lieu où il s’arrêtait. Aucun horizon ne lui semblait assez vaste, les aspects ne lui paraissaient jamais ni assez nombreux, ni assez variés dans l’espace que le pas de son cheval parcourait, et il se mettait à rêver devant une pierre ou devant une plante qu’il avait rencontrée dans une halte : il faisait des adieux déchirans à un arbre ou à un pan de mur. Il se prit donc de passion pour une tente en poil de chameau dont lui avait fait présent l’émir et pour le petit coin de terre où cette tente resta dressée plusieurs jours sur les confins d’une oasis. Derrière cet abri nomade s’élevait un grand palmier qui était l’objet particulier de ses prédilections. Il avait toujours aimé l’arbre droit et fier dont la feuille, grave et digne comme un glaive, a mérité d’être placée dans la main des martyrs; mais le palmier qui dominait sa tente lui semblait noble entre tous les palmiers. Il croyait avoir formé, avec ce témoin silencieux des magnificences divines dans le désert, une amitié qui le relevait. Quelquefois il appuyait son front brûlant sur cet être muet et fort, espérant qu’un peu de cette paix, dont nous n’avons ici-bas que l’instinct et le désir, passerait de l’arbre à l’homme, de l’écorce à la chair.

Il avait d’autres plaisirs encore que cette singulière intimité : il aimait à se coucher le soir sur le seuil de sa tente, abandonnant au hasard des voyages surnaturels son regard qui se perdait entre ciel et terre. Il savourait ces silences tant de fois célébrés du désert, ces silences pleins de choses où nous croyons entendre les rumeurs des cités divines et le bruit de notre propre vie tombant dans le gouffre du temps. Ce qui le rendait heureux surtout, c’était la représentation, sur cet immense théâtre, d’un des drames émouvans de la nature. Ainsi il assistait quelquefois à des orages qui le ravissaient. Une de ces tempêtes, un soir, sembla prendre des proportions inconnues. Les hommes pareils à Zabori espèrent toujours que les grands spectacles de ce monde vont offrir des violences insolites et un dénoûment inaccoutumé, qu’un pan tout entier du ciel se laissera choir avec la foudre, que cette terre, lasse de nous porter, nous enverra par quelque gigantesque secousse dans les régions de l’infini. Le cœur de Laërte se mit donc à battre précipitamment, en proie à une anxiété pleine de délices. La vie impétueuse que ces mouvemens désordonnés communiquaient à sa pensée fit tout à coup de sa cervelle une cité enchantée : mille palais fantasques s’y élevaient, mille arbres magiques y entrelaçaient leurs branches et y croisaient leurs feuillages. Dans ces palais, sous ces ombrages, se pressait tout un peuple de figures aperçues ou rêvées : le peuple des pressentimens et des souvenirs. La tempête était devenue pour lui comme un haschich fécond en visions, quand il aperçut devant sa tente, illuminée par un long éclair, un être qu’il prit d’abord pour un de ses songes. Une femme était debout devant lui dans cette blanche lumière de la foudre qui nous ébranle comme un cri de douleur. Elle portait l’habit oriental; elle avait soulevé son voile et laissait voir deux grands yeux aux noires profondeurs, deux grands yeux admirablement beaux et tristes, d’où semblait s’exhaler le parfum pénétrant d’une prière.

Laërte sortit peu à peu de ces contemplations extatiques. Quelquefois les dormeurs agités aperçoivent en secouant la torpeur des songes une forme à leur chevet. C’est une image taillée dans la vapeur du rêve qui se met à fondre sous leurs regards comme une statue de neige sous les rayons du soleil. La forme que regardait Laërte prenait à chaque instant au contraire plus de consistance; il put se convaincre peu à peu qu’il avait bien devant lui une créature de sang et de chair. Il fit signe à la vivante apparition de s’approcher; on lui obéit. Une voix mélodieuse se mit alors à lui raconter, avec les tons imagés de la langue arabe, une histoire que voici en quelques mots.

La femme qui s’était montrée à lui dans cet orage appartenait à une tribu voisine récemment châtiée par Abd-el-Kader, dont elle ne voulait pas défendre la cause. Cette femme avait été traitée avec la plus cruelle violence par un mari qui, disait-elle, avait conçu à son égard une injuste et aveugle jalousie; pour se soustraire à un courroux qui, au lieu de s’apaiser, devenait plus menaçant chaque jour, elle avait quitté secrètement son douar, et s’était mise à marcher devant elle. Dieu l’avait conduite jusqu’à la tente on elle trouvait en ce moment un asile. Zabori n’avait point l’habitude de contester à aucun être et à aucun fait le droit d’être bizarre, merveilleux ou imprévu. Tout homme d’ailleurs, à moins d’avoir la tête plus blanche et le dos plus voûté que l’Atlas, aurait accepté avec une foi soumise les paroles de la belle voyageuse. Laërte résolut donc de pratiquer dans toute son étendue, vis-à-vis de cette fugitive, la loi de l’hospitalité musulmane, qui ne lui avait jamais paru plus douce ni plus sacrée.

Le désert et les mœurs orientales enlevèrent pour lui, aux suites forcées de cette aventure, la vulgarité qu’elles auraient eue avec d’autres mœurs et dans un autre pays. Personne ne lui disputa dans l’armée de l’émir le présent que lui avait fait la destinée. On eut bien quelque dépit de voir une musulmane habiter la tente d’un chrétien; mais cette musulmane était la fille d’une tribu qui avait reculé devant la guerre sainte. Elle méritait de subir, pour châtiment, la protection d’un infidèle, et le châtiment ne semblait pas affliger celle qui en était l’objet. Fatma-Zohra (c’est ainsi que s’appelait la dame errante) n’avait rien de commun avec la matrone austère qui a consacré ce nom. Loin de rappeler la mère du prophète, elle eût fait songer plutôt à une de ces courtisanes dont l’espèce a disparu avec toutes les magnificences et toutes les grâces du monde antique. Ainsi devaient être ces servantes à la fois ingénues et raffinées du plaisir qui, par des artifices oubliés, conservaient dans leur vie voluptueuse une sorte de virginité immortelle. Ainsi devaient être les Laïs et les Phryné, ces fleurs féminines dont les héros et les sages ne dédaignaient pas de se parer. Laërte aima cet être séduisant avec une passion qu’il ne croyait plus trouver dans son cœur. Quand il la regardait étendue à ses pieds sur le tapis de sa tente, il se disait, avec un enthousiasme tout germanique, qu’il comprenait la légende de Psyché, cette légende d’or du paganisme. Il pensait que la soif de l’idéal pouvait être assouvie par la contemplation de ces lignes harmonieuses et de ces teintes splendides. Il cherchait à éteindre en lui la noble inquiétude que n’apaisait pas cette fête sensuelle. Cette inquiétude était la lampe d’où il craignait de voir s’échapper la goutte d’huile brûlante qui fait rentrer dans le néant les charmes de l’enivrant fantôme.

Notre âme est quelquefois envahie par des ténèbres pleines de dangers et de délices comme celles dont Lucifer est le prince. Ce fut dans ces ténèbres que Laërte essaya résolument de s’ensevelir. Il crut un moment avoir réussi; il avait fait de Fatma-Zohra un Baal charmant, auquel il offrait avec une joie farouche les plus ardens et les plus délicats hommages de son cœur. Si les honnêtes femmes, suivant M. de La Rochefoucauld, sont lasses de leur métier, bien souvent les hommes à bonnes fortunes sont bien plus las encore du leur; ils se jettent alors dans le temple du facile amour comme dans un lieu d’asile, et embrassent avec un attendrissement sincère l’autel du dieu décevant. Ils ne voient pas combien est aveugle et sourd l’être dans lequel ils placent leur dernière espérance. Zabori possédait les illusions communes à tous les joueurs aigris et fatigués qui, en changeant de dés, espèrent enfin piper la fortune, et ces illusions étaient rendues chez lui plus excusables peut-être par la race, les mœurs, la nature de la femme à laquelle il se livrait.

Fatma-Zohra ne pouvait guère répondre que par des sourires et par quelques paroles forcément empreintes de poésie, comme toutes les paroles arabes, aux discours que lui tenait son amant. Laërte appuyait quelquefois sa tête sur les genoux de Fatma-Zohra et racontait à cette singulière confidente, comme si elle eût pu eu comprendre la mélancolie ou la gaîté, mille événemens infimes de sa vie dans les régions civilisées. Les yeux de Fatma-Zohra ne quittaient pas les siens; cela suffisait pour le soutenir. La fille des pays arabes était pour lui un de ces portraits qui finissent par s’animer sous notre regard. Quelquefois cependant il croyait s’apercevoir de ses illusions, et alors il en riait lui-même, mais en s’adressant une douce et bienveillante moquerie. « Je ressemble aux dieux indiens, se disait-il; je crée une femme avec mes songes. » En cela, il commettait la plus grande de ses erreurs; il avait simplement à ses côtés une femme avec laquelle il faisait à son insu un échange banal et impie de caresses, car on peut appeler banale et impie toute caresse qui ne sert pas à confondre deux cœurs.

Laërte fut arraché à cette existence pleine d’un charme malsain par l’impression la plus pénible qu’il eût éprouvée encore. Il se surprit un matin à entendre annoncer sans joie une expédition prochaine. Il faut le dire à sa louange pourtant, ce n’était point la terreur de quitter Fatma-Zohra qui changeait ainsi son âme au moment de la guerre; mais pour la première fois, près de courir aux armes, il se demandait avec anxiété quels ennemis il allait frapper. Son ancienne nature reparut cependant le jour même où il se mit en route. Le bataillon qu’il commandait était composé d’hommes vigoureux et bien taillés, ne manquant pas d’une grâce virile sous leurs costumes guerriers. Les réguliers d’Abd-el-Kader portaient presque tous une sorte de capuchon brun semblable à celui qui termine le froc des cénobites. Seulement ce capuchon était adapté à un manteau court qui ne couvrait que leurs épaules et laissait voir leurs jambes alertes enveloppées dans des pantalons flottans. Quand ils avaient sur leurs têtes ces capuces bruns d’où sortaient de longues barbes, les réguliers offraient l’aspect le plus fantasque; ils tenaient des moines et des malandrins. On eût dit une phalange de brigands travestis en capucins pour marcher à quelque expédition sacrilège. Ce qui portait à son comble la bizarrerie de cette troupe, c’était l’organisation tout européenne de la musique qui réglait ses pas. Les réguliers marchaient au son des clairons et des tambours; tambours et clairons sonnaient des marches semblables aux nôtres, mais où résonnait cependant je ne sais quoi qui avait une saveur de barbarie. Eh bien! tout cela plaisait assez à l’imagination de Laërte, cette imagination dont en définitive il subissait presque toujours les lois. De temps en temps il se retournait sur son cheval noir marqué à la tête d’une étoile blanche, et regardait la singulière légion dont il était suivi. Il s’établissait ensuite avec plaisir sur sa monture, ramenant autour de lui le vaste burnous qui abritait toute sa personne. Il tirait quelques bouffées de fumée d’une pipe en bois de cerisier dont il pressait entre ses lèvres le bout d’ambre ; il aspirait l’odeur des plantes aromatiques qui peuplaient les plaines où il s’avançait; il récréait sa vue à la couleur bleue du grand ciel laissant tomber à l’horizon ses plis d’azur jusque sur les herbes du sol, et il justifiait ainsi la cynique prédiction du curé Mérino : «Vous pouvez encore être heureux, car les morts sont comme les chiens, ils n’aboient qu’après ceux qui les fuient. »

Les premières journées de marche se passèrent sans un coup de fusil; mais un soir, après une longue étape que des jambes arabes étaient seules en état de fournir, la colonne d’Abd-el-Kader aperçut à l’horizon, en arrivant à son bivac, quelques manteaux rouges de spahis. Evidemment les Français étaient dans le voisinage; une chaude action aurait bientôt lieu. Le bivac d’Abd-el-Kader était établi dans un paysage tout rempli d’une majesté biblique. Les grandes plaines qui s’étendent sur les confins du Tell sont coupées çà et là par de courtes chaînes de montagnes. L’émir avait fait camper ses gens dans une sorte de val funèbre entouré de tous côtés par des rochers. Des réguliers placés en sentinelle sur ces rochers étaient chargés de veiller à la sûreté du camp. Ces soldats encapuchonnés, projetant leur silhouette sur le fond rouge d’un ciel où se couchait un soleil sanglant, évoquaient des idées de combat et de prière. Laërte, en les contemplant sur le seuil de sa tente, se rappelait les impressions produites sur lui, en des années bien lointaines, par les lectures de son enfance. Il songeait à cette sainte milice du désert dont il avait admiré autrefois les luttes surhumaines. Il croyait voir ces pieux et farouches solitaires, ces géans sacrés des âges chrétiens, se hissant sur la cime brûlante des rochers pour se rapprocher du ciel de quelques coudées. Malheureusement les hommes qui l’entouraient étaient bien loin d’appartenir à la même race et de poursuivre les mêmes buts que ces héros de notre foi. Ainsi rien de moins recueilli que la manière dont Laërte passa la soirée au sein de ce bivac solennel.

Je veux raconter toutefois cette soirée, car aux extravagances dont elle fut marquée il se mêla quelque chose d’expiatoire. L’odeur de poudre dont l’air était chargé avait agi comme d’ordinaire sur les Arabes. Une sorte de gaîté violente régnait dans l’armée de l’émir. Les uns songeaient aux émotions du combat, les autres aux joies de la victoire, d’autres enfin savouraient d’avance le bonheur extatique qui attend les soldats intrépides du prophète dans les bras de la mort. Laërte avait désiré réunir dans un repas auprès de sa tente tous les officiers de son bataillon. Le corps d’officiers d’une semblable troupe formait une réunion d’êtres que la puissance de l’imagination la plus hardie ne serait jamais parvenue à créer. Il y avait d’abord des Arabes. Ceux-là étaient les plus braves guerriers peut-être, mais non pas les plus édifians fidèles de leur nation. Le vrai musulman n’aime pas à s’enrégimenter ; il veut faire la guerre à sa guise, donner à ses ablutions, à ses prières et à ses méditations tout le temps que sa ferveur réclame. Les officiers arabes des réguliers appartenaient à cette espèce de mahométans qui troque volontiers les pratiques du désert pour les habitudes du soudard. Ces hommes avaient pour compagnons des personnages qui leur étaient bien inférieurs encore en morale et en religion : je veux parler des Européens.

L’Europe n’avait fourni que deux officiers au bataillon de Zabori; mais ces deux officiers représentaient deux grandes classes d’aventuriers. L’un était un Génois qui avait quitté sa patrie, après y avoir exercé le métier de trafiquant sans loyauté et sans bonheur, pour aller prendre du service chez le pacha d’Egypte, et qui, de l’armée égyptienne, s’était enfui auprès d’Abd-el-Kader; l’autre était un Polonais qui s’était mêlé sans gloire aux insurrections de son pays, où ne l’avaient poussé que des instincts de meurtre et de désordre, qui en France était devenu un suppôt de révolte, et que ses compatriotes de la légion étrangère avaient enfin chassé de leurs rangs. Labia (ainsi s’appelait le Génois) et Lugeski (c’était le nom du Polonais) offraient deux figures opposées de tout point. Le Génois avait des traits assez réguliers, un teint coloré et cette chevelure du Bacchus antique qui est si commune en Italie. Il représentait tout simplement les vices de la chair. S’il avait enfourché la monture du dieu que ses cheveux rappelaient, s’il traversait la vie sur un tigre, c’était parce que le hasard de ses débauches lui avait fait rencontrer ce coursier farouche qu’il avait enjambé dans un moment d’ivresse. Il était sensuel et jovial : il ne tuait les hommes que pour nourrir ses passions. Le Polonais au contraire était l’incarnation du vice qui relève de l’esprit; il avait cette malice humaine qui trouble la conscience divine. Le sourire qui résidait éternellement sur ses lèvres donnait un éclat sinistre à la pâleur de ses traits. C’était comme un de ces cruels rayons de soleil qui, dans les blafardes journées de tempêtes, se jouent sur les mauvaises mers. Son front était couronné d’une chevelure rare, de couleur jaunâtre; il faisait froid dans ses yeux gris. Labia et Lugeski étaient des renégats; tous deux avaient renoncé à leur foi, l’un avec une cynique insouciance, l’autre avec un infernal bonheur.

Laërte à table ne pouvait point s’arracher à la contemplation de ces deux hommes placés en face de lui. Il trouvait dans cette contemplation un supplice qu’il subissait avec un mélange de désespoir et de fermeté. Il se rappelait ce régulier dont le cadavre avait frappé sa vue le jour de son premier combat en Afrique. Alors il avait été saisi d’une sorte de terreur divinatrice. Maintenant il était descendu à la source même de cette épouvante, il était entouré des choses et des êtres dont il avait eu la révélation. Assis au même banquet que des mécréans et des renégats, il assistait avec horreur au dénoùment que le drame de sa vie recevait de ses passions. Depuis le commencement du festin, il avait tenté vainement d’approcher un mets quelconque de ses lèvres; aussi à ses tortures se joignait l’implacable tristesse qui s’attache, dans les réunions où l’on fait bombance, à ceux que la sobriété ne quitte pas. Ce fut cette tristesse qu’il voulut secouer : il donna l’ordre que l’on apportât du vin. Le vin généreux par excellence, celui qui a la couleur de notre sang, éveille chez les Arabes des scrupules presque toujours invincibles; mais, par un bizarre compromis de leur conscience, ces croyans si sévères à l’endroit des boissons vermeilles éprouvent pour les liqueurs blanches une indulgence infinie. Laërte avait eu l’occasion déjà d’observer ce trait du caractère oriental. Il avait donc chargé un de ces trafiquans aventureux que produisent les tribus mêmes du désert d’aller dans une station d’Européens lui chercher les bouteilles qui pouvaient apparaître sur une table arabe. On lui avait rapporté à dos de chameau deux grandes caisses contenant l’une des vins du Rhin, l’autre des vins de Champagne. Il venait de faire briser ces caisses pour boire à sa première affaire sous les drapeaux de l’émir.

Je ne sais rien de plus terrible que l’ivresse des vins pâles. Notre cœur se dilate, nos veines se réchauffent quand nous demandons au raisin ses rubis; mais quand nous lui prenons ses diamans funestes, une contraction douloureuse s’opère dans toute notre personne, un tremblement comme celui du froid agite tous nos membres, des milliers de nerfs inconnus aux anatomistes se tordent le long de nos os et entre les parois de notre cervelle ainsi que des serpens blessés. Les vins pâles, au banquet de Laërte, produisirent leur effet habituel. Le vin de Champagne secoua d’abord sur l’assemblée sa fausse gaîté, qui se tourne bientôt en maussade mélancolie. Il appela au sabbat qu’il ouvrait tous les spectres chevrotans, tous les diablotins surannés, obligés de relayer le manche à balai qui porte cette vieille sorcière qu’on appelle la gaudriole. Puis le vin du Rhin fit son entrée à la manière d’Hamlet. Préférant aux us des gourmets une progression philosophique, Laërte avait voulu que ce vin redoutable parût sur la scène le dernier. Le vin du Rhin arriva donc avec sa sombre folie, ses extases traversées de cruels éclairs. Il amena dans son cortège tous les grands fantômes, tous les démons solennels qui portent la queue du manteau étoile où se drape la magicienne qui a égaré tant de nobles esprits : la tristesse moderne.

Laërte, au milieu de ses étranges convives, se mit à songer à ces aventuriers dont les exploits moitié chevaleresques, moitié criminels, avaient intéressé ses jeunes années. Il se souvint d’un vieux livre poudreux qu’il avait découvert dans la bibliothèque du château de Zabori. Dans la poussière de ce livre, il avait trouvé des splendeurs qui l’avaient aveuglé: c’est que l’histoire des boucaniers était retracée dans cet ouvrage, édité par quelque libraire hollandais enterré depuis bien longtemps, Laërte s’était passionné pour Montbars l’exterminateur et pour tous ces glorieux flibustiers qui donnèrent à la piraterie un âge héroïque. En ce moment il vint à penser au festin où ces hommes sans peur se délassaient de leurs sanglans travaux. Un pirate, dont il recherchait le nom, employait un singulier procédé pour entretenir au sein de ces repas l’énergie farouche dont il ne voulait point que ses compagnons pussent un seul instant se dépouiller. Ce guerrier forcené tirait de sa ceinture un pistolet, se penchait ensuite sous la table, comme un convive joyeux qui à la fin d’un repas de noces veut détacher la jarretière de la mariée, et faisait feu au hasard entre les jambes qui l’entouraient. Suivant le caprice de la balle, un tibia était brisé ou un mollet était simplement percé de part en part. Après cet accident, on se remettait à boire. Seulement les consciences étaient satisfaites : on avait rendu hommage au danger, le vrai pourvoyeur d’un banquet où il aurait été injuste de l’oublier.

Ce trait de belliqueuse humeur se mit à obséder Laërte, engagé déjà dans les routes de l’ivresse, avec l’obstination que mettent certaines paroles, certaines images, certains chants, à tourmenter les gens enfiévrés. Zabori éprouva un irrésistible besoin de raconter avec de grands éloges à Lugeski l’invention du flibustier. Le Polonais avait bu, pour sa part, deux bouteilles de vin du Rhin, et son visage, habituellement pâle, avait pris la teinte jaune de la liqueur qu’il avait avalée. Toute sa personne était en proie à une excitation maladive. Le propos de Laërte trouva donc sur-le-champ une nature disposée à l’accueillir.

— Pourquoi, s’écria Lugeski, n’imiterions-nous pas l’homme dont vous parlez? Puis il ajouta avec une sorte de grossièreté provocante : — Malheureusement la race des grands flibustiers qui se livraient à ces vaillans caprices a disparu de nos jours. A la fin d’un repas, on fait comme vous, on parle de sang, de mort et de blessures : on évoque le danger; mais s’il venait à se présenter, comme la statue du Festin de Pierre, on se garderait bien de l’inviter à souper.

Ces paroles excitèrent chez Zabori une exaspération indicible. On sait que la patience devant l’apparence même d’un affront n’était point la vertu du Hongrois, lorsqu’il était à jeun; on s’imagine facilement que l’ivresse ne le rendait guère plus traitable. Laërte éprouva donc un de ces courroux comme celui qui a joué un rôle si lugubre dans la vie poétique d’Alexandre. — Tout à l’heure, dit-il au Polonais, je vous tuerai; mais je veux montrer en attendant, à vous comme à tous ceux qui m’entourent, que je n’ai point l’habitude de vivre par la parole et qu’aucune action ne m’intimide.

Ce disant, il prit à sa ceinture un poignard oriental à lame recourbée. C’était une arme fabriquée à Damas, faite de cet acier au son argentin comme celui d’un harmonica, qui tranche avec une prestesse merveilleuse les plus solides attaches de la chair et des os. Il se jeta rapidement sous la table, brandit le poignard comme le Catalan le plus exercé brandit un couteau, et le lança entre les jambes de ses convives; puis il se rassit à sa place en promenant autour de lui un regard plein de satisfaction et de calme.

Zabori avait été consciencieux dans son imitation des flibustiers. Il avait abandonné au hasard la direction du trait lancé; mais, comme si le hasard eût voulu servir sa colère avec un zèle violent et maladroit, le poignard était allé s’enfoncer dans la jambe de Lugeski. On vit tout à coup le Polonais fermer les yeux, incliner la tête et s’affaisser sur l’épaule de son voisin. Zabori sentit alors s’évanouir le calme factice qu’il avait puisé dans l’excès même de son emportement; il courut à l’aventurier et le prit dans ses bras. L’acier de Damas avait coupé une veine; une flaque de sang s’était déjà formée sous la table, et on sentait sur les lèvres blanches du Polonais une âme éperdue sur le seuil de la demeure d’où elle était chassée. Laërte avait parmi ses invités un Arabe fort expert dans l’art de soigner les blessures. Il fit poser un appareil sur la chair qu’il avait déchirée. Le sang cessa de couler, le blessé souleva ses paupières et fit rentrer dans son corps le souffle errant sur sa bouche. Le péril était passé; il venait de faire un nouveau pacte avec la vie.

Mais Laërte se sentit atteint par les angoisses qui abandonnaient celui dont il avait failli devenir le meurtrier. Après cet incident du poignard, le repas s’était brusquement terminé; les convives s’étaient dispersés. Zabori était rentré dans sa tente avec le docteur arabe et le Polonais, qu’il avait étendu sur un tapis. Cette tente était noire à l’intérieur comme au dehors; les clartés de la lune ne perçaient point les épais tissus dont elle était formée; une lampe en terre, de forme primitive, éclairait ce sombre réduit qui tenait de l’alcôve et du sépulcre. Le blessé ne tarda point à s’assoupir; l’Arabe qui l’avait soigné alla s’accroupir dans un coin, prenant une forme de sorcière sous ses burnous. Alors commença pour Laërte une cruelle veillée; l’ivresse elle-même lui avait dit adieu. Il était seul en un lieu d’obscurité et de souffrance, entre deux inconnus dont l’un était livré au sommeil, et l’autre bercé peut-être par la mort. Saisi d’un de ces sentimens qui ne nous abandonnent point tant que nous sommes attachés par des liens de chair à cette vie, il se pencha sur l’homme dont il avait fait couler le sang; sans bien s’en rendre compte, il voulait chasser les craintes vagues qui l’obsédaient par un élan victorieux de charité. Il désirait entendre la voix d’un de ses semblables, s’attacher à quelque chose d’humain dans le précipice plein de vertige où il était entraîné. Le Polonais sortit de son assoupissement au souffle dont sa joue était effleurée; il ouvrit les yeux et attacha sur Laërte un regard plein d’une haine effroyable. Il rendait avec un surcroît de cruauté la blessure qu’il venait de recevoir : il traversait l’âme glacée du meurtrier par sa muette malédiction.

De coupables passions et de ridicules paroles ont avili le mot divin de fraternité; mais ce mot pourtant est un cri de notre cœur : c’est le cri de l’homme, comme le nom de celle qui nous a portés est le cri de l’enfant. Zabori aurait été rassuré, grâce à la superstition que nous donne la vie des hasards : il se serait cru réconcilié avec Dieu, s’il avait rencontré une expression fraternelle même sur le visage dégradé de l’être sans foi qu’il avait frappé; mais le regard qui le châtiait faisait pâlir en lui jusqu’au dernier rayon d’illusion et jusqu’à la dernière lueur d’espérance. Comment devait-il se juger maintenant, lui qui avait toujours associé le péril à un essaim de pensées généreuses? S’il était encore un chevalier, il devait avoir des frères d’armes; dans le monde où il avait vécu, le sang arrosait les amitiés; il en faisait ces arbres sublimes qui peuvent nous offrir un abri contre les foudres mêmes du ciel. Était-il encore dans ce monde? Le renégat avait répondu à sa question par son regard chargé de haine.


XIV.

On ne rencontra point les Français aussi vite qu’on l’avait pensé. Les spahis qu’on avait aperçus à l’horizon faisaient partie d’une troupe légère lancée dans une audacieuse reconnaissance. La colonne qui les avait détachés opérait sur les confins du Tell, et ne semblait pas disposée à s’engager dans le désert. L’émir résolut de se diriger vers cette colonne, d’en surveiller tous les mouvemens et de chercher à la surprendre dans quelque passage difficile. Après cinq ou six jours d’escarmouches, le plan qu’Abd-el-Kader avait arrêté avec un merveilleux instinct d’homme de guerre sembla destiné à recevoir la sanction de la fortune. Les Français, dans le désir de gagner le territoire d’une tribu révoltée qu’ils voulaient, par une marche rapide, surprendre et isoler de tout renfort, pénétrèrent dans un défilé étroit et presque impraticable. Une sorte de rivière torrentielle grossie par les pluies d’automne coulait dans une gorge profonde, entre deux lignes de montagnes ardues. Un sentier étroit suivait les sinuosités du torrent. Ce fut dans ce sentier que s’avança la colonne française, qui se mit à s’allonger démesurément. Abd-el-Kader parvint à couronner les hauteurs qui dominaient le chemin périlleux où marchaient péniblement nos soldats. Deux compagnies d’un régiment nouvellement débarqué en Afrique avaient été jetées sur ces rochers pour éclairer nos troupes. Les hommes qui faisaient ce rude métier étaient pleins d’inexpérience. Ils ne virent point venir les Arabes, qui se glissaient jusqu’à eux en rampant derrière les broussailles. Quand ils voulurent se défendre, leurs ennemis les enlaçaient déjà, et c’est à peine s’ils pouvaient faire usage de leurs armes. Dans cette lutte corps à corps sur des pentes escarpées, de jeunes soldats pris à l’improviste étaient forcément inférieurs à de vieux guerriers connaissant tous les accidens du sol sur lequel ils combattaient. Les têtes des pauvres conscrits furent coupées avec une prestesse qui tenait du prodige et jetées sur les bataillons qui défilaient au pied des rochers.

Laërte participait à cette horrible affaire. C’étaient ses réguliers qui avaient été chargés de déloger les éclaireurs français. Il avait d’abord pris plaisir à cette sorte d’ascension d’aigle qu’une semblable mission nécessitait. Il était de ces hommes qui aiment les montagnes, qui les gravissent avec une joie audacieuse, comme s’ils retrouvaient dans ces escalades quelque chose de titanesque au fond de leur cœur; mais quand il vit l’uniforme français, il éprouva l’émotion cruelle qu’il avait pressentie et redoutée. On s’Imagine ce que cette émotion devint lorsqu’il fut obligé d’assister aux actes féroces de ses gens. Chacune de ces têtes coupées lui semblait une condamnation prononcée contre lui. Il croyait recevoir sur le front tout le sang qui allait couler au pied de la montagne, et il sentait ses ardeurs belliqueuses s’éteindre sous cette affreuse douche.

L’action qui avait si mal débuté pour les Français ne leur fut point cependant tout à fait défavorable. Des soldats appartenant aux vieux corps d’Afrique furent lancés sur les hauteurs où les réguliers de l’émir avaient surpris un premier succès. Des combats acharnés eurent lieu alors sur ces cimes où souvent vainqueurs et vaincus étaient entraînés dans des chutes communes. Les Arabes finirent par se replier et par disparaître. Abd-el-Kader toutefois avait atteint en partie son but. Quand il quitta l’âpre champ de bataille qu’il avait choisi, les nôtres étaient tellement affaiblis et fatigués, que toute marche en avant devait forcément être suspendue. La nuit était tombée déjà; la colonne française bivaqua au lieu même où elle avait combattu. Parmi les morts et les blessés qui encombraient les alentours du bivac était un homme dont nul ne soupçonnait la présence. Laërte, à la fin de l’affaire, avait eu la cuisse traversée par une balle. Il avait glissé le long d’un rocher jusqu’à un bouquet de broussailles où il s’était arrêté. Ce bouquet sauvage était devenu pour lui un asile où peu à peu il s’était blotti à l’abri de tout regard. Quoiqu’il eût perdu beaucoup de sang, il n’éprouvait pas de douleur vive; aucun os n’avait été atteint. Telle était la nature de cet homme singulier qu’au bout de quelques instans il ressentit un véritable bien-être. Il acceptait avec une résignation qui n’était point sans douceur ce que d’ordinaire on envisage avec épouvante et révolte : la pensée d’une mort solitaire, d’une souffrance sans secours, d’une agonie sans témoins. Aucun regard humain ne pouvait plus s’attacher sur lui sans le blesser : il remerciait donc le ciel de l’avoir soustrait à tout regard; mais l’heure de sa délivrance n’était pas venue encore, et il ne lui était accordé dans la douleur qu’une trêve de courte durée. Les gens de péril et d’aventures savent quelle puissante berceuse est la mort. Suspendu au-dessus d’un trépas certain, aux flancs de cette montagne sanglante où il s’était battu toute la journée, Laërte s’était donc endormi. Il avait même fermé les yeux avec une volupté paisible qui depuis longtemps lui était inconnue. Dans son nid aérien, avant de s’endormir, il avait contemplé les étoiles presque en souriant. Il se pensait réconcilié par sa fin prochaine avec ces gracieux spectres qui n’aiment pas à réfléchir leur beauté sereine dans les âmes troublées. Au milieu de la nuit, il se réveilla, et il eut sous les yeux un spectacle dont le supplice n’aurait pu lui être infligé par aucun songe.

Les étoiles qu’il avait contemplées avant d’entrer dans le sommeil s’étaient effacées peu à peu dans la clarté d’une lune épanouie comme une rose funèbre au sein d’un ciel triste et profond. Cette clarté étendait une nappe d’argent au milieu des eaux grossies du torrent, dont les extrémités conservaient des teintes noires. Dans l’espace humide qui rayonnait sous le tissu aérien du voile féerique, il se passait quelque chose d’étrange. Des figures vivantes s’agitaient autour d’une figure immobile qu’elles semblaient soutenir sur l’onde. Peu à peu la figure immobile disparaissait, et les formes auxquelles un instant elle avait été mêlée quittaient le milieu lumineux de la rivière pour aller se perdre dans les ténèbres qui en longeaient les bords.

Voici ce qui avait lieu. Les Français connaissaient le sort réservé à leurs morts. Pour empêcher les profanations exercées sur des cadavres par la cruauté arabe, ils avaient imaginé une sépulture nautique. D’habiles nageurs prenaient dans leurs bras les corps étendus sur le rivage et les portaient à l’endroit le plus profond de la rivière, où ils les laissaient glisser. Des pierres attachées à ces dépouilles mortelles les garantissaient contre l’étreinte des eaux, qui eût pu les ramener à la lumière des cieux. Zabori se rendit compte en quelques instans de ces bizarres et touchantes funérailles, dont tous les détails alors lui apparurent avec une poignante lucidité. Il aperçut les singuliers fossoyeurs à l’instant même où ils quittaient la rive et s’avançaient dans la partie obscure du torrent, en soutenant, du bras dont ils ne fendaient pas les ondes, le corps qu’ils allaient ensevelir. Il les suivit dans le cercle magique tracé par l’orbe de la lune. Il les vit se pencher sur l’être livide qu’ils portaient et qu’ils ne devaient plus ramener au rivage. Ils semblaient se séparer à regret de ce pieux fardeau et lui adresser un suprême adieu. Bientôt la vue de Zabori, familière avec le jeu des ombres et des clartés nocturnes, put distinguer jusqu’aux traits des personnages qui jouaient un rôle dans cette scène. Il reconnut avec une douleur pleine d’effroi, parmi les morts, une succession de visages évoquant une série de souvenirs. Ainsi il distingua d’abord la face pâle d’un jeune officier dont la gaîté printanière l’avait plus d’une fois fait rêver et sourire pendant son séjour à la légion. Le jeune homme avait servi dans la compagnie d’Herwig, et souvent le vieux capitaine l’avait raillé avec bonhomie sur une longue chevelure dont, en dépit des us militaires, il ne voulait pas se séparer. Cette chevelure étendue maintenant comme un nimbe lugubre autour de ce front décoloré fut le signe qui fit reconnaître à Laërte ce compagnon des jours évanouis. Puis il en vit passer d’autres encore, qui tous lui récitaient, avec leurs lèvres muettes, des pages déchirées de sa vie. Il épiait avec une anxiété indicible le moment où les nageurs et leurs fardeaux recevaient les rayons de la lune. Il tremblait à cet instant de trouver un mort uni à son âme par des attaches plus puissantes encore que le mort qui l’avait précédé. Il craignait de faire un pas de plus dans les régions de l’épouvante. Il lui arriva deux fois de suite ce qui arrive dans les songes, où chacune de nos terreurs enfante la chose même que nous avons redoutée. Il aperçut un corps pesant que remorquaient avec peine deux hommes aux membres vigoureux. Les figures de ces deux hommes, qui s’offrirent à son regard les premières, avaient un caractère qu’il ne pouvait point méconnaître. Leur insouciante rudesse n’avait cédé ni à la solennité des circonstances ni à la tristesse du lieu; elle semblait adoucie pourtant par le sentiment d’un chagrin insolite. Ces deux compagnons étaient des zéphyrs, et le corps que leurs bras enlaçaient était celui du capitaine Bautzen. Laërte put saluer une dernière fois ce silencieux, mais remuant personnage, qui l’avait si souvent ému et diverti. Il contempla le baiser visible de la mort sur cette bouche d’où sortaient autrefois de brèves paroles mêlées aux bouffées éloquentes de la pipe héroïque. « Pauvre Bautzen! » murmura-t-il, et il tressaillit à cette courte oraison funèbre, digne de celui qui l’avait inspirée. Ces seuls mots, prononcés involontairement par sa bouche, faisaient tomber sur son cœur un poids cruel accompagné d’un long gémissement. Puis Bautzen disparut et fut remplacé par un nouveau cadavre. Cette fois Zabori poussa un de ces cris d’angoisse qui, dans les songes, sont le signal du réveil. La figure éclairée par la lune était un miroir où venait de se réfléchir l’acte le plus sanglant de son existence. Il avait reconnu le témoin du meurtre caché dans la maison mauresque, le serviteur mêlé à des joies rapides et à un immense deuil, le pauvre hère que l’on désignait sous le nom du curé Mérino.

A cette dernière vision, Laërte ferma les yeux, comme si la douleur de son âme se fût communiquée à sa chair. Il éprouva une souffrance qu’il n’avait point ressentie dans la journée à l’instant où l’avait frappé une balle française; cette souffrance fut aiguë, mais rapide : la défaillance le reçut dans ces limbes où elle nous prend en dépôt pour nous rendre ensuite à l’une ou à l’autre de ces deux maîtresses implacables également obstinées à repousser nos désirs : à cette vie qui ne veut point cacher son visage, ou à cette mort qui ne veut point soulever son masque.


XV.

Quelques jours après cette scène nocturne, Zabori se retrouvait dans le camp de l’émir. Les Arabes s’abattent volontiers sur les bivacs abandonnés par leurs ennemis. Ce sont d’infatigables glaneurs qui ne gaspillent rien, si ce n’est le temps, qui ne laissent couler que les heures, qui ne sont prodigues que de leur vie. Les objets les moins précieux les attirent. Dans tout lieu où une tente s’est élevée même une seule nuit, ils passeront volontiers de longs momens, remuant avec une avidité patiente les cendres des foyers éteints pour tâcher d’en faire sortir quelque lucre imprévu. Une troupe arabe revint donc après le départ des Français sur le champ de bataille d’où elle s’était retirée la veille. Zabori fut découvert dans les broussailles où il gisait évanoui. Celui qui l’aperçut le premier était un musulman sans préjugés, qui avait admiré de bonne foi la bravoure du chrétien. Cet honnête soldat aurait mieux aimé assurément mettre la main sur un trésor que sur un blessé; cependant il se pencha sur Zabori avec un sentiment charitable, vit que la blessure du Hongrois n’offrait point de gravité, et résolut de rendre à l’émir un officier intrépide. On improvisa une litière avec quelques branches d’arbre, et Laërte fut replacé ainsi sous le joug qu’il s’était imposé.

Sa blessure se guérit rapidement. Plus d’un secret de l’art médical s’est conservé parmi les Arabes, et Laërte fut soigné par l’homme qui avait sauvé déjà le Polonais Lugeski; mais les forces recouvrées par son corps ne purent point arracher son âme à l’abattement. Cet abattement était si profond qu’il fut même insensible à une nouvelle dont il se serait affecté peut-être sans les récentes impressions qui avaient modifié sa nature. Il apprit que Fatma-Zohra s’était enfuie; cette beauté inconstante avait repris le cours de ses pérégrinations à travers le monde. Malgré toutes les paroles de tendresse qu’il lui avait prodiguées, Laërte ne lui accorda que le fugitif regret d’un songeur pour une des visions qui remplissent ses nuits. Ce fut encore sur les émotions des combats qu’il essaya de reporter une dernière espérance. Il voulut caresser de nouveau le rêve de la guerre pour la guerre : il pensa qu’il pourrait encore se plonger avec bonheur au fond de ce péril où il trouverait peut-être, sinon la perle précieuse de la gloire, du moins quelque réveil magique dans un des palais de la mort; mais ce n’étaient là que des chimères, et il le comprit bientôt. Le jour où il était devenu le champion d’une cause indigne de sa chevalerie, il avait fait sans le savoir les adieux du More de Venise aux bannières éclatantes et à l’accord enivrant des trompettes. Chacune de ces batailles qu’il saluait autrefois comme des journées de fête s’était transformée maintenant pour lui en journée de supplice. Le plus horrible châtiment qui puisse nous atteindre, un immense ennui, s’était emparé de son âme. Il cherchait vainement par quels moyens il pourrait satisfaire encore le grand besoin de son cœur, l’inconnu. Rien ne s’offrait à sa pensée, et cette terrible parole, morne comme le ciel ardent où elle prit pour la première fois son essor désolé, le nihil novi du psalmiste, l’accablait de sa puissance sans limites.

Quelques vétérans de l’armée d’Afrique se rappellent encore ces jours où Abd-el-Kader bivaquait presqu’aux portes d’Alger. Le régulier fit partie d’une de ces colonnes audacieuses qui se flattaient de nous écraser dans le foyer même de notre conquête. Un soir de février, il était campé dans la plaine que domine la Maison-Carrée. Le voisinage de la ville civilisée qu’il venait menacer au milieu d’une troupe arabe causait de singulières agitations à son cœur.

Alger, malgré les périls qui l’entouraient, malgré l’ennemi qui tenait la campagne, était alors dans tout l’épanouissement de la jeunesse et de la gaîté. Ceux qui ont connu à cette époque la capitale de notre colonie prétendent même qu’elle n’a jamais recouvré l’éclat dont elle était parée alors. Le plaisir y avait établi ses assises. La population de cette cité, que le péril pressait de toutes parts, ressemblait à la famille qui se réunit l’hiver devant le foyer d’un vieux château assiégé par la bise. C’était chaque jour une incroyable variété de réunions joyeuses. Le carnaval s’était mis en tête de venir, lui aussi, prendre ses ébats dans cette foule, qui, par la bigarrure de ses costumes, semblait de tout temps le reconnaître pour roi. Il se mit à tenir des séances nocturnes au théâtre d’Alger. Ce ne fut point seulement l’essaim des courtisanes juives, espagnoles et mauresques qui se précipita dans les premiers bals masqués de la colonie : la réserve des armées galantes, le corps d’élite des femmes qui vont en conquête sous le pavillon conjugal, réclama sa part de ces fêtes. Tandis que les jeunes officiers, affublés des travestissemens les plus imprévus, conduisaient dans la salle des danses bruyantes comme des batailles, des femmes discrètement exaltées se tenaient au fond des loges, suivant du regard et de la pensée les rondes d’où leurs pieds seuls étaient exclus.

Un de ces Biskris qui jouent un rôle si actif sur le port, dans les rues d’Alger, saisi tout à coup d’un transport imprévu de foi musubnane, avait quitté le lieu de son industrie pour aller rejoindre Abd-el-Kader. Le matin même, on l’avait engagé dans le bataillon de Laërte, et il était devenu près de son nouveau commandant ce que l’on appelle en termes militaires « une ordonnance. » Zabori, à l’instant où le hasard lui avait envoyé cette recrue, venait de perdre le nègre qui, depuis son passage dans les rangs des infidèles, remplissait auprès de lui les fonctions du curé Mérino. Il accepta donc avec empressement les services du Biskri, sorte de Figaro arabe, et au bout de quelques instans il était avec ce serviteur en très grande familiarité.

Le soir dont nous parlons, le Biskri, tout en nettoyant une paire de pistolets, se mit à raconter à son maître, avec l’exagération orientale, les joies bruyantes d’Alger. Un officier qui avait vécu longtemps loin des villes prétendait que, même dans le désert, il connaissait, sans avoir recours à aucun calendrier, l’arrivée du dimanche. « Une influence particulière règne dans l’air ce jour-là, disait-il; c’est à la fois quelque chose de doux, de rêveur et d’implacablement triste. — L’ennui dominical existe. Holbein l’a peint avec l’admirable puissance de son talent sur le visage de je ne sais quel prélat anglais. A côté de cet ennui dont il oppresse certains hommes, le jour férié évoque mille sentimens d’un charme naïf et profond. Il est pendant une semaine entière l’espoir de tous ceux qui regardent la famille et l’église comme deux maisons dorées; mais, par cela même qu’il a été une espérance, par cela même qu’il est un bonheur, ce jour apporte à ceux dont il est le plus sincèrement aimé cette rêverie un peu triste qui est l’ombre des choses célestes dans nos cœurs. De toutes ces causes naît donc la mélancolie d’une espèce particulière qui le dimanche part du clocher des villes, prend son vol dans la campagne, traverse les mers et se répand jusque dans les plus lointaines solitudes. Eh bien! les jours du carnaval ont, comme ce jour sacré, une sorte d’action magnétique qui seulement est beaucoup plus restreinte, car il faut être jeune pour la sentir. »

Mais un homme à cette époque de la vie et dans cet état de l’âme qui ont produit chez nous un poète frère à la fois de Byron et de La Fontaine, — un homme qui, malgré de cruelles épreuves, n’a pas encore désespéré du plaisir, reconnaîtra même au sein d’un désert l’heure où, dans les carrefours des grandes villes, le carnaval passe avec ses torches et ses trompes. Il sera effleuré à travers l’espace par la danse des masques. Laërte, malgré les sévères inspirations de sa récente retraite, était propre encore à subir cette action occulte du carnaval. Il regardait sur le seuil de sa tente cette vaste campagne d’Alger où la nuit ouvrait ses ailes avec majesté, et les apparitions les moins faites pour hanter de semblables lieux l’assaillaient en foule dans ces régions imposantes. Les discours du Biskri répondaient si singulièrement à ses pensées qu’il se mit à les écouter avec complaisance. L’Arabe racontait à sa manière la mascarade d’Alger, la cohue qui le soir se pressait aux abords du théâtre, les grands cris, les accords d’instrumens qui sortaient de cette maison illuminée où les chrétiens allaient se livrer aux transports de leur folie volontaire. Tandis que son serviteur parlait, Laërte se sentait envahi par une fantaisie impérieuse qu’il essayait vainement de repousser. Il se disait qu’après tout il était séparé par quelques lieues à peine de la ville où se passaient ces fêtes, liées pour lui à tant de souvenirs, que le galop d’un bon cheval le transporterait en quelques instans de l’ombre et de la solitude au sein de la lumière et du bruit, qu’il pourrait enfin faire dans la vie civilisée une rentrée semblable à celle d’un spectre dans la société des vivans. Cette dernière pensée surtout agissait avec force sur lui. Il était de ces hommes que le passé attire, parce que le passé représente une chose placée hors de notre pouvoir par le destin. C’était presque un retour dans le passé que lui ferait faire l’extravagante équipée dont il concevait le projet. De plus, quel attrait aurait pour lui une entreprise si pleine de périls! Son vieux compagnon, le danger, serait de la partie qu’il méditait; il le mènerait avec lui au bal masqué. Laërte n’était pas de ces gens qui délibèrent longtemps pour accomplir n’importe quoi acte de leur existence. Un très simple et très court raisonnement venait toujours à son aide pour terminer ses hésitations. «Comme en définitive, se disait-il, je n’attache à ma vie elle-même que la plus médiocre importance, je ne vois pas pourquoi j’agirais avec tant de précautions dans un incident de ma vie. » Ce soir-là, il raisonna donc encore comme de coutume, et comme de coutume aussi se résolut à suivre l’impulsion du moment.

Une fois son projet arrêté, il se mit en devoir de l’accomplir avec la célérité qu’il apportait dans l’exécution de tous ses desseins. Le costume dont il avait besoin n’était point difficile à trouver. En quelques heures il se composa la physionomie d’un Lara que n’aurait pas désavoué lord Byron. Il enroula autour de sa tôle un riche cachemire, revêtit une veste brodée qu’un voyageur de La Mecque avait achetée à Smyrne, peigna soigneusement sa barbe, qui avait pris des dimensions insolites et s’accordait merveilleusement avec le caractère de son visage. Cette toilette faite, il s’élança sur une jument dont plus d’une fois il avait éprouvé l’agilité, et prit sa course vers Alger.

Il entra dans la ville sans trop de peine en se donnant pour un marchand de race mauresque. Notre caractère national n’est point déliant, et bien des traits pourraient montrer avec quelle facilité de tout temps on a traversé nos avant-postes. Quand il fut au milieu des rues d’Alger, Laërte s’applaudit de la résolution qu’il avait prise. Ce qui arrive si rarement en ce monde, son attente n’était point trompée; il avait secoué son ennui. Il regardait avec plaisir un ciel où l’air avait cette douceur qui distingue en Afrique les nuits de février. Le ciel qui apparaissait entre les hautes murailles d’une rue étroite perdait ce je ne sais quoi d’immune (pour prendre à la langue antique une de ses plus fortes expressions) qu’il avait à quelques pas plus loin dans les solitudes extérieures. Les étoiles encadrées par les toits n’étaient plus les grandes et rêveuses divinités du désert, mais des génies familiers possédés de la curiosité d’Asmodée et cherchant à lire dans l’intérieur des maisons avec leurs yeux d’or. Enfin toute cette foule de passans dont il était depuis si longtemps déshabitué le reposait de ces dévorantes et silencieuses pensées auxquelles il ne croyait plus pouvoir se soustraire. Laërte avait toujours eu, comme les Allemands, ce tour d’esprit profond et enfantin qui élève à une dignité poétique les plus humbles objets et les plus infimes détails de cette vie. Il regardait donc joyeusement l’étalage illuminé des boutiques, et retrouvait dans son âme mille souvenirs à la vue de ces lumières, dérobées par un papier huilé, qui brillent entre des piles d’oranges sur l’éventaire des marchands en plein vent.

Zabori conduisit sa jument à une hôtellerie et se dirigea pédestrement vers le théâtre. Les bals du carnaval algérien commençaient tôt et finissaient tard. Quoiqu’il fût dix heures à peine, une foule bariolée se précipitait déjà dans la salle de spectacle. Le commandant des réguliers s’avança dans l’enceinte où s’organisaient les premiers quadrilles. Les danseurs dont il était entouré avaient un aspect qui ne manquait point d’une vigoureuse originalité. Ces masques ne ressemblaient ni à ceux de Rome, ni à ceux de Venise, ni à ceux de Paris. On sentait dans ces chœurs impétueux, où se croisaient les travestissemens les plus fantasques, des élémens que l’on aurait en vain cherchés dans toutes les grandes villes de l’Europe. C’était, avec une bigarrure mille fois plus audacieuse encore dans les costumes, la cohue qui se presse sur les quais populeux des cités maritimes. Cette gigantesque confusion dont l’histoire biblique nous a transmis le souvenir, la confusion de Babel, régnait tout naturellement parmi ces êtres qui parlaient toutes les langues. La partie féminine représentait la variété de courtisanes que renferme le monde entier. Des yeux où brillaient les plus chaudes clartés du soleil perçaient des masques noirs plus attrayans dans leur mystère que les plus séduisans visages dans l’éclat visible de leur beauté. Quant aux hommes, on sentait qu’ils appartenaient presque tous à la race des gens de guerre. Leurs déguisemens avaient plus d’excentricité que d’élégance; par son habit comme par ses poses, chacun cherchait à exprimer quelque pensée bizarre et fougueuse. Les pierrots, avec leurs chapeaux pointus conviant une oreille et leurs vastes culottes flottantes comme des culottes de spahis, ressemblaient à des forbans. Les polichinelles n’avaient point le riche ajustement des Mondors, ce n’étaient pas ces vaniteux Turcarets dont ils excellent à rendre le type d’ordinaire; mais c’étaient ces polichinelles sataniques bafouant les lois humaines dans la personne bâtonnée du commissaire et terminant la série de leurs scélératesses bouffonnes par un combat avec le diable qui ressemble à une querelle de famille où la victoire est incertaine.

Laërte pendant quelques instans fut saisi par le vertige qui faisait tournoyer cette assemble. Depuis qu’il était rentré dans Alger, son âme faisait dans le passé une excursion emportée semblable à celle du mort de la ballade; après avoir retrouvé les jours de son enfance, il abordait maintenant les jours de sa jeunesse. Il avait peine à contenir dans ses veines cette sève printanière si puissante qu’à certains momens de notre existence elle a besoin, pour ne pas nous étouffer, de toutes les blessures que le sort porte au tronc où elle bouillonne. Il avait vingt ans, il retrouvait dans sa cervelle l’immense chaos, la fête de Brocken que donnent à cet âge sur notre front tous nos désirs, toutes nos aspirations et tous nos rêves; mais peu à peu ses impressions se calmèrent. Dans ces chemins parcourus déjà et qu’il parcourait de nouveau, il était entraîné malgré lui avec une célérité toujours croissante. Il parvint donc à ces grands steppes qui s’étendent derrière les horizons enflammés de la jeunesse, à cet âge désenchanté où il avait déjà fait ses premiers pas. Alors, derrière toutes ces joyeuses et burlesques apparences, Laërte aperçut distinctement des réalités navrantes. Les mille regards féminins qui rayonnaient comme des étoiles dans la nuit des masques vinrent mourir sur les glaces de son cœur. Les turbulentes audaces des hommes ne lui inspirèrent plus qu’une morne tristesse; il savait dans quelle poussière nous rejettent ces élans d’une fougue insensée. Enfin, chose plus horrible que toutes ces appréciations désolées de son expérience, les spectres de sa solitude revinrent à lui au milieu de cette foule. Il se reconnut lui-même sous le déguisement qu’il portait; il revit son propre visage tel que l’avaient fait les remords et les années, il se mit à frémir. Il se demanda ce qu’il était était venu faire à cette fête, lui meurtrier, presque renégat. Comment avait-il pu espérer quelque soulagement de sa mascarade impie? Il se sentait réclamé par ce sépulcre d’où il était sorti un moment. Le suaire dont il avait voulu faire un domino protestait contre sa fantaisie et secouait des frissons lugubres sur tous ses membres.

Tout en se livrant à ces impressions, il leva la tête, et il aperçut dans le coin d’une loge un visage qui captiva son attention. Ce visage lui rappelait la plus funeste et la plus décisive action de sa vie. Dans le lieu de plaisir où venait de le transporter un caprice, il retrouvait la femme qu’il avait vue s’esquiver de sa maison en passant sur un cadavre. Une minute lui avait suffi pour être bien sûr qu’il avait sous les yeux la veuve du colonel de Sennemont. La personne qu’il avait découverte dans l’ombre d’une avant-scène était enveloppée d’un domino elle n’avait soulevé son masque qu’un instant, pour remédier à un léger désordre de sa coiffure; mais Laërte savait désormais quels traits recouvrait ce masque. C’était bien en effet l’ancienne marquise de Sennemont qui venait d’apparaître à Zabori. Laure était rentrée chez elle sans mauvaise rencontre dans la matinée du meurtre. Excepté Serpier, aucun officier de la légion étrangère n’avait soupçonné la vérité. On s’était perdu en conjectures sur les motifs qui avaient pu amener la scène sanglante de la maison mauresque. Mme de Sennemont était restée en Afrique; elle avait passé le temps de son veuvage chez son père, qui occupait un emploi administratif dans la colonie, exécutant peu à peu sa rentrée dans la société algérienne d’après les règles prescrites par le code du deuil. Le jour où un gris de tourterelle remplaça dans ses ajustemens les sombres couleurs, elle encouragea la candidature conjugale d’un jeune fonctionnaire qui fréquentait la maison de son père. Elle reprit, avec les teintes roses, les liens du mariage si légers à ses mains souples et habiles. Elle était maintenant la femme la plus à la mode d’Alger. C’était chez elle que se réunissaient tous les poursuivans du plaisir mondain, depuis le jeune officier qui rêve de rapides conquêtes jusqu’au magistrat sentimental qui aspire à de longues et discrètes liaisons. Les amis de Laure l’avaient persécutée (je m’exprime en ce moment dans son langage) pour la faire aller à l’un des bals masqués du théâtre algérien. On avait organisé chez elle une de ces parties dont nous parlions tout à l’heure. Quoiqu’il ne connût aucun des incidens survenus dans l’existence de son ancienne maîtresse, Laërte devina, par une véritable puissance de seconde vue, tout ce que nous venons de dire.

Ainsi il revoyait en pleine vulgarité cette femme qu’il avait connue en de si terribles circonstances! La coryphée de cette orgie bourgeoise, qui se révélait sous les plis du domino à ses instincts délicats, était la veuve de l’homme aimable et intrépide que les soldats de la légion appelaient « leur marquis, » et c’était pour une pareille créature qu’il avait tué cet homme, lui Zabori, le poète et le grand seigneur, qui s’était cru si longtemps armé de tous les nobles dédains. A cette pensée, il éprouvait contre lui-même une colère pleine de dégoût. Il songeait à ces cohortes musulmanes dont il faisait partie, à cette tente sans repos qui l’attendait dans l’ombre, à la mort sans honneur dont il était sans doute le promis, et son exaspération contre la misérable cause de toutes ces tristesses ne connaissait plus de bornes. Il détourna les yeux de cette loge qu’un transport de rage et de folie l’eût poussé à escalader. Il allait reprendre à travers le bal sa marche, un moment suspendue, quand un bruyant éclat de rire partit d’une baignoire placée sous l’avant-scène qu’il voulait fuir. Il se retourna, et vit une femme qui ne s’était point démasquée furtivement, mais qui montrait au contraire avec affectation un visage dont elle tenait son masque éloigné, semblable à ces jolies figurantes chargées dans les pièces allégoriques de représenter la comédie. Laërte reconnut encore la femme au visage découvert et au long éclat de rire : c’était Dorothée.

La fille du capitaine Herwig avait accompli sa destinée. Elle marchait joyeusement, la lampe éteinte, dans le chemin des vierges folles. Rien de son passé n’était resté à ses traits; ses yeux, où jadis se montrait parfois une expression ingénue, ne traduisaient plus maintenant que des passions basses ou extravagantes. On sentait dans toute sa personne le caractère indélébile de la courtisane. Depuis la main qui tenait son masque jusqu’aux boucles de cheveux blonds qui tombaient sur son col, tout en elle était marqué au signe de la grâce sans mystère. Laërte ne put s’empêcher de songer à la sereine clarté des astres qu’il avait vue tomber, dans la cour de la maison mauresque, sur cette tête maintenant noyée dans l’atmosphère des voluptés impures. L’apparition de Dorothée était encore pour lui une nouvelle ironie du sort. Il revoyait le pauvre Herwig étendu sans vie sur le cuir sanglant du cacolet. Celle qu’il avait sous les yeux était unie cependant, pensait-il, par les liens les plus étroits de la chair à ce glorieux cadavre qu’il avait vu s’avancer dans une lumière matinale. Que signifiait donc tout ce bizarre et cruel enchaînement d’êtres et de choses en désaccord? Sa conscience répondait, par des raisonnemens précis et rapides, aux divagations de son esprit. Un seul principe, lui disait-elle, fait éclore mille autres germes de désordre dans le monde. Qui sait ce qu’aurait été Dorothée, s’il ne l’avait pas rencontrée sur sa route ou s’il avait pu lui faire l’hommage d’un loyal amour? Décidément, dans cette nuit maudite, toutes les fautes de sa vie venaient l’assaillir sous des formes effrayantes pour son esprit, malgré le charme qu’elles pouvaient offrir à ses yeux. Ces deux femmes lui inspiraient autant de terreur que ces corps inanimés de soldats qu’il avait vus glisser sur les eaux d’une rivière sépulcrale : elles aussi appartenaient pour lui au monde des morts. Possédé d’une fièvre qu’il espérait calmer par l’air du dehors, il résolut de s’arracher à un lieu où il regrettait amèrement d’avoir pénétré. Ses pas furent arrêtés par un quadrille qui lui barrait la porte de sortie. Au milieu de cette danse, il aperçut, enlacée à un de ces masques pétulans que nous avons essayé de décrire, une femme dont l’aspect amena une suprême commotion dans sa cervelle. Il reconnut dans une Mauresque livrée à toutes les inspirations orientales d’une danse d’aimée le dernier hochet dont s’était amusé son cœur, Fatma-Zohra.

La jeune Arabe était venue continuer ses aventures dans la civilisation algérienne. Elle avait moins perdu que Dorothée à sa nouvelle condition. Les femmes de sa race, du jour où leur beauté est épanouie, ne sont que des instrumens de plaisir. Laërte pourtant la trouva changée. Il avait voulu faire de cette créature, qui lui était apparue au désert dans les magnificences d’un orage, une sorte de Béatrix sensuelle, de Laure musulmane, — en un mot un de ces êtres adorés et charmans que nous plaçons au sommet de nos rêves. Le lieu où il retrouvait Fatma-Zohra, cette danse audacieuse surtout à laquelle elle s’abandonnait, mettaient en désarroi tout un groupe de ses pensées les plus délicates et les plus chères. La gracieuse Arabe avait adopté le costume provoquant des Mauresques. Une légère calotte en fil d’or était inclinée sur sa chevelure, qui tombait sur ses épaules en longues tresses. Elle portait une veste à dessins éclatans, d’un brocart devant lequel se fût agenouillé Paul Véronèse. Ses jambes fines sortaient des plis d’un large pantalon rose, et ses petits pieds s’agitaient dans des mules couleur de safran. Dans cette éclatante et folle toilette, elle semblait devoir éclaircir les plus sombres humeurs, et elle redoublait cependant les tristesses dans l’âme de Zabori. Les mouvemens du quadrille où elle figurait tantôt l’éloignaient et tantôt la rapprochaient de Laërte. Le Hongrois la suivait avec anxiété du regard; elle était, pour lui, comme une coupable Ophélie, entraînée par le courant d’une eau impure.

Laërte sortit enfin de ce bal. Quand il fut seul au milieu de la nuit, il s’enfonça avec une sorte de volupté dans le plus noir chagrin où il eût jamais permis à son esprit de s’abîmer. Tous ces personnages de ses jours passés, ramenés en même temps dans sa vie par un caprice du destin, comme les personnages d’un drame au moment où la toile va tomber, le remplissaient d’un pressentiment funeste. Il se disait que probablement le mystérieux rideau derrière lequel nous disparaissons tous était déjà près de s’abaisser sur les mobiles décors de sa vie, et il se demandait pourquoi il accueillait avec tant de mélancolie cette fin dont il aurait dû se réjouir. Lui, l’amoureux du danger, craindrait-il par hasard la mort? Une voix de son cœur répondit à cette question avec une véhémente et soudaine franchise : oui, il craignait la mort, parce qu’il avait peur d’y porter, collés à sa personne immortelle, tous ces honteux haillons de son existence dont il venait à l’instant même de sentir si cruellement le poids. Mûri à son insu par ses épreuves, il se disait qu’on ne doit point partir pour la grande aventure des pays invisibles avec le cortège bigarré des fantaisies. Il se rappelait tous ces preux de sa race assistés à leur dernière heure par quelques pensées droites et simples : pourquoi ne chercherait-il pas, lui aussi, à se réconcilier avec la droiture et avec la simplicité dans le trépas?


XVI.

Laërte était remonté à cheval et avait franchi les portes d’Alger en se livrant à ces réflexions. Par un de ces phénomènes de la vie intérieure, la récompense immédiate des inspirations généreuses, il éprouva dans toute son âme une sorte de paix virile qu’il n’avait pas goûtée depuis longtemps. Qu’allait-il faire? C’est ce qu’il ignorait; mais dès à présent il était déterminé à ne point reprendre un joug horrible. Il marchait donc à travers la campagne, sans chercher à regagner la route par laquelle il était venu. Loin de là, il opposait une résistance énergique à sa monture, qui essayait de le ramener au camp des infidèles, et tournait vers le point de l’horizon d’où elle était partie sa tête expressive en poussant de longs hennissemens. Ce fut dans un état d’esprit tout nouveau pour lui, dans un de ces vertueux enthousiasmes comme en renferment uniquement d’ordinaire les grands jours de la jeunesse, qu’il vit les étoiles pâlir et les premières lueurs du matin se glisser dans le ciel. Des voix dont il avait oublié les accens saluèrent dans son cœur le magnifique soleil qui éclairait la plaine où il s’avançait au hasard. Il trouva au glorieux fantôme qui se dressait à l’horizon je ne sais quelle formidable majesté dont il croyait être frappé pour la première fois. Il lui sembla que son destin était contenu dans les plis de cette pourpre éclatante qui se déroulait devant ses yeux; mais quelque chose lui disait qu’il devait accueillir avec joie le mystère de cette journée dont il ne verrait peut-être pas la fin.

J’ai dit qu’à cette époque la campagne d’Alger, battue par les troupes d’Abd-el-Kader, était le théâtre de nombreuses actions. Il arrivait pai-fois qu’à quelques lieues de nos postes une poignée des nôtres, retranchée dans un marabout ou dans quelque bordj abandonné, avait à soutenir des luttes terribles et d’un tragique dénoûment. Zabori crut entendre sur sa gauche, dans une direction opposée à celle de la Maison-Carrée, le bruit d’une vive fusillade. Il poussa son cheval vers le feu, et bientôt il put se rendre compte de l’incident guerrier qui avait éveillé son attention.

Dans un petit fort construit jadis par les Turcs, quelques soldats français s’étaient réfugiés et tenaient tête à des hordes d’Arabes qui les environnaient de toutes parts. L’édifice attaqué, au milieu des burnous blancs dont il était entouré, ressemblait à un navire près de sombrer dans les flots d’une mer houleuse. Au sommet de ce bâtiment ruiné, empruntant toute sa force à l’énergie des hommes qu’il protégeait, flottait un drapeau improvisé qui réunissait les deux caractères également sacrés d’un signe de gloire et d’un signe de détresse. A peine Laërte eut-il aperçu ce drapeau qu’il crut à un miracle fait par une volonté céleste en sa faveur. Ce lambeau d’étoffe tricolore qu’il voyait briller au loin représentait la noble cité dont il avait été un moment le transfuge. Ceux qui l’appelaient par ce fanal étaient ses frères de la vaste patrie européenne. Comme je ne veux rien omettre de ce qui se passa dans cette âme, même ces secrets et bizarres détails qui abondent soudain dans notre vie aux heures décisives, sur la brèche où se pose notre pied, devant la batterie contre laquelle nous marchons, je dirai qu’à cet instant mille noms, mille souvenirs s’offrirent à son esprit, bien étrangers en apparence aux circonstances où il se trouvait. Toutes les dominations respectables de sa vie reprirent en même temps sur lui leur empire, depuis les affections disparues de la famille jusqu’à ces fécondes admirations pour les grands poètes qui avaient rempli ses jeunes années. Que les gens froids enfin me pardonnent et ne voient pas une image ridicule et forcée là où des hommes ardens et coutumiers des nobles périls retrouveront peut-être une de leurs visions; mais je puis affirmer que Zabori aperçut au faîte de cette tour, derrière ce draperai flottant au-dessus de la fumée, toute une légion d’ombres parmi lesquelles figuraient sa mère, les guerriers illustres de sa nation et les poètes immortels de son pays.

Laërte en quelques instans fut sur le lieu du combat. Les Arabes qui attaquaient le réduit où se maintenaient les nôtres le reconnurent. Sa valeur l’avait rendu populaire parmi tous les guerriers rassemblés sous les étendards de l’émir. Au moment où il rejoignit les assaillans, une décharge partie de la masure assiégée avait jonché le sol de cadavres et formé un grand espace vide autour des Français. Ce fut à travers cet espace que s’élança Zabori. Les musulmans, accoutumés à la verve fantasque de sa bravoure, crurent qu’il voulait emporter les murs qui venaient de leur envoyer la mort. Ils se précipitèrent sur ses pas; mais, arrivé au pied de ces remparts croulans dont les pierres désunies laissaient passer des essaims de balles, Laërte arbora brusquement un mouchoir blanc au bout d’un fusil dont il s’était emparé, et cria en français qu’il venait se rendre. Aussitôt deux mains vigoureuses le saisirent, et il se trouva comme par enchantement au milieu de la troupe décimée qui s’opiniâtrait dans une défense sans espoir.

Celui qui commandait la poignée de braves auxquels il se livrait lui montra un visage dont le seul aspect fut pour lui une première et précieuse récompense : il reconnut Serpier. L’officier jeta sur son prisonnier volontaire un regard rempli d’interrogations auxquelles Zabori répondit par ces seules paroles : Je viens vous donner ma vie pour que Dieu accepte mon âme.

L’heure n’était point propice aux explications, et Serpier d’ailleurs était de ces hommes qui n’ont point besoin de longs discours pour comprendre un élan héroïque. Il avait connu le cœur de Laërte; il en devina toutes les épreuves, il en accueillit la résolution expiatoire avec une miséricorde énergique. Après une hésitation de quelques secondes, il lui tendit sans mot dire une main qu’une balle venait de traverser. Cette poignée de main sanglante remplit le régulier d’une joie ineffable : son sacrifice n’était point rejeté.

Cependant une décharge des Arabes avait renversé le drapeau placé au faîte du bordj. Les glorieuses loques avaient glissé sur une des parois de la tour effondrée et étaient venues tomber entre les soldats de la légion. — Permettez-moi, dit Zabori à Serpier, d’aller remettre ce signe à sa place. — Et sans attendre la réponse de son ancien compagnon d’armes, s’élançant de pierre en pierre sur des débris de murs, il parvint jusqu’au sommet du bordj, où il replaça le drapeau foudroyé. Il s’opéra alors en lui une transfiguration qui a laissé des souvenirs ineffaçables chez des témoins encore vivans de cette scène. Il regardait tour à tour de cette hauteur le ciel qui s’étendait au-dessus de sa tête et le combat qui se livrait à ses pieds. Il ne prenait point part à ce combat. Il avait croisé ses bras sur sa poitrine. Cet homme, accessible naguère aux ivresses du sang, se serait fait un remords en ce moment, j’en suis sûr, d’une seule goutte de sang versé par sa main. Seulement il écoutait avec délices la musique de la poudre, cette musique qui naguère avait perdu pour lui tout son charme et qui lui semblait maintenant une réunion d’accords célestes. Pendant quelques instans, les balles respectèrent son extase, que chacune d’elles redoublait : elles voltigeaient autour de lui comme des oiseaux joyeux, elles chantaient à son âme régénérée une chanson immortelle de printemps; mais soudain il s’affaissa et vint tomber, le corps déchiré, à l’endroit où tout à l’heure était tombé le drapeau.

Il n’expira point sur-le-champ toutefois. Il eut l’honneur du martyre. Il reconnut quelques-uns de ceux qui le relevèrent, et put échanger des paroles avec eux. Couché dans un coin de ce réduit, sur une capote de soldat, il vécut assez pour assister au dénoûment imprévu du combat où il s’était jeté. Il vit une colonne française arriver au secours des assiégés et entendit les cris de triomphe qui saluaient la fuite des Arabes. Il put enfin avoir avec Serpier un entretien dont nous ne voulons pas transcrire les paroles heurtées, hésitantes, mais secondées par de tout-puissans regards. C’est cet entretien qui nous a permis de donner sur la fin de cet homme singulier des détails dont nous garantissons la vérité.

Serpier ramena le corps de Laërte. Le comte Zabori a une tombe dans le cimetière d’Alger. L’officier qui a cru devoir lui rendre ces honneurs funèbres sait le juger pourtant avec une juste sévérité. « Je l’aurais, dit-il, condamné à mort, si lui-même ne s’était pas condamné. Je sais tout ce qu’on peut dire sur les meurtres dont son existence est souillée, j’abhorre les funestes caprices qui ont gouverné ses actions et violenté ses destinées; mais ce sont précisément ces caprices qui me font trouver un mérite incomparable dans son trépas. Il a eu l’inspiration la plus rare chez les natures de son espèce. Il a suivi le devoir le jour où il en a eu la vision. Le devoir l’a entraîné hors de ce monde. Espérons que sur les pas de ce guide il aura retrouvé dans la mort la route qu’il avait perdue dans cette vie. »


PAUL DE MOLENES.

  1. Voyez la Revue du 15 avril et du 1er mai.