Les Caprices d’un Régulier, scènes de la vie militaire/01

Les Caprices d’un Régulier, scènes de la vie militaire
Revue des Deux Mondes2e période, tome 38 (p. 967-1007).
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LES CAPRICES
D’UN RÉGULIER [1]

Les réguliers d’Abd-el-Kader étaient une sorte de réserve composée de guerriers que l’émir avait réussi à placer sous les lois de la discipline européenne. Cette troupe, dont se souvient encore plus d’un officier de notre armée d’Afrique, a eu de glorieux faits d’armes, et son histoire, liée à celle de notre conquête, pourrait assurément offrir un vif intérêt; mais ce n’est pas une histoire ni même un roman historique que l’on trouvera dans ces pages. J’ai toujours fait profession de respect pour le roman proprement dit; je puise dans ce respect le désir de conserver toute sa pureté à un genre qui, suivant moi, ne peut supporter aucune alliance. Je crois le roman plus vrai que l’histoire, mais à la condition de laisser de côté dans la vie réelle les faits sujets à tant d’interprétations mensongères, éternellement tributaires de la mauvaise foi, de la sottise et de l’oubli, pour ne s’attacher qu’aux sentimens où résident la vraie force comme la vraie grandeur de l’homme.

J’avertis donc les lecteurs qui sont poussés par d’honnêtes instincts à un ordre de vérifications consciencieuses que tout est fictif dans les événemens et dans les personnages de ce livre. Les noms d’hommes, de lieux, de batailles, seraient l’objet de vaines recherches dans les annales de nos guerres africaines. L’invention a présidé même aux plus minutieux détails des parties les plus positives, et cependant je crois pouvoir sans présomption garantir la vérité absolue de l’ensemble. Dégager le vrai des fictions, c’est là le grand œuvre des romanciers, et ce grand œuvre. Dieu merci, n’a rien de réprouvé ni de chimérique. Les plus humbles peuvent le mènera bonne fin quand leur travail se nourrit d’une foi patiente et sincère.


I.

J’ai pour la Hongrie une prédilection particulière. C’est la patrie des housards; or, malgré tous les fades et frivoles éloges qui leur ont été prodigués, les housards sont d’utiles et vaillans cavaliers qui ont joué un rôle plein d’éclat dans les guerres modernes. Ce n’est pas uniquement du reste ma tendresse pour la cavalerie légère qui me rend chère cette terre de Hongrie. Je m’imagine à tort ou à raison que c’est le plus poétique pays du monde. Là se promènent ces êtres mystérieux qui inspiraient à mon enfance des épouvantes pleines de charme, ces vampires aimés de Byron et de notre bon Nodier, qui, un jour de fête, par une belle matinée, vont se mêler d’un air à la fois doucereux et sinistre aux chœurs des jeunes villageoises. On prétend enfin que sur la terre hongroise croît à travers toute sorte d’obstacles la plante enchantée du siècle, je veux parler de la liberté. Je ne saurais oublier que la recherche de cette plante est la grande empreinse de notre temps, et quoique pour ma part je prenne plus de plaisir à nombre d’autres aventures, je ne puis m’empêcher parfois d’applaudir aux efforts de ceux qu’un conteur allemand appelait les chevaliers du Saint-Esprit, en se proclamant lui-même un de ces chevaliers.

Eh bien! ce que je préfère dans toute la Hongrie, c’est le château de Zabori, non point tel que je l’ai vu, mais tel qu’on me l’a décrit. Située au milieu d’une grande forêt, cette demeure, dont on ne connaît pas l’origine, ne rappelle l’art d’aucun temps; elle appartient à l’architecture des contes de fées. C’est là que naquit le comte Laërte Zabori, dernier rejeton d’une race dont le nom était autrefois prononcé avec autant d’admiration que de terreur. Les Zabori étaient des hommes au cœur droit et aux mains sanglantes, vers qui se tournaient volontiers les opprimés et qui promenaient la justice en croupe sur leurs chevaux. Le fond de leur âme toutefois n’était aucun de ces vastes sentimens d’humanité qui créent les grands hommes des cités terrestres ou divines; c’était un amour effréné des combats. Au temps où tout se décidait sur les champs de bataille, les Zabori comptaient parmi les plus insatiables batailleurs. Le comte Laërte, dès ses premières années, montra dans toute sa vigueur le caractère de cette vieille race. Tout enfant, il allait arracher aux panoplies d’antiques épées, et courait ensuite s’escrimer contre les morceaux de bois destinés à brider dans les immenses cheminées du château. Ce n’est pas lui qui eût demandé, comme le fils de Goetz de Berlichingen, l’histoire de l’enfant pieux. Il fallait remplir ses veillées par des récits de combats; quoique d’une humeur douce, quand il s’endormait le soir, il ne rêvait que villes brûlant à l’horizon et flaques de sang où s’enfonçaient les pieds des chevaux.

Pourtant ce n’était pas seulement, comme je viens de le dire, une nature véritablement douce, c’était encore un esprit lettré. La poésie moderne avait pénétré dans le château des Zabori. Une mère qui avait lu Don Juan et Childe-Harold s’était faite le guide de Laërte dans ce monde redoutable et charmant que le ciel attendri et irrité abandonne aux créations des poètes. Cette mère, qui avait promené son fils à travers tant d’ombres fières ou gracieuses, devint une ombre elle-même; à quinze ans, Laërte se trouva orphelin. Il avait perdu, quand il était encore au berceau, son père, le comte Jean Zabori, un maître-homme, comme disait le marquis de Mirabeau, dont l’orgueil nobiliaire était enflammé par des inspirations nationales, et que l’on craignait à la cour d’Autriche. Laërte, sans appui, fut envoyé à Vienne près de François Zabori, son oncle.

L’oncle François était une de ces pousses sans force qui viennent sur les troncs les plus vigoureux; il n’avait des Zabori ni l’amour de la patrie ni l’amour de la guerre: l’esprit de sa race ne se manifestait chez lui que par un culte pour son nom, culte qui malheureusement n’était qu’une idolâtrie sans logique et sans dignité. François s’était marié deux fois sans obtenir du ciel des enfans. Cette absence d’héritier était le grand chagrin de sa vie; il savait fort bien le peu d’estime que professaient pour lui ses compatriotes. Les rumeurs du sol natal arrivaient jusqu’à ses oreilles, mais ces bruits ne le touchaient guère, et quand il sentait sautiller derrière son dos la petite clé de chambellan, il oubliait ce grand glaive à la large lame décorée de saintes images et chargée de mots latins, cette terrible et pieuse épée qui battait le flanc de ses pères. Il ne songea pas un instant à étudier ni les aptitudes ni l’humeur du parent que la Providence lui adressait. Son neveu ne fut pour lui qu’un rejeton mâle destiné à conserver ce nom qu’il adorait sans en comprendre la valeur. Il vit avec plaisir que Laërte était constitué vigoureusement. Le fait est que l’héritier des Zabori semblait appartenir à une race de demi-dieux; il eût été élevé par le centaure Chiron en personne qu’il n’aurait pas eu membres plus solides, plus propres à s’associer aux mouvemens d’un cheval, à supporter les fatigues de la chasse et de la guerre. Le comte François se promit de poser le plus tôt possible sur cet être robuste le joug de l’hyménée, et en attendant l’heure désirée d’un mariage salué par ses plus ardentes espérances, de n’imposer aucune fatigue de cervelle au descendant des Zabori; mais une nature comme celle de Laërte, par cela même qu’elle ne subissait aucune contrainte, était appelée à faire des progrès que toute oppression aurait arrêtés. Sans négliger aucun de ces exercices du corps où il plaçait son orgueil et son bonheur, le jeune homme mena volontairement cette vie de la pensée à laquelle l’avait initié sa mère; avec une enthousiaste candeur, il posa sa main hardie sur la main de la poésie, cette éternelle fiancée des cœurs allemands.

Il forma dans les livres, avec les hommes illustres de sa patrie, ces saintes amitiés dont la chaleur s’associe à celle de nos jeunes années. Il aima Goethe. Schiller, Jean-Paul, et adopta pour famille les créations de ces génies. Le désir lui vint même, en cette féconde société, de devenir créateur à son tour. Il fit quelques chansons de printemps, toutes rayonnantes d’un gai soleil, et quelques odes guerrières où l’on sentait le cri sincère d’une âme faite pour les étreintes du péril. Dans une fête que donna le comte François, de nombreux invités applaudirent un soir à un essai dramatique où se révélaient vraiment quelques qualités originales. Laërte avait mis en vers une légende féodale des bords du Rhin, et les grandes figures qu’il n’avait pas craint d’évoquer étaient animées par des souffles assez puissans pour les faire mouvoir. Cette œuvre eut un succès de plus franc aloi que les succès savourés d’habitude par les poètes de salon.

Le comte Laërte Zabori était donc devenu, à vingt ans, un homme justement apprécié de la société la plus élevée et la plus polie; mais la passion qui en définitive était la véritable maîtresse de son cœur n’avait point disparu dans cette existence facile et aux apparences efféminées. S’il aimait la poésie, c’était surtout pour les moyens magiques qu’elle nous fournit de nous transporter dans les régions où nous appellent nos instincts. Quoique forcément idéal et platonique, son amour natif pour la guerre n’avait rien perdu de son énergie. Tout en caressant dans l’avenir les combats qu’il attendait avec cette foi qui entraîne les hommes à vocation vers les choses auxquelles Dieu les destine, il ne négligeait aucun des petits périls que le présent pouvait lui fournir : il daguait le sanglier avec adresse et audace, il arrivait sur le cerf avec les chiens, montait tous les chevaux réputés dangereux, et surtout éprouvait une joie profonde quand, malgré la douceur croissante des mœurs modernes, il pouvait, au nom de l’honneur, tenir quelqu’un au bout de son épée. Seulement ce singulier garçon mettait un extrême esprit d’honnêteté à ne s’accorder qu’avec réserve ce dernier plaisir. Précisément même parce qu’il aimait le duel, Laërte se fût reproché d’être querelleur; mais quand sa bonne fortune lui envoyait quelque félon ou quelque mal appris qu’il pouvait corriger en toute sûreté de conscience, il éprouvait un profond sentiment de bonheur. Jusqu’à l’heure où il arrivait sur le terrain, il ressentait quelque chose de comparable à cette joyeuse impatience de l’enfant auquel un amusement a été promis. En présence de son adversaire et le combat engagé, il s’abandonnait à toute sorte de jouissances intimes qui changeaient de nature suivant ses dispositions du jour. Tantôt il lui prenait fantaisie d’être farouche comme un dieu d’Ossian, et il se donnait alors le passe-temps de ce qu’il nommait son « duel scandinave; » tantôt un caprice soudain le portait vers ces élégantes rencontres du dernier siècle où se croisaient galamment, avec de réciproques agaceries, de petites épées fluettes et enrubannées, et il avait alors ce qu’il appelait son « duel Richelieu. » Dans le jardin de; batailles, il n’existait aucune fleur que sa main dédaignât de cueillir.

L’esprit de justice et de raison ordonnait évidemment que l’on facilitât le plus promptement possible à un homme ainsi bâti l’entrée d’une carrière aventureuse; mais le comte François poursuivait impitoyablement ses projets. Il obtint d’abord pour Laërte une lieutenance dans un régiment qui lui semblait n’avoir aucune chance de faire campagne. Il espéra qu’un splendide uniforme et la garnison de Vienne combattraient les belliqueux vouloirs de son neveu; puis enfin il aborda franchement le but vers lequel il marchait depuis des années qui commençaient à lui paraître bien longues : il enjoignit à Laërte de se marier. La femme qu’il destinait à ce précieux héritier était du reste une personne de grande beauté et de grande naissance, la fille du prince Strénitz, l’homme d’état qui, suivant les adages d’une politique un peu surannée, avait réuni le plus grand nombre des qualités nécessaires pour retourner dans leur fit de souffrance les peuples de nos âges maladifs.

Puisque nous voici au moment où Laërte va se marier, je crois qu’il serait à propos de dire quelques mots sur la manière dont ce jeune homme entendait l’amour. C’était de tous les êtres que Dieu ait jamais créés le moins fait assurément pour des liens durables, non point cependant qu’il fût possédé par cet esprit de galanterie sensuelle ou de séduction démoniaque représenté par les types des Joconde et des Lovelace. Il avait le respect des femmes et désirait apporter dans les choses du cœur autant de délicatesse que de probité; mais son humeur aventureuse le dominait en matière sentimentale comme en toute autre matière. L’horreur du connu le saisissait aux pieds de la créature pour laquelle il avait le plus soupiré. Cette force impitoyable l’obligeait à se relever et à se mettre en marche. On connaissait à Vienne cette funeste infirmité de son caractère, et ce défaut avait contribué, au moins autant que toutes les qualités dont son esprit et son corps étaient ornés, à faire de lui ce jouet de mille vouloirs capricieux, de mille passions tyranniques que l’on appelle si improprement un homme à bonnes fortunes. Les femmes ont certes une grande supériorité sur nous dans les parties vives et fines de l’intelligence; cependant, par certains côtés tenant à ce qui fait le fond même de leur vie, elles sortent presque de la race humaine, elles obéissent à cet esprit de routine, attribut heureux ou funeste des espèces inférieures auquel le castor doit son domicile et la souris son trépas. L’inconstance avérée est pour un homme un moyen certain de succès; la curiosité et l’orgueil donnent des ailes aux âmes féminines pour les pousser au-devant de ces tristes victorieux que l’on sait n’être satisfaits par aucune de leurs victoires. Maintes beautés s’étaient crues réservées à l’honneur d’enchaîner Laërte, et toutes jusqu’à présent, avec plus ou moins de chagrin ou de dépit, tenaient en main un bout de la chaîne brisée, tandis que leur captif d’un instant poursuivait joyeusement sa course.

Eh bien ! le comte François Zabori ne fut point cependant aussi mal accueilli qu’il le craignait lorsqu’il parla de mariage à son neveu. Il est vrai que dès le début de son discours il nomma la princesse Antoinette Strénitz, et ce nom fut tout-puissant sur celui qu’il s’agissait de subjuguer. La jeune princesse avait un visage pâle, qui semblait éclairé par une lumière intérieure. Ses grands yeux noirs, malgré une expression chaste et digne, avaient l’air de contenir mille doux secrets. Sa bouche, d’un dessin gracieux et pur, était un sanctuaire où se tenait presque toujours ce silence dont les Orientaux font un dieu d’or. Quand par hasard elle parlait, aucune de ses paroles ne déchirait le voile mystérieux dont elle était entourée; c’était enfin, pour me servir d’une comparaison bizarre, une sorte de masque ingénu traversant la vie sous les longs plis d’un domino virginal.

On comprend l’attrait qu’une semblable femme pouvait exercer sur une imagination comme celle de Laërte. Quelle joie de pouvoir écarter les blanches draperies de cette Isis ! Puis le mariage, précisément même par ce qu’il a d’audacieux, d’extrême, d’irrévocable, tentait cette nature, disposée à accepter tous les défis. Laërte n’opposa donc aucune résistance aux projets de son oncle, et se laissa docilement conduire près de la princesse Strénitz. Présenté officiellement à la jeune fille, il commença avec autant de recueillement que de bonne grâce ce noviciat de l’hyménée, petite comédie pastorale placée par la tradition sociale avant le terrible drame du mariage. Cependant, lorsqu’arriva le grand jour, le jour redoutable de la prise de voile, il fut saisi, malgré son intrépidité, d’une tristesse et d’une terreur auxquelles il ne s’attendait pas. Quand les filles se marient, il y a derrière elles une femme qui pleure : c’est leur mère; mais le visage même des fiancées est d’habitude souriant et calme : celui de l’homme qui va prononcer un serment indissoluble est presque toujours chargé de soucis, Derrière lui, personne ne pleure : l’aveugle et cruel lieu-commun exige impitoyablement qu’il soit gai et que l’on soit gai pour lui; mais au fond de son âme combien d’ombres désolées se lamentent, combien de pensées se tiennent comme des mères douloureuses au pied de l’instrument sacré, mais redoutable, sur lequel il va être attaché pour toujours! Laërte se maria donc avec un visage sombre ; il pleurait intérieurement sur ses fantaisies mutilées, sur ses caprices enchaînés, sur sa liberté morte. Cependant il ne pouvait s’empêcher de regarder par instant celle qui accomplissait cette mission de destruction, et son regard alors s’arrêtait sur une figure si noble, si paisible, si douce, qu’il s’emportait contre tout le bruit fait en lui par un chœur de voix désespérées.

Il y avait un mois déjà que Laërte était marié, et sa femme était encore une énigme qui mettait toutes les forces de son intelligence au défi. Aussi la patience commençait un peu à lui manquer. A la place de cette irritation mêlée d’attraits qui l’avait stimulé aux premiers jours, il éprouvait une irritation véritable, à laquelle succédait parfois un amer découragement. Il se demandait s’il n’était point, après tout, à la recherche d’une chose imaginaire, si ce mystère qu’il s’obstinait à vouloir découvrir existait réellement. Rien ne lui aurait semblé plus piquant qu’une draperie mobile dont il eût soulevé un pan chaque jour; mais ce voile inflexible, qui résistait à tous ses efforts, l’attristait et l’effrayait. Le fait est que la comtesse Zabori n’avait pas été créée pour l’époux auquel la donnèrent ses destinées. Cette phrase répétée sans cesse par tous les gens mal assortis renferme un sens profond et vrai. Dieu procède toujours, en fait d’unions, comme aux premiers jours de la création : il continue à tailler les femmes dans les côtes des hommes endormis; seulement les hommes, en rouvrant les yeux, cherchent en vain la compagne qu’ils ont entrevue pendant leur sommeil, et qu’ils voudraient voir souriante en face d’eux; il ne leur reste de l’opération divine que cette vague image, destinée si souvent à causer l’irrémédiable désespoir, qu’on appelle « l’être rêvé. » Dans ce terrible esprit de châtiment qui préside à l’existence humaine depuis le péché originel. Dieu disperse à travers le monde toutes ces côtes devenues des Èves que cherchent à tâtons leurs Adams. Beaucoup de gens remplis d’une respectable horreur pour l’adultère et résolus à observer scrupuleusement toutes les lois de l’hymen, ont mis cependant la main sur la côte d’autrui : c’est ce qui était arrivé à Laërte.

Je crois ( que la comtesse Zabori, malgré cette sorte de langueur passionnée qui animait parfois son regard, aurait été l’heureuse compagne d’un homme calme, froid, accomplissant avec régularité et plaisir tous les petits devoirs de la vie sociale. Tel n’était pis Laërte avec sa double nature de poète et de guerrier. Le monde lui plaisait par instans. il y allait avec emportement des semaines entières; puis il s’éprenait tout à coup d’une indicible tendresse pour la solitude. C’était une âme aimable et bonne, facile même à manier pour les natures intelligentes, mais ardente, mobile, pleine d’imprévu et de soudaineté. La comtesse Zabori prit peu à peu pour lui une véritable aversion dont il ne comprit point l’étendue. Rien n’était plus antipathique à cette créature maîtresse d’elle-même que les expansions fébriles auxquelles Laërte se livrait souvent. Ce qui était destiné à la ramener l’éloignait davantage chaque jour. Sans se rendre compte de ce qu’il y avait déjà d’irréparable entre sa femme et lui, Laërte s’aperçut que décidément ses conquêtes s’étaient arrêtées au domaine de l’hymen. Il ne trouvait dans ce royaume qu’un pays méfiant et hostile.

Nulle souffrance morale ne pouvait plus cruellement éprouver Zabori que ce réveil de l’enthousiasme et de la foi qui s’appelle la déception. En accomplissant cet acte du mariage, traité avec tant de légèreté ou tant de calme par l’innombrable légion des hommes vulgaires, il s’était plongé tout entier dans les vives sources de l’héroïsme. Il s’était promis d’engager une lutte victorieuse avec toutes les passions flétrissantes de cette vie. Il avait prononcé avec un recueillement sacré ce serment de l’unique amour qui consacre ce mystère journalier de notre vie sociale où l’homme demande et promet à Dieu l’éternité pour ce qu’il y a de plus fugitif dans son âme. Il était résolu à tenir ce serment avec une fidélité altière et absolue, mais tout l’ordre de faits et de pensées sur lequel il comptait pour exécuter son dessein se mit à s’évanouir au fur et à mesure qu’il s’avançait dans la route où il était intrépidement entré. Celle qu’il voulait prendre dans ses bras et emporter ainsi à travers ce monde jusqu’au trône même de Dieu refusait de se confier à lui. Elle ne voulait point quitter terre, et semblait craindre de marcher à ses côtés. Elle répondait à ses prières les plus éloquentes, quelquefois par des paroles, sans cesse par des regards, qui le pénétraient d’une tristesse où se fondait toute son énergie. Il résista cependant au découragement dont l’avaient frappé ses premiers insuccès. Malgré ses violences, Laërte n’était pas un de ces poètes à outrance qui, possédés par un démon impitoyable, sont eux-mêmes sans pitié pour ceux dont ils voudraient s’emparer à leur tour : il y avait en lui un homme d’esprit. Il s’accusa donc de n’avoir pas su peut-être rendre attrayant à sa femme le chemin où il désirait l’entraîner, il employa toutes les ressources d’une intelligence fine et exercée pour conquérir celle qu’il tenait des lois divines et humaines, mais que lui refusaient ces lois secrètes et puissantes sans lesquelles rien n’est consommé dans les cœurs. Ses efforts furent vains; la fille du diplomate les fit échouer tour à tour par cette étrange et implacable réserve dont elle ne devait jamais se départir.

Après une série d’humiliations conjugales, Laërte en vint naturellement à se rappeler les triomphes qui autrefois marquaient chacun de ses jours, et cependant cette vie à laquelle il avait dit de sincères adieux lui inspirait plutôt de la répugnance que de l’attraction dans les conditions nouvelles où il se trouvait. Ennemi déclaré de tous les mensonges, même de ceux sur lesquels reposent les fondemens de la société polie, il prétendait que les hommes mariés, dûment convaincus de galanterie, le remplissaient d’une véritable horreur. Suivant lui, ils avaient quelque chose du prêtre en révolte; il affirmait qu’il leur voyait des soutanes. En dépit toutefois de ces sentimens qu’il avait exprimés souvent avec une piquante énergie, il rentra dans son ancienne carrière sous l’austère livrée du mariage. Il s’excusa en songeant à Byron, ce prince attendrissant du mal, ce disciple bien-aimé de l’ange déchu, qui a certainement dormi sur le sein de son maître, et qui prête à toutes les choses défendues une grâce funeste.

Il reprit pourtant son ancienne vie avec de profondes modifications. Il ne voulut point recommencer le cours des orageuses et élégantes galanteries qui remplissaient autrefois tous ses instans. Il envisageait avec une humeur chagrine toutes les femmes de sa classe. Les cruelles déceptions de son foyer lui faisaient croire que pour trouver, sinon le bonheur, du moins un peu de plaisir et d’oubli. il ne pourrait jamais assez sortir de sa condition. Ce fut ainsi qu’il aborda un genre de femmes dont jusqu’alors d’habitude il s’était tenu éloigné. Les hommes commencent d’ordinaire en amour par des idoles grossières, et n’offrent qu’en dernier lieu leur encens aux divinités délicates. Dérogeant à cette loi commune, Laërte mit une sorte de vanité paradoxale à se déclarer le chevalier de maintes beautés célèbres et diffamées dont la gloire lui était autrefois indifférente ou inconnue.

A cette époque, Inès de Lara transportait sur le théâtre impérial de Vienne les plus audacieuses danses de l’Espagne. Le génie germanique, échauffé par les poèmes ardens qui sortaient chaque soir de ses pieds andalous, inventait sur le compte d’Inès toute sorte d’invraisemblables légendes. On racontait d’elle mille traits opposés de violence et de dignité, de prodigalité et de tendresse; jamais enfin princesse du monde théâtral n’avait traversé la vie accompagnée de bruits plus retentissans que ceux dont cette Espagnole était entourée aux pays allemands. En d’autres temps, Laërte eût dédaigné une renommée semblable; mais les dispositions nouvelles de son esprit lui firent accueillir ce qui naguère n’aurait pas pu éveiller en lui-même un sentiment de passagère curiosité. Il voulut être conduit chez Inès. Il n’était point fat; il avait au contraire la nature la plus étrangère à toute fatuité. Il ne put se dissimuler toutefois qu’il avait produit sur la danseuse une de ces impressions magnétiques auxquelles les personnes de cette espèce s’abandonnent avec tant de charme. Inès donnait des soirées où ne dédaignaient point de se montrer nombre de personnages considérables de l’aristocratie autrichienne. Le jour où elle reçut Laërte chez elle, son salon était encombré de gens importans. Dès qu’elle aperçut le comte Zabori, elle devint l’hôtesse d’un seul homme. Elle fit asseoir le jeune officier à ses côtés, sur une ottomane où elle s’arrangea comme un oiseau dans son nid. Dans cette attitude, elle épuisa sur le nouveau venu tous les traits de sa coquetterie qu’elle réputait les plus sûrs et les plus acérés. Le visage de Laërte avait une indicible fierté; tout en lui trahissait le gentilhomme fidèle, même à son insu, aux lois impérieuses de sa race. Inès lui débita presque avec bonne foi une histoire dont elle faisait le début de ses romans de prédilection. Elle lui dit que ce nom de Lara, qui, à la connaissance de toute l’Espagne, lui avait été donné par le caprice d’un de ses premiers amans, était un héritage qui parfois troublait sa conscience en chatouillant sa fierté. Elle se rattacha enfin par de merveilleux récits à cette héroïque famille qui est pour le drame moderne ce que la famille des Atrides est pour l’antique tragédie. Laërte, malgré sa jeunesse, avait trop d’expérience pour prendre au sérieux de semblables discours ; mais celle qui les lui adressait avait de grands yeux d’où jaillissait l’immortelle ivresse de la volupté. Cette ivresse tombait dans un cœur dévoré par le désir de ces agitations où nous cherchons la vie quand la paix ne veut pas de nous et que nous ne voulons pas de la paix.


II.

Laërte ne se montra donc point cruel pour Inès, qui se jeta dans ce nouvel amour avec toute la fougue dont elle s’enorgueillissait. Cette fougue ne la poussa point cependant à faire un sacrifice qu’eût impérieusement réclamé cette loyauté de condottiere qui passait pour sa principale vertu. Elle conserva des relations occultes avec un homme qui apportait la plus grande prudence et le plus grand secret dans les écarts souvent fâcheux de son humeur galante. Elle demeura la maîtresse cachée du prince de Strénitz. Ce diplomate, âgé déjà et sur le point d’aller rendre à Dieu un compte assez embrouillé, avait ces tristes mœurs des hommes qui ont été uniquement appliqués à remplir les devoirs et à suivre les lois de ce monde. Malgré l’aversion qu’il avait toujours témoignée pour le XVIIIe siècle et ses philosophes, c’était un vieillard licencieux qui aurait mérité de figurer dans les petits soupers du roi de Prusse. Il s’était pris pour Inès d’une tendresse sénile qu’il avait encore la force de dérober aux yeux du public, mais qui chaque jour produisait de plus grands ravages dans sa personne intérieure. La plaie qui rongeait sa poitrine sous sa tenue d’une dignité correcte n’en était pas moins profonde et moins vive pour être invisible; heurtée à chaque instant par mille obstacles qu’il ne lui était point permis de signaler, elle lui faisait souffrir d’atroces douleurs. Il n’avait pas pourtant ce scandaleux chagrin de savoir que son gendre l’avait traversé dans ses illicites amours. Mille indices lui avaient fait supposer qu’Inès éprouvait une passion dont il n’était point l’objet, mais il ignorait sur qui s’était porté le caprice impétueux de la danseuse. Voici de quelle manière tragique la vérité lui fut révélée.

Une nuit, après une représentation où Inès avait posé son joli pied sur les cimes les plus élevées de son art, il se laissa entraîner à un acte contraire à toutes ses habitudes de discrétion et de prudence. Au lieu de se rendre à une partie solennelle de whist pour laquelle il était attendu à son cercle, il eut la vulgaire et fatale pensée d’aller à l’improviste chez une courtisane qui ne l’attendait pas. Il pénétra dans les appartemens d’Inès, sans tenir compte de la résistance que lui opposait une soubrette épouvantée. Il ne tarda pas à rencontrer le plus terrible châtiment des jaloux, c’est-à-dire à voir par ses propres yeux combien sa jalousie était fondée; mais on peut juger de la colère qui vint se joindre à son désespoir, lorsqu’il reconnut dans celui même qui lui enlevait « Mlle de Lara » le mari de sa propre fille, le comte Laërte Zabori. Sortant cette fois de toute réserve diplomatique, animé de cette frénésie avec laquelle les hommes se jettent dans les défauts qui sont opposés à leur caractère habituel, il se livra vis-à-vis de son rival à la plus grotesque et à la plus déplorable colère. Mêlant dans une incroyable homélie les griefs de l’amant trahi à ceux du beau-père irrité, il accabla Laërte d’invectives qui auraient poussé à la raillerie la moins ironique des natures. Un sourire moqueur, qui parut fatalement sur les lèvres de son gendre, porta au comble l’exaspération du prince. En proie à une véritable ivresse qui rendait sa voix tremblante et son pas incertain, il s’approcha du dernier rejeton des Zabori, et sur ce noble visage, qui n’avait jamais eu à rougir de l’appréhension même d’une insulte, il appliqua une main conduite par un esprit infernal. Ce que Laërte éprouva ne saurait, se rendre. De tout temps il a été convenu d’appeler le soufflet un outrage irréparable, et tous les hommes cependant ne sentent point de la même manière l’indicible gravité de cet affront, Laërte avait été élevé dans cette pensée qu’une pareille insulte évoque la mort, qu’aucune puissance humaine ou divine ne saurait empêcher l’effet de cette sinistre conjuration. Il n’avait jamais songé sérieusement à un accident semblable traversant tout à coup sa vie. A la lueur néanmoins d’une de ces idées qui tracent par instans des sillons rapides dans les imaginations inquiètes, il s’était représenté frappé au visage, et il s’était vu alors devenant le compagnon de celui dont il avait reçu cette insulte pour ne plus quitter cet homme avant de l’avoir changé en cadavre.

Laërte pendant quelques instans sembla frappé d’immobilité. On a souvent constaté ce phénomène produit en nous par les émotions suprêmes qui fait tenir dans une seule minute de notre existence un monde tout entier de pensées. Laërte eut la perception distincte de la funeste série d’événemens que commençait pour lui cet outrage. Il se vit séparé de sa femme, de sa patrie, entraîné en dehors de tout ce qui compose la société, par un meurtre que lui imposait une loi invincible, écrite en caractères enflammés dans une partie de son cœur supérieure même, suivant lui, à sa conscience. Il n’éprouva donc point ce sentiment de fureur vulgaire qu’inspire d’habitude l’outrage dont il venait d’être l’objet. Loin de songer à se précipiter sur l’homme qui avait eu le malheur de le frapper, il attachait sur cet homme un regard où se lisait presque, mêlée à une inflexible énergie, l’expression d’une secrète pitié. Il sentait qu’un terrible incident venait de le transformer en justicier, et qu’il avait là devant lui un être irrévocablement condamné. Aussi, lorsqu’il s’adressa au prince, revenu lui-même de son ivresse après l’irréparable explosion de son courroux, ce fut avec une sorte de douceur qu’il lui dit : « Je donnerais bien volontiers ma vie, monsieur, pour que l’acte dont vous venez de vous rendre coupable ne se fût jamais accompli; mais Dieu lui-même ne peut rien contre les faits. Vous venez de former, par cette exécrable insulte, entre vous et moi un lien bien autrement puissant que celui qui nous unissait. A partir de cet instant, vous m’appartenez dans votre vie terrestre, qui sera du reste de courte durée. Aussi je vous garde à vue comme mon trésor, et je ne vous quitterai que demain, quand la tombe s’ouvrira pour vous. »

L’effrayante promesse contenue dans ces paroles fut religieusement tenue par Laërte. Le prince Strénitz voulut se retirer; mais son gendre lui fit le signe impérieux de rester. Alors commença, pour les trois êtres qu’une complication malencontreuse de passions avait réunis, une nuit si étrange qu’elle pourra paraître invraisemblable à tous ceux que des mœurs régulières ont garantis des caprices dramatiques de la vie. Inès s’assit entre les deux hommes à qui elle venait d’être si fatale, et l’on servit silencieusement un thé qui acheva de porter cette scène au plus haut point de la fantaisie lugubre. La représentation après laquelle le prince avait eu la triste idée de se rendre chez sa maîtresse s’était terminée de bonne heure. Au moment même où le soufflet tombé sur le visage de Laërte rayait un homme d’entre les vivans, la grande aiguille d’une pendule dorée s’arrêtait sur la douzième heure. On était en hiver, le lever du jour était tardif: il fallait donc traverser dans le temps un espace désolé pour gagner l’heure attendue par une implacable vengeance. Tout ce que l’habitude de la vie mondaine dans ses situations les plus imprévues et les plus délicates peut donner d’aisance à un esprit n’empêchait point le diplomate d’être sous l’oppression d’un morne embarras. Laërte était calme et sombre; il lui semblait que sa destinée était assise à ses côtés comme un fantôme, et le thé de la courtisane avait pour lui les allures du funèbre repas dans lequel don Juan boit avec un hôte du tombeau. Malgré sa dépravation et sa légèreté, Inès elle-même souffrait de cette fatalité dont elle aussi portait le joug invisible. Enfin le moment arriva où ces trois personnes furent délivrées du châtiment exceptionnel qu’elles subissaient. A la fin de cette cruelle veille, le prince Strénitz s’était endormi d’un sommeil paisible au fond d’un fauteuil, tandis qu’Inès, le visage voilé de ses mains, le corps penché sur la table où s’éteignaient les bougies d’un candélabre, laissait ignorer si elle souffrait, dormait ou pleurait. Zabori se promenait d’un pas régulier dans le boudoir de la danseuse ; de temps en temps, arrivé à l’extrémité de cette pièce, il soulevait le rideau de velours qui couvrait une vaste croisée, et collait son visage aux vitres pour voir si quelque chose dans le ciel n’annonçait pas l’arrivée du jour. Après être resté si longtemps d’un noir désolant, ce ciel tant de fois interrogé prit une teinte de linceul. C’était l’aube de la matinée désirée. Laërte alors s’approcha de son beau-père assoupi, et le frappa doucement sur l’épaule. Malgré son humeur sceptique, le prince Strénitz, en se réveillant, eut la pensée d’un monde surnaturel dont il crut voir une figure. Le caractère germanique reparut en lui, et il lui sembla qu’un pâle archange venait le chercher pour le conduire dans les sentiers ténébreux des morts maudites.

Laërte fit monter son adversaire dans une voiture conduite par un serviteur qui lui était dévoué. Il se rendit d’abord à son domicile. Là il descendit de voiture un moment, et s’entretint tout bas avec son cocher, auquel il prescrivit de mettre pied à terre; il ne voulait point abandonner un seul instant l’homme qu’il conduisait à la mort, et comme il n’était point accompagné d’un valet de pied, il remplaça près de ses chevaux le cocher qu’il venait de charger d’une mission. Je n’ai point voulu omettre ce détail malgré ce qu’il a d’infime, parce qu’il achève, suivant moi, de donner à cette scène étrange son caractère de terreur. Le cocher reparut avec des armes qu’il tendit à son maître. Laërte alors reprit place auprès de son beau-père, et on se remit en route. On parvint à un endroit situé à quelques lieues de Vienne, où Zabori avait déjà plus d’une fois vidé des affaires d’honneur. C’était un petit bois traversé par des allées assez spacieuses et cependant couvertes. Le terrain, sans trop d’inégalité, se prêtait particulièrement aux combats à l’épée. On choisit cette dernière arme. Malgré son âge avancé déjà, le prince de Strénitz cultivait l’escrime, art auquel il n’avait jamais demandé toutefois qu’une élégante et salutaire distraction. Dans les terribles circonstances où l’écart inattendu de son humeur l’avait placé, il remercia le ciel de la science qu’il avait cultivée, et se dit qu’il était en état de se défendre avec succès, même contre un homme infiniment plus jeune et plus belliqueux que lui; mais il devait bientôt apprendre la différence profonde qui existe entre les dons de l’art et ceux de la nature. Laërte était né avec l’amour et l’intelligence de l’épée. il avait pour cette arme, qui est la souveraine et la mère de toutes les armes offensives, un sentiment de vénération et de tendresse. Un de ses aphorismes était qu’un coup d’épée bien donné vaut mieux que le plus beau poème, la plus fière statue et le plus splendide tableau. Le développement incontestable des facultés intellectuelles chez lui, son aptitude à tous les travaux de la pensée donnaient dans sa bouche de la force à cette maxime. Du reste, qu’il eût raison ou tort, voilà ce qu’il disait en toute sincérité.

Les deux adversaires parvinrent au milieu d’une allée où ils s’arrêtèrent d’un commun accord. L’absence de témoins donnait à ce duel un aspect froidement farouche. On sentait que ce combat singulier n’avait rien de commun avec ceux qui se livrent d’habitude. Tout sentiment d’humanité, toute possibilité de merci en étaient impitoyablement bannis. Au lieu de cette divinité complaisante que l’on déclare si facilement satisfaite, de cet honneur banal qui préside aux duels dans la personne de témoins indulgens, la mort seule présidait à la lutte qui devait se passer au lever du jour dans ce lieu solitaire. Le gendre et le beau-père se mirent en garde. Zabori, dès que son fer se fut croisé avec celui du prince, oublia tout ce qu’avait de funeste et de réprouvé le combat où il était engagé: il ne songea plus qu’à se livrer au charme entraînant d’une action guerrière. La force du prince, malgré ce qu’elle avait d’inférieur à la sienne, était suffisante pour le stimuler; mais l’inspiration était du côté de Laërte, et l’inspiration sera toujours victorieuse de la science. Strénitz reçut en pleine poitrine un coup d’épée qui le jeta tout sanglant sur un fit de feuilles sèches; son cœur avait été traversé, il ne put même pas proférer ce dernier cri qui contient peut-être un appel tout-puissant à la miséricorde divine. Un terrible silence s’établit sur ses lèvres, qui se serrèrent d’une manière convulsive, et son visage prit sur-le-champ cette teinte que les Allemands appellent couleur de violette. Il était tombé pour toujours dans la nuit éternelle. Son gendre, en se penchant sur lui, sentit qu’il se penchait sur cet abîme au fond duquel réside l’inconnu. Laërte eut le courage toutefois de prendre ce cadavre et de le reporter jusqu’à sa voiture. Il regagna Vienne en compagnie de cette affreuse chose qu’il ramenait à la place d’un homme.

Mais ce qui distinguait Zabori d’un poète, c’est qu’il y avait dans ce singulier esprit une aptitude de tous les instans à la vie pratique. Tout en sentant qu’il avait le droit de se livrer près de cette dépouille mortelle à des monologues plus désespérés que ceux de Manfred et d’Hamlet, Laërte porta sa pensée sur la série d’actes prompts et décisifs que lui imposait sa situation. Ainsi il se rendit tout d’abord chez le grand fonctionnaire qui répond en Autriche à notre ancien ministre de la police. Il réveilla ce personnage, qui avait été un des amis les plus intimes du prince Strénitz; il lui raconta ce qui venait de se passer, et lui dit qu’à la porte, dans sa voiture, il avait le cadavre de son beau-père. On connaît l’épouvante, fort naturelle du reste, que tout scandale inspire aux pays où règne l’autorité absolue : quand on commande à des nations endormies, on craint tout ce qui peut amener un réveil. L’homme prudent à qui alla s’adresser Laërte, surmontant l’horreur dont il était pénétré, résolut d’empêcher à tout prix que le combat presque parricide dont on lui annonçait le résultat parvînt à la connaissance du public; des hommes sûrs allèrent prendre dans la voiture de Zabori le cadavre du prince Strénitz, et déposèrent précieusement ce fardeau dans un appartement retiré du ministre autrichien. Ce ministre sortit pour aller prendre les ordres de l’empereur en prescrivant à Laërte de l’attendre. Au bout de quelques heures, l’homme d’état reparut et apprit au meurtrier ce qu’on avait décidé. Le prince Strénitz serait censé être mort d’une attaque d’apoplexie dans le cabinet de son ami le ministre, où une affaire de la plus haute importance l’aurait amené à une heure matinale. Cependant Laërte ne resterait pas en Allemagne. Malgré les précautions prises pour effacer les traces du meurtre, ces traces pourraient reparaître sous les pas du meurtrier. Puis il y a des situations monstrueuses que nulle raison d’état ne peut protéger. Laërte devait désirer lui-même ne plus se représenter devant sa femme. Le jeune homme accepta sans résistance la décision qui lui était transmise, et c’est ainsi que furent réglées avec ses propres destinées les destinées posthumes du prince Strénitz. Â l’heure qu’il est, on ignore encore à Vienne le véritable trépas d’un diplomate qui a laissé la réputation d’un homme possédant au suprême degré la science de se contenir. Comme la vérité est un démon qu’il est impossible d’exorciser d’une manière complète, des rumeurs partant on ne sait d’où disent bien quelquefois que la mort du prince n’est pas conforme au récit officiel, qu’elle a été le dénoûment d’un drame caché; mais on accuse ceux qui tiennent ces discours d’être en conspiration permanente contre toute autorité légitime.


III.

Le jour même de ce combat qui venait de donner un tour inattendu à sa vie, Laërte traversait l’Allemagne et se dirigeait vers un pays ou plutôt vers un monde qui lui était plus d’une fois apparu en songe. Il se rendait en Afrique. A l’époque où fleurissait la jeunesse de ce personnage aventureux, la guerre en Europe semblait enfermée dans une caverne close pour toujours. Hors l’Espagne, où se rallumaient encore par momens les feux mourans d’une lutte intestine, tous les pays civilisés, suivant une bizarre expression employée souvent par Zabori, étaient plongés dans les ténèbres de la paix. L’Afrique au contraire semblait sourire à un avenir éclatant de nobles combats. Là renaissait sous ses formes les plus héroïques le duel antique du croissant et de la croix. Laërte s’intéressait tour à tour à nos soldats, dont il admirait les vertus chevaleresques retrempées à l’esprit des âges modernes, et à leurs adversaires, qui lui semblaient reproduire parfois les vieilles bandes intrépides de l’islam. Il se sentait donc attiré vers une terre où se pratiquait l’existence suivant ses goûts. L’Algérie exerçait sur son imagination le charme exercé par l’Italie sur la grande âme poétique de Goethe. Il pensait qu’il aurait à se perdre dans la lumière sanglante de cette violente contrée la joie du voyageur olympien de Weimar à s’enfoncer dans les blondes clartés des campagnes romaines.

A cette époque, le gouvernement français venait de créer cette légion étrangère qui a révélé des caractères si énergiques et produit des actes si audacieux. Laërte s’était dit plus d’une fois qu’il serait à sa place parmi ces hommes poussés dans une même aventure de tous les points du monde guerroyant, séparés par maints accidens de leur destinée et réunis par une passion commune. Assurément cette troupe alerte et hardie, coutumière du péril, rompue avec la fatigue et la misère, lui convenait mieux que le régiment splendide où il faisait chaque jour un service d’une paisible monotonie. Pendant son funèbre trajet dans la voiture où il était revenu avec le cadavre du prince Strénitz, il avait pris le parti d’aller servir dans la légion étrangère, si on lui accordait la facilité de quitter son pays. Or, comme je veux porter la lumière dans tous les plis de cette âme, ce projet, je dois le dire, avait considérablement éclairci chez lui la sombre humeur fort naturelle chez un homme qui vient de tuer son beau-père, et qui a pour avenir une vie tout entière loin de sa patrie. Si Laërte put s’abandonner à un sentiment qui ressemblait presque à du plaisir quand la chair où venait d’entrer son épée était à ses côtés inerte et saignante, cahotée par la voiture où il roulait, on peut comprendre ce qu’il éprouva, séparé déjà par quelques heures d’un acte redoutable et emporté vers un but désiré.

Dans la chaise de poste qui l’emmenait sur la route du Tyrol (c’était à Venise qu’il comptait s’embarquer), il se surprit à ressentir quelques-uns de ces grands élans d’un bonheur audacieux et triste, connus uniquement de la jeunesse. Une pensée cependant traversait par momens son esprit et en chassait cette tristesse factice secrètement mêlée de joie, l’attribut des années printanières, pour y faire régner la vraie et sombre tristesse de notre maturité. Laërte était bien loin d’être un impie, quoiqu’il eût cette foi incomplète et ternie de notre siècle, fragment d’une glace brisée où nulle grande et pure image ne peut plus se réfléchir. Les liens de la société où il avait passé sa vie étaient des liens détendus, mais non point rompus par les mouvemens impétueux de son cœur. Il songeait donc avec effroi à l’engagement qu’il avait contracté devant Dieu vis-à-vis d’une créature dont il s’éloignait pour toujours. Laërte a été souvent sous l’oppression de cette épouvante intérieure; c’est pour cela que je la signale, car cette émotion sans cesse renaissante et connue de lui seul est certainement entrée pour une grande part dans les fatales allures de sa vie.

Pourtant, puisque je ne veux rien cacher dans ce sincère récit, je dois déclarer sur-le-champ que celle dont le souvenir exerçait cette obsession sur une âme virile ne sembla jamais recevoir une impression pénible des destins auxquels sa propre existence était mêlée. Pour en finir immédiatement avec la comtesse Laërte Zabori, qui joue un rôle presque invisible dans cette histoire, je dirai que cette femme fut, comme lady Byron, une sorte d’énigme dont le public n’a jamais su le mot. La main de l’amour n’a point soulevé les voiles de sa jeunesse, et la vieillesse maintenant commence à jeter sur elle un voile nouveau qui ne doit pas être déchiré dans cette vie. Elle est entourée à Vienne d’un grand respect. Depuis le jour où son mari l’a quittée, elle s’est consacrée avec une application soutenue aux bonnes œuvres, sans abandonner pourtant les routes du monde et se mettre à suivre la charité dans ses sentiers embrasés. Aussi on entend derrière ses pas le concert des louanges honnêtes ; mais a-t-elle jamais reçu quelques-unes de ces bénédictions fougueuses qui poussent notre âme jusqu’au seuil du ciel, et vont d’avance ébranler pour nous des portes redoutables? Voilà ce que j’ignore. Cependant maintenant encore le soir, dans l’ombre du salon où elle réunit un cercle d’habitués pleins d’admiration pour ses grâces sérieuses, quelques personnes croient retrouver dans ses yeux les lueurs de cette flamme fugitive qui égara Zabori. Pour ma part, je suis persuadé qu’il y a des esprits emprisonnés dans l’enveloppe humaine aussi durement que dans l’enveloppe des bêtes. Suivant le degré de leur énergie, ces hôtes captifs se précipitent avec d’impuissans efforts contre les barreaux de leur geôle, ou se résignent doucement à leur existence de prisonniers, et se bornent de temps en temps à faire derrière ces barreaux quelque mélancolique apparition. Je livre pour ce qu’elle vaut du reste une explication qui est peut-être bizarre sans être nouvelle. Ce qui est certain, c’est que la comtesse Zabori ne s’est jamais manifestée à personne et particulièrement à son mari, qu’aurait peut-être sauvé une manifestation.

Laërte arriva en peu de jours à Venise. Cette ville agit fortement sur son esprit; il n’y resta point cependant. Il était impatient de quitter un pays dont il se sentait proscrit par les lois les plus impérieuses. Puis il se serait reproché de goûter le genre de distraction que Venise pouvait lui offrir. Cette âme ardente et altière était pleine de délicatesses secrètes; elle s’élançait vers le bonheur qui lui était permis, mais elle reculait devant les jouissances qui ne lui semblaient pas en harmonie avec la formidable responsabilité qu’elle venait de prendre devant Dieu. Malgré sa jeunesse, Laërte était de bonne foi en songeant que désormais il étreindrait la vie par ses côtés les plus sérieux. Le meurtre que les implacables vouloirs de sa nature lui avaient imposé le condamnait dans sa pensée à une sorte de réclusion morale. Il se regardait désormais comme un membre de ces ordres guerriers et monastiques qui ont réalisé en des âges disparus le rêve des âmes pieusement violentes.

Laërte s’embarqua un matin sur un navire grec qui partait pour l’Algérie. C’était un navire à voiles il est vrai, ce qui le menaçait d’un long trajet; il n’hésita point. Un autre moyen de transport l’aurait forcé à une trop longue attente, puis il sentait le besoin d’être bercé sur le sein de la mer. Sans professer pour la mer ce culte voisin de l’idolâtrie que lui ont voué tant d’esprits élevés et de fiers génies, je ne méconnais aucun de ses attraits ni aucune de ses vertus. Je m’incline surtout devant sa puissance intime d’intervention dans les luttes orageuses qui se passent en nous : c’est comme une gracieuse et terrible nourrice qui sait nous apaiser tantôt par ses murmures et tantôt par ses sourires. Quelquefois, il est vrai, ceux qui se confient à elle périssent dans ses embrassemens. Peut-être du reste son véritable charme est-il ce magnétisme de la mort qu’elle recèle éternellement.

Le navire sur lequel s’embarqua Laërte s’appelait la Panagia ; c’était un petit brick de commerce commandé par un vieux marin qui se nommait Mégas. Ancien compagnon de Canaris, le patron de la Panagia depuis longues années se livrait à une existence tranquille. Cependant ses traits énergiques portaient encore l’empreinte de ses aventures passées, et ses états de service semblaient inscrits sur son large front, tout sillonné de rides que l’on eût pu prendre pour des cicatrices. Ce marin prit Zabori en amitié et lui donna la meilleure cabine de son petit bâtiment. Il partageait ses repas avec le gentilhomme hongrois sur le pont de son navire. On était alors au mois de février, et en dépit de cette saison chère aux tempêtes jamais la Méditerranée n’avait présenté une surface plus paisible. Un soleil de printemps se jouait sur ses ondes d’un bleu clair à reflets argentés. Après le déjeuner, Laërte se couchait sur l’arrière du brick dans cette joyeuse lumière, et alors le fardeau que sa dernière action lui avait légué paraissait plus léger à son cœur. Comme tous les Allemands de distinction, il avait été nourri de ces belles lettres grecques et latines dont l’esprit germanique accommode si ingénieusement la nature sereine à sa profonde et vague nature. Aussi, penché sur ces flots où les muses de Sicile se baignèrent autrefois les pieds, il croyait voir des sourires consolateurs qui le relevaient de ses fautes et des bras indulgens qui se tendaient vers lui. Il se rappelait le chœur des océanides venant enchanter les douleurs immortelles de Prométhée. Toutefois, quand le soleil disparaissait, il retrouvait dans les ténèbres nocturnes les fantômes intérieurs dont une clarté païenne l’avait un instant délivré, et il sentait, pour conjurer ces spectres, le besoin d’un exorcisme plus puissant que le charme voluptueux du monde visible. Il comprenait que la Vénus d’Épicure et de Lucrèce, quoi qu’en aient dit les plus beaux vers de l’antiquité, n’a pas reçu le don de panser et surtout de guérir les plaies secrètes de notre âme, que le baume réclamé par ces blessures ne peut tomber des ailes d’aucune brise. Il se disait que la douleur peut être uniquement vaincue par les choses douloureuses, et le sombre amour des plaines ensanglantées où son destin le poussait s’élevait en lui avec une force nouvelle.

La traversée dura longtemps. Les souffles de la mer se vengent sur les bateaux à voiles de la résistance méthodique et sûre qu’ils trouvent dans les bateaux à vapeur. Ils abusent de ces derniers hochets que les hommes leur laissent encore pour quelques jours. Laërte eut à subir une tempête qui le retint une semaine entière dans les mêmes régions. Le brick du capitaine Mégas n’avait plus dehors un seul bout de toile : ce n’était plus qu’un bois fragile opposant à des caprices furieux la force unique de l’inertie; mais la dernière couche réservée à Zabori n’était point ce lit profond où il semble que l’on doit si bien dormir. Le sang de ses veines appartenait de droit à cette terre qu’il avait abreuvée déjà du sang d’autrui. Un matin, il crut apercevoir une forme blanche debout dans les premiers rayons du soleil : c’était Alger qui se montrait à lui.

Il était parti de Venise dans les premiers jours de février, il entra dans le port d’Alger le 3 mars. L’Afrique à cette époque de l’année est dans tout l’éclat de sa gloire printanière. Jamais Alger n’avait été plus en beauté que ce jour-là. Quoique cette antique capitale de la piraterie passe pour la patrie des plus redoutables sorciers, et que, suivant Shakspeare, elle ait donné le jour à Sycorax, la mère de Caliban, je n’ai jamais pu m’y représenter que les plus aimables magiciennes. Tout y est disposé pour plaire, et les captifs que des chaînes y retenaient jadis n’auraient jamais voulu la fuir, s’ils l’avaient habitée en compagnie de la liberté. Le ciel y a la gaîté du ciel italien. Hormis quelques splendides journées d’été où il devient tout à coup le fond d’or des tableaux byzantins, c’est un rideau léger d’un bleu un peu pâle qui semble cacher de joyeux mystères. Les maisons y sont groupées au bord de la mer, blanches et élancées comme des jeunes filles dans un chœur. Laërte subit un attrait que bien d’autres subiront après lui. En gravissant, sous un soleil qui n’avait pas encore de cruelles caresses, les pentes que l’on est obligé de suivre pour arriver au cœur de la ville, il sentait son âme éclairée par la lumière dans laquelle il s’avançait. Il fut effleuré en passant par des formes gracieuses et bizarres qui lui semblèrent des spectres sourians, amis du mouvement et du grand jour. C’étaient ces femmes mauresques qui cachent sous une sorte de linceul sans terreur l’éclat de leurs yeux noirs et de leurs déshabillés roses. De grandes figures également enveloppées de vêtemens blancs passaient au milieu de ces apparitions légères; c’étaient des Arabes foulant avec une dignité de chefs sauvages le sol conquis par les armes françaises et jetant un regard de dédain sur une autre race d’hommes, sur les Maures, qui, eux aussi, respiraient cet air d’Alger la ceinture dénouée, la pipe à la main et des fleurs sous les plis de leurs turbans.

Tous ces personnages d’un aspect nouveau et fantasque enlevaient Laërte au sentiment de la réalité. Un spectacle d’une autre espèce le fit rentrer dans l’ordre habituel de ses pensées, tout en agissant fortement sur lui. Il entendit le bruit d’un clairon et vit passer une compagnie de soldats français qui allait relever un poste. C’était la première fois qu’il apercevait ces hommes dont les exploits l’avaient si souvent inquiété. Etranger à notre pays, il faillit un instant être mordu au cœur par la jalousie en contemplant l’aspect martial de cette troupe. Il y a dans notre fantassin je ne sais quel signe de force invincible qu’il faut reconnaître, n’importe à quelle patrie on appartienne. Chacun comprend que ces pieds agiles sont faits pour aller au bout de toutes les routes où ils s’engagent. Quand nos soldats passent avec cet air déterminé, cette marche dégourdie, ce caractère d’entrain et d’action qui est sur leurs traits, dans leurs allures, jusque dans les plis de leurs vêtemens, il faut, bon gré, mal gré, que l’on soit ému d’orgueil national, si l’on est Français, et si on ne l’est pas, d’une admiration mêlée d’un peu d’envie. Combien de fois à nos défilés avons-nous recueilli ce sentiment exprimé en termes sincères et gracieux par les officiers des autres nations! Russes, Prussiens, Anglais, sentent quelque chose tressaillir en eux quant à la fin d’une revue ils ont le visage frappé par le vent de ce drapeau qui va si vite, quoique des pieds poudreux le fassent marcher. Pour parler le langage biblique, leur chair se hérisse, et ils comprennent qu’un esprit vient de passer près d’eux. C’est en effet l’esprit de la France qui les a effleurés.

Le sentiment qui du reste l’emporta chez Laërte quand il eut contemplé quelques minutes ces soldats fut un sentiment de satisfaction et d’orgueil. Guerrier avant tout, il était caressé dans sa passion guerrière par la belle attitude de cette troupe, puis il se félicitait d’avoir choisi de semblables hommes pour compagnons de sa nouvelle vie. Le retard apporté par les vents dans la traversée de la Panagia fut favorable à Zabori en lui enlevant dès son arrivée tout un ordre d’ennuis militaires. Les personnages puissans qui avaient décidé son départ de Vienne s’étaient employés activement près du gouvernement français pour lui faire obtenir dans la légion étrangère un emploi de son grade. Il trouva son brevet de lieutenant à l’état-major général de l’armée d’Afrique. Le régiment dans lequel il était nommé avait alors son dépôt à Alger. Le bataillon dont se composait ce dépôt était caserne dans ce vieux château de la Casbah, bâti sur une hauteur d’où il domine toute la ville. Laërte ne voulut pas perdre un moment, et vers deux heures de l’après-midi il se mit en route pour aller trouver le major qui demeurait dans cette forteresse.

Les rampes qui conduisent à la Casbah sont escarpées; elles étaient toutes ruisselantes d’une chaude lumière. Le temps était devenu pesant. Laërte suivait à pied ce contre-fort, et comme les plus énergiques natures sont sujettes à de subites défaillances, il vit tout à coup sous un aspect douloureux ce qui lui souriait quelques heures auparavant. Il lui sembla qu’il gravissait un calvaire. Ces images de la passion nous reviennent dans toutes les graves occurrences; c’est là une des plus étranges vertus de cette histoire simple et infinie que l’humanité fit au fond de son cœur presque autant que dans la tradition. Le soleil d’Afrique, qu’il avait salué avec tant de joie le matin, lui parut comme une verge enflammée qui le flagellait. Il croyait sentir sur ses épaules le poids d’un instrument de supplice, et il hésitait à porter la main à son front, où perlaient des gouttes de sueur, il craignait de retirer ses doigts pleins de sang. Je ne passe aucune de ces impressions sous silence, parce que je veux appeler l’attention sur un homme créature de Dieu, non point sur un héros fictif, création d’une imagination terrestre. La vérité d’ailleurs ici comme en toute occasion est la meilleure loi à suivre; elle nous montre le rôle souvent vengeur que se réservent les instincts habituels de notre âme dans ces existences excentriques parées de périlleuses séductions.

Le major qui commandait le dépôt n’avait pas un extérieur de nature à ramener la gaîté dans l’esprit du jeune Hongrois. C’était un grand homme chauve, d’une cinquantaine d’années, rongé par les fièvres d’Afrique, et qui n’avait rien de militaire au premier abord, ni dans ses traits, ni dans sa tenue. Laërte le trouva dans une petite chambre devant un bureau chargé de paperasses, vêtu d’un pantalon garance taché d’encre et d’un vieux pardessus bourgeois d’une couleur olivâtre. Ce personnage de triste mine portait à son bureau des lunettes bleues, qu’il releva pour contempler le nouvel officier de son régiment. Or rien n’est d’un aspect plus fantasquement pénible que des morceaux de verre se soulevant au-dessus de deux yeux dont ils laissent à découvert la rougeur maladive, pour s’établir comme l’appareil visuel du cyclope au milieu d’un front chauve. Les Hongrois, comme les Italiens, sont sujets à toute sorte de menues superstitions, et la physionomie du major fut particulièrement désagréable au comte Laërte. Cependant la tristesse de Zabori fut dissipée par un vif et soudain rayon de joie. Le major lui apprit que dans quelques jours il partirait avec des hommes qui quittaient le dépôt, et irait prendre son service dans un des bataillons de guerre; puis le nouvel officier de la légion fut invité par son chef à un dîner de réception qui devait avoir lieu le soir même.

Une sorte de cabaret situé dans le voisinage de la forteresse était le lieu modeste où les officiers du dépôt se réunissaient pour prendre leurs repas. Alger n’était pas alors la ville européenne qu’elle est devenue aujourd’hui. En tout temps d’ailleurs et en tous lieux, les officiers savent s’accommoder de ce que leur fournit le grand maître de leur existence : le hasard. Laërte se dirigea donc à six heures vers l’hôtellerie où, sous l’invocation de Notre-Dame, un Maltais, naguère pirate, continuait sa carrière de déprédation. Pourtant, lorsqu’il eut franchi le seuil d’un logis délabré, ancien nid de Turcs disparus, Zabori pénétra dans un asile qui lui causa un plaisir imprévu. Une douzaine d’officiers l’attendaient autour d’une table chargée de fleurs. Les visages de ses nouveaux camarades conquirent sur-le-champ le gentilhomme hongrois. Un air d’audace et d’entrain régnait sur toutes ces physionomies, où se montrait dans ce qu’il a de plus énergique le caractère particulier à chaque nation de l’Europe. Le major lui-même n’était plus la maussade figure du matin; il avait dépouillé l’homme de bureau pour reprendre une enveloppe martiale. Sa taille s’était redressée dans un uniforme qu’il portait avec l’aisance d’un vieux soldat: ses lunettes étaient restées avec ses paperasses, et Laërte trouvait dans ses yeux une cordiale expression de bienvenue. Le major représentait, avec un officier dont nous allons bientôt parler, l’élément français de cette réunion. Les officiers de la légion se divisent, comme on le sait, en deux classes : ceux qui servent à titre étranger, c’est-à-dire les hommes échoués, comme Laërte, au pied de notre drapeau après avoir été battus dans leur pays natal par le flot des aventures, et ceux qui servent à titre français, c’est-à-dire les militaires de notre nation envoyés dans la légion, comme dans tout autre corps, par les voies habituelles de l’avancement. C’était à cette dernière classe qu’appartenaient le commandant du dépôt et un homme d’une trentaine d’années qui joue un rôle important dans ce récit, — le capitaine de Serpier.

Nous rencontrons presque tous dans notre vie un personnage qui représente le chœur de la tragédie antique. Témoin grave et ému de nos actions, il a sans cesse sur les lèvres des paroles qui remuant notre existence et en sont la moralité. Il nous attire comme ce canal que La Fontaine comparait au livre des Maximes. Ces ondes sur lesquelles nous nous penchons sont si belles que l’on ne s’en éloigne qu’avec peine. Pourtant, dans l’image qu’elles réfléchissent, il y a quelque chose qui nous attriste, car cette image, c’est notre propre figure se reflétant dans une conscience amie; le fantôme qui nous apparaît a je ne sais quoi de solennel. Nous sentons que cette ombre de nous-mêmes a été jugée, et, quoique le jugement qui pèse sur elle soit attendri, c’est toujours un jugement. Le capitaine de Serpier devait être ce personnage pour Zabori. Aussi allons-nous dire tout de suite ce que nous savons et ce que nous pensons de l’homme qui fut le plus aimé de Laërte, et qui seul aurait pu le soustraire peut-être aux mauvaises puissances dont il était le jouet.

.le n’apprendrai rien à personne sur la famille à laquelle appartenait Yves de Serpier. C’était un descendant de ce soldat intrépide, moitié hobereau, moitié laboureur, qui s’est fait une place si originale entre Charette et Stofflet dans les légendes de la Vendée. Le vieil André de Serpier, qui mourut sur la place publique de Nantes, pour avoir eu une fois dans sa vie l’âme trop miséricordieuse vis-à-vis des bleus, fut récompensé sous la restauration dans la personne de son fils. On créa Louis de Serpier marquis, et on lui donna le commandement d’un régiment de la garde. Blessé dans les rues de Paris en 1830, Louis se retira dans le coin de terre qu’il possédait en Vendée; mais il exigea que son fils Yves, qui avait déjà débuté dans le service militaire, restât sous le drapeau de la France. Quoique son existence en définitive eût été assez obscure, ce Louis avait dans le cœur de grandes choses. Marquis populaire, né d’un sol où la sueur de son front avait coulé avant le sang de ses veines, il était attaché à sa patrie par un vigoureux amour. Or il y a dans l’amour quelque chose de divinatoire, c’est un sentiment qui ne peut pas longtemps errer. De là cette tendresse sacrée avec laquelle les enfans des vieilles races, tout en sachant brisés à jamais les plus chers de leurs jouets et les plus vénérables de leurs reliques, viennent tout à coup un beau jour faire leur soumission à un pays dont ils ne veulent pas rester séparés. Louis, avant de mourir, vit son fils porter cette cocarde tricolore qu’il s’était cru condamné pour toujours à maudire. Seulement il voulut qu’Yves allât poursuivre sa carrière en Afrique; un air traversé par les balles lui semblait la seule atmosphère où pût s’épanouir ce rejeton du supplicié vendéen.

Yves obéit avec joie aux volontés de son père, quoique Paris lui tînt au cœur par des liens puissans et secrets. Naguère lieutenant aux grenadiers de la garde, il avait passé la plus chaude époque de sa vie dans cette ville qui avait réjoui et tourmenté sa jeunesse. On avait cité le comte de Serpier parmi les hommes à la mode. Il n’appartenait cependant en rien à l’inepte et frivole espèce que désigne d’habitude ce mot. Seulement un tour chevaleresque dans l’esprit et un mouvement passionné dans le cœur l’avaient désigné à l’attention des femmes. La reine d’une société évanouie, cette duchesse de B... qui, quelques jours après la révolution de juillet, se laissa choir en même temps dans la retraite et dans les années, disait de lui qu’il était occupant. Yves eut plusieurs aventures où il apporta constamment quelque chose d’ardent et d’ingénu qui faisait une originalité en amour. Un de ces attachemens dont je n’ai point à parler ici fut célèbre. C’est un vrai romacero parisien rempli de détails poignans, d’émotions violentes et désespérées, quoique tout y soit enfermé en définitive dans une forme d’une correction élégante. Serpier s’était épris éperdument d’une femme qui l’avait atteint au plus vif de sa loi amoureuse sans le frapper par aucune de ces trahisons grossières justiciables des tribunaux ordinaires de galanterie. A l’heure où il intervient dans ce récit, cette passion n’était pas éteinte : il croyait fréquemment encore avoir laissé une moitié de son âme au-delà des mers. En cela, il ne se trompait pas; seulement cette moitié de son âme dont il était dépouillé, c’était ce membre coupé par un instrument terrible de guérison, dans lequel nous souffrons encore, mais que nous ne devons plus jamais ressaisir. La partie mutilée qui lui restait, rendue cruellement à la santé, acquérait chaque jour à son insu une nouvelle vigueur.

On comprend la forte et soudaine impression que Serpier produisit sur Laërte. Pendant le dîner, qui se passa gaîment, la conversation fut générale. La guerre en fit les frais. Cette matière fut traitée par tous les convives sans forfanterie et sans pédantisme. Les actes de la plus brillante valeur et quelquefois même de la plus excentrique audace étaient racontés avec discrétion et simplicité. Nul ne disait ce qu’il avait fait, mais chacun disait, on le sentait, ce qu’il était capable de faire. L’esprit régnant dans ces discours était l’esprit militaire dans sa pure essence, c’est-à-dire le sentiment opposé à ce je ne sais quoi de trop accentué qui marque les anecdotes héroïques sur les lèvres des hommes même les plus braves, quand le danger n’est qu’un accident de leur existence. Aussi Zabori se trouvait-il parmi les siens. Il goûtait ce plaisir délicat, cet agréable et doux bien-être qu’éprouvent dans une société de leur choix les gens épris de la bonne compagnie. De belles Maltaises aux chevelures opulentes et aux larges poitrines, semblables à des cariatides ambulantes, faisaient le service de la table. On prit le café dans la salle où l’on avait mangé. Chacun alors alluma une pipe ou un cigare, et l’entretien se morcela. Yves et Laërte, qui pendant le dîner avaient à certaines paroles déjà reconnu leur incontestable parenté morale, entrèrent rapidement dans une première intimité. Sans raconter tous les événemens de sa vie, Zabori en dit assez pour faire comprendre à son nouveau compagnon de quel monde il sortait et par quelles lois il était gouverné. Serpier laissa voir de son côté quelques-uns des aspects les plus originaux et, si l’on peut parler ainsi, les plus pittoresques de sa nature. Ces deux jeunes gens s’avouèrent que pour eux la guérie était un culte et le péril un refuge: seulement ils n’embrassaient pas avec des mains également pures l’autel où leur dieu rayonnait. Yves était poursuivi par des fantômes mélancoliques, non point par des spectres vengeurs: il n’avait point rompu avec sa patrie; il pouvait associer les plus saintes émotions de son âme à l’émotion du combat. Laërte au contraire était condamné à aimer le danger pour le danger même. Pour lui, il n’y avait point de drapeau. L’épée frappant au hasard, instrument irresponsable d’une volonté inconnue, était le signe unique de sa foi.

Serpier, dès qu’il eut compris dans quelle situation se trouvait Laërte, fut saisi d’une compassion indicible pour le compagnon que le hasard lui envoyait. Zabori était plus jeune que lui de quelques années, et avait un visage qui prévenait en sa faveur. Sa force d’athlète n’était point accusée par ces formes vigoureuses qui éloignent les délicates sympathies. Sa taille élancée et fine, que n’eût point fait plier la plus robuste étreinte, avait quelque chose de frêle en apparence. Ses grands yeux, d’un bleu un peu sombre quand ils n’étaient point traversés par l’éclair des passions violentes, avaient quelque chose de tendre et de rêveur : c’étaient des nids de chimères. Aussi, tout en vidant les verres de punch, de vin chaud et de bière qui succédèrent au café, suivant l’inflexible régularité des lois militaires dans les jours de réception, les deux nouveaux camarades se promirent un mutuel appui.

— Un des plus précieux privilèges de notre état, dit Serpier avec un enjouement où résonnaient les plus franches cordes de la vieille humeur française, c’est la possibilité de pouvoir faire sans embarras et sans ridicule une déclaration soudaine d’amitié. Les déclarations de cette espèce sont surtout à leur place en campagne. Les faits évoqués par les paroles ne se font pas attendre; ils sont déjà debout à l’instant même où nos bouches prononcent les formules qui les conjurent. Ainsi, pour entrer dans une rêvasserie qui doit plaire à votre âme germanique, j’ai souvent pensé, avec une nature bizarre de plaisir, qu’à telle heure où j’étais paisiblement assis devant une tasse de café, savourant une causerie amicale, il existait dans quelque coin du monde inconnu pour moi un homme destiné à me tuer ou à recevoir de moi la mort. En cet instant même, tandis que nous causons, quelque sordide Kabyle au fond d’un gourbi ou quelque magnifique Arabe sur le seuil de sa tente prépare peut-être le fusil dont il se servira pour tirer sur nous. Dieu veuille qu’un même péril nous réunisse, car je ne sais que deux liens d’union pour les âmes : le danger ici-bas et Dieu là-haut.

A ces mots, Yves et Laërte choquèrent leurs verres. Quelques esprits sceptiques croiront peut-être que les libations avaient une large part dans les effusions de cette rapide amitié; ces esprits-là se tromperont. La flamme de ces punchs traditionnels qui consacrent les réunions militaires est tout simplement un feu de Bengale dont les âmes sont éclairées. Elle ne crée point les hardies et attrayantes figures de la gaîté, du dévouement, de la franchise ; elle se borne à répandre sur elles un éclat passager, qui heureusement ne s’éteint pas ensuite dans une fâcheuse obscurité.


IV.

Quelques jours après cette soirée, Laërte, qui avait pressé les maîtres ouvriers de son régiment, portait l’uniforme de la légion étrangère. Il avait ce képi rouge, coiffure leste et dégagée qui par sa forme inclinée semble crier : En avant! cette tunique du sombre bleu consacré par les victoires de nos premières armées populaires, et enfin ce pantalon garance dont nos dernières guerres ont fait un glorieux et redoutable surnom de nos soldats. « Voici les pantalons rouges! » disaient les Autrichiens dans cette belle et encore récente campagne d’Italie. Zabori portait cette tenue avec fierté, il avait surtout des regards complaisans pour le sabre qui pendait à ses côtés, un sabre droit à poignée d’acier, l’arme à la mode dans tous les corps de l’Afrique. Seulement il attendait avec impatience l’instant où ce sabre verrait le jour, où avec un air de noble insouciance il essuierait tranquillement, à la fin d’un combat, le sang qui en aurait terni la lame; ce moment désiré allait venir.

En ce temps-là, Blidah, où l’on va paisiblement maintenant d’Alger en quelques heures par une route aussi sûre et plus gaie que celle de Saint-Germain ou de Versailles, était le but incertain d’excursions difficiles et périlleuses. C’était un poste où s’enfermaient avec une résolution désespérée de petites garnisons que l’on ravitaillait péniblement. La garnison de Blidah était alors formée par deux bataillons de guerre de la légion, une division de spahis et une demi-batterie. Il s’agissait de diriger sur ce point des munitions et d’en faire partir tout un personnel de blessés et de malades qui nuisaient aux opérations de guerre. On organisa donc à Alger un convoi qui devait être formé d’un détachement de cavalerie et de deux compagnies d’infanterie : l’une composée de ces soldats si connus sous le nom de zéphyrs, c’est-à-dire appartenant aux bataillons d’Afrique, l’autre tirée de la légion. Cette dernière compagnie devait être commandée par Serpier, et Laërte en faisait partie.

Serpier, malgré sa jeunesse, se trouvait avoir le commandement de la colonne. Le capitaine Hermann, dit Bautzen, du bataillon d’Afrique, était infiniment plus âgé que lui, car il avait passé quatorze ans dans le grade de sergent, était resté sous-lieutenant dix ans, et enfin avait conquis ses épaulettes de capitaine par le droit de l’ancienneté; mais la dernière promotion de Bautzen datait à peine de quelques mois, et Serpier avait déjà plusieurs années de grade. Quant au détachement de cavalerie, il était commandé par un lieutenant. On se mit en route avant le jour; on désirait faire sur-le-champ la plus forte étape, pour aller coucher dans un bivac bien choisi, à quelque distance de Blidah. J’ai dit que la campagne d’Alger était en ce temps-là fort mal sûre; cependant, depuis quelques mois, des convois peu nombreux l’avaient sillonnée sans être obligés de livrer aucun combat. On affirmait qu’Abd-el-Kader était occupé loin du centre de nos possessions, et l’attitude des tribus qui nous environnaient rendait cette assertion vraisemblable, car dès que l’émir était dans leur voisinage, les Arabes commençaient à frémir comme les épis à l’approche d’une tempête. Les officiers, qui avaient acquis déjà la connaissance de cette nation mobile, étaient informés, par d’infaillibles symptômes, des moindres mouvemens d’Abd-el-Kader. Sur la foi des observations les plus récentes, on s’était mis en marche militairement, sans croire néanmoins à d’imminentes attaques. Ainsi Serpier, sachant combien il est fatigant pour la cavalerie de régler ses allures sur celles des troupes à pied, avait ordonné à la division de spahis placée sous ses ordres de monter à cheval deux heures après le départ de l’infanterie. Le jour n’était pas encore levé, quand le convoi, escorté par les fantassins, quitta les murs d’Alger et s’engagea dans la plaine. Quelques maisons mauresques apparaissaient seules au sortir de la ville, dans cette campagne où s’élèvent aujourd’hui tant de villas opulentes. Ces maisons muettes et mornes, avec leurs grandes murailles sans ouvertures sur le dehors, étaient d’un aspect inquiétant; elles ressemblaient bien moins à des sentinelles amies qu’à des sentinelles malveillantes vous indiquant d’un air narquois des périls où elles souhaitent en secret de vous voir tomber. Bientôt du reste les traces mêmes de cette vie sombre et défiante disparurent tout à fait; on entra dans de vastes espaces uniquement occupés par une herbe rare, des figuiers de Barbarie, quelques aloès solitaires et la cohue des palmiers nains. On passait près de lieux que Fon savait habités d’ordinaire par des tribus, et nulle créature humaine ne se montrait. Rien n’est pour les gens de guerre un indice plus certain de lutte prochaine que cette paix profonde et cette solitude comme affectée dont les pays où ils s’avancent prennent tout à coup l’aspect sous leurs pas. Serpier dit en souriant à Laërte, qui marchait auprès de lui : « Je trouve qu’il y a aujourd’hui de la poudre dans l’air. »

En continuant à marcher, le jeune commandant de la colonne vit au sommet d’une colline qui s’élevait à l’horizon un léger nuage de fumée. Il savait que ni tentes ni gourbis ne devaient se trouver dans cette direction. Evidemment le spectre aérien qui se perdait sur un ciel bleu, dans la lumière éclatante du soleil, devait être un signal. Serpier alors s’arrêta: il appela le capitaine Bautzen, et lui montra la vapeur révélatrice que l’œil exercé de ce vieux routier africain avait aperçue déjà. Les deux officiers eurent une rapide conférence. A l’issue de ce colloque, Bautzen rejoignit sa compagnie, qui marchait en tête du convoi, détacha quelques zéphyrs en éclaireurs du côté où l’on avait signalé la fumée; puis le convoi poursuivit sa route. On avait franchi plus d’une lieue depuis cet incident, et rien de nouveau ne se produisait. Les soldats de la légion, dont un moment l’attention s’était éveillée, avaient même repris leur insouciance habituelle; ils marchaient le fusil à la grenadière, la capote ouverte, la cravate relâchée, tenant à la main ces grands bâtons qui donnent à nos soldats africains un air de pèlerins héroïques. Comme la chaleur commençait à devenir accablante, la chanson de route, semblable à ces oiseaux des champs qui se cachent et dorment au milieu du jour, n’élevait plus dans l’air ses ailes joyeuses ; tout entretien même s’était éteint peu à peu. Dans ces corps forcément éveillés, les âmes faisaient leur sieste. On n’entendait guère que le bruit des grandes gamelles se balançant sur ces sacs si ingénieusement remplis où le fantassin porte toute sa fortune, et auxquels il doit le sobriquet de méfiant, sobriquet qui serait une cruelle ironie, si, né dans les rangs mêmes de l’armée, il n’avait pas le caractère inoffensif de la gaîté militaire.

On vit tout à coup les tirailleurs qui éclairaient la colonne apprêter leurs armes, et le bruit, affaibli par le grand air, de plusieurs détonations lointaines parvint à l’oreille des soldats. Laërte, qui pendant cette petite marche devait remplir les fonctions d’adjudant- major, avait obtenu l’autorisation de faire la route à cheval. Il cheminait à côté de Serpier, monté lui-même, comme presque tous les capitaines des corps d’infanterie qui résident constamment en Afrique. Serpier prescrivit au lieutenant d’aller voir ce qui se passait sur la ligne des tirailleurs. Laërte partit immédiatement aux plus vives allures d’un de ces chevaux barbes dont l’extérieur délicat cache tant de force et de généreuse ardeur. Au fur et à mesure qu’il s’avançait dans la direction du feu, franchissant les touffes de palmiers nains, dévorant l’espace, et, pour me servir d’une expression arabe, buvant l’air comme sa monture, il éprouvait un bien-être dont il n’avait pas encore joui. Il entrait dans cette région des combats comme un homme brûlé par la chaleur d’une journée de marche sous un ciel ardent entre dans le lit bienfaisant d’un fleuve.

Les détonations devenaient plus fréquentes et plus nettes; une sorte de bourdonnement passa près de ses oreilles. C’était une balle qui venait de le côtoyer dans son vol. Il eut le tressaillement d’une jeune fille qui reçoit le premier baiser d’une bouche amoureuse. Il lui semblait qu’un poids était enlevé de son cœur, qu’un bandeau était arraché de ses yeux. Il goûtait enfin dans toute sa plénitude le bonheur triomphant de l’initié. Au moment même où il arriva sur la ligne des tirailleurs, il sentit sa jambe saisie par un soldat près duquel il avait poussé son cheval. Le plomb d’un Arabe venait de briser le crâne de cet homme. Le mourant s’était accroché en tombant à l’objet qu’il avait senti près de lui, l’étrier de Laërte fut rougi, et des fragmens de cervelle jaillirent sur sa botte; mais qu’importaient de semblables détails à ce jeune illuminé de la foi guerrière? A cet instant même, ses regards se repaissaient de tous les attraits d’un spectacle désiré. C’était évidemment une force considérable que les tirailleurs avaient devant eux. A une distance rapprochée déjà et qui diminuait rapidement, des cavaliers galopaient debout sur leurs étriers en faisant un feu assez vif de mousqueterie. Derrière cette audacieuse avant-garde se mouvaient tumultueusement des masses blanches; les tribus dont on avait traversé le territoire désert s’étaient concentrées et marchaient au-devant de l’ennemi commun avec leurs forces réunies. Dès qu’il eut jugé de la situation, Laërte repartit au galop pour rendre compte à Serpier de ce qui se passait. Alors le chef du convoi menacé prit ses dispositions de défense. On sonna le ralliement des tirailleurs, on fit masser les voitures du train qui portaient les munitions, et l’infanterie se plaça autour de ces chariots. Ce fut pour Laërte le moment de contempler avec intérêt les hommes qu’il avait sous les yeux, et dont il allait voir se déployer l’énergie. Le visage de Serpier avait une expression conforme aux meilleures traditions de l’esprit militaire. La joie du combat était tempérée chez le jeune chef par la gravité du commandement. Rien du reste de plus énergique et de plus placide à la fois que ses traits où l’approche du danger répandait un serein éclat. Tandis que le front prenait quelque chose d’intrépide et de fier, une singulière douceur se peignait dans les yeux. En ce moment, Yves de Serpier aurait rappelé à un esprit lettré le beau portrait que Bossuet nous a tracé du prince de Condé au feu. Il y avait dans toute sa personne quelque chose d’engageant et de libre dont un ami aurait pu profiter pour lui demander des conseils sur ses intérêts. Quant aux soldats de la légion, ils offraient la plus attachante variété de types belliqueux : l’Espagnol redoublait de gravité dédaigneuse, tandis qu’un pâle éclair paraissait comme le reflet d’un incendie intérieur dans l’œil bleu du Polonais. Toute une série de moustaches noires ou rousses, âpres, violentes et comme hérissées d’avance par le vent des combats, présentait un coup d’œil agréable et rassurant pour celui qui sentait tous ces poils formidables de son côté.

Les zéphyrs, eux aussi, s’apprêtaient gaîment à la besogne. On sait comment se recrutent ces soldats. S’ils n’offrent point ces solides vertus, ces qualités précieuses d’honnêteté et de discipline qui sont si loin de nuire à la valeur, ils ont parfois cependant un genre de mérite qu’il ne faut point méconnaître. Nombre d’entre eux ont acquis à l’endroit de maintes choses une philosophie railleuse qu’ils appliquent assez heureusement au danger. Le nom burlesque sous lequel leurs compagnons les ont désignés est destiné à rendre leurs allures légères sur tous les chemins de cette vie. Leurs fusils et leurs cartouches constituent au propre comme au figuré le seul bagage dont ils n’aient pas sans cesse la fantaisie de se débarrasser. Quant à leurs chemises, à leurs pantalons d’ordonnance et aux principes élémentaires de conduite dont la plus simple éducation nous munit, ils s’en délivrent journellement au gré de caprices renaissans qu’aucune punition ne peut refréner. S’ils représentent, comme on l’a dit quelquefois, l’élément parisien, ils ne le représentent pas de la même manière que les zouaves, gens, eux aussi, d’audace et de gaîté, mais qui savent soumettre à la toute-puissante direction du devoir les forces expansives de leur nature. Les zéphyrs sont des hommes qui ont failli, et qui malheureusement ne se repentent guère de leurs fautes. On se tromperait fort si on les prenait pour des Madeleines en quête de leur rédemption, offrant leur sang en guise de larmes. Seulement, lorsqu’ils sont en belle humeur, le péril les divertit quelquefois, et ils l’abordent alors d’une leste façon qui excite une profonde indulgence dans nos cœurs épris de la bravoure sous toutes les formes. Puis ces enfans perdus d’ordinaire sont vigoureusement commandés. Leurs officiers, pris indistinctement dans tous les corps de notre infanterie, leur montrent que l’intrépidité, pour briller de tout son éclat, n’a besoin de divorcer avec nulle autre des vertus guerrières. Ces officiers toutefois sont obligés forcément de participer quelque peu au caractère apparent de leur troupe. Il faut que dans leur attitude, leur geste, leur action, tout sente l’homme aux décisions rapides, qui se meut avec énergie et liberté dans la vie. Le capitaine Hermann, dit Bautzen, était un excellent officier de zéphyrs.

Ce vaillant soldat aurait été fort embarrassé de donner des renseignemens précis sur le lieu de sa naissance. Seulement il était sûr d’avoir eu pour langes une capote grise, et d’être toujours resté sous l’ombre du drapeau français. Il avait si souvent raconté la bataille de Bautzen, où il avait figuré à quatorze ans comme tambour, que le nom de Bautzen avait peu à peu fini par le désigner. Il était fier de cette appellation, qui convenait merveilleusement à sa personne martiale. C’était un homme aux cheveux grisonnans, un peu replet, quoique taillé pour la marche, offrant dans ce qu’il a de plus complet le vieux type français du voltigeur. On l’avait souvent plaisanté sur sa moustache d’une couleur incandescente. Il prétendait que c’était pour en éteindre le feu qu’il la trempait si souvent dans des liquides de toute nature. Le goût et l’habitude de boire n’avaient point toutefois chez Bautzen le caractère honteux de l’ivrognerie. Les zéphyrs n’avaient jamais vu vaciller ni le corps ni la raison de leur officier. Seulement Bautzen trouvait que les lèvres étaient occupées plus dignement à humer un vin généreux, voire une boisson insignifiante ou d’un goût pervers, qu’à prononcer des paroles oiseuses. Il avait à l’endroit de l’éloquence quelques axiomes pleins d’une ironie concise. Quoiqu’il eût déjà pris part à bien des combats, le recueil de ses allocutions à ses zéphyrs aurait tenu tout entier dans quelques lignes, et n’aurait guère pu enrichir que le langage où se noyèrent les grâces de Vert-Vert. Au demeurant, il aurait eu bien tort de rien changer à ce tour expressif et laconique de sa verve oratoire. Tel qu’il était, le capitaine Bautzen exerçait sur ses hommes une grande action. Quoiqu’il eut plus d’une fois suppléé par des peines de son invention à ce qu’il appelait l’insuffisance du code militaire, aucune balle sortie de sa troupe n’était venue, un jour d’affaire, lui exprimer d’une manière significative quelque rancune invétérée. Somme toute, on l’adorait au bataillon, et d’un mot, d’un seul signe, il eût poussé sa compagnie tout entière à se jeter dans la mort. Que l’on excuse donc son mépris pour des hommes qui, avec tout l’art des Cicéron ou des Mirabeau, n’en auraient certes pas fait autant.

Le visage de Bautzen fut le dernier sur lequel Laërte arrêta complaisamment son regard avant l’action. Les tirailleurs que l’on avait rappelés revinrent au pas de course se rallier à leur troupe, et les balles se mirent à pleuvoir sur les deux compagnies d’infanterie. Les cavaliers qui éclairaient l’ennemi poussèrent leurs chevaux jusqu’à la portée de nos baïonnettes. Cette audace fit réfléchir Serpier, qui dit rapidement à Laërte : — Il y a par ici quelque lieutenant de l’émir, sinon l’émir lui-même. Pour agir ainsi, il faut que ces cavaliers se sentent soutenus.

Bientôt en effet les masses blanches entrevues déjà par Zabori se rapprochèrent en prenant des formes distinctes, et notre convoi se trouva entièrement enveloppé. Deux tribus belliqueuses avaient réuni leurs forces; ces forces irrégulières étaient appuyées par une troupe bien armée qui semblait manœuvrer avec intelligence et précision : évidemment cette troupe appartenait à l’armée d’Abd-el-Kader.

Serpier, lorsqu’il eut vu les siens cernés de toutes parts, promena son regard avec calme autour de lui. Ce rapide examen lui donna une pleine satisfaction. La confiance était sur tous les visages. La légion se montrait impassible, le bataillon plein d’entrain. Le chef n’avait qu’à savoir employer ces précieux élémens. Le jeune capitaine avait ordonné jusqu’alors une abstention presque complète de feu. Les cavaliers qui s’étaient avancés jusque sous la moustache de nos soldats étaient les seuls que l’on eût daigné honorer de quelques balles : ceux-là gisaient avec leurs chevaux devant nos fantassins, et leurs cadavres fournissaient un rempart utile aux défenseurs du convoi; mais, quand le gros de l’ennemi fut à une bonne portée de mousqueterie, Serpier donna le signal d’un feu de deux rangs qui s’ouvrit avec précision et ensemble. Savamment conduite, cette puissante orchestration de la poudre n’avait aucune de ces fâcheuses cacophonies que les troupiers désignent par cette expression : déchirer la toile. Des sons pleins et sonores charmaient l’oreille de Laërte, qui à l’Opéra de Vienne n’avait jamais eu semblables jouissances musicales.

Ce feu formidable pourtant ne rompait point le cercle formé autour des nôtres par les Arabes, et ce cercle au contraire allait toujours en se resserrant. Laërte voyait tomber autour de lui des soldats dont la mort heureusement ne faisait point de brèche au valeureux rempart du convoi. Le capitaine Bautzen indiquait par un signe les vides à combler dans les rangs de sa troupe. Il ne quittait point la pipe noircie qu’au commencement du combat il avait soigneusement placée dans un coin de sa bouche. Les zéphyrs obéissaient gaîment à cette autorité silencieuse. Un jeune fourrier à la moustache blonde, qui avait commencé le métier d’artiste dans un atelier parisien, s’écria d’une voix joyeuse : « Nous ressemblons à des grognards de Charlet; nous avons l’air de poser pour la vieille garde! » Une balle atteignit mortellement celui qui discourait ainsi, sans nuire à l’effet produit par son gai propos.

Mais ce luxe de verve et de courage n’empêchait pas la situation de devenir grave. Les Arabes s’étaient aperçus des efforts que Serpier faisait pour protéger ses munitions; ils avaient compris que les caissons placés au centre du convoi contenaient de la poudre, et ils désiraient déterminer quelque funeste explosion. A cet effet, des hommes résolus, appartenant aux plus intrépides guerriers de leurs tribus, coupèrent des branches de palmiers nains, les enflammèrent et vinrent jeter sur nos caissons ces tisons embrasés. Heureusement le terrain sur lequel on combattait n’était point propice au développement de ces immenses incendies qui changent parfois tout à coup en mer de flammes les plaines africaines. Les projectiles arabes venaient s’éteindre entre les roues des voitures qu’ils menaçaient. Toutefois un accident était à craindre. Une énorme branche de palmier, ardente comme une torche, s’était abattue sur un caisson; il avait fallu le dévouement d’un zéphyr pour enlever ce brandon. Pendant les péripéties de cette lutte, une balle atteignit à l’épaule le cheval de Laërte. Frappé dans la région du cœur, l’animal s’affaissa en silence et se coucha, pour ne plus se relever, entre les cadavres humains dont le sol était jonché. Zabori se dégagea promptement de sa monture. Il aperçut quelques soldats du capitaine Bautzen qui le regardaient en riant. «Voilà, dit l’un d’entre eux, le nouvel officier de la légion forcé de se mettre sur ses jambes comme les camarades. » Laërte avisa en ce moment le caisson sur lequel les Arabes dirigeaient le plus de branches enflammées, et, sautant lestement sur ce coffre redoutable : « Vous voyez, dit-il au soldat dont il avait entendu le propos, que je ne mets pas beaucoup de temps à retrouver une monture. »

Mais un nouvel incident l’arracha de ce poste. Encouragés par le petit nombre de leurs adversaires, les Arabes tentèrent un effort opposé à leur manière habituelle de nous combattre. Une troupe se détacha de leurs rangs et marcha franchement sur les nôtres au pas de course. « Eh bien ! s’écria un loustic du bataillon, émule et successeur du fourrier abattu, voici maintenant les Arabes qui prennent notre rôle; ils courent comme les voltigeurs de la jeune garde dans les pièces du Cirque-Olympique ! » On vit bientôt du reste ceux qui avaient mérité cet éloge flatteur. Ce n’étaient point les guerriers des tribus insurgées, mais une petite bande d’hommes serrés les uns contre les autres, tous armés de fusils à baïonnette, et observant une sorte de cadence dans leur rapide allure. «Je reconnais les réguliers d’Abd-el-Kader! s’écria Serpier. L’émir a envoyé un détachement de cette troupe d’élite pour soutenir la révolte des tribus. » Laërte courut à l’endroit où les réguliers se précipitaient, et il put alors voir de près ces hommes, dont, sans s’en rendre compte, il s’était toujours occupé. Ces réguliers étaient vêtus à la manière de nos zouaves, mais ils avaient dans la stature et dans le visage quelque chose de plus poétiquement farouche que ces soldats: leurs grandes barbes et leurs hautes tailles leur donnaient un aspect de titans. Le caractère français heureusement se montre fort peu accessible à l’effet des plus imposantes apparences. Nos lestes et joyeux fantassins sont de la race qui de tout temps a jeté par terre les géans.

Les réguliers avaient abordé les zéphyrs. Le capitaine Bautzen se plaça au premier rang de sa troupe et ôta un instant sa pipe de sa bouche. On crut qu’il allait parler : il parla effectivement. Comme son discours se composa uniquement de ces mots que l’on traduit dans la langue écrite par des initiales et des points, je ne les rapporterai pas ici. Je me bornerai à dire que ses paroles agirent avec leur puissance accoutumée. Le capitaine Bautzen comptait un succès oratoire de plus. Il montra qu’il comprenait la portée de ce triomphe en replaçant sa pipe dans sa bouche avec un sourire de satisfaction; puis il tira son sabre, démonstration belliqueuse dont il était fort avare. Le sabre de Bautzen ne voyait le jour que dans de rares et périlleuses occasions. Le digne capitaine aurait regardé comme une puérilité sacrilège de déranger pour des bagatelles le fidèle compagnon attaché à ses flancs. Son sabre cette fois pouvait se montrer sans se compromettre, car les réguliers vinrent se jeter de tout leur élan sur les baïonnettes des zéphyrs. Ces baïonnettes ne plièrent point; elles demeurèrent, quelques secondes après ce choc, triomphantes et empourprées. Puis Bautzen, obéissant à une inspiration qui cette fois n’avait besoin d’aucun mot pour être comprise, passa de la défense à l’attaque, et se jeta sur les ennemis à son tour. Serpier approuva ce mouvement offensif, qu’il appuya vigoureusement avec la légion. Les réguliers furent rejetés sur leurs alliés, qu’ils culbutèrent dans cette retraite involontaire. Leur chef essaya de les arrêter pourtant. Ce chef était un personnage d’un aspect bizarre. Quoique vêtu à la mode de sa troupe, il appartenait évidemment à une autre race que ses soldats. Son visage pâle avait quelque chose de fatal; il rappelait les Manfred, les Lara; enfin il avait l’air d’un héros échappé des poèmes de lord Byron. Bautzen, que cette singularité intéressait fort peu, allait enfoncer son sabre dans la poitrine de cet être romanesque, quand il s’aperçut que quelqu’un l’avait prévenu. Le chef des réguliers venait de tomber sous les coups de Laërte. Bautzen se retourna vers Zabori et lui dit : « Jeune homme, vous n’êtes pas à votre place de bataille; voilà une heure que vous marchez sur mes talons. »

Le gentilhomme hongrois ne répondit point à ces paroles. Près de celui qui venait de les prononcer, il ressemblait à ces figures surhumaines que les poètes ou les peintres placent quelquefois au sein des ardentes mêlées dans leurs chants ou dans leurs tableaux. Toutes les ivresses de la guerre se montraient sur son visage, où s’alliaient étrangement la fougue et l’extase. Cependant une expression inattendue, semblable à une expression de pitié, se peignit dans ses yeux quand il les abaissa sur l’homme qu’il venait de tuer. Il se rappela rapidement ces traditions superstitieuses de son pays qui prétendent que les créatures réservées à des destinées funestes se voient doubles en certaines occasions; il lui sembla qu’il venait d’enfoncer le fer dans sa propre chair. Un zéphyr, qui en ce moment même se penchait tristement sur le cadavre, tira secrètement une montre en or des plis d’un pantalon ensanglanté.

— Voilà qui désormais dira l’heure de mes rendez-vous, dit-il en montrant joyeusement à son capitaine le bijou conquis.

— Cet oiseau-là, repartit Bautzen, ne chantera pas longtemps dans ta poche; il s’en ira comme il est venu. C’est du reste un objet de prix, ajouta-t-il en regardant la montre. Celui qui la portait était un de ces fils de famille, comme on dit, qui n’ont de famille nulle part. Je reconnais ce garçon à sa mine; il n’est pas plus Arabe que moi. C’est un de ces déserteurs comme en recrute Abd-el-Kader, qui vendraient leurs galons pour aller au service du diable, s’ils étaient gradés chez le bon Dieu.

Le capitaine Bautzen appuya cette oraison funèbre, la plus longue qu’il ait peut-être prononcée sur un champ de bataille, d’un geste dont à coup sûr Bossuet n’aurait jamais eu la pensée pour exprimer son mépris des dépouilles humaines. Il donna un coup de pied au cadavre qui barrait le passage, et se remit à la poursuite de l’ennemi. En ce moment même, un incident nouveau vint compléter la défaite des Arabes. La division de spahis, qui s’était mise en route deux heures après le départ de la colonne, avait entendu dans sa marche le bruit de la fusillade. Le jeune officier qui commandait cette troupe légère était plein de bonne volonté et d’entrain. Se conformant aux principes élémentaires de son métier, il s’était rapidement dirigé sur le feu, et il arrivait à temps pour donner à l’affaire de Serpier le caractère d’un remarquable succès. Quand ils aperçurent les burnous rouges, qui jouissaient déjà d’une réputation légitime, les Arabes redoublèrent de précipitation dans leur fuite. Les spahis, entraînés par leur chef, enivrés par l’ardeur d’une longue course et par le parfum de poudre qui s’exhalait comme une odeur printanière des plaines où ils galopaient, se précipitèrent sur les tribus en désordre, et jouèrent avec volupté le rôle d’anges exterminateurs. Le combat dès lors prit l’aspect d’un de ces égorgemens bibliques qui sont restés dans les traditions et les mœurs de l’Orient. Serpier fit arrêter sa troupe, laissant à sa pétulante et impitoyable cavalerie le soin de compléter sa victoire.

Dans la marche offensive qu’il avait exécutée après l’assaut infructueux des réguliers, il s’était avancé jusqu’à un lieu convenable à l’établissement de son bivac. L’eau et le bois, ces deux grandes conditions de la vie humaine, quand elle est ramenée par de mâles destins à ses lois simples et primitives, se trouvaient en abondance dans cet endroit. Une petite rivière, dont l’onde n’avait pas encore été bue par les soifs insatiables de l’été, coulait entre des branches de lauriers-roses; sur les rives de ce large ruisseau s’élevaient quelques arbres d’une taille élancée, empreints de cette dignité mélancolique et sereine qui est le caractère des arbres dans tous les pays et sous tous les cieux. Serpier veilla sur-le-champ à l’installation de son bivac. Toutes les troupes alors ne connaissaient pas cette tente-abri qui de nos jours a rendu de si grands services; mais les corps habitués à la guerre d’Afrique étaient déjà initiés au secret de ce précieux et léger asile. Les zéphyrs et les soldats de la légion portaient ces grands bâtons et ces fragmens de toile avec lesquels on construit en quelques minutes des demeures qui défient toutes les intempéries du ciel. Serpier, que ses camarades accusaient en riant d’avoir un penchant pour des raffinemens asiatiques de luxe, s’était fait suivre d’une tente en poil de chameau portée sur le dos d’un mulet. Il fit dresser cette tente au bord de l’eau, sous un platane à l’épais feuillage, et se trouva en mesure ainsi d’offrir à Laërte l’hospitalité guerrière. A quelques pas de ce gîte somptueux, Bautzen, de son côté, faisait édifier rapidement par ses zéphyrs un logis de son invention. C’était cette simple tente, dite bonnet de police, formée par deux fragmens de toile écrue qui prennent en se rejoignant l’aspect de cette coiffure militaire. Seulement Bautzen avait l’habitude de placer son bonnet de police sous un gourbi dont il indiquait à ses hommes le dessin. Entourée de tous côtés par des branches artistement entrelacées, cette tente se trouvait ainsi jouer le rôle d’une discrète alcôve où le digne capitaine goûtait des sommeils inconnus à la paupière des plus grands rois.

Tandis que cette cité nomade se construisait comme par enchantement, les spahis achevaient leur tâche, et rejoignaient les compagnons qu’ils étaient venus si à propos seconder, ils rentraient au pas de leurs chevaux, apaisés et satisfaits comme eux, dans le camp qui s’était dressé pendant leur absence. Il était cinq heures; le soleil commençait à cacher son front sous son manteau de pourpre en jetant à la terre, comme adieu, ces poignées de rayons d’or qui sont ses largesses journalières aux pays qu’il aime. Une atmosphère chaude et transparente, où l’âme et les yeux goûtaient d’indicibles jouissances, enveloppait le bivac. Sur le seuil des tentes, les soldats, réunis pour manger en ces petits groupes qu’ils appellent des tribus, offraient, malgré leur modeste nourriture, un aspect gaîment pantagruélique. La bonne humeur respirait sur tous les visages, les traces du combat à peine fini étaient complètement effacées. Les hommes qui prenaient part à ces joyeux repas ne songeaient point au repas sinistre qu’à quelque distance d’eux les vautours allaient prendre dans les ténèbres en s’abattant sur les cadavres de leurs camarades. Ils avaient tous ces tenues au laisser-aller excentrique qui sont en campagne la joie du soldat. Les capotes étaient mises de côté; elles se prêtaient aux charmes du festin, ou elles jouaient le rôle du lit antique dans les fêtes chantées par Horace. Les convives se montraient avec ce pantalon en toile dans les parties destinées habituellement à être couvertes, et en drap garance dans ce qui se produit au jour. Les képis étaient pour la plupart placés sur les têtes dans un ordre inverse ; ils protégeaient de leurs visières inutiles des cous hâlés et laissaient l’air du soir rafraîchir des fronts brûlés par la chaleur du jour. Tout enfin dans le bivac de Serpier, les hommes et les choses, avait un aspect de détente et de bonhomie. Cet aspect prêtait à l’entrée des spahis un caractère singulièrement piquant.

Ces cavaliers tout à l’heure si impétueux, mais prompts à passer comme tous les Arabes de l’excès du mouvement à celui du calme, s’avançaient solennellement, immobiles et droits sur leurs chevaux, dans les plis de leurs manteaux rouges; mais leurs visages, en dépit de cette gravité, indiquaient une satisfaction profonde. Chaque spahi portait, outre ses armes, quelques objets qui dénonçaient l’heureuse issue de son excursion. C’étaient des yatagans, des fusils, même des engins beaucoup moins belliqueux. L’Arabe après une victoire ne veut point regagner sa tente les mains nettes, et il ne rejette rien de ce qui se trouve à la portée de ses doigts. Mais le trophée qui marquait d’un caractère à part l’entrée des spahis ne consistait dans aucune de ses dépouilles : à chaque selle pendait une tête coupée. Cette tête, attachée à l’arçon par le mahomet, c’est-à-dire par cette grande mèche de cheveux que les Orientaux conservent pour donner à l’ange sauveur le moyen de les saisir après leur mort, cette tête ballottait livide et crispée sur le poitrail du cheval où perlaient des gouttes de sang. Or tel est l’ascendant de la coutume que nul parmi les soldats occupés à manger devant leur tente n’exprimait une répugnance ou un étonnement à ce spectacle. Loin de là, quelques zéphyrs apostrophaient en riant les spahis dans cet abominable langage né sur les ruines de la tour de Babel qu’on appelle le petit sabir. Ils adressaient à ces graves cavaliers des félicitations dont ceux-ci comprenaient évidemment le sens, car un sourire béat s’épanouissait sur leurs traits sérieux, et dans le capuchon de leur burnous, entre leur haïck et leur longue barbe, leur tête se mettait à se balancer comme la tête coupée dont chaque oscillation accompagnait le mouvement de leurs chevaux.

Mais ce qui formait le plus frappant contraste avec l’aspect des spahis, c’était la fringante et leste personne du chef qui les commandait. En tête de ces cavaliers long-vètus marchait un jeune homme en costume oriental, car les officiers de spahis à cette époque portaient encore le costume indigène. Rien toutefois de plus Français que ce faux Turc dans ses traits, dans ses allures, et même dans l’arrangement de ses habits. Le vicomte Ogier de Verdenay avait à peine trente ans. Entré fort tard dans l’armée comme engagé volontaire, il était arrivé vite au grade de lieutenant de cavalerie légère, grade qu’il était très digne d’occuper. Il possédait en définitive un trésor de brillantes et généreuses qualités. Il avait déterré ce trésor au fond de son cœur dans un moment opportun, c’est-à-dire à l’instant même où il ne lui restait plus rien de son patrimoine, avalé presque d’un seul trait par l’avide et capricieux gosier de Paris. Verdenay, au lieu de se lamenter ou de chercher les mauvaises aventures sur le pavé de la grande ville, s’était résolument jeté dans la vie, où maintenant il marchait d’un pas léger. Son heureuse fortune l’avait conduit aux spahis, et malgré l’obscurité de son grade présent, il jouissait déjà d’une sorte de réputation dans ce corps, où l’intrépidité et l’entrain sont les premières conditions de succès. Ses soldats l’adoraient. En dépit de leur gravité apparente, les Arabes aiment la plaisanterie dans le danger presque autant que les Français. Il était choyé de ses camarades et bien vu de ses chefs, car le vicomte tempérait d’aimables excentricités par ce bon sens qui est dans le caractère de notre race, et il avait compris qu’il n’est point de sérieux soldat sans discipline. Or il voulait être un soldat sérieux. En revanche il se résignait à jouer de bonne grâce le rôle d’un Turc assez divertissant. La checia, qui composait son unique coiffure, car en expédition il se débarrassait du turban, était placée en arrière et sur l’extrémité de sa tête, à la mode des zouaves, mode qu’il trouvait encore le moyen d’exagérer. Des deux côtés de sa bouche fine et moqueuse tombaient deux grandes moustaches brunes, d’une forme et d’une longueur également proscrites par le prophète. Son cou, au lieu d’être nu, comme l’eût exigé la sévère observation du costume oriental, était entouré d’une cravate noire dont le nœud coquet et négligé rappelait la cravate des mousquetaires. Ses vêtemens n’appartenaient à l’ordonnance que par leur couleur. Sa veste rouge était chargée d’une profusion de dessins fantasques : c’était la veste que devait porter Malek-Adel dans le cerveau de Mme Cottin. Son pantalon bleu clair, couvert aussi de broderies, se perdait dans des bottes de maroquin rouge qui avaient la prétention de ressembler à la chaussure antique des spahis, et qui par le fait appartenaient uniquement à la famille de ces bottes à la housarde reléguées maintenant dans les drames de Franconi. Ce personnage ainsi costumé montait un joli cheval alezan doré qui semblait justifier cet axiome équestre : le cheval prend le caractère du cavalier. L’élégante bête, qui seule ne portait aucun débris ensanglanté, s’avançait par une série de courbettes gracieuses, et semblait avoir la conscience de ses charmes, comme la danseuse applaudie d’un théâtre en vogue.

Les spahis mirent pied à terre et prirent leur place de campement. Quand cette troupe fut installée, Serpier fit appeler l’officier qui la commandait. Le jeune chef de la colonne voulait donner un grand dîner ce soir-là; il avait fait dresser devant sa tente une table qui, dans ce beau paysage, au bord de ce ruisseau, sur ce fond de lauriers-roses, pouvait faire songer aux tables magiques qui apparaissent tout à coup dans les féeries. On avait apporté d’Alger quelques comestibles qui heureusement étaient sortis sans dommage du combat. Serpier pouvait offrir à ses convives des vins renfermés dans ces bouteilles recouvertes en drap qui conservent leur fraîcheur salutaire aux généreuses boissons cahotées sur le dos des mulets pendant des journées de chaleur. Ces bouteilles accompagnaient la viande maudite des Arabes, le porc, qui protestait contre les préjugés musulmans sous la forme d’un jambon civilisateur, de plus un de ces énormes pâtés comme ceux qui tendent des pièges diaboliques à la gourmandise de Pierrot dans les pièces funambulesques. Ce pâté, qui contenait une préparation exquise de macaroni, était dû à l’art d’un Napolitain fort connu des gastronomes d’Alger.

Le repas de Serpier fut ce que devait être un tel repas; il eut cette incomparable gaîté, d’un caractère atteignant presque à la grandeur, qu’auront toujours les festins où l’on s’assied le soir d’un combat et où l’on célèbre une victoire. Un candélabre acheté chez un Juif algérien, ancien ornement peut-être d’une synagogue, occupait le centre de la table. L’air était si calme qu’aucun souffle dans cette nuit admirable ne faisait trembler la flamme à l’extrémité des bougies. Zapori, placé en face de Serpier, s’était recueilli peu à peu dans une profonde émotion de bien-être. Bautzen, qui à table ne se piquait pas du laconisme qu’il pratiquait sur les champs de bataille, échangeait de bruyans propos avec Verdenay. Tous deux s’arrachaient gaîment la parole pour se raconter des histoires qui leur offraient le charme suprême de leur être également connues. Serpier associait de temps en temps ses souvenirs aux souvenirs évoqués par ses camarades. Laërte profitait, pour s’entretenir avec lui-même, de cette pétulante causerie. Jamais nos pensées intimes ne se dessinent plus hardies et plus nettes que sur un fond de tumultueux discours; elles ressemblent alors à ces glandes fusées qui traversent les gerbes enchevêtrées d’un feu d’artifice pour aller tracer des courbes audacieuses et projeter des lueurs azurées dans les espaces solitaires du ciel. Laërte savourait l’heure présente. Il s’applaudissait du tour qu’il avait donné à sa vie. Il remerciait Dieu du combat auquel il avait déjà pris part, et appelait de toutes les forces de son âme une longue suite de combats nouveaux. Tout en se livrant à ces vœux homicides, il se sentait pénétré pour ses compagnons de repas d’une bienveillance singulière, de cette immense affection qui souvent est la charité des bouteilles. Ce fut dans cette disposition d’esprit qu’il alla, au sortir de table, se promener avec Serpier entre les lauriers-roses du ruisseau.

Les deux jeunes gens, rendus à eux-mêmes, s’abandonnaient à des épanchemens où se trahissaient l’originalité et l’élévation de leur esprit, quand un grand bruit les tira de cet entretien, doux comme une rêverie. Serpier avait voulu que les soldats attachés à son service personnel et à celui de ses convives prissent leur part de son festin, et il les avait autorisés à s’asseoir autour de la table qu’il venait de quitter. Or ce vacarme inattendu était causé par une plaisanterie sortie de l’esprit inventif d’un zéphyr qui prêtait au capitaine Bautzen un concours plus amical que respectueux. Ce zéphyr, en ses jours de gaîté, se donnait à lui-même le titre bizarre de professeur de magie parisienne. Il avait débuté, avant d’entrer au service, par les tours les plus hasardeux de la prestidigitation. Le caractère de son ancien état s’était confondu chez lui avec un caractère tout nouveau-né des mœurs africaines, et en avait fait le plus étrange personnage. Malgré le rôle plus humble que lui assignait son titre d’invité, c’était le zéphyr de Bautzen qui s’était chargé de faire les honneurs à la table de Serpier. Il avait reconstruit avec une dextérité merveilleuse le magnifique pâté, ébréché cependant par de redoutables appétits. Grâce à lui, ce chef-d’œuvre du Napolitain semblait faire sa première apparition et n’avoir supporté encore aucun assaut. On était arrivé à l’instant solennel où cette tour si miraculeusement reconstruite allait s’effondrer de nouveau. Toutes les assiettes étaient tendues vers un même but, et les regards, pleins d’une anxiété gastronomique, étaient dirigés du même côté que les assiettes. Le zéphyr souleva lentement le couvercle du pâté; puis il en tira, pendue cette fois à l’extrémité de sa fourchette, une des têtes coupées par les spahis. Laërte et Serpier arrivèrent à temps pour contempler ce spectacle.

Cette table si riante à l’instant où elle avait reçu ses premiers convives avait pris cet aspect toujours un peu sinistre des tables qui ont supporté de longs repas. Les branches du candélabre, au lieu de ces bougies droites et pures qui élevaient dans l’air des flammes modestes, contenaient des luminaires maculés, répandant des clartés agonisantes. Les bouteilles, qui ont, comme les bourses, le privilège de loger le diable quand elles sont vides, avaient cette sombre apparence qui convient à des gîtes infernaux. Autour de cette table dépouillée dans la dernière heure du repas éclatait une gaîté plus formidable que la tristesse de ces débris. Toute une réunion d’hommes debout, tenant à l’extrémité de leurs bras nus des assiettes vides, riaient au nez de la tête décollée que leur montrait le président du banquet. Malgré son amour pour toutes les scènes singulières et violentes, pour ces coups de pinceau à la Zurbaran et à l’Espagnolet qu’il cherchait dans tous les tableaux de ce monde, Zabori ne put comprimer un mouvement de pénible surprise.

— Mon ami, lui dit doucement Serpier, qui comprit sa pensée, ne vous prenez pas d’une horreur injuste pour ces braves gens malgré ce qu’il y a de peu délicat dans leurs plaisanteries. Ceux qui veulent prendre part à toutes les figures de cette danse macabre que conduit la guerre doivent se mettre en garde contre les vertiges de leur raison, car ces vertiges les empêcheraient de comprendre le sens caché sous des images qui leur inspireraient ou de coupables épouvantes ou de puérils dégoûts. En définitive, ces pauvres diables que vous avez été tenté de blâmer ne commettent point un acte cruel envers l’être tombé dans l’éternité qui figure à leur repas par un lambeau inerte de sa chair. En riant ainsi sans colère, sans haine et sans peur à la face de cette tête coupée, ils font à leur insu un acte fervent de foi guerrière. Ils bafouent la mort dans ce que Dieu lui-même livre à la risée des braves, — dans l’épouvantement de ses apparences.


PAUL DE MOLENES.

  1. M. Paul de Molènes, qu’un affreux malheur vient de nous enlever, avait terminé quelques semaines avant sa mort le récit qu’on va lire. Nous ne pouvons le publier sans nous rappeler qu’il y a plus de vingt ans, au moment où il commençait à écrire dans la Revue, M. de Molènes portait dans ses tentatives de critique et de romancier cette brillante et impétueuse ardeur qui annonce une âme militaire. L’entrée du jeune écrivain dans la carrière des armes en 1848 marqua en effet dans son talent une transformation dont une étude sur la Garde mobile (1er novembre 1849) fut le premier témoignage. L’influence de la vie des camps n’avait depuis cessé de lui être salutaire, et c’est aux souvenirs du soldat qu’on aimait à le voir demander ses inspirations; M. Saint-René Taillandier le lui disait ici même (15 juillet 1857), et M. de Molènes s’est peut-être souvenu de ce conseil en écrivant les Caprices d’un Régulier.