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Calmann Lévy (tome 2p. 294-302).



LXXII


Le cardinal lut la dépêche.

C’était quelque bonne nouvelle : peut-être le chiffre des forces insuffisantes que Gonzalez de Cordoue avait devant Casal ; peut-être une conspiration des reines contre le pouvoir qui sauvait la France.

Quoi qu’il en fût, le cardinal ferma la dépêche avec un malin sourire et leva les yeux sur Mario en disant :

— Les destins propices ont fait si bien les choses, en ce jour, qu’ils ont choisi pour messager un archange. Qui êtes-vous, monsieur, et d’où vient que vous êtes porteur d’une telle dépêche ?

— Je suis un gentilhomme volontaire, répondit Mario. J’ai pris cette dépêche dans une main mourante, tendue vers moi au milieu de la chasse que nous donnions à l’ennemi. On m’a dit : « Le service du roi avant tout. » Je n’ai pu approcher du roi, j’ai pensé que j’approcherais de Votre Éminence.

— Vous avez donc pensé, reprit le cardinal, que c’était tout un, en ce sens que le roi ne peut avoir de secrets pour son ministre ?

— J’ai pensé qu’il n’en devait point avoir, répondit tranquillement Mario.

— Comment vous nommez-vous !

— Mario de Bois-Doré.

— Vous avez… quel âge ?

— Dix-neuf ans.

— Vous étiez à La Rochelle ?

— Non, monseigneur.

— Pourquoi ?

— Je ne me bats pas volontiers contre les réformés.

— Vous en êtes ?

— Non, monseigneur.

— Mais vous les approuvez ?

— Je les plains.

— Si vous avez quelque chose à me demander, faites vite, le temps est précieux.

— Donnez-nous souvent des journées comme celle-ci, voilà tout ce que je demande ! répondit Mario, qui, dans son empressement à ne pas faire perdre de temps au cardinal, s’éloigna sans s’apercevoir que Son Éminence voulait encore lui parler.

Mais d’autres soins réclamaient le grand ministre. Il se porta ailleurs et oublia Mario.

Le lendemain, comme, on s’installait à Suse, Mario crut voir passer M. Poulain, habillé en campagnard. Il l’appela et ne reçut pas de réponse.

M. Poulain se tenait caché, suivant sa coutume. Ayant pour emploi les missions secrètes, l’ex-recteur montrait sa figure le moins possible dans certaines localités, et ne s’y présentait jamais ostensiblement devant les personnages importants qui l’employaient.

Pendant que le roi, c’est-à-dire le cardinal, recevait à Suse les soumissions du duc de Savoie, ce qui prit nécessairement plusieurs jours, le marquis se reposait de ses émotions.

Bien que les campagnes de Richelieu ne ressemblassent en rien aux guerres de partisans de sa jeunesse, Bois-Doré avait été là pour son compte aussi tranquillement que s’il n’eût jamais quitté les champs de bataille ; mais il avait été rudement secoué de voir son cher Mario dans cette épreuve. D’abord il avait craint que l’enfant ne fût au-dessous de ses espérances ; car, depuis la terrible nuit de l’assaut de Briantes et de la mort de Sanche, Mario avait souvent montré beaucoup de répugnance pour la sang versé. Quelquefois même, à la voir si peu curieux du siége de La Rochelle, qui montait autour de lui toutes les jeunes têtes, le marquis, bien que satisfait de ses principes, avait eu peur de sa prudence. Mais quand il le vit fondre sur les barricades et grimper aux redoutes du pas de Suse, il le trouva trop téméraire et demanda pardon à Dieu de l’avoir amené là. Enfin, il avait pris confiance, et, sachant son aventure de la dépêche, il pleurait de joie et radotait de plaisir dans le sein du fidèle Adamas.

Celui-ci se faisait remarquer dans la ville par ses airs d’arrogance et le mépris qu’il faisait de tout ce qui n’était pas M. le marquis ou M. le comte de Bois-Doré. Aristandre était fort content d’avoir tué beaucoup de Piémontais mais il eût voulu tuer plus d’Espagnols. Clindor ne s’était pas mal comporté. Il avait eu bien peur au commencement ; mais il se disait prêt à recommencer.

Cependant Mario, au milieu de la joie des siens, était sous le coup d’une vive inquiétude. Lui, qui méprisait les vaines prédictions et qui avait traversé le feu sans y songer, il se sentait faiblir devant une folle menace, et Pilar repassait dans ses rêves, comme l’esprit du mal sous la forme d’un invisible et insaisissable ennemi. Il était payé pour savoir que les plus faibles adversaires peuvent, par la persévérance de la haine, devenir les plus redoutables. Il avait sans cesse Lauriane devant les yeux ; il lui semblait qu’un effroyable danger la menaçait. Il prenait ses craintes pour des pressentiments.

Un matin, il retourna à Chaumont comme pour faire une promenade. Il s’enquit vainement de la petite bohémienne. Il poussa plus loin vers le mont Genèvre, et apprit que le corps d’une femme avait été trouvé par là, dans la matinée du 3 mars. On l’avait d’abord crue morte de froid ; mais, lorsqu’on l’enterra, ses lèvres et son rabat portaient des traces particulières de brûlure, comme si elle eût avalé par surprise quelque poison corrosif. Les montagnards qui communiquèrent ce commentaire à Mario, lui proposèrent de lui montrer le cadavre. On l’avait enfoui dans la neige provisoirement, la terre étant trop glacée en cet endroit pour être aisément creusée.

Mario s’empressa de constater que ce cadavre était bien celui de Bellinde. Donc, Pilar n’avait pas menti. Elle s’était défaite de sa compagne : elle pouvait, par les mêmes moyens, se défaire de sa rivale.

Mario retourna à Suse en toute hâte et confia tout à son père.

— Laissez-moi courir à Briantes, lui dit-il. Attendez-moi ici pour continuer la campagne, s’il y a lieu. Si la paix est définitivement signée, vous le saurez dans quelques jours et viendrez ma rejoindre sans vous presser et sans vous fatiguer. Seul, j’irai plus vite, assez vite pour devancer encore cette détestable fille, qui n’a ni le moyen ni la force de courir la poste.

Le marquis céda. Mario fit sur-le-champ ses dispositions pour partir le lendemain matin avec Clindor.

Dans la soirée, M. Poulain vint avec précaution. Il était tout joyeux et tout mystérieux en même temps.

— Monsieur le marquis, dit-il à Bois-Doré quand il fut seul avec lui et Mario, je vous devais déjà beaucoup, et je devrai ma fortune à votre aimable fils ! La précieuse dépêche que je portais, et qu’il a réussi à sauver, m’assure une place moins périlleuse et plus relevée dans la confiance du père Joseph, c’est-à-dire du cardinal.

» Je viens vous payer ma dette et vous annoncer que votre unique ambition, à vous, est satisfaite. Le roi ratifie vos droits au marquisat de Bois-Doré, à la seule condition que vous construirez sur vos terres une maison quelconque, à laquelle vous donnerez ce nom, et qui, par lettres royaux, sera transmissible à vos hoirs et à leurs descendants. Son Éminence espère que vous continuerez la guerre avec elle, si la guerre continue, et, au premier moment de loisir qu’elle aura, elle vous mandera en sa présence pour vous complimenter du grand courage et dévouement du vieillard et de l’enfant : je vous demande pardon, ce sont ses paroles. M. le cardinal vous avait remarqués tous les deux, et depuis il s’est enquis de vos noms. Il avait été content aussi de vous en particulier, monsieur le comte, pour ce que vous ne lui demandiez en récompense, que des batailles.

» J’ai eu le bonheur de paraître devant lui, de ma chétive personne, de lui faire le récit de mes dangers et des vôtres, sans oublier qu’à onze ans, vos occîtes de votre main l’assassin de votre père ; enfin, je lui rappelai qu’il devait une nouvelle utile autant qu’agréable à ce même enfant, aussi avisé que brave. Vous voilà donc en bon chemin, monsieur Mario. Si peu que je sois, je vous y pousserai de toutes mes forces si l’occasion se retrouve. »

Malgré le vif désir qu’éprouvait le marquis de présenter Mario au cardinal, Mario ne voulut pas attendre le jour éventuel de l’entrevue promise.

Après avoir vivement remercié l’abbé Poulain (celui-ci disait tout bas, en souriant, qu’on pouvait désormais l’appeler ainsi). Mario, heureux du plaisir de son père et d’Adamas a l’endroit de ce fameux marquisat, se jeta sur son lit, dormit quelques heures, alla encore embrasser ses vieux amis, et partit pour la France à la pointe du jour.

Mario eût voulu dévorer l’espace. Mais, bien qu’il eut un cheval admirable, il crut devoir courir la poste à franc étrier, et ses forces le trahirent. Il avait été légèrement blessé à l’affaire du pas de Suse, et l’avait caché avec soin : cette blessure s’irrita, il prit la fièvre, et, en arrivant a Grenoble, il tomba sur son lit. Clindor, épouvanté, s’aperçut qu’il avait le délire.

Le pauvre page courut chercher un médecin. Il n’eut pas la main heureuse : ce médecin empira la blessure par ses remèdes. Mario fut très-mal. L’impatience et la douleur de se voir ainsi arrêté aggravèrent son état. Clindor s’était décidé à envoyer un exprès au marquis ; mais il perdait la tête, et il adressa ce courrier à Nice, au lieu de l’envoyer à Suse.

Un soir qu’il se désespérait et qu’il pleurait seul sur le palier de la chambre où gisait Mario accablé, il crut l’entendre parler seul et rentra précipitamment.

Mario n’était pas seul ; une mince et pâle figure habillée de rouge se penchait vers lui comme pour l’interroger.

Clindor eut peur. Il crut que le diable venait tourmenter l’agonie de son pauvre jeune maître, et il cherchait des formules d’exorcisme, lorsque à la faible clarté de la veilleuse, il reconnut Pilar.

Sa peur augmenta. Il avait entendu sa conversation avec Mario à Chaumont. Il la savait donc éprise de lui jusqu’à la fureur. Il le croyait fermement vouée à Satan, et la peur faisait sur lui son effet accoutumé, qui était de le rendre brave, il se jeta sur elle l’épée à la main, et faillit blesser Mario, que Pilar mit à découvert en évitant le coup.

Il n’en put porter un second ; Pilar le désarma sans qu’il sût comment, en se jetant sur lui d’un bond si rapide et si imprévu, qu’il fut forcé de lâcher prise.

— Tiens-toi tranquille, sot et fol que tu est, dit-elle. Je ne viens pas ici pour nuire à Mario, mais pour le sauver : ignores-tu que je l’aime, et que sa vie est la mienne ? Fais ce que je te commanderai, et dans deux jours il sera debout.

Clindor, ne sachant à quel saint se vouer, et voyant bien que le praticien appelé par lui empirait l’état du malade a chaque ordonnance, céda à l’ascendant de Pilar. Malgré la peur qu’elle lui causait, elle agissait sur ses sens par un prestige qu’il ne s’avouait pas, mais qu’il ne pouvait secouer. Par moments, il tremblait de lui confier la vie de Mario ; mais il obéissait en se disant qu’il était ensorcelé par elle.

La fièvre n’était chez Mario qu’un résultat de l’irritation nerveuse : un jour de repos eût guéri sa blessure. Mais le médecin lui avait appliqué un onguent curatif qui produisait sur tout son être l’effet du poison. Pilar lava et purifia la plaie.

Elle possédait ces secrets des Morisques auxquels les chrétiens d’Espagne avaient recours en désespoir de cause. Elle fit prendre au malade des contre-poisons efficaces. La pureté de son sang et le bel équilibre de son organisation aidèrent à l’effet des remèdes. Il recouvra à demi ses esprits la nuit même ; le lendemain matin, il ne délirait plus. Le soir, encore abattu par une grande faiblesse, il se sentait sauvé.

Dans son transport de joie, Clindor fit, sans le savoir, une déclaration d’amour à l’habile bohémienne. Celle-ci n’y fit pas la moindre attention. Elle se cachait derrière la chevet du lit pour que Mario ne la vît pas. Elle savait bien que son apparition le troublerait.

Le surlendemain, Mario se sentit si courageux, qu’il donna à Clindor l’ordre de chercher à acheter une chaise de poste, afin qu’ils pussent continuer leur voyage. Clindor, voyant bien que c’était trop tôt, feignit de n’en pouvoir trouver, Mario lui commanda alors de lui amener des chevaux pour courir la poste.

Clindor se désolait de son obstination : Pilar intervint. Mario faillit retomber malade de colère en la voyant et en apprenant qu’il lui devait la vie. Mais il se calma aussitôt, et, lui parlant avec douceur :

— D’où viens-tu ? lui dit-il ; où as-tu été depuis que tu m’as fait ces menaces ?…

— Ah ! tu crains pour elle ! répondit Pilar avec un amer sourire. Calme-toi ; je n’ai pas eu le temps d’aller là-bas. Je n’irai pas, si tu veux cesser de me haïr.

— Je cesserai, Pilar, si tu renonces à ta vengeance ; car, si tu y persistes, je te haïrai autant que la vie que tu m’auras rendue.

— Ne parlons pas encore de cela pour le moment ; tu peux bien te tenir tranquille et ne point aller dans ton pays, puisque ma présence auprès de toi te répond de tout.

Pilar touchait le point essentiel de la situation. Mario se calma et consentit à attendre sa guérison à Grenoble. Il dut consentir aussi à voir Pilar auprès de lui. Il ne pouvait plus songer à livrer à la rigueur des lois celle qui venait de le sauver et qu’il devait tenter de ramener par la douceur. Il n’osait donc l’irriter par ses dédains, et malgré l’invincible répugnance qu’elle lui inspirait, il en était réduit à s’inquiéter quand elle était longtemps dehors, et à se réjouir quand il la voyait rentrer.

Cet état de choses fut intolérable au bout de deux ou trois jours. Pilar, incapable d’aucun raisonnement moral, voulait être aimée ; elle peignait sa passion avec une sorte d’éloquence sauvage, la disant et la croyant chaste, parce qu’elle n’était pas gouvernée par les sens, et sublime, parce qu’elle avait toute l’ardeur d’une imagination déréglée et d’un dépit opiniâtre. Elle accablait Lauriane de malédictions et Mario de reproches amers, en disant sa folie sans pudeur devant le pauvre Clindor, qui s’embrasait auprès de ce volcan.

Mario fut bientôt lassé du rôle ridicule qu’il se voyait forcé de jouer. C’est en vain qu’il essayait de convertir cette nature incapable d’aimer le bien pour le bien, incapable même de deviner qu’il en pût être ainsi pour Mario, pour quelqu’un au monde.

— Si tu n’aimais pas follement cette Lauriane, lui disait-elle avec une effrayante candeur, tu me confierais le soin de ta vengeance ; car elle t’a dédaigné et te dédaignera toujours.