Ouvrir le menu principal
Calmann Lévy (tome 2p. 285-293).



LXXI


Il était plus de minuit quand on se sépara. Chaque groupe regagna le gîte plus ou moins détestable dont il s’était assuré, et Mario, suivi de Clindor, se trouvait seul à la porte du sien, lorsqu’une ombre indécise, pelotonnée sur le seuil, se leva et vint à lui.

C’était Pilar.

— Mario, lui dit-elle, n’aie pas peur de moi. Je ne t’ai jamais fait de mal, et je n’ai pas de raisons d’en vouloir à ton vieux père. Je n’épouse pas la haine de la Bellinde contre vous.

— Bellinde hait donc toujours mon père ? dit Mario. Elle a donc oublié qu’il l’a empêchée d’être pendue comme le capitaine Macabre ?

— Oui, Bellinde avait oublié cela, ou peut-être ne l’a-t-elle pas su ; mais il n’est plus temps de le lui apprendre, et à présent elle ne hait plus personne.

— Que veux-tu dire ?

— Que j’ai fait d’elle ce qu’elle voulait faire de vous.

— Quoi donc ? Parle !

— Non, c’est inutile, Mario, tu ne m’en aimerais pas davantage ; car tu me hais, je le sais.

— Je ne hais personne, répondit Mario ; je hais le mal, et les méchants instincts me font horreur. Tu as conservé les tiens, malheureuse fille ! Je l’ai bien vu hier, lorsque tu te faisais une joie folle de me troubler l’âme. Tu n’y réussiras jamais, sache-le, et laisse-moi tranquille ; le mieux pour toi est que je t’oublie.

— Écoute, Mario, s’écria Pilar parlant à demi-haut, d’une voix étranglée. Ce n’est pas ainsi qu’il me faut traiter ! Vrai, il ne le faut pas, si tu aimes quelqu’un sur la terre ! car, moi, je t’aime et je t’ai toujours aimé. Oui, dès le temps où nous étions aussi pauvres l’un que l’autre, dormant sur les mêmes bruyères et mendiant sur le même pavé, j’étais amoureuse de toi. Je suis née ainsi, je ne me souviens pas d’un jour de ma vie où la passion de l’amour ou de la haine ne m’ait pas dévorée. Je n’ai pas eu d’enfance, moi ! Je suis née de la flamme, et j’y mourrai, une vraie flammèche de bûcher ! Qu’importe ? Je vaux mieux ainsi pour toi que ta Lauriane, qui t’a toujours méprisé et qui n’aime jamais que ses vieux parpaillots… heureusement pour elle ! Oui, heureusement, je te dis ! car je sais votre vie à tous deux. Je suis retournée deux fois dans votre pays, et, un jour, j’ai passé tout près de toi sans que tu m’aies reconnue. Tu m’as jeté une petite pièce d’argent. Tiens, la voici à mon cou, cachée sous mes colliers comme ce que j’ai de plus précieux au monde ; je l’ai percée et j’y ai écrit ton nom avec une pointe. C’est mon talisman. Quand je ne l’aurai plus, je mourrai !

— Allons, allons, dit Mario, assez de folies ! Que veux-tu maintenant ? Pourquoi es-tu revenue ici au péril de ta vie, et pourquoi m’attendais-tu à cette porte ? Rends-moi cette pièce de monnaie, et prends, pour les dépenser, ces pièces d’or dont tu peux avoir besoin.

— Garde ton or, Mario : je n’en ai pas besoin, moi ; je veux garder et je garderai ton gage, bien que tu rougisses de savoir ton nom écrit sur ma poitrine. Je suis venue ici pour te raconter mon histoire, il faut que tu l’entendes.

— Dis-la donc vite : la nuit est très-froide et j’ai sommeil.

— Je ne veux la dire qu’à toi, et ton page nous écoute. Viens avec moi hors des murailles.

— Non ; mon page dort contre la porte. Parle ici et hâte-toi, ou je te quitte.

— Écoute-moi donc, j’aurai vite tout dit. Tu sais que mon père a été pendu et ma mère brûlée !

— Oui, je me souviens que tu me le disais souvent. Après ?

— Après ? La Flèche m’a élevée pour me faire souffrir. C’est lui qui me rompait les os pour me rendre plus souple, et qui me portait dans une cage pour me rendre malade et furieuse. Il me montrait comme une bête désespérée qui mord tout le monde.

— Mais tu t’es affreusement vengée de lui ?

— Oui, je l’ai étouffé avec du sable, des cailloux et de la terre, comme il criait : — « Au secours ! j’ai soif ! j’ai soif ! Il avait un bras qui remuait encore et dont il voulait m’étouffer aussi. Mais, au péril de ma vie, je lui ai fait rentrer dans la gorge ce qu’il gardait de la sienne. Ne lui devais-je pas cela ? N’était-ce pas mon droit ? Vous l’eussiez peut-être sauvé, vous autres, et il vous eût payés comme Bellinde, qui, sans moi, eût réussi hier à vous empoisonner tous, toi, ton père et tes valets, afin, disait-elle, de justifier la prédiction que je t’avais faite devant témoins, et de garder ma renommée de devineresse.

— Et alors, toi, tu l’as donc ?…

— Je lui devais cela aussi, à elle ! Écoute, écoute mon histoire ! Après m’être vengée de La Flèche, je m’étais cachée dans le pavillon du jardin. Je t’avais vu en colère contre moi, et j’attendais que cela fût passé. Je croyais que tu me chercherais, que tu t’inquiéterais de moi et que tu me garderais dans ton château pour m’aimer. Mais, vers le soir, tu es venu là avec la Lauriane, et tu lui as dit que tu voulais être son mari. Elle s’est raillée de toi ; elle te trouvait trop jeune ; à présent, c’est elle qui est trop vieille, Dieu merci ! Et puis tu lui as dit que tu me haïssais, et j’ai bien entendu tout ! Alors j’ai fait tomber une pierre sur elle pour la tuer, et je me suis bien cachée. Mais vous avez cru que la pierre était tombée toute seule, et vous m’avez laissée là.

» J’y ai passé la nuit, mourant de faim et de froid. J’étais furieuse ; cela me soutenait. Je vous maudissais tous les deux, je me maudissais moi-même pour t’avoir déplu. Je voulais me laisser mourir ; mais je n’en ai pas eu le courage, et, ne voulant plus rien de toi que je croyais haïr, j’ai été à Brilbault chercher l’argent de Sanche, que La Flèche m’avait fait voler, deux ou trois mois auparavant, dans la maison de la Caille-Bottée.

» Dans ce temps-là je ne savais pas le prix de l’argent, et, par haine de La Flèche, j’avais tout rendu à Sanche, qui l’avait si bien caché qu’il pouvait gouverner les bohémiens avec des promesses et quelques écus de temps en temps. Mais, moi, je savais où il l’avait enfoui, son trésor, et il en restait beaucoup ; du moins, beaucoup pour moi qui avais besoin de si peu. J’en fis plusieurs parts et je les cachai en divers endroits.

» Je m’étais mis dans la tête que je pouvais vivre seule, sans dépendre de personne, et aller libre par toute la terre, enfant que j’étais ! Mais je m’ennuyai bientôt, et, rencontrant la Bellinde, qui se sauvait du pays, toute rasée et dans un état misérable, je lui contai que j’avais de petits trésors cachés, tout en me gardant de lui dire jamais où ils étaient ! Oh ! pour le savoir, elle m’a flattée, tourmentée, grisée et questionnée jusque dans mon sommeil. Elle espérait toujours m’arracher mon secret ; c’est pourquoi elle s’est faite ma mère et ma servante, me caressant toujours et me trahissant…

» Oh ! oui ! elle m’a odieusement trahie ! Elle m’a vendue, elle m’a livrée, lorsque j’étais encore une enfant ; et quand, plus tard, j’ai compris et senti ma honte, j’ai juré que je me vengerais quand je n’aurais plus besoin d’elle.

» À cette heure, les corbeaux se repaissent de sa chair ! et c’est bien fait, mon Dieu !

— Tu es une malheureuse et horrible fille ! dit Mario. Et, à présent, as-tu fini ?

— À présent, je veux que tu m’aimes, Mario, ou je me vengerai de la Lauriane, que tu aimes toujours, je le sais ! puisque tout à l’heure, dans l’auberge, tu n’as pas voulu parler d’elle aux messieurs qui étaient là. Oh ! j’y étais aussi, moi, cachée dans le grenier, d’où j’entendais tout le mal que tu as dit de moi.

— Puisque tu as tout entendu, comment es-tu assez folle pour ma demander de t’aimer ?

— Je ne suis pas folle ! On passe de la haine à l’amour, je le sais par moi-même. On déteste et on adore en même temps. D’ailleurs, tu as avoué que j’avais maintenant de beaux yeux, des bras fins et une sorte de beauté diabolique. C’est comme cela que tu disais dans l’auberge tout à l’heure. Et beaucoup de ces gentilshommes m’avaient offert, la veille, de quoi avoir d’autres jupes de taffetas et d’autres pendants d’oreilles, parce que, laide ou belle, je leur avais tourné la tête. Mais, moi, je ne veux rien d’eux, et rien de toi. J’ai encore de l’argent caché en Berry, et j’irai quand je voudrai. Prends-y garde, Mario ! ta Lauriane me répond de toi. Prends-moi avec toi, ou renonce à elle.

— Puisque tu te confesses si bien de tes mauvais desseins, dit Mario, je t’arrête…

Il allait saisir la bohémienne, décidé à la livrer à la justice du camp ; mais il ne retint d’elle que son écharpe : plus diaphane et plus rapide que les nuées chassées par le vent, elle s’était échappée.

Il la poursuivit, et il l’eût atteinte, car lui aussi savait courir ; mais il avait à peine tourné l’angle de la rue, que le son éclatant des trompettes lui annonça le boute-selle ; c’était le signal du départ pour la bataille.

Mario oublia les folles menaces qui l’avaient ému, et courut rejoindre son père, qui se levait à la hâte.

À la pointe de jour, tout le monde était en marche.

« Le pas de Suse est un défilé qui, sur un quart de lieue de long, n’a pas toujours vingt pas de large et qu’obstruent, çà et là, des roches éboulées. Les tergiversations du prince du Piémont n’avaient eu d’autres fins que de retarder pendant quelques jours la marche de notre armée. L’ennemi avait mis le temps à profit pour se fortifier.

» Le défilé était coupé de trois fortes barricades couvertes par des boulevards et des fossés. Les rochers qui le commandent des deux côtés étaient couronnés de soldats et protégés par de petites redoutes.

Enfin, le canon du fort Tallasse, bâti sur une montagne voisine, balayait l’espace découvert entre Chaumont et l’entrée de la gorge. C’était une de ces positions dans lesquelles une poignée d’hommes paraît capable d’arrêter une armée entière.

« Rien n’arrêta cependant la furie française[1]. »

Tant d’excellents historiens nous ont transmis le récit de cette belle action, que nous ne ferions qu’un peu moins bien après eux : notre rôle n’est pas d’écrire l’histoire dans ses faits officiels, mais de la chercher dans ses épisodes oubliés. C’est pourquoi nous suivrons les beaux messieurs de Bois-Doré à travers le carnage, sans nous laisser éblouir par l’ensemble majestueux du tableau. D’autant plus le ferons-nous, qu’ils n’eurent pas le loisir de la contempler longtemps eux-mêmes.

La scène était magnifique : un combat de héros dans un site sublime !

Mario eut, au premier coup de canon, des échos d’ivresse dans de cœur. Comment il franchit la première barricade, si ce fut sur un cheval ailé ou « sur le propre souffle embrasé du dieu Mars ; » comment il oublia le serment fait à son père de ne pas s’éloigner de lui, il ne l’a jamais su. Toute la passion de son âme, toute la fièvre de son sang, contenues à l’habitude par la modestie et l’amour filial, firent en lui comme une éruption volcanique.

Il oublia même un instant que son père le suivait au plus fort du danger, et, pour ne pas le perdre de vue, s’exposait autant que lui.

Aristandre était là, il est vrai, se plaçant comme une muraille mobile autour de son maître ; mais Mario, au plus chaud de l’assaut, se retourna plus d’une fois pour voir le panache gris du vieillard qui dépassait tous les autres, et, chaque fois qu’il le vit flotter, il remercia Dieu et se fia à son étoile.

L’affaire fut si impétueusement menée, qu’elle ne coûta pas cinquante hommes à la France. Ce fut une de ces miraculeuses journées où la foi est dans tous, et où rien ne se trouve impossible.

La position emportée, Mario s’était lancé sur la route de Suse, à la poursuite des fuyards, parmi lesquels était le duc de Savoie en personne, lorsqu’il vit venir sur sa droite un cavalier masqué, courant ventre à terre.

— Arrêtez, arrêtez-vous ? lui cria cet homme ; le service du roi avant tout ! Portez mes dépêches. Je vous connais ; je me fie à vous !

Et, en disant ces mots, le cavalier se laissa glisser à terre, évanoui, pendant que son cheval, épuisé, tombait sur ses deux genoux.

Mario fut le seul de ses jeunes compagnons qui eut le courage de renoncer à une dernière prouesse ; il sauta à terre, et ramassa le paquet cacheté que le courier venait de laisser échapper.

Mais, comme il allait tourner bride vers le camp du roi, un groupe d’hommes armés qui ne paraissaient pas avoir pris part à l’action et qui, évidemment, poursuivaient le messager sans savoir où ils se jetaient, débusqua par la droite et s’élança vers Mario en lui criant en italien qu’il aurait la vie sauve s’il rendait le paquet sans donner l’alarme.

Mario se hâta d’appeler au secours de toutes ses forces. Personne ne l’entendit. Son père était encore loin en arrière, ses compagnons déjà loin en avant. Il fit feu de sa carabine pour se faire mieux entendre, et, pour ne pas perdre son coup, il le dirigea sur les assaillants, dont un roula sur la poussière. Mario n’attendit pas les autres. Il était remonté à cheval ; il fila comme une flèche au milieu d’une grêle de balles qui se logèrent, partie dans son chapeau, partie dans le talus qui côtoyait.

Il entendit du bruit derrière lui, des cris, des coups. Il n’en tint compte, il ne se retourna pas.

Il n’avait pas vu le visage, il n’avait pas reconnu la voix du messager. Il regrettait d’abandonner à l’ennemi un homme qui savait se rendre si utile. Mais il s’agissait avant tout de sauver la dépêche, et c’est par miracle qu’il la sauvait.

Sa course rétrograde étonna ceux qu’il rencontra. À peu de distance du quartier royal, il vit accourir son père, qui s’effraya de le voir passer ainsi sans s’arrêter, et qui le crut blessé et emporté par son cheval. Mais Mario lui cria :

— Rien ! rien !

Et il disparut dans un tourbillon de poussière.

Il fut d’abord repoussé d’auprès de la personne du roi, et, tout aussitôt, prenant son parti, il s’élança vers celle du cardinal.

Le cardinal s’était vu exposé déjà à tant de projets d’assassinat, qu’on ne l’approchait pas facilement. Mais les dépêches que Mario brandissait au-dessus de sa tête et l’heureuse physionomie du digne jeune homme inspirèrent une subite confiance au grand ministre. Il le manda près de lui, et reçut le paquet, que Mario, dans sa hâte, ne songea pas à lui présenter le genou en terre.

  1. Henri Martin, Histoire de France.