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Calmann Lévy (tome 2p. 183-192).



LVIII


Le marquis ne sut pas tout de suite quel ange libérateur était venu à son secours.

Il se dégagea du corps de Sanche, dont les genoux pliés pesaient encore sur lui. Il étendit les bras au hasard, croyant être aux prises avec un nouvel ennemi qui l’avait manqué.

Ses bras rencontrèrent Mario, qui s’efforçait de le relever, en lui disant avec angoisse :

— Mon père, mon pauvre père, es-tu mort ?… Non, tu m’embrasses. Es-tu blessé ?

— Non, rien ! un peu foulé seulement, répondit le marquis. Mais que s’est-il donc passé ? Où est cet infâme ?…

— Je crois bien que je l’ai tué, dit Mario ; car il ne remue plus.

— Méfie-toi, méfie-toi ! s’écria Bois-Doré en se levant avec effort et en entraînant son bien-aimé au bas des degrés. Tant que le serpent a un souffle de vie, il veut mordre !

En ce moment, Clindor arrivait avec une torche, et l’on vit Sanche inerte et défiguré.

Il respirait encore, et un de ses grands yeux fauves, qui voyait confusément à travers son sang, semblait dire : « Je meurs deux fois, puisque vous me survivez ! »

— Quoi ! mon pauvre David, tu as tué ce Goliath ! s’écria le marquis dès qu’il commença à se ravoir.

— Ah ! mon père ! je l’ai tué deux minutes trop tard, répondit Mario, qui était comme ivre et qui recouvra aussitôt la mémoire avec la douleur : je crois que ma Mercédès est morte !

— Pauvre Morisque ! Espérons que non ! dit le marquis en soupirant.

Et ils repassèrent le pont pour aller la trouver, tandis que Clindor, qui, contre toute vraisemblance, craignait de voir Sanche se relever, traversait d’un fer de pertuisane la gorge de ce misérable cadavre.

La Morisque était debout. Elle ne voulait pas que l’on s’occupât d’elle, bien qu’elle eût de la peine à se soutenir.

Elle était douloureusement blessée : la balle avait traversé son bras droit, étendu sur le flanc de Mario au moment où le coup était parti ; mais elle ne songeait qu’à Mario, qu’elle ne voyait plus à ses côtés, et, quand elle l’y retrouva, elle sourit et perdit connaissance.

On la transporta au château, où Mario et Lauriane la suivirent en se tenant par la main et en pleurant amèrement, car ils la jugeaient perdue.

Le marquis resta dehors.

L’absence de Guillaume lui paraissait de mauvais augure, et il se porta en avant, croyant entendre, sur la hauteur, des bruits plus sérieux que ceux qui pouvaient provenir de la capture ou de la résistance de quelques fuyards.

À mesure qu’il avançait, les bruits devenaient plus alarmants, et, comme il atteignait le sommet du ravin, il vit revenir à lui une troupe en désordre, composée de vassaux d’Ars et de Briantes.

— Halte, mes amis ! leur cria-t-il. Que se passe-t-il donc, et d’où vient que de braves gens comme vous semblent tourner les talons ?

— Ah ! c’est vous, monsieur le marquis ! répondit un de ces hommes effarés. Il faut rentrer chez vous, et nous battre derrière les murailles ; car voici les reîtres. M. d’Ars, averti de leur approche par M. Mario, s’est porté à leur rencontre, et il est aux prises avec eux. Mais que voulez-vous faire contre ces gens-là ? On dit qu’un reître est plus fort et plus méchant que dix chrétiens, et, d’ailleurs, ils ont du canon ; ils s’en seraient déjà servis contre nous s’ils n’avaient pas craint de tirer sur les leurs, dans le pêle-mêle où les a mis M. d’Ars.

— M. d’Ars s’est conduit sagement et bravement, mes enfants ! dit le marquis ; et, si la peur des reîtres vous a fait tourner bride, vous n’êtes dignes ni de son service ni du mien. Allez donc vous cacher derrière les murs ; mais, moi, je vous avertis que, si je suis forcé de reculer et de me renfermer chez moi, je vous en ferai déguerpir comme gens qui mangent trop et ne se battent point assez.

Ces reproches en ramenèrent plusieurs ; les autres prirent la fuite : ces derniers appartenaient presque tous à Guillaume.

C’étaient pourtant d’assez braves gens ; mais les reîtres avaient laissé dans le pays de si terribles souvenirs, et la légende y avait ajouté tant d’effroyables merveilles, qu’il fallait être deux fois brave pour les affronter.

Le marquis, accompagné des meilleurs, qui déjà rougissaient de leur panique, eut bientôt rejoint Guillaume, qui chargeait héroïquement le capitaine Macabre.

La nuit, qui était devenue très-claire, avait permis à Guillaume de s’embusquer pour leur tomber sus et les empêcher d’aller canonner le château ; car ils avaient effectivement une petite pièce de campagne dont Bois-Doré, prisonnier à Étalié, n’avait pas soupçonné l’existence.

Tout le monde sait qu’il suffisait d’un méchant canon pour battre ces petites forteresses, habilement disposées pour soutenir les assauts du moyen-âge, mais très-impuissantes devant les ressources de la nouvelle artillerie de siége. Les plus redoutables châteaux de la féodalité, en Berry, se sont écroulés comme des jeux de carte sous Richelieu et sous Louis XIV, dès que le pouvoir central a voulu en finir avec la noblesse armée ; et l’on s’étonne du peu de soldats et de boulets qui ont suffi à cette grande exécution.

Le marquis ne devait donc, à aucun prix, laisser envahir les abords du manoir, et il courut soutenir Guillaume, qui se conduisait en homme de cœur, malgré la désertion de la plus grande partie de son monde.

Mais il fallut bientôt plier sous l’effort des reîtres, qui avaient l’avantage du terrain aussi bien que du nombre, sur le revers du talus, et la partie semblait perdue, lorsqu’on entendit, sur les derrières de la troupe ennemie, les rumeurs d’un combat, comme si elle se trouvait prise en queue et en tête simultanément.

C’était M. Robin de Coulogne qui arrivait avec son monde au bon moment. Sa lenteur était un fait providentiel. S’il eût suivi les reîtres de plus près, il les eût rejoints plus tôt et n’en eût probablement pas eu bon marché.

Ainsi pris entre deux feux, les reîtres se battirent pourtant avec un grand acharnement, surtout les solides Allemands de Macabre et les bouillants Français de la lieutenante.

Les Italiens de Saccage lâchèrent pied les premiers, en hommes qui détestaient Macabre et Proserpine, et ne voulaient point du tout mourir pour eux.

Ils essayèrent de se détacher pour se porter vers le château par un détour ; mais ils furent reçus en chemin par Aristandre, qui, s’étant emporté à la poursuite des bohémiens, ignorait l’attaque des reîtres, et tomba sur eux sans savoir de quoi il s’agissait.

Comme il avait avec lui une bonne petite troupe, et que, du premier coup, il abattit le lieutenant, la déroute des autres fut bientôt effectuée, et, dans la crainte d’une nouvelle générosité de Bois-Doré, le carrosseux se hâta d’expédier ceux qui furent pris, le lieutenant Saccage en tête.

La ceinture de celui-ci fut de bonne prise ; mais Aristandre ne voulut pas se l’approprier et la réserva pour la masse.

Un instant après, comme il courait pour rejoindre le marquis, il rencontra un des hommes qui avaient accompagné Lucilio à Brilbault.

— Hé ! Denison ! lui cria-t-il, qu’as tu fait de notre sourdelinier ?

— Demande-moi plutôt, répondit Denison, ce qu’en ont fait ces brigands de reîtres. Dieu le sait ! Nous avions marché sur Étalié avec lui pour rejoindre M. le marquis ; mais, au bas de la montée, nous avons été enveloppés par ces bandits, qui nous ont désarçonnés et emmenés.

Ils voulaient d’abord arquebuser maître Jovelin sur place. Ils étaient furieux de ce qu’il ne leur répondait point, et prenaient son empêchement pour du mépris. Mais il s’est trouvé là une dame qui l’a reconnu et qui a dit que M. le marquis le rachèterait fort cher. On l’a donc lié comme nous, et, à cette heure, il doit être, avec quatre autres de nos camarades, délivré comme moi, ou mort dans la bataille.

Quant à cette dame, qui est harnachée en manière d’officier, je ne sais point qui elle est ; mais le ciel me confonde si on ne dirait point de la demoiselle Bellinde !

— Ah bien, Denison, allons-y voir ! répondit Aristandre, et sauvons tous nos amis, si faire se peut !

Le bon carrosseux rassembla en courant tout ce qu’il put, et se porta sur le flanc des reîtres avec assez d’intelligence et d’à-propos.

Pris alors sur trois côtés et réduit de moitié, car Bois-Doré, Guillaume et M. Robin leur avaient déjà tué autant de monde que Saccage leur en avait enlevé par sa défection, les reîtres réunirent l’effort de leur petit bataillon serré pour faire retraite en bon ordre par leur flanc gauche.

Mais une si petite troupe était trop facile à envelopper ; leur canon, marchant à l’arrière-garde, était déjà tombé aux mains de M. Robin. Ils ne purent même pas se débander. Il leur fallut se rendre à discrétion, sauf quelques-uns que la rage aveuglait et qui se firent encore tuer, non sans avoir endommagé leurs adversaires à pied.

Il fallut du temps pour désarmer et lier les prisonniers ; car on ne pouvait guère se fier à des paroles de reîtres, et le jour paraissait quand on se trouva tous réunis, vainqueurs et vaincus, dans la cour du manoir.

On était maître de l’incendie des bâtiments de la ferme. Le dommage était grand, sans doute ; mais le marquis n’y songeait guère : il essuyait la sueur et la poudre qui voilaient ses regards, et cherchait avec émotion autour de lui tous les objets de son affection : Mario, d’abord, qui n’était pas là pour le féliciter, ce qui lui fit craindre que la Morisque ne fût plus mal ; puis Lauriane, qui accourut pour le tranquilliser un peu sur l’état de Mercédès ; puis Adamas, qui lui embrassait les pieds avec transport ; puis Jovelin et Aristandre, qui ne paraissaient point encore, et son bon fermier, dont on lui cachait la perte ; enfin, tous ses fidèles serviteurs et vassaux, dont le nombre avait diminué dans cette fatale nuit.

Mais, tout en les demandant, il s’interrompait pour redemander Mario avec une subite anxiété.

Deux ou trois fois, durant son combat acharné avec les reîtres, il lui avait semblé voir dans le crépuscule la figure de son enfant passer autour de lui comme une vision flottante.

— Ah ! enfin, Aristandre ! s’écria-t-il en voyant tout à coup le carrosseux à cheval près de lui ; as-tu vu mon fils, toi ? Parle donc vite !

Aristandre bégaya quelques mots inintelligibles. Sa grosse figure était altérée par la fatigue et déconfite par un embarras inexplicable.

Le marquis devint pâle comme la mort.

Adamas, qui le contemplait avec ivresse, s’aperçut bien vite de son angoisse.

— Eh non ! eh non ! monsieur, dit-il en recevant dans ses bras Mario, qui s’élançait de la croupe de Squilindre, où il s’était tenu caché derrière le large buste du carrosseux. Le voici sain et frais comme une rose du Lignon !

— Que faisiez-vous donc en croupe derrière le cocher, monsieur le comte ? dit le marquis après avoir embrassé son héritier.

— Hélas ! mon doux maître, pardonnez-moi, dit Aristandre, qui venait de mettre aussi pied à terre. Tout en venant de chercher Squilindre à l’écurie pour l’opposer à ces diables de chevaux allemands, j’avais vitement enfermé Coquet pour que M. le comte ne pût le monter, car je l’avais vu rôder par là, votre démon… faites excuse ! votre mignon de fils, et je me doutais bien qu’il voulait courir au danger.

» Mais, comme j’étais au mitan des coups, voilà-t-il pas quelque chose qui me saute le long des reins ! Je n’y ai pas fait grande attention d’abord, c’était si léger ! Mais voilà qu’il m’était poussé quatre bras : deux grands et deux petits ! Des deux grands, je poussais ma bête et défaisais les ennemis ; des deux petits, je rechargeais mes armes et maniais la pique si lestement, que je travaillais comme deux.

» Que voulez-vous ! j’étais dans une bagarre où il n’eût point fait bon de mettre à terre mon petit double, si bien que j’en suis sorti au complet, grâce à Dieu, après avoir joliment battu en grange sur l’ennemi et abattu sous les pieds de ce vaillant cheval de carrosse, qui est au besoin un fameux cheval de guerre, monsieur ! plus d’un réprouvé qui en voulait à vos jours, que Dieu conserve monsieur le marquis ! Si j’ai mal fait, punissez-moi, mais ne reprenez pas M. le comte ; car, vrai, par le nom de… c’est un bon petit… qui vous… des coups de maître à ces… d’Allemands, et qui sera bientôt, je vous le dis, un… comme vous, mon maître !

— Assez, assez d’éloges, mon ami, reprit Bois-Doré en serrant la main de son carrosseux. Si tu apprends à ton jeune maître à désobéir, ne lui apprends pas, du moins, à jurer comme un païen.

— Ai-je donc désobéi, mon père ? dit Mario ; vous m’aviez défendu de courir sus aux bohémiens ; mais vous ne m’aviez rien dit quant aux reîtres.

Le marquis prit son enfant dans ses bras et ne put s’empêcher de le montrer avec orgueil à ses amis, en leur racontant comment il avait tiré son oncle des mains du terrible Sanche.

— Allons, mon jeune héros, ajouta-t-il en l’embrassant encore, j’aurais beau vouloir vous tenir en laisse, vous voilà hors de page. Vous avez vengé de votre propre main, à onze ans, la mort de votre père, et gagné vos éperons de chevalier. Allez mettre un genou en terre devant votre dame ; car vous avez conquis l’espoir de lui plaire un jour.

Lauriane embrassa Mario fraternellement sans hésiter, et Mario lui rendit ses caresses sans rougir.

Le moment n’était pas encore venu où leur sainte amitié pouvait se changer en un saint amour.

Tous deux retournèrent vers Mercédès après avoir rassuré le marquis sur le compte de Lucilio, qui était bon chirurgien et qui s’était déjà rendu auprès d’elle. Mario n’avait pas voulu se vanter d’avoir contribué à la délivrance de son ami, qui, à son tour, s’était fort bien battu à ses côtés.

La Morisque était si heureuse des soins du précepteur et du retour de Mario, qu’elle ne sentait point son mal.

Après ce pansement, Lucilio procéda à celui des blessés, et même à celui des prisonniers, que l’on se disposait à faire partir, sous bonne escorte, pour la prison forte de La Châtre.

Assis dans la basse-cour, autour d’un reste d’incendie, les reîtres avaient l’oreille bien basse ; le capitaine Macabre, qui s’était battu ivre-mort et qui était fort blessé, ne songeait qu’à implorer du brandevin pour s’étourdir de sa déconfiture ; la Bellinde avait eu si grand’peur dans la bataille, qu’elle en était comme hébétée : ce qui la préservait de sentir l’humiliation de se voir exposée aux mépris et aux reproches des domestiques et vassaux qu’elle avait si longtemps dédaignés et tancés.

Elle fut pourtant l’objet de quelques égards de la part des villageoises, à cause de son riche costume, dont elles étaient éblouies instinctivement.

Mais, quand Adamas sut la prétention qu’elle avait eue d’épouser le marquis et le projet qu’elle avait manifesté de torturer Mario, il la voua si bien à l’exécration générale, que le marquis dut se hâter de la faire partir pour la prison de ville. Il eut même l’humanité, en dépit d’Adamas, de lui laisser ses bijoux, sa bourse et un cheval pour la transporter.

Tous les autres chevaux des reîtres, qui étaient fort bons, et leurs équipages, ainsi que leurs armes et l’argent des officiers, furent distribués aux braves gens qui les avaient pris, sans que le marquis voulût rien garder pour lui-même de la dépouille de l’ennemi. Il s’occupa, en outre, de secourir au plus vite ses pauvres vassaux, pillés et houspillés par les bohémiens.