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Calmann Lévy (tome premierp. 222-230).



XXVI


L’équitable Bois-Doré faisait tout haut ces réflexions à Adamas, lorsque le muet lui présenta la feuille qu’il venait d’écrire.

C’était le bref récit de ce qui s’était passé le matin, à la Motte-Seuilly, entre Lauriane, l’Espagnol et lui : le couteau lancé méchamment à diverses reprises pour l’effrayer et l’interrompre, plongé ensuite dans les entrailles du louveteau, et enfin cédé en gage de soumission et de repentir à madame de Beuvre, sous les yeux mêmes de Jovelin.

— Alors, ceci devient grave ! dit le marquis tout pensif, et je vois, dans le Villareal, un fort méchant homme. Pourtant, il se peut qu’aucune de ces armes n’ait été en sa possession, il y a dix ans, et qu’il les ait reçues depuis en don ou en héritage. Il serait alors le parent ou l’ami de l’assassin ; il se trouve des scélérats et des lâches dans les meilleures familles. Comme vous, maître Jovelin, j’ai mauvaise opinion de notre hôte ; mais je suis certain que, comme moi, vous hésitez encore beaucoup à le condamner sur ces preuves.

Lucilio fit signe que oui, et conseilla au marquis de tâcher de lui faire avouer la vérité par surprise ou par ruse.

— C’est à quoi nous songerons avec soin, répondit Bois-Doré, et vous m’y aiderez, mon grand ami. Pour le moment, il nous faut aller souper, et, puisque nous sommes seuls entre nous, nous allons nous donner la joie de manger avec notre petit futur marquis, dont la place, pas plus que la vôtre, n’est à l’office.

— Et pourtant, monsieur, si vous m’en croyez, dit Adamas, nous laisserons encore aujourd’hui les choses comme elles sont. La Bellinde est une méchante peste et je la trouve beaucoup trop amie avec le presbytère officine de mauvais propos contre nous tous.

— Voyons, Adamas, dit le marquis, qu’y a-t-il donc de si piquant entre le presbytère et toi ?

— Il y a, monsieur, que, moi aussi, j’ai consulté la magie. Ce matin, à peine fûtes-vous parti, qu’un nommé La Flèche, le même bohémien, sans doute, que vous avez vu, sur le jour, à la Motte, vint rôder autour du château et offrir de me dire la bonne aventure. Je refusai ; j’ai trop grand’peur des prédictions, et je dis que le mal qui nous doit arriver nous arrive deux fois quand nous le connaissons d’avance. Je me contentai de lui demander qui m’avait dérobé la clef de l’armoire aux liqueurs, et il me répondit sans hésiter :

« — Celle que vous supposez !

» — Nommez-la, repris-je connaissant bien que c’était la Bellinde, mais voulant éprouver la science de cet habile compère.

» — Les astres me le défendent, répondit-il ; mais je vous puis dire ce que fait, au moment où nous parlons, la personne que vous n’aimez point. Elle est chez le recteur, où elle se gausse de vous, disant que vous avez mis en tête au châtelain de ce manoir d’épouser la jeune madame…

— Taisez-vous, Adamas, taisez-vous ! s’écria pudiquement le marquis ; vous ne devez point répéter les billevesées…

— Non, monsieur, non ! je ne dis rien ; mais, voulant savoir si le sorcier disait vrai, dès qu’il fut parti, je m’en allai, comme en me promenant, le long du presbytère, où je vis la Bellinde à une croisée, avec la gouvernante, lesquelles toutes deux se mirent à rire et à me bafouer en se cachant.

Jovelin demanda si ce bohémien était entré dans le château.

— Il l’eût fort souhaité, dit Adamas ; mais Mercédès, qui le regardait de la cuisine sans se montrer à lui, me pria de ne point le recevoir, disant qu’il était sujet à dérober, et je ne le laissai point entrer dans le préau. Il en regardait la porte avec beaucoup d’émotion, et, comme je lui demandai ce qu’il y voyait, il me répondit :

« — Je vois de grands événements près de s’accomplir dans cette maison ; si grands et si surprenants que je les dois annoncer à votre maître. Faites-moi parler à lui.

» — Vous ne pouvez, lui dis-je, il n’est point céans.

» — Je le sais, reprit-il. Il est à la Motte-Seuilly, où j’essayerai de le voir ; mais, si je ne peux lui parler là sans témoins, je reviendrai ici, et véritablement, si vous me refusez encore l’entrée, vous en aurez regret un jour, car bien des destinées sont en mes mains.

— Tout cela est fort remarquable, dit naïvement le marquis. Le fait est qu’il m’a prédit tout ce qui m’arrive, et je regrette maintenant de ne l’avoir pas interrogé davantage. S’il revient, Adamas, il me le faut amener. — Ne m’avez-vous pas dit, mon cher Mario, que c’était un garçon d’esprit ?

— Il est très-amusant, répondit Mario ; mais ma Mercédès ne l’aime pas. Elle croit que c’est lui qui nous a volé le cachet de mon père. Moi, je ne le crois pas, car il nous a aidés à le chercher et à le réclamer aux autres bohémiens. Il paraissait nous aimer beaucoup, et il faisait tout ce que nous lui demandions.

— Et qu’est-ce qu’il y avait sur ce cachet, mon cher enfant ?

— Des armoiries. Attendez ! M. l’abbé Anjorrant les avait regardées avec un verre qui faisait voir gros, car c’était si fin, si fin qu’on ne distinguait pas bien, et il m’avait dit :

«

— Retiens ceci : D’argent à l’arbre de sinople. »

— C’est bien cela, dit le marquis ; ce sont les armes de mon père ! Ce seraient les miennes si le roi Henri ne m’en avait composé d’autres à sa guise.

— Les unes et les autres, écrivit Lucilio, sont sculptées sur la porte du préau. Demandez à l’enfant s’il ne les avait pas vues en arrivant ici.

— Et comment les eût-il vues ? dit Adamas, qui lisait les paroles de Lucilio en même temps que son maître. Les maçons qui réparaient l’arcade avaient leur échafaud dessus !

— Et ce matin, reprit Lucilio avec son crayon, lorsque le bohémien regardait cette porte, pouvait-il voir les écussons ?

— Oui, répondit Adamas, les échafauds étaient enlevés, et les maçons occupés ailleurs. Les écussons remis à neuf… Mais j’y songe, maître Jovelin, ce La Flèche devait savoir quelque chose de l’histoire de notre cher enfant puisqu’ils ont voyagé ensemble ?

— Je ne crois pas, répondit Mario ; nous n’en parlions jamais à personne.

— Mais vous en parliez avec Mercédès ? écrivit Lucilio. La Flèche comprend-il l’arabe ?

— Non, il comprend l’espagnol ; mais je parlais toujours arabe avec Mercédès.

— Et, dans la bande de ces bohémiens, n’y avait-il pas d’autres Morisques ?

— Il y avait la petite Pilar, qui comprend l’arabe parce qu’elle est fille d’un Morisque et d’une gitana.

— Alors, écrivit Lucilio au marquis, renoncez à la croyance au merveilleux. La Flèche a voulu exploiter la circonstance. Il savait jusqu’à un certain point l’histoire de Mario ; il a appris la vôtre dans le pays, celle de votre frère disparu il y a dix ans. Il avait volé le cachet. Il a reconnu les armoiries sur l’écusson de la porte. Il avait retenu les dates. Il a deviné, pressenti ou supposé la vérité entière. Il a couru à la Motte pour vous faire sa prédiction, qu’il a apprise par cœur à la petite gitanelle. Ce soir ou demain, il vous apportera le cachet, pensant débrouiller à lui seul le mystère que vous savez maintenant, et recevoir une grosse récompense. C’est un filou et un intrigant, rien de plus.

Il en coûtait au marquis d’admettre des explications si naturelles et si vraisemblables ; pourtant il s’y rendit.

Adamas lutta encore.

— Comment, dit-il à Lucilio, expliquerez-vous ce qu’il m’a révélé de la Bellinde et du presbytère ?

Lucilio répondit que cela était bien aisé. Bellinde avait écouté, la veille, aux portes de l’appartement du marquis ; La Flèche avait écouté, le matin, à la porte ou sous les fenêtres de la cure.

— Vous dites sensément les choses, s’écria le marquis, et je vois bien qu’il n’y a pas là d’autre magie que celle de la sainte Providence, qui a amené, avec cet enfant, la vérité et la joie dans ma maison. Allons souper ! nous aurons ensuite l’esprit plus lucide.

Cette fois, le marquis soupa vite et sans plaisir.

Il se sentait espionné par Bellinde, qui n’avait plus l’espoir d’écouter dans le passage secret, vu qu’Adamas, pendant qu’il tenait les maçons, l’avait fait murer dans la journée ; mais la curieuse et malveillante fille remarquait les longues conférences du marquis et de Jovelin avec Mercédès et l’enfant, les portes fermées pendant ces entretiens, et surtout les airs importants et triomphants d’Adamas dont chaque regard semblait lui dire : « Vous ne saurez rien ! »

Elle n’était pas assez intelligente pour deviner quoi que ce fût. Elle pensait que le marquis, donnant suite à ses espérances de mariage, préparait avec « les égyptiens » un divertissement pour la petite veuve.

Il n’y avait rien là dont elle pût tirer parti contre Adamas, son ennemi personnel ; mais elle ressentait, contre lui et contre la Morisque, une jalousie qui ne cherchait que l’occasion d’une vengeance.

Lorsque Bois-Doré fut seul avec Jovelin, ils concertèrent et arrêtèrent un plan de conduite pour le lendemain vis-à-vis de d’Alvimar.

La lettre de M. Anjorrant fut attentivement relue et commentée. Puis le bon Sylvain, qui n’aimait pas à s’absorber dans les affaire sérieuses et tristes, fit revenir son héritier et passa la soirée à causer et à jouer avec lui. En cela, il tenait bien réellement de son cher maître Henri IV, sans penser à le singer.

Il adorait les grâces de l’enfance, et, sans le défaut de souplesse de ses reins, il eût fait volontiers le cheval autour de la chambre.

— Ça, dit-il à Adamas quand il vit le sommeil alourdir les paupières soyeuses de Mario, il faut le rendre à la Morisque, pour que, cette nuit encore, elle prenne soin de lui. Mais, demain, quand nous aurons tiré au clair l’affaire de ce Villareal, il ne sera plus question de cacher la vérité, et je veux que mon héritier ait son lit dans le boudoir de ma propre chambre. Venez, mon enfant, dit-il à Mario, regardez ce petit nid, tout or et soie, qui n’attendait qu’un gentil seigneur tel que vous ! Aimez-vous cette tenture de lampas rose vif et ces petits meubles incrustés de nacre ? Ne semble-t-il pas qu’ils aient été destinés à un personnage de votre taille ? Il s’agira, Adamas, de lui arranger un lit qui soit un chef-d’œuvre. Que dirais-tu d’un carré à colonnes torses d’ivoire avec un gros bouquet de plumes roses à chaque coin ?

— Monsieur, dit Adamas, dès que nous serons tranquilles, je mettrai mon esprit à la question pour vous contenter, car rien n’est trop beau pour votre héritier. Et nous songerons aussi à ses habillements, qui doivent être appropriés à sa qualité.

— J’y songe, Adamas, j’y songe ! s’écria le marquis, et je veux que sa garde-robe soit toute semblable à la mienne. Tu me feras venir ici les meilleurs tailleurs, les lingères, les cordonniers, chapeliers et plumassiers les plus habiles du pays, et, un mois durant, je veux que, sous mes yeux, jour et nuit, s’il le faut, on travaille à l’équipement de mon neveu.

— Et ma Mercédès, dit Mario sautant de joie, est-ce qu’on lui donnera aussi de belles robes comme la Bellinde en a ?

— La Mercédès aura de belles robes, des robes d’or et d’argent, si c’est sa fantaisie… Et cela me fait penser… Écoutez, mon cher Jovelin, il me semble que cette femme est belle et encore jeune. Ne seriez-vous point d’avis de lui laisser reprendre ici le costume morisque, qui est fort galant, sauf le voile, qui est par trop islamite ? Puisque cette bonne créature est franche chrétienne à l’heure qu’il est, et que nous vivons dans un pays où le populaire n’a jamais vu de Morisque, ce costume ne choquera les regards de personne et réjouira les nôtres. Qu’en pense votre sagesse ?

La sagesse de Lucilio avait fort à faire pour concilier la tendre affection que méritait le marquis avec le sentiment que sa puérilité faisait naître. Mais, n’espérant pas corriger un si vieil enfant, en somme, la raison lui commandait d’en prendre son parti et de l’aimer tel qu’il était.

Le philosophe eût désiré que, pour commencer la nouvelle destinée de Mario, on ne l’affolât point tant de parures et de luxe, mais qu’on lui dit plutôt quelque chose des devoirs nouveaux qu’il avait à pratiquer.

Il se consola en remarquant que l’enfant était moins enivré de la possession de ces choses que réjoui et attendri des amitiés et caresses dont il se voyait l’objet.

Le lendemain, d’Alvimar, qui n’avait pas dormi de la nuit, fit demander par Bellinde, qui le soignait avec complaisance, la permission de ne pas paraître avant l’après-midi.

Le marquis lui fit encore une courte visite, et fut frappé de l’altération de ses traits. Sous le coup des sinistres prédictions qui lui avaient été faites, il avait eu des rêves affreux.

Enfin, la clarté du jour avait fait entrer l’espoir dans son âme, et il sommeilla une partie de la journée.