Les Bandits tragiques/10

Simon Kra (p. 90-107).


X

UN PEU DE L’ÂME DES BANDITS


Nous empruntons ce titre à M. Émile Michon, membre de la Société générale des prisons, qui approcha quelques-uns des bandits et tenta de les expliquer dans un livre remarquablement impartial, bourré d’observations judicieuses et de moelle psychologique. Mais cet écrivain spécialiste ne vit les bandits qu’à leur déclin, après leur défaite, alors que la plupart d’entre eux n’avaient d’autre espoir que la mort. Il nota néanmoins la crânerie avec laquelle Bonnot, Garnier, Valet avaient succombé, payant ainsi largement leur dette. « On doit les maudire, écrit-il, les exécrer et n’empêche qu’il n’est pas sans beauté le geste de cet homme qui grièvement blessé, achève au milieu du crépitement de la fusillade et des détonations de la dynamite, son testament dans la mélancolie finale duquel on devinera l’éveil tardif de la conscience… On dira ce qu’on voudra, ces hommes étaient d’un rude acier. »

En effet. Impossible de les situer dans la catégorie des bandits ordinaires et crapuleux. Du reste il ne hantèrent jamais les milieux dits du crime. Ils ignoraient et méprisaient superbement le monde des apaches, des souteneurs. Il faut donc qu’il y ait eu dans leurs actes tragiques et criminels, d’autres mobiles. Il faut, pour bien les connaître, plonger dans leur conscience.

M. Michon observe qu’ils sont tous « anarchistes individualistes » et atteints de « l’hypertrophie du Moi ».

Jugement un peu téméraire. Il y a autre chose, notamment le détraquement de leur conscience et de leur intelligence, consécutif à une éducation monstrueuse ; une fausse vue des choses ; une compréhension anormale de la vie, des droits et des devoirs de l’être.

Tous ont une certaine culture. Ils ont lu énormément et ils ont lu sans grande préparation. Ils hantent Schopenhauer et le citent. Ils fréquentent Nietzsche, Stirner, Le Dantec, Gustave Le Bon… Quelques-uns d’entre eux ne vivent que par la science et c’est ce qui vaudra à Callemin son sobriquet de « Raymond la Science ». Ils sont poètes aussi. M. Michon cite ce poème dû à De Boué, intitulé :


LA MISÈRE

Dès le berceau des conquérants,
À l’ombre triste de leur gloire,
J’ai tissé mes haillons traînants
Et fait ma couche de boue noire.


J’ai mis des larmes dans mes yeux,
J’ai mis la faim dans mes entrailles,
Depuis je rôde autour des lieux
Où les conquérants font ripaille.

Depuis je tiens ma froide main,
Que crispe quelquefois la haine ;
Alors je suis celui qu’on craint
Et qu’on flatte comme une reine.

Ma main s’est réchauffée parfois
Aux feux de joie de bien des trônes,
Des grands ont tremblé à ma voix ;
Des rois m’ont demandé l’aumône.

Je suis l’intruse que l’on craint
Voir paraître devant la porte,
Et l’on pleure lorsque j’étreins
L’enfant que le hasard apporte.

Je suis celle qui crie : « J’ai faim ! »
Ce cri troublant qui indispose,
Qui fait pâlir le châtelain
Dans les moments où il repose.

Je suis celle qu’aux soirs d’hivers,
Les mains dans un manchon de glace,
On peut voir s’acheminer vers
Les masures où la mort passe.

Je suis celle qui, dans la nuit,
Tremble sur le seuil des églises,
Et qui s’endort sur le granit,
Sous la froide haleine des bises.

Je vais traînant partout le deuil
Des joies qui me sont inconnues,

Et l’on m’a même pris l’orgueil
En repoussant ma main tendue.

Je suis la misère, voyez,
Voyez ce qu’avec moi je traîne,
Le cortège déguenillé
Fait de faim, de vice et de haine.

Je suis la misère, longtemps
Je traînerai encore ma horde,
Comme une lèpre qui s’étend
Et qui toujours plus loin déborde.

Je suis la misère qui monte,
Et qui gagnera les palais.
Je me vengerai de la honte,
De l’ombre vile où je rampais.


Évidemment les règles de la prosodie ne sont pas absolument respectées comme elles devraient l’être et certaines images frisent l’enfantillage ; mais on ne pourra nier qu’il y ait, dans cette production, du mouvement, le sens du rythme, une réelle fraîcheur d’inspiration… C’est un bandit, un des complices des féroces bandits de la rue Ordener et de Chantilly qui a composé ce poème attendrissant et résigné.

Comment ils concevaient leur « Moi ». Tenez, je donne la parole à un « scientifique ». Écoutez :


Je sais que j’existe parce que je sens le contact des choses extérieures, lumière, air, chaleur, froid, etc… en un mot la matière.

Je juge ces choses par rapport à moi : Il n’en saurait être autrement.

Moi, ce sont tous mes organes, mes membres, mes sens, mon cerveau, en un mot, tout cet ensemble, cette association de cellules et de groupes de cellules qui ne peuvent vivre indépendamment les unes des autres. Si un groupe quelconque de cellules est malade, la répercussion de malaise se communique à tous les autres groupes composant mon individualité ; mon « Moi ». Si j’ai faim, soif, si je manque de lumière, d’air, ce n’est pas seulement mon appareil digestif ou mon appareil respiratoire, ou ma vue, ou mon épiderme qui sont affectés ; c’est « Moi » tout entier…

De cet ensemble de choses, de cette association, il en résulte un individu complet, vivant de sa vie propre, différent de ce qui l’entoure, puisant pour lui, dans le milieu pour entretenir la vie de tous les constituants de cette « colonie » ; il en résulte ce que l’on appelle un « Moi ».

Sorti de la matière, je ne vois rien qui puisse constituer la vie. Je ne crois pas à une intelligence supérieure, à un Dieu quelconque, à un esprit créateur d’organisation de la matière.

Je ne crois pas à une âme matérielle, laquelle puisse survivre d’une vie propre après notre mort…


Voilà la déclaration de principe. Reste ensuite à fournir au « Moi » son plus complet développement. Mais la Société humaine, avec ses lois, ses injustices, ses illogismes s’y oppose. Alors ? Alors la révolte. Mais non plus la révolte romantique contre des formules. L’individualiste a jugé la Société qui ne repose que sur l’égoïsme et l’exploitation de l’homme ; il sait que l’argent en est la clé de voûte. Il va donc s’attaquer à la seule puissance du jour : le Coffre-fort. Et cela par tous les moyens.

Et l’individualiste aboutit à l’illégalisme.

Cette théorie de l’illégalisme est plus vieille que les anarchistes eux-mêmes. Mais il semble bien qu’elle ait pris consistance et se soit répandue dans leurs groupes avec le lancement du journal l’Anarchie fondé par le compagnon Albert Libertad, en l’année 1906. Ce Libertad était un type des plus curieux, venu de Bordeaux, en mendiant sur les routes et qui conquit une certaine célébrité en provoquant un scandale au Sacré-Cœur où il prétendait contredire le prédicateur. Après bien des aventures, il vint s’installer dans un petit local de Montmartre où, grâce à ses économies et le produit de quelques collectes, il monta une imprimerie embryonnaire. Il avait avec lui, deux compagnes, toutes deux anciennes institutrices qui l’aidaient dans sa besogne et quelques typographes qui, le soir venu, après leur labeur, lui donnaient un coup de main.

M. André Colomer, dans un livre véhément et d’un talent brutal, dont le titre est tout un programme : À nous deux ! Patrie ! parle longuement de Libertad. Il en parle même avec enthousiasme. Je lui emprunte les lignes qui suivent :

« C’était un étrange cynique. Il venait on ne savait d’où, avec ses pieds nus dans des sandales et ses pauvres jambes brisées qu’il lançait en avant d’un superbe élan de ses béquilles de pauvre. Il portait une longue blouse noire aux larges manches, et, tout en haut de ce corps misérable, la tête flambait orgueilleusement ! Il allait toujours tête nue, avec un front comme Socrate, crâne chauve et cabossé de la sagesse autour duquel pendaient quelques longs cheveux rétifs comme des épines. Mais ses yeux brûlaient de révolte, férocement, et sa bouche se tordait en sarcasmes d’amertume.

« Libertad parlait. Sa voix âpre et chantante tour à tour contait en ses inflexions précipitées comme un débordement du cœur, la joie de vivre au rythme des libres sensations en la simplicité des gestes sans morale, l’horreur d’agoniser au mécanisme des tâches serviles en la complexité des mouvements convenus, la bêtise des politiques, la complicité des maîtres et des esclaves, l’autoritarisme de toute force collective, la lâcheté des hommes qui ne savent agir qu’en troupeau et la jouissance de se découvrir et de recréer, et de se perdre en toute sa sève, comme une tige droite et souple vers le soleil, et de s’assurer soi-même vivant et libre dans la lumière. Libertad chantait l’anarchie comme une force que chacun portait en soi. Et, tandis qu’il parlait, les yeux des jeunes gens brillaient d’une lumière intérieure. Au rythme de cette voix, ils écoutaient en eux s’éveiller l’âme de leur jeunesse.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

« Ce monstre bafouait l’autorité souveraine du Peuple. Il brisait les idoles du Temple de la Démocratie. Il niait l’Idéal social. La foule se hérissait de poings tendus. Un grondement la soulevait et, de vague en vague, l’injure et la menace roulaient jusqu’à Libertad. Déjà ses jeunes disciples repoussaient courageusement les premiers assauts de la collective Bête. Mais soudain ce fut comme une ruée de cochons saouls…

« Il reçut un coup de pied dans le ventre. Alors se couchant sur un mur, tout droit, d’un effort décidé de ses pauvres jambes rompues, il se tint sur une seule béquille et prenant l’autre à plein poing par sa base, il la brandit comme une massue. Ah ! du moins, s’il fallait qu’un sage mourût en ce jour, ce ne serait pas comme Pythagore traqué et s’arrêtant au bord d’un champ pour tendre sa poitrine aux coups de la foule. Il y avait trop longtemps, qu’à travers les siècles, les hommes sociaux se répétaient à plaisir que les philosophes se laissaient tuer avec résignation.

« Sa tête nue contre la pierre, le front très haut dans la clarté, ses yeux semblaient lancer des éclairs, et au bout de sa manche noire, en son poing de fer, dansait sa vieille béquille de bois. Elle tombait, tombait sans cesse et retombait d’un seul mouvement pour un moulinet de la mort. Elle frappait à droite, à gauche, devant elle, partout sur la bête grouillante autour de son maître. Elle brisait un poing tendu. Elle crevait un œil de haine. Elle faisait sauter des dents prêtes à mordre, aplatissait un ventre, coupait les jambes, tapait, cognait sautait, rebondissait, faisait le vide autour du poing qui la maniait, comme si elle eût été la roue même de l’infini animée par le bras du destin pour l’éternité.

« Et Libertad mourait, qu’elle tournait encore…

« Tel fut l’enseignement de la mort du sage. Il porta ses fruits superbement. Ceux que l’on appela les « bandits tragiques » furent les dignes fils de Libertad. En vérité, ils devaient être les bandits individualistes. »

Le morceau est joli, très joli, et d’un romantisme éclatant, sans déchets, qui dénote l’écrivain. Mais, hélas ! la réalité !…

D’autre part, Eugène Dieudonné, dans ses Souvenirs s’exprime ainsi sur Libertad :

« Libertad était populaire dans tout Paris. Il allait, les cheveux longs et tête nue. Nouveau Diogène, il parlait à tous, dès qu’un rassemblement se formait quelque part. Il avait la voix forte, mais avec un sens sérieux des nuances. Il savait prendre son auditoire.

« À Paris, plus qu’ailleurs, les réunions sont violentes. Il y a souvent pugilat. Libertad se jetait à terre sur le dos, et avec ses béquilles il faisait des moulinets terribles. Il est mort des suites d’une bagarre de ce genre. »

Mirage, faut-il le dire, mirage. La vérité est plus simple. Libertad mourut des suites de coups portés par les policiers qui le traînèrent sur les marches d’un escalier, à Montmartre. Quant à sa sagesse, son éloquence, sa foi, c’était un pauvre diable sans grande culture, doué d’une inlassable faconde et doutant si peu de lui-même qu’il ne craignait pas de pérorer sur tous sujets. Cela n’enlève rien à ses qualités réelles d’audace et d’entraîneur d’hommes. Mais à vouloir trop l’idéaliser, on ne pouvait que le déformer. Demeurons véridique. L’auteur de ce volume qui connu Libertad de très près, à l’époque où il était secrétaire de la rédaction du Libertaire (poste éminent auquel lui succéda Miguel Almereyda) rencontra, un soir, l’Apôtre place Clichy ! Tous deux causèrent.

— Je m’en vais, dit Libertad, faire une causerie, aux Épinettes, sur le bon curé de Meudon.

Il prononçait « Meu… euh… don » avec son savoureux accent bordelais. Je lui répondis alors :

— Ah !… Ah… Rabelais… c’est bien, ça… Et qu’est-ce que tu vas dire sur lui.

— Je vais le présenter comme un révolté, comme le père intellectuel des anarchistes…

Rabelais anarchiste… Hum !… Je tiquai un peu. Puis :

— Mais, vraiment, entre nous, tu l’as lu, ce qui s’appelle lu, Rabelais ?

Libertad ne se démonta point.

— Je ne l’ai pas lu, dit-il… Mais on me l’a expliqué. Et je sais à quoi m’en tenir.

Un autre jour, je l’entendis déclamer sur la morale qu’il assimilait à l’hygiène. Pour lui, l’homme moral était celui qui se lavait les pieds. C’était d’un cocasse irrésistible.

Nourri de brochures de propagande et de « causeries éducatives », le pauvre Libertad croyait que c’était arrivé. Et, après lui, d’autres qui se proclamaient ses élèves, le crurent. Cela explique les bandits.

Je dois noter qu’à côté de Libertad, un autre militant eut une énorme influence dans les milieux anarchistes. Il se nommait Paraf-Javal. Celui-là était un « scientifique ». Il a beaucoup écrit, beaucoup parlé. Il se séparait nettement des individualistes purs, poussés à l’école de Stirner, de Tucker, de Nietzsche. Il y eut même scission et bagarre entre les deux groupes et cela se solda par des morts et des blessés.

Mais nous avons laissé Libertad à la tête d’une imprimerie.

En même temps, Libertad imaginait ce qu’on a appelé Les Causeries Populaires. C’était une série de conférences qui eurent un moment une grande vogue. Le journal vivait des quêtes faites aux Causeries et de la vente de brochures dans les meetings et réunions publiques. Il se développa peu à peu.

Quelques mois après, Libertad louait une maison rue du Chevalier-de-la-Barre, aux flancs de la Butte. Elle se composait d’un sous-sol, d’un rez-de-chaussée qui servait de boutique et de deux étages. Au sous-sol, une presse désuète fut installée, ainsi que les cases, et la plus belle pièce, la plus claire et la plus spacieuse fut réservée aux Causeries qui avaient lieu chaque lundi soir. En même temps, un autre local était loué, rue d’Angoulême, où les Causeries se déroulaient le mercredi.

C’étaient d’originales séances que celles des Causeries et bien des hommes qui, depuis, ont conquis des situations, voire la notoriété, y passèrent des soirées entières. Pour tout mobilier, une table boiteuse, quelques bancs vermoulus, des chaises « chipées » dans les squares voisins ou chez les bistrots, c’était tout. Des fleurs très « Modern Style » décoraient les murs ; des rayons, où s’empilaient livres et brochures, couraient au fond de la pièce. Cela ne manquait point d’un certain pittoresque.

Les sujets les plus divers étaient traitées aux Causeries.

On y retrouvait des professeurs connus, des littérateurs, des savants qui venaient « enseigner » les camarades. Et, de ce nid d’anarchistes, le bourgeois égaré, amené là par un ami, s’en retournait stupéfait, ahuri, ne comprenant point qu’on n’eût pas, toute la soirée, parlé de bombes, de barricades, de révolution et qu’il n’ait pas assisté à de répugnantes scènes d’orgie.

C’était cependant de là que devait partir le mouvement individualiste et illégaliste qui allait aboutir aux Bandits tragiques.

Car, si les conférenciers, professeurs, écrivains, savants, docteurs étaient immunisés contre les dangers de certaines spéculations, il n’en allait plus de même pour les auditeurs dont la plupart n’étaient que de pauvres diables de primaires ayant abandonné l’école de très bonne heure. Certes, ils débordaient de bonne volonté ; ils s’efforçaient d’alimenter leurs cerveaux, de s’assimiler toutes les notions. Mais, de plain-pied, ils se lançaient dans la métaphysique la plus obscure ou les théories scientifiques les plus ardues. On imagine les ravages produits dans les esprits.

Bientôt, il ne fut plus question aux Causeries, que de Max Stirner, l’auteur de L’Unique et sa Propriété, de Nietzsche, et surtout de Le Dantec. Les uns avaient la tête farcie de Zarathoustra ; d’autres ne juraient que par leur « Moi ». Un Callemin, par exemple, cherchait à tâtons, sa voie en dévorant les vieux bouquins à couverture rouge de la collection Gustave Le Bon. Sa voie ? Celle de l’échafaud.

On parlait couramment de « reprise individuelle », comme d’une chose très simple et très naturelle que pas un anarchiste digne de ce nom n’aurait osé rejeter. Les malheureux ne songeaient pas assez aux gendarmes. Ils ne se disaient pas davantage qu’au bout de ce chemin dangereux, ils trouveraient fatalement le crime. Ils se grisaient du mauvais vin des mots : « Liberté !… Vivre sa vie… » Et, après ça, ils allaient, aux devantures des épiciers, cueillir des boîtes de sardines ou des camemberts.

La prison ne les guérissait point. Ils reparaissaient, après des mois d’absence, plus fous qu’avant. Et les lectures recommençaient, ainsi que les chapardages. Mais ce n’était que le début. Rien de bien tragique encore. Au contraire, cette époque de la vie anarchiste abonde en anecdotes savoureuses.

Un vieux poète chansonnier, disparu depuis, je crois, Paul Paillette, l’auteur des Tablettes d’un Lézard, racontait comment, un dimanche, il était venu, rue Clignancourt, rendre visite à un illégaliste notoire. Le pauvre vieux n’avait pas mangé depuis la veille. Il se demandait comment il mangerait ce jour-là. Mais l’illégaliste le rassura tout de suite.

— Attends, dit-il, nous allons faire un excellent déjeuner. C’est moi qui te le promets.

Paillette le suivit jusqu’à la rue Ramey. Parvenu près d’un magnifique étalage de volaille et de primeurs, l’anarchiste fit signe au poète de se poster dans une encoignure. Deux minutes après il revenait avec, sous son veston, un poulet dodu et alléchant.

— Attends, dit-il encore. Et prends toujours ça.

Le poulet s’engouffra sous la pèlerine ample du poète. Un instant très court s’écoula. Apparition d’un deuxième poulet. Puis un troisième. Enfin, un joli petit panier de fraises. Le pauvre Paillette ne pouvait en croire ses yeux.

— Mais le plus drôle, disait-il, c’était la tête de l’épicier. Ah ! quelle bobine ! Chaque fois qu’il tournait le dos, fût-ce une seconde, il constatait la disparition d’un poulet sans pouvoir comprendre comment cela s’était fait. Et il roulait des yeux ahuris ! Il ne lui vint même pas l’idée d’explorer les environs.

« Le déjeuner, ajoutait le poète, fut un des plus succulents de mon existence. »



L’art de la fausse monnaie fut aussi à la mode et pratiqué avec ferveur. Par malheur, cette industrie ne nourrit pas son homme. Il n’y a que les intermédiaires qui y trouvent profit, alors, que le fabricant aussi bien que l’émetteur courent tous les risques. Cela, d’ailleurs, réclame une organisation assez compliquée et trop étendue. D’où des chances de délations et des surprises désagréables.

Un de ces anarchistes faux monnayeurs fut, un jour, victime d’une fort mauvaise plaisanterie. Il venait de passer un beau louis en cristal à une commerçante lorsqu’il s’aperçut une fois dehors, que la bonne femme lui avait rendu en échange une pièce en plomb. Fureur du voleur volé. Il tempêta, hurla des imprécations contre ces cochons de bourgeois. C’est tout juste s’il ne parla pas d’appeler la police. Mais ses principes s’y opposaient.

Pourtant, dans l’esprit de quelques anarchistes, la fausse monnaie constituait la panacée destinée à mettre fin à tous les maux dont souffraient les hommes. Elle devait aussi leur assurer confort, vie paisible, possibilités de propagande. Quelques-uns, à la vérité, y réussirent. Ils surent conquérir cette vie confortable qu’ils rêvaient, Seulement ce fut l’État et ses gardiens de prison qui s’en chargèrent.

Mais étaient-ce là les seules formes d’illégalisme ?

Non. Il y avait encore le refus de payer le terme.

Les camarades mettaient leur point d’honneur à rouler le propriétaire.

Conterais-je encore une anecdote ?

Un matin un brave propriétaire, flanqué de son concierge, se présente chez son locataire, anarchiste connu, et, prétendait-on dans le voisinage, assez dangereux.

— Vous désirez ? demanda le locataire.

— Monsieur… excusez-moi… Je viens pour le terme.

— Le terme… Ah bon… j’y suis.

L’anarchiste fait mine de se recueillir, puis il s’empare d’un dictionnaire et se met à lire :

— Terme… ah ! ah !… figure d’homme dont la partie inférieure se termine par une gaine…

Et souriant :

— Avez-vous une gaine ?

— Mais, monsieur, proteste le propriétaire.

— Attendez, attendez, fait l’autre imperturbable. Nous disons donc : Terme… Dieu chez les Romains… Viendriez-vous chercher un Dieu ici ?

— Monsieur, dit le propriétaire impatient, je ne veux pas autre chose que toucher mon loyer.

— Votre loyer… que ne le disiez-vous… vous êtes donc le propriétaire. Eh bien ! monsieur, asseyez-vous, je vais vous démontrer, clair comme le jour, que la propriété c’est le vol…

— Mais…

— Taisez-vous !… Et, durant un quart d’heure, l’anarchiste lui infligea une démonstration à l’aide de citations et de syllogismes. Le propriétaire, excédé, lâcha pied. Il dit au concierge :

— Laissons-le… C’est un fou… Mais c’est un savant.

Juste ce que le comte de Guiches disait de Cyrano.

On pourrait conter aussi l’histoire d’un autre illégaliste qui mit son revolver sous le nez d’un huissier et le tint à sa merci pendant que les camarades déménageaient ses meubles. Mais de tels faits étaient alors plutôt rares. À peine si le browning tentait son apparition. Cependant, chaque anarchiste tenait à honneur d’en posséder un qu’il caressait de temps en temps dans sa poche.

Il y eut un petit anarchiste de seize ans, sorte de gavroche conquis à l’illégalisme, qui se nommait lui-même la « Terreur des épiciers ». Ce petit bonhomme avait juré de ne pas tomber dans les mains des policiers qui le soupçonnaient et l’inquiétaient. Il acheta une demi-douzaine de revolvers (acheter c’est une façon de dire), les bourra de cartouches et attendit l’heure fatale.

Hélas ! un beau matin, il eut l’idée malencontreuse de se baigner dans la Marne. Les policiers survinrent, s’emparèrent de ses vêtements, et le malheureux baigneur se vit cueillir sans pouvoir opposer la moindre résistance.

Telles étaient les mœurs des premiers « illégalistes ». La farce, cependant, ne devait pas durer. La tragédie allait venir.