Les Bandits tragiques/11

Simon Kra (p. 108-139).


XI

À ROMAINVILLE


Le fondateur de l’Anarchie et des Causeries populaires disparut un jour, à la suite d’événements qui seraient trop longs à rapporter et, d’ailleurs, un peu en dehors de l’histoire qui nous préoccupe. Les uns dirent qu’il avait été tué par la police, sauvagement sur les marches de l’escalier qui menait à sa maison, rue du Chevalier-de-la-Barre, d’autres prétendirent qu’il mourut des suites d’une rixe violente entre camarades dressés les uns contre les autres. Mais Libertad parti, le journal l’Anarchie passa entre les mains de Lorulot et fut transporté à Romainville. Là-bas, de grands locaux situés au milieu des jardins servaient de bureaux. Les anarchistes avaient installé un atelier de typographie, une machine à impression, plus une cuisine et plusieurs chambres à coucher, assez indépendantes les unes des autres.

Sur les murs du deuxième étage, on pouvait lire des inscriptions tout à fait significatives : Ce que tu es, sois-le pleinement, pas à demi (Ibsen). Le soleil ne donne la vie qu’à ceux en qui elle a déjà germé (Tolstoï). Vivre d’abord et quand même. Sois ton meilleur ami s’il s’agit de vivre. (Anonyme). Les hommes passent la moitié de leur temps à se forger des chaînes, l’autre moitié à se plaindre de les porter. (Mirbeau). Etc… etc…

Au premier étage, sur la porte de la bibliothèque cet avertissement :

Paresseux, filous, clochards, puants, ambitieux, snobs, hystériques, savantasses, raseurs de tous mondes ne franchissez pas cette porte. La mort vous attend !

Tout au bout des jardins, contre un mur épais on avait établi un tir à l’usage des amateurs et que les voisins curieux contemplaient de leurs fenêtres. Le premier venu pouvait s’en servir. Mais ce malheureux tir de Romainville fut longuement exploité, plus tard, contre les accusés, dans le procès des bandits tragiques.

Le journal était composé puis tiré par une équipe de camarades pleins d’ardeur, mais plus ou moins typographes, plus ou moins imprimeurs. Ils s’en tiraient tout de même. Ils s’y mettaient à quatorze ou quinze et, outre le journal, confectionnaient des brochures qu’ils allaient vendre dans les meetings, organisaient un service de librairie, se procuraient par tous les moyens, les ressources nécessaires à la petite colonie. Enfin, dans le jardin, ils s’occupaient d’élevage de lapins, de poules, de canards.

Tout cela n’était pas très dangereux. Cette tanière installée à deux pas de Paris ne paraissait point redoutable.

Parmi ceux qui se retrouvaient fidèlement aux réunions organisées là, particulièrement l’été, ou rencontrait des jeunes gens qui répondaient aux noms de Callemin, de Garnier, de Carouy, tous les trois déjà de vieux amis, ayant vécu ensemble à Bruxelles. Ils arrivèrent à la colonie à l’époque où s’épanouissaient les théories illégalistes. Ils finirent par s’installer complètement. Callemin composait à l’atelier, Carouy tournait la machine, Garnier jardinait.

Le trio était inséparable. Et, pourtant, ils différaient essentiellement l’un de l’autre, de goûts, de tempéraments, d’éducation. Ce qui ne les empêchait nullement de discuter avec âpreté sur l’individualisme, la reprise individuelle, la fausse monnaie, etc…

Cela vint à un point que l’illégalisme aboutit à une sorte de sectarisme. Ce fut comme un article de foi.

Et, dans cette atmosphère particulière, il ne faisait pas toujours bon de soutenir un avis opposé à celui des autres. Kibaltchiche dit le Rétif, ami de Mme Rirette Maîtrejean, en sut quelque chose pour son compte. Déjà il se dressait contre ce courant d’idées et de méthodes qu’il estimait dangereux et pernicieux. Un soir de Juillet 1911, au cours d’une conférence sur l’illégalisme dans une salle de la rue Ordener, Kibaltchiche protesta à la tribune, expliquant que les prisons regorgeaient d’anarchistes et que cela était dû à toute l’agitation folle qu’on créait ; il ajoutait que si chaque individu demeurait libre de vivre à son gré, du moins ne fallait-il pas transformer certains moyens d’action en but et en idéal.

Garnier se dressa alors et, dans la salle déjà houleuse, lui cria :

— Vendu !

Carouy lui tendit un poing menaçant. Quant à Callemin, il assura les camarades que Kibaltchiche était un bourgeois timoré (on ne disait pas encore petit bourgeois), une sorte d’aristocrate rêveur qui restait incapable de se défaire de ses tares, de son éducation, de son hérédité et qu’en somme, il convenait de ne pas le prendre au sérieux.

Car Callemin, surnommé Raymond la Science, était le véritable théoricien de la bande. Il avait lu énormément. Son intelligence très vive lui permettait de s’assimiler rapidement à peu près tout ce qui lui tombait sous les yeux. Malgré cela, il demeurait un primaire indécrottable. C’est ce qui explique que certaines lectures peuvent agir désastreusement sur un esprit. Il manquait, de plus, de méthode et, parfois, faisait montre de partis pris exaspérants, surtout sur des sujets qu’il connaissait très imparfaitement.

Rirette Maîtrejean, qui écrivit, voici quelques années, une poignée de souvenirs sur les bandits avec lesquels elle vécut longtemps, nous a raconté comment Callemin concevait son métier de typographe. Elle était chargée de la correction du journal et, d’ordinaire, revoyait la copie avant de la donner à la composition. Un jour, elle tomba sur un article de Lorulot qui contenait cette phrase :

« Les tabagiques, les opiomanes, les morphinomanes et les baudelairiens sont tous des idiots. »

Elle bondit sous l’outrage infligé — et cela bien avant notre confrère Clément Vautel — à un poète qu’elle aimait. Elle alla trouver l’auteur.

— As-tu lu Baudelaire ? questionna-t-elle.

— Jamais de la vie ! répondit Lorulot, je n’ai pas de temps à perdre.

— Alors tu condamnes un auteur sans l’avoir lu ?

Lorulot réfléchit un instant.

— C’est vrai, fit-il, tu as peut-être raison. Je vais retirer le mot.

Ainsi fut fait. Le journal parut. En relisant l’article, Rirette ne fut pas peu surprise d’y retrouver le terme qu’elle avait fait supprimer. C’était le typo Callemin qui l’avait rétabli…

— Pourquoi donc as-tu remis ce mot-là ? demanda Rirette.

— Parce que, répliqua Callemin brutal et péremptoire, si ce n’est plus l’avis de Lorulot, c’est toujours le mien.

Et il eut un geste qui voulait indiquer qu’il n’admettait pas de réplique.

Callemin était petit de taille, mais robuste. Il se montrait d’une propreté méticuleuse. Il vivait seul. Il professait pour la science un amour exclusif, et pour les femmes un dédain supérieur. Mais il cachait, tout au fond de lui même, une cruelle blessure. Ceux qui le connaissaient bien le savaient tendre et sentimental et il leur arrivait de le taquiner à propos d’une aventure d’amour, tout un roman vécu à Bruxelles.

À la Bibliothèque Royale qu’il fréquentait assidûment, le jeune Raymond avait fait la connaissance d’une étudiante russe. Ils ne tardèrent pas à s’aimer. Mais c’était d’un amour assez platonique. Il y eut entre eux beaucoup plus commerce d’idées que promenades au clair de lune. Cela dura quelque temps. Puis, la petite étudiante russe dut repartir pour Moscou. Alors Callemin fut désespéré. Il se montra inconsolable. Lui, le scientifique, pleurait comme le premier amant venu et, circonstance aggravante, il se livrait à la poésie, rimant des strophes à l’adorée. Mais, à Paris, il prétendait s’être cuirassé contre ce qu’il considérait comme des faiblesses indignes d’un véritable anarchiste. Et, là encore, le malheureux s’abusait.

Après l’attentat de la rue Ordener, il se trouvait presque sans argent, sans domicile, sachant que sa tête était promise au bourreau. Il avait quelque peu perdu de sa superbe et l’intraitable Raymond la Science commençait à faire des concessions à ses principes rigoureux. Une femme passa. Elle excusa et comprit tout. Elle fit mieux. Elle le glorifia.

Conquis, le misogyne Callemin se rendit, avec armes et bagages. Et ce fut l’idylle, brève, parmi les heurts, les dangers, les menaces, les poursuites, toute l’existence de la bête traquée. La science était reléguée au second plan. Les deux amoureux se mirent à courir, chaque soir, les concerts classiques, bras dessus, bras dessous. Cela au moment où la police, sur les dents, cherchait partout les assassins du garçon de recettes Caby.

Après quoi ils remontaient la rue de la Tour-d’Auvergne où Callemin, provisoirement, s’abritait chez son camarade Jourdan. Que de rêves d’avenir ne furent pas ébauchés, en ces heures sinistres, par ce bandit si faible et si douloureux et sa maîtresse enthousiaste ! Ils en arrivaient à oublier.

Mais, un soir, Callemin s’aperçut qu’il était suivi.

— Il y a un homme qui se traîne derrière nous, dit-il, à sa maîtresse. Ce type-là m’embête.

Elle se mit à rire.

— Ne t’inquiète donc pas. Ce type-là, je l’ai déjà repéré… Un suiveur de jupons. C’est sûrement moi qu’il suit.

— À moins que ce ne soit un policier.

— Penses-tu ! il est trop bien chaussé.

Callemin se sentit un peu rassuré.

Il quitta sa maîtresse, comme d’habitude, à la porte de l’immeuble qu’habitait Jourdan.

Le lendemain, il était arrêté.

Cette arrestation s’accomplit dans de telles conditions qu’il n’y vit que du feu.

Mais, peu après, conduit à la Sûreté, son attention fut attirée par un homme qui se tenait dans le bureau. Il l’observa. Puis il se dit :

— J’ai vu cette tête-là quelque part.

Mais où ?

À force de chercher, la lumière se fit en lui. Pas de doute. C’était lui, l’homme qui les suivait depuis quelques jours. Il se pencha vers un agent.

— Quel est donc ce monsieur ?

— Ce monsieur, répondit l’agent, c’est M. Jouin, le sous-chef de la Sûreté.

Le malheureux Callemin n’en revenait pas. Plus tard, aux Assises, lors d’une suspension d’audience, il racontait la chose à ses camarades. Et il ajoutait candide :

— Ne trouvez-vous pas cela extraordinaire ?… Et pourtant !… ELLE était insoupçonnable.

Peut-être. Mais ELLE était tout de même, volontairement ou non, la cause directe de l’arrestation de son amant. Car les policiers savent comment on remonte aux hommes… par la femme.



Carouy, lui, était un mélange de sentiments et d’instincts plus ou moins excessifs les uns que les autres. Il avait un aspect plutôt vulgaire. Tête carrée, cheveux plantés drus, moustache épaisse, des yeux fureteurs, quelque peu sournois, avec çà les bras courts, de même que les jambes, et des mains larges, énormes. Peu d’instruction. Intelligence plutôt au-dessous de la moyenne. Les auteurs goûtés par son ami Callemin, tels que Le Dantec ou Stirner, lui apparaissaient hérissés de difficultés. Malgré tout, il s’acharnait à comprendre et à apprendre ; il y mettait même une ténacité touchante.

Il parlait avec peine, sans facilité, sans agrément mais toujours sur un ton d’extrême politesse. Autre détail curieux : son avarice atteignait de telles proportions qu’elle était devenue légendaire dans les milieux qu’il hantait.

Néanmoins, on connaissait et l’on citait de lui quelques traits admirables.

À l’époque où il travaillait à Bruxelles, Carouy subvenait, tant bien que mal, à ses besoins et à ceux de sa mère. Il était, alors, dévoré par l’idée fixe, persistante, d’acheter aux marchands des oiseaux que, trois secondes après, il laissait envoler, les rendant à la liberté. Le plus clair de ses économies se fondait à ce jeu.

Aux Assises, il apparut comme l’une des physionomies les plus énergiques et les plus captivantes. C’était un tempérament. Le procès terminé, dans l’isolement de sa cellule, il trouva le moyen, à deux pas de ses gardiens qui le surveillaient étroitement, de se donner la mort avec du cyanure de potassium. Comment se le procura-t-il ? On ne le sut jamais. Et il n’était pas le seul à posséder la drogue libératrice. Mais il fut le seul à oser s’en servir. Les autres attendirent.

Il disparut sans laisser une lettre, sans un mot, sans un adieu, sans la plus petite manifestation. S’était-il jugé lui-même et condamné. Mystère d’une âme farouche. Mais tous ceux qui l’avaient connu ne furent pas surpris de cette mort. Elle apparut comme un dénouement fatal, logique, naturel.

Soudy, l’homme à la carabine, était le type parfait, idéal, du « Pas de chance » en même temps que le gavroche incurable.

À onze ans à peine, ce lamentable gamin se voyait obligé de gagner sa triste existence en qualité de garçon épicier. L’enfance abandonnée, l’absence de soins, d’éducation, de tendresse familiale expliquent et excusent bien des choses. Soudy, livré à lui-même, sans appui, se donna promptement aux idées de révolte. Affilié au Syndicat de l’Épicerie, il commença par récolter un mois de prison pour distribution de tracts, au cours d’une grève. On ne sait jamais ce que peuvent entraîner de redoutable, des condamnations de ce genre dont de tout jeunes gens tombent victimes. Puis il cueillit encore trois mois.

Ces condamnations l’ulcérèrent profondément.

Pendant près de deux années, le jeune Soudy avait vécu avec une cousine qu’il adorait ? Un soir, elle partit. Elle allait se jeter dans la noce. Éternelle histoire. Il pleura toute une année, inconsolable. Puis, brusquement, une nuit, à Montmartre, il se trouva nez à nez avec elle. L’idylle reprit quelque temps.

Mais elle fut prompte. Elle fila comme un éclair. Et Soudy entra à l’hôpital Saint-Louis affreusement malade, et, pensait-il, guéri de ses illusions.

Tristes débuts dans l’existence.

il lui arrivait souvent d’affirmer :

— Que voulez-vous, j’ai la guigne. J’écope toujours.

Il disait cela avec l’accent et la tristesse goguenarde de Pierrot résigné.

Pendant son séjour à l’hôpital, il avait abandonné sa chambre à un ami, l’invitant à en user à sa guise. L’ami fut, certain jour, surpris en flagrant délit de vol de bicyclette. On l’arrêta. On l’interrogea. On s’enquit de son domicile. Cela conduisit à une perquisition dans la chambre de Soudy qui n’en pouvait mais, et l’on découvrit quelques boîtes de sardines acquises selon les bonnes méthodes ; plus — circonstance aggravante — un trousseau de fausses clefs et une pince-monseigneur. Du coup, on s’inquiéta de Soudy, complice présumé. Des camarades, au courant de l’affaire, songèrent à l’enlever de l’hôpital. On rassembla des copains qui réunirent quelque argent et l’on chargea l’un d’entre eux de le porter à Soudy. L’émissaire garda l’argent dans sa poche.

Soudy fut enlevé, mais par la police. On le transporta à la Santé. Son « recel » paraissait établi. Coût : huit mois de prison ! Pas de chance !

Pendant ces huit mois, il dépérit affreusement. Il sortit de prison, phtisique.

Il en sortit aussi le cœur plein de haine, décidé à toutes les révoltes.

Rirette Maîtrejean nourrissait pour cette triste épave une tendresse de grande sœur. Elle réussit, avec beaucoup de peine, à le faire entrer au sanatorium de Brévannes. Mais il y demeura quelque temps à peine. Il revint à Paris, déclarant en riant qu’il avait divorcé avec ses infirmiers pour incompatibilité d’humeur.

Il était, en effet, demeuré gamin. L’auteur de cet avant-propos, qui a connu quelques-uns des personnages de ce récit, heurtait quelquefois l’anarchiste Soudy dans les réunions publiques. Il se souvient d’un meeting, hôtel des Sociétés Savantes, où des hommes politiques notoires et des professeurs prenaient la parole. Il était placé au premier étage, au fond de la salle. Un vieux monsieur pérorait depuis quelques instants, lorsqu’une voix aiguë s’éleva à côté de lui, lançant dans le silence :

— Vous êtes une bille[1] !

C’était Soudy qui manifestait son opinion. La salle se mit à rire. L’orateur, interloqué, s’interrompit un instant, puis précipita sa péroraison.

Un deuxième orateur prit sa place.

Il venait à peine de débuter lorsque la même voix aiguë fit entendre :

— Vous êtes une deuxième bille.

Hilarité dans l’auditoire. Toutes les têtes étaient tournées vers l’interrupteur, au premier étage. L’orateur conclut rapidement.

Troisième orateur. Le public, amusé, regarde vers le haut, attendant. Tout à coup :

— Vous êtes une troisième bille.

Alors ce fut une tempête de rires. Tous répétaient :

— Bille… Vous êtes une bille…

L’orateur ne put terminer.

Mais Soudy était aussi profondément sentimental.

Rue Fessart, où il fréquentait volontiers, il trouvait dans Mme Maîtrejean et Kibaltchiche, des amis sûrs. Il s’était pris, surtout, d’une grande tendresse pour les deux petites filles de Rirette et pour le petit garçon, Pierrot. Son plus grand plaisir était de les promener aux Buttes-Chaumont, toutes proches. Il les veillait, les soignait, avec des attentions de mère. Comme il se savait contaminé par un horrible mal, il prenait la précaution de leur faire servir les gâteaux qu’il achetait par la marchande.

Tel était le pauvre diable qui devait devenir un monstrueux, sanguinaire, infernal bandit.

Les trois gosses d’ailleurs l’adoraient. Ils l’accueillaient avec des démonstrations bruyantes, des cris de joie. Ils l’appelaient « Le Bécamelle ».

Et le petit Bécamelle riait, riait, tout heureux de la joie qu’il provoquait.

Il était serviable à l’excès. On pouvait le taper. Soudy ne refusait jamais, ne sachant pas refuser. Il entrait, aux yeux de bien des camarades, dans la catégorie des poires. Mais aucune ingratitude ne le rebutait.

Il était très doux, très pacifique, professait l’horreur des bagarres, fuyait les violences. Aussi, quand on apprit le rôle qu’on lui attribuait dans l’affaire de Chantilly, la stupéfaction fut-elle prodigieuse parmi ses intimes. Lui, Soudy ? Ce n’était pas possible. Par quelle aberration, à la suite de quelles circonstances avait-il pu se laisser entraîner jusque-là ?

Non, vraiment, on ne voyait pas le petit Bécamelle tirant sur les passants. On apprit, du reste, qu’il les avait tous ratés. On apprit aussi qu’à peine remonté dans l’automobile il s’était évanoui. Son attitude demeurait inexplicable. Quelques-uns pensaient que l’infortuné « Pas de chance », une fois encore s’était laissé faire, qu’il avait accepté de rendre service à des amis, qu’il n’avait pas osé refuser le concours qu’on lui réclamait.



Voyons un autre de ces bandits :

Valet.

Un soir, dans un petit local de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, les anarchistes donnaient une petite fête, avec chants, musique, récitations, ce qu’ils appelaient « soirée familiale ».

On vit entrer, dans la salle, un personnage inconnu. Visage long et osseux, aux poils roux, à la bouche crispée et douloureuse. Véritable évocation de Poil-de-Carotte. Il demanda à lire quelques pages. Et ce qu’il lut, c’était de l’Anatole France de derrière les fagots. Puis il récita des poésies de Jehan Rictus : L’Hiver, Le Piège, Le Revenant

C’était la deuxième ou troisième fois qu’il osait entrer dans cette salle. Il semblait terriblement timide. Il parlait peu. On l’invita à se rendre à Romainville à la colonie. Il répondit à peine, par monosyllabes.

Peu à peu, pourtant, il s’amadoua, prit part aux discussions. Alors il s’animait. Son masque se révélait brutal, tragique même. En le poussant, on le devinait plus instruit que la plupart des habitués de l’Anarchie et d’une éducation différente.

Il a joué un rôle assez effacé dans l’histoire des bandits et, sans la lutte qu’il soutint à côté de Garnier toute une nuit, on l’aurait considéré comme un comparse sans grand intérêt. C’était, cependant, une des physionomies les plus attachantes de ce milieu bizarre où toutes les monstruosités se coudoyaient, où le grotesque se mêlait au sublime (le mot n’est pas trop fort). Et, parmi bien des intelligences remarquables qui se réunissaient dans les locaux d’un petit journal anarchiste, Valet trouvait le moyen de s’imposer.

Son courage, enfin, dépassait tout ce qu’on peut imaginer. Le courage est monnaie courante chez les anarchistes, il en est même qui ont la superstition du courage et qui tenteraient les pires folies pour ne pas risquer l’accusation infamante de « dégonflage ». Ceci devait être dit dans ce chapitre où nous nous essayons à définir un peu la psychologie étrange et compliquée des anarchistes illégalistes.

Et pour être reconnu, acclamé, dans un tel monde, pour apparaître comme un audacieux entre les audacieux, il fallait vraiment que le jeune Valet fût l’intrépidité même.

Avec un tempérament semblable et l’acquiescement aux idées illégalistes, Valet devait, tout naturellement, aller où il est allé, c’est-à-dire à la révolte, au crime et à la résistance folle de Nogent-sur-Marne.

Ce fut, vraisemblablement, Garnier, qui l’initia et l’entraîna.

Mais, avant de se jeter tête perdue dans l’anarchisme, Valet avait adopté les idées socialistes-révolutionnaires. On le rencontrait dans les groupes d’études et d’action. C’était un être d’une extrême sensibilité.

Son enfance, écoulée au sein d’une famille relativement aisée, fut assez triste par la suite, son père se voyant acculé à la gêne et risquant la faillite.

Que de fois, ne vit-il pas sur le visage des siens, la tristesse qui les accablait ? Il fut, peut-être, celui de toute la famille qui souffrit le plus des injustices dont le père était victime et dont les effets désastreux rejaillissaient sur tous.

Plus il avançait en âge, confia plus tard le père, plus il devenait ardent.

Vint l’heure du service militaire. Le jeune Valet n’attendit point. Il passa en Belgique. C’est là qu’il connut Garnier. Puis, revenu à Paris, il adhéra à la « Jeunesse Révolutionnaire ». Ce groupement disparu, que fit-il ? Que devint-il ?… Romainville, l’illégalisme et la sombre bagarre !… On ne devait plus le revoir.



Garnier. Celui-là était adoré de sa mère qui le guida jusqu’à l’âge de vingt ans. Il travaillait avec assiduité au grand contentement de ses employeurs.

Il se montrait plein de tendresse. Il disait souvent à sa mère : « Tu verras, maman, comme tu seras heureuse ! Tu sais que le travail ne me fait pas peur ».

Comment a-t-il pu glisser jusqu’au crime et finir odieusement, lamentablement, ainsi qu’une bête traquée ?

Les premiers déboires vinrent avec la propagande syndicale. Le jeune Garnier, aux côtés de son beau-père, militait avec ardeur. Il en résulta que l’embauche devint de plus en plus difficile. Premières révoltes. La gêne s’installa au logis. Le jeune homme serrait les poings et méditait farouchement.

Au moment de partir pour la caserne, il préféra filer en Belgique. Une existence nouvelle commença pour lui, semée de misère et de douleur, dans l’abandon moral et le dénuement.

La mère, cependant, pleurait son fils envolé. Un jour, elle n’y tint plus. Elle prit le train pour Bruxelles. Hélas ! l’enfant n’était plus le même. Il se répandait en menaces. Il se dressait furieusement contre l’injustice sociale. Des influences déjà, jouaient sur lui. La mère fit l’impossible pour ramener l’enfant terrible. Elle n’y réussit pas. Elle revint à Paris, désolée.

Garnier demeura là-bas, sans foyer, sans affection, guetté par toutes les misères. L’illégalisme le conquit rapidement. Toute sa raison, toute sa sensibilité sombrèrent en quelques mois. Il crut que, seul, par des moyens de violence individuelle, il pouvait s’évader de l’enfer social. Il rejeta l’idée de révolution, comme une vaste fumisterie. Il s’imagina avoir réalisé la « vie intense », alors qu’il accumulait contre lui, tous les périls et toutes les catastrophes. Il ne vit point le gouffre qui, chaque jour, se creusait plus profondément sous ses pas.

Transplanté dans un autre milieu, dégagé des influences pernicieuses qui s’exerçaient sur eux, que n’auraient pu tenter de tels hommes, qui, tous ont suivi la même évolution, tous, les Soudy, les Callemin, les Carouy, les Valet, les Garnier, à l’exception peut-être du seul Bonnot dont on ne connut pas grand’chose et qui demeura un peu en dehors des milieux anarchistes[2]. Car, il ne faut pas craindre de le dire, c’était au début, des âmes craintives qu’irritait le spectacle quotidien des iniquités et des souffrances, et des âmes supérieurement trempées. Ils ont fait le mal, ce qu’on appelle le mal, par défaut de jugement.

Des malfaiteurs, certes. Des bandits, c’est entendu. Mais convenons-en aussi, surtout et avant tout, des fous et des victimes.



Mme Rirette Maîtrejean, qui vécut au centre de l’illégalisme et put en observer les développements, a publié jadis des mémoires qui ne manquent pas d’intérêt. On y cueille des anecdotes fort suggestives et qui expliquent mieux que toutes les phrases l’âme des bandits.

C’était un peu après l’attentat de la rue Ordener. On ne connaissait pas encore ceux que, l’opinion publique considérait comme des bandits sanguinaires et que l’anarchiste Kibaltchiche qualifiait de « gamins féroces ». Dans les milieux anarchistes, même, on n’en savait pas davantage. On se disait, simplement, qu’il s’agissait d’illégalistes. Mais lesquels ?

Le journal l’Anarchie était alors installé rue Fessart. Les beaux jours de Romainville s’évanouissaient dans le passé.

Kibaltchiche et son amie Rirette assuraient la parution du journal. Et tous deux s’interrogeaient à propos de l’assassinat du garçon de recettes Caby.

Kibaltchiche laissa tomber un nom. Sa compagne protesta énergiquement.

— Il est assez fou pour cela, assura Kibaltchiche froidement.

Mais ce nom n’était pas le seul à trouver. Quels pouvaient être les complices ? Ils étaient si nombreux, les malheureux illuminés qui prétendaient vouloir « vivre leur vie », et qui demandaient tout aux pratiques illégalistes.

Plusieurs jours s’écoulèrent sans que les camarades fussent mieux renseignés.

Un soir, vers les neuf heures, Kibaltchiche et Mme Maîtrejean se trouvaient dans leur salle à manger. Un léger grattement se fit entendre, timide, comme honteux. Puis trois petits coups.

Quels étaient ces visiteurs ? Et quelle singulière façon de s’annoncer dans une maison qu’on savait librement ouverte et accueillante à tous.

Les enfants, couchés, dormaient tranquillement. Kibaltchiche dit :

— Allez ouvrir.

Rirette se leva, un peu nerveuse et, d’un mouvement brusque, tira la porte à elle. Une double exclamation à l’intérieur :

— Eux !… Eux !…

Dans l’encadrement de la porte, deux silhouettes faufilaient. L’une, petite, massive ; l’autre, mince et haute :

— Garnier !… Callemin !…

Ils ne disaient pas un mot. Ils se tenaient là, muets, immobiles, attendant… Ils sentaient la fatigue, le découragement, le désespoir. Leurs habits étaient fripés, leurs chaussures poussiéreuses. Et les yeux obstinément baissés, ils semblaient ne point voir.

— Eux !… Eux !…

Ah ! Il n’y avait pas de doute. Ils étaient les auteurs ou les complices de l’attentat. Et, traqués maintenant, fuyant la police, ils venaient instinctivement chercher refuge chez de vieux camarades.

— Entrez donc, dit Kibaltchiche, doucement.

Ils entrèrent. Rirette intervint.

— Ne restons pas dans la salle à manger. Nous pourrions être dérangés par d’autres visiteurs.

Kibaltchiche prit une lampe et conduisit ses deux hôtes tout au fond de l’appartement, dans la chambre à coucher. Un large feu brûlait dans la cheminée. La salle, assez vaste, se meublait d’un lit de milieu, un lit-cage, une chaise longue, une table à thé et une grande bibliothèque. Des vases, un peu partout, avec des fleurs. Et une lumière très douce, tamisée par l’abat-jour de la lampe, tombait sur cette intimité.

— Il fait bon ici, dit Garnier.

— Chut… fit Kibaltchiche. Et, du doigt il montrait les deux fillettes qui, dans le lit-cage, dormaient paisiblement.

— Ah ! prononça Garnier, simplement.

Et, avec précaution, évitant le moindre bruit, les deux hommes retirèrent leur pardessus, enlevèrent leurs chapeaux qu’ils déposèrent sur le pied du lit des enfants. Garnier s’assit à côté sur le même lit. Callemin prit place sur la chaise-longue à côté de Rirette, Kibaltchiche demeura debout, devant le bureau.

Les deux hommes, les coudes aux genoux, les mains croisées, repliés sur eux-mêmes, méditaient.

À quoi songeaient-ils ? Peut-être à rien.

Peut-être goûtaient-ils la joie du repos, la quiétude morale, après tant d’angoisses.

Il y eut un lourd silence.

Le premier, Kibaltchiche prit la parole :

— Alors vous voilà revenus ?

Callemin eut un pâle sourire. Il sortit son mouchoir de sa poche pour essuyer les verres de son lorgnon et répondit ce seul mot, laconiquement :

— Oui.

Kibaltchiche insista.

— Alors, c’est vous ?

— Oui, dit aussi Garnier, l’œil sombre.

D’une voix sourde, hésitante, qu’il voilait pour ne pas éveiller les enfants, Raymond la Science commença.

— Depuis trois jours, nous menons une existence abominable, intolérable. Nous ne voulions pas nous rendre chez les copains pour ne point les compromettre. Mais, aujourd’hui, nous sommes à bout de force.

Il faisait pitié. Sa morgue d’antan, la superbe qu’il montrait dans les discussions, l’avaient entièrement abandonné. Ce n’était plus qu’un pauvre homme, une épave d’humanité, qui se sentait perdu, condamné…

Un petit enfant, un triste petit enfant qui cherchait aide, réconfort, protection.

Garnier, toujours sombre, ne disait rien.

— Vous avez peut-être faim ? Voulez-vous manger ?

— Non, répondit Callemin. Mais je prendrais bien une tasse de thé.

— Et moi un peu de café, dit Garnier.

Les deux boissons furent vivement prêtes. À pas feutrés, avec des gestes lents, Rirette servit les deux hommes.

Une angoisse étreignait le cœur de Kibaltchiche qui savait la maison entourée de policiers. Malgré tout, il s’efforça de se montrer gai.

— Eh bien ! Raymond, voilà que tu transiges avec les principes. Et toi, Octave ? Vous buvez du thé, du café. J’ai bien peur que vous ne soyez amenés à d’autres concessions.

— Si on nous en laisse le temps.

C’est Callemin qui a répliqué. Et son visage est devenu dur.

Mais Garnier sort brusquement de son mutisme.

— Quelle sotte histoire ! Quelle imbécillité ! Nous étions partis pour une autre affaire, de tout repos, celle-là. Malheureusement, elle a raté. Alors Bonnot nous a dit : « N… de D… ! nous n’allons pourtant pas rentrer bredouilles ! » Et il nous a conduits rue Ordener. Depuis quelques jours, il avait tout repéré. Il possédait le bon tuyau.

Callemin interrompit :

— Malheureusement, rien ne s’est passé comme nous l’avions prévu.

Soudain, Garnier explose :

— Ah ! cette foule sauvage, cette foule féroce qui nous faisait la chasse… Qu’est-ce que ça pouvait bien leur faire à tous ces imbéciles, que nous nous « expliquions » avec un garçon de recettes. Si j’avais pu, je crois que j’aurais tué tout le quartier.

Les autres écoutent silencieusement. Kibaltchiche rêve. Puis il lève la tête, tristement ; il interroge :

— Comment en êtes-vous venus là ?

Callemin répond :

— On en avait assez. Nous ne pouvions plus vivre comme ça. On était fatigué des théories, des principes, des axiomes, des syllogismes. Le bonheur espéré se faisait trop attendre. Nous avons voulu le conquérir, d’un seul coup, en jouant notre chance.

Il dit ces choses avec un accent douloureux, d’une voix triste où l’on sent passer toute une souffrance. C’est comme la prière d’un gosse qui quémande un peu de compassion. Il semble qu’il veut se faire bercer.

On le sent malheureux, désemparé. Il ne sait plus, il ne voit plus clair dans ses idées, lui, le logicien implacable.

D’autant que le coup de la rue Ordener s’est avéré un fiasco lamentable.

— Tout est à recommencer, murmure Garnier.

— Si nous avons le temps ! prononce Callemin. Ça fait la deuxième fois qu’il manifeste ses doutes.

Cependant, l’inquiétude ronge Mme Maîtrejean. Elle songe aux policiers qui rôdent dans les environs. Elle sait la maison étroitement, rigoureusement surveillée. Le danger plane sur elle et les siens.

Elle interroge :

— Pourquoi êtes-vous venus ici ? Vous vous jetez dans la gueule du loup

— Peuh ! réplique Callemin, un peu plus tôt, un peu plus tard… Depuis dix jours, nous nous sentons traqués, poursuivis… le souffle chaud des chiens de chasse est sur nos nuques. J’ai d’ailleurs, moi, deux signes distinctifs qui permettent de m’identifier. Mon binocle dont je ne puis me passer et ma petite taille. Octave, lui, a ses yeux (ces yeux que le garçon de recettes Caby, n’avait pas hésité à reconnaître et qui n’étaient pas ceux de Dieudonné) ses yeux de flamme, ses yeux de diamant noir… Comment échapper ? Fatalement nous serons pris. Et qu’importe. Nous ne prenons même pas la peine de nous camoufler.

C’était vrai, très vrai… Tous deux avaient gardé leur aspect ordinaire.

Une immense lassitude tirait, seule, leurs traits et donnait à leurs visages un air de morne désespérance.

Le silence régnait à nouveau. Les enfants dormaient toujours, innocemment, dans leur petit lit-cage. On entendait leur souffle et le rythme de leurs songes. Une torpeur envahissait tous ces êtres rassemblés.

Kibaltchiche et Rirette frissonnaient de pitié, sentaient leur cœur s’amollir. Ceux qu’ils avaient devant eux, loques pitoyables, n’étaient plus des bandits : des malheureux.

Soudain, à l’église de Belleville, un coup, un seul coup retentit. Une heure.

— Allons ! dit Garnier, il est temps !

— Déjà ! fit Callemin, avec un soupir.

— Il est temps, reprit Garnier, devenu dur… Allons-nous-en…

Ils se levèrent à regret, remirent leurs pardessus. Callemin assujettit son binocle.

Puis tous deux, l’œil aux aguets, les mains dans les poches, prêts à tout, sortirent de la maison.

Ils disparurent, fantômes avalés par l’ombre, au coin de la rue Mélingue.

Alors l’homme et la femme, Kibaltchiche et Rirette Maîtrejean, poussèrent un soupir de soulagement. Et Kibaltchiche dit :

— Eh bien ! voyez-vous, ma chère amie, quand je vous soutenais que le « scientifique » Raymond était surfait et qu’il s’en imposait à lui-même.

Il ajouta :

— J’ai l’impression que Callemin est venu ici pour y retrouver un peu du souvenir de son adolescence, alors que, sentimental et mélancolique, il se promenait en ma compagnie, dans les rues de Bruxelles.

Tous deux passèrent la nuit, ce qui restait de la nuit, à méditer, chacun de son côté, sur cette aventure inouïe. Ils songeaient à ces gosses rageurs et narquois qui affichaient tant de mépris pour leurs divagations, qui étaient devenus presque leurs ennemis depuis quelques mois et qui, brusquement, en pleine catastrophe, venaient les retrouver, se replonger parmi eux, comme au sein de leur famille.


Rirette devait, cependant, les retrouver.

Un jour, quelqu’un lui dit :

— Callemin et Garnier ont absolument besoin de te voir. Ils te fixent un rendez-vous, ce soir à six heures et demie, rue du Temple.

Elle hésita, non pour elle, mais pour eux.

Elle se sentait de plus en plus surveillée.

Mais elle eut honte de sa faiblesse. Elle se rendit à l’endroit convenu.

Ils étaient là, tous deux, plantés au coin de la rue. C’était le moment de la sortie des ateliers et des magasins, la cohue. Une foule compacte circulait autour des deux hommes sans se douter le moins du monde qu’elle coudoyait deux des féroces bandits dont les journaux contaient les exploits. Employés et ouvriers regagnaient hâtivement leur logis, sans se soucier des théories illégalistes, obéissant à l’habitude qui leur tenait lieu de nature, esclaves incurables n’ayant d’autre horizon que la servitude.

Les deux bêtes traquées paraissaient noyées dans une marée humaine.

Callemin s’avança le premier, souriant.

— Bonjour, madame Claudine, dit-il.

Garnier ajouta, chaleureusement :

— Ça, c’est gentil d’être venue.

Tous trois se prirent à bavarder, sans s’occuper de la circulation qu’ils gênaient. Un agent, paternel, débonnaire, l’agent de Crainquebille au dénouement, s’approcha du trio :

— Allons, allons !… ne restez pas là… Vous voyez bien que vous obstruez…

D’un même mouvement, à la vue du serviteur de l’autorité, Garnier et Callemin avaient mis leurs mains dans leurs poches.

— Allons, fit encore le brave agent, je vous dis de circuler !

Le pauvre diable était à cent lieues des bandits en automobile.

Garnier grogna :

— C’est bon… on s’en va…

Ils partirent. Devant un bouillon-restaurant, ils s’immobilisèrent. Garnier proposa :

— Je vous offre à dîner ?

Ils s’installèrent, dans la salle, à une table bien en vue.

C’était la seule table libre. Autour d’eux, les clients prenaient paisiblement leur repas, lisaient les journaux, têtes penchées, très attentifs.

— Cent mille francs, dit l’un, à qui livrera les bandits.

— C’est une somme, sais-tu, murmura à la table voisine, une toute jeune femme qui s’adressait à son ami.

Callemin se dressa, rayonnant :

— Une Belge, s’écria-t-il, une compatriote.

Et, redevenu gamin, exagérant l’accent, il interpella la jeune femme :

— Ça, mademoiselle, savez-vous, vous venez de dire une bonne chose. J’ai pensé, comme ça, souvent, avec vous. Moi aussi, je voudrais bien profiter avec ces cent mille francs. Mais je sais bien, savez-vous, que je n’aurai jamais ce bonheur.

Garnier se tordait.

Ils étaient devenus tout à fait fatalistes. Ils ne se cachaient plus. Ils ne se gênaient en rien. Ils allaient, droit devant eux, le nez au vent, dans la vie. Bah ! on verra bien. Après nous la fin du monde.

— On n’ose pas nous arrêter, affirmait Garnier.

— Ça peut durer longtemps, très longtemps, appuyait Callemin.

— Ça durera toujours autant que nous, conclut Garnier, avec un gros rire.


Et il réclama l’addition.

Certes, à ce moment-là, Raymond la Science et son ami Garnier n’étaient plus les mêmes hommes que l’autre soir. Ce n’étaient pas davantage les théoriciens péremptoires et violents de Romainville. Perdus, marqués pour la mort, n’ayant plus le goût de la lutte, ils attendaient l’instant fatal, inévitable, où il leur faudrait payer leur dette.

Étrange milieu que celui qui produisit de tels êtres surhumains, capables de tout le bien et de tout le mal. Étrange et déconcertant milieu, où l’on put voir des professeurs d’illégalisme tirer tranquillement leur épingle du jeu, alors que leurs élèves bouillant d’ardeur, emportés par la passion, couraient sur les routes du crime. C’était, par certains côtés, une véritable cour des Miracles où tous les ridicules, tous les travers et toutes les déchéances s’associaient. Ce fut, par instants, une formidable école d’énergie. Ce fut, aussi, hélas ! un repaire. Mais tous ceux qui ont pu s’en échapper et se refaire une vie plus normale n’ont pas tous emprunté la voie de l’illégalisme selon Garnier ou Valet ou Callemin. Il en est qui, ayant jugé et pesé la Société moderne, ont eu recours à des moyens légaux pour opérer leur redressement et accomplir leur trouée. On peut en rencontrer quelques-uns de ces illégalistes d’hier, rescapés de la grande tourmente, qui font dans le journalisme financier, dans la publicité, dans le commerce… Il en est de même, assez nombreux, qui travaillent, sont à la peine, et, parfois, avec un sourire mélancolique, évoquent ce passé boueux et glorieux.




  1. Bille : mot d’argot, peu usité aujourd’hui, qui signifie : imbécile, crétin, ballot…
  2. Bonnot, en effet, était ignoré des anarchistes de Paris. Il s’était échappé de Lyon en auto, à la suite d’un vol. Le hasard le conduisit parmi les théoriciens de l’illégalisme. Un ami lui avait recommandé de voir Dieudonné qui raconte ainsi la première entrevue qu’il eut avec lui :

    « J’aperçois un homme de taille moyenne, fort bien mis, avec simplicité et goût. Il vient vers moi, la main tendue. Il est accompagné d’un camarade du groupe libertaire qui me connaît. Ne sachant qui il est, je demeure un peu perplexe.

    « Il se nomme. C’est Jules Bonnot.

    « Jules Bonnot, un nom quelconque. Un inconnu.

    « — Veux-tu venir te promener, m’invite-t-il. Je préfère être seul avec toi pour causer… »

    Dehors, Bonnot demande à Dieudonné si, le cas échéant, il voudrait bien lui donner l’hospitalité. Dieudonné répond affirmativement. Mais les jours suivants, il l’interrogea avec plus de précision :

    « Il me demande alors si dans mes relations, Fromentin (l’anarchiste millionnaire) par exemple, je ne connaîtrais pas des affaires pour lui. C’était, je me rappelle, sur le boulevard Magenta, relativement désert à cette heure . tardive tardive de la nuit. Je m’arrêtai sous une lampe à arc, et lui dis, en le regardant dans les yeux :

    « — Bonnot c’est donc pour cela que tu es venu. Or apprend que Fromentin n’est pas du tout un illégal. Il s’en fout. Anarchiste idéaliste comme Reclus, il a toutes ses relations dans le monde artistique, littéraire, scientifique et le monde des affaires… Pour moi, je m’en tiens à ce que je t’ai dit l’autre jour de l’hospitalité. Je le ferai comme je l’ai promis. Rien de plus. »

    Bonnot n’insista plus. Mais, quelques jours après, il se mélangeait aux camarades de Romainville. Il fit là la connaissance de Callemin, de Carouy, de Garnier…

    Contrairement à ce qu’on affirme, Bonnot ne fut pas le véritable chef de la bande. L’animateur était Callemin dit Raymond-la-Science. Il ne fut pas davantage aussi sanguinaire qu’on l’a cru. Mais il voulait de l’argent, vite et par tous les moyens. Il se souciait fort peu des théories anarchistes. Son rêve était de se retirer à la campagne, avec sa maîtresse, après fortune faite.

    Mais c’était un individu d’une indomptable énergie, soulevé par l’instinct de la révolte. Chose curieuse : il avait poussé jusqu’à son paroxysme la haine du policier. Cela venait de ce qu’un jour, les agents l’avaient durement passé à tabac. Il ne pouvait apercevoir un « flic » sans avoir la tentation de se jeter sur lui, et l’on dut, plus d’une fois, le retenir pour l’empêcher de faire des sottises.