Les Aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/9

Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 66-73).
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IX

L’ASSASSINAT.


Le même soir, vers neuf heures, tante Polly envoya les enfants se coucher. Sid ne tarda pas à s’endormir ; mais Tom demeura éveillé, comptant les minutes avec une impatience fiévreuse. Il s’attendait presque à voir paraître le jour lorsque dix heures sonnèrent ! De crainte de troubler le repos de Sid, il n’osait frétiller, ainsi que l’exigeait l’état de ses nerfs. Il se tint coi, contemplant les ténèbres et trouvant le silence lugubre. Soudain, le tic-tac d’un de ces insectes auxquels on a donné le nom sinistre d’horloge de la mort, résonna dans le mur, au chevet de sa couchette. Ce tic-tac monotone — tout le monde sait cela, ou du moins personne ne l’ignorait à Saint-Pétersbourg — annonce que les jours de quelqu’un sont comptés, et Tom n’aimait pas à l’entendre. Il se demandait si le temps avait cessé de marcher, quand le sommeil s’empara enfin de lui. Le coucou qui se trouvait au bas de l’escalier sonna onze heures ; mais le dormeur n’entendit que des miaulements mélancoliques qui se mêlaient aux péripéties d’un rêve confus. Le bruit d’une croisée qui s’ouvrait, d’une voix qui criait : « Veux-tu décamper, vilain matou ! » et d’une bouteille qui se brisait contre un mur de planches, le réveilla en sursaut. Quelques minutes plus tard, il était habillé, se glissait par la fenêtre et rampait le long d’une espèce d’auvent. Il miaula avec prudence à plusieurs reprises durant ce périlleux trajet, puis sauta sur le toit d’un hangar et de là à terre. Huckleberry l’attendait avec son chat mort. Les deux amis s’éloignèrent à la hâte et disparurent dans l’obscurité. Une demi-heure après, ils s’avançaient avec intrépidité à travers les hautes herbes du cimetière, qui leur montaient jusqu’aux genoux.

C’était un cimetière tel que l’on en voyait à cette époque dans les provinces de l’Ouest, c’est-à-dire fort mal entretenu. Situé sur une colline, à un mille et demi environ de la ville, il était entouré d’une clôture délabrée dont les planches se penchaient les unes en avant, les autres en arrière, et dont aucune ne tenait droit. Les mauvaises herbes poussaient à foison. Des croix de bois, rongées par les vers, chancelaient sur les fosses, cherchant un appui qu’elles ne trouvaient pas. Sur la plupart d’entre elles, on n’aurait pas pu lire, même en plein jour, l’inscription que l’on y avait peinte autrefois.

Une faible brise gémissait à travers les arbres, et Tom s’imagina que les morts se plaignaient. Les deux amis parlèrent peu et sans élever la voix ; en dépit de leur bravoure, l’heure, le lieu, le silence solennel qui régnait autour d’eux, ne laissaient pas de les effrayer un peu. Ils trouvèrent la tombe nouvelle qu’ils cherchaient, et se mirent à couvert sous trois grands ormes qui s’élevaient à quelques pieds de la fosse.

Ils attendirent en silence pendant cinq ou six minutes qui leur parurent durer des siècles. La huée d’un hibou fut le seul bruit qui troubla la paix du cimetière. Enfin les réflexions de Tom devinrent tellement lugubres qu’il éprouva le besoin de parler.

— Hucky, demanda-t-il, est-ce que tu crois que les morts aiment à nous voir ici ?

— Je voudrais bien le savoir, répondit Huckleberry à voix basse. Je suis presque fâché d’être venu.

— Moi aussi, répliqua Tom.

Après un court intervalle de silence, il reprit :

— Dis donc, Huck, est-ce que tu penses que le borgne nous entend parler ? — Parbleu ! Du moins son esprit nous entend. Tu aurais bien pu l’appeler M. Williams.

— Je ne songeais pas à le vexer. Tout le monde l’appelait le Borgne et il ne se fâchait pas.

— Ce n’est pas une raison ; il y a des morts qui sont mauvais coucheurs.

Cette réponse peu rassurante jeta un froid, et l’entretien fut de nouveau interrompu. Tout à coup Tom saisit son compagnon par le bras.

— Pristi, tu m’as fait peur, s’écria Huckleberry. Qu’est-ce qu’il y a ?

— Chut ! pas si haut. Tu n’as pas entendu ? Tiens, écoute.

Les deux amis se pelotonnèrent l’un contre l’autre.

— Oui, j’entends à présent, dit Huckleberry. Pour le coup, on vient chercher M. Williams. Qu’allons-nous faire ?

— Tu ne veux pas jeter ton chat à leurs trousses ?

— Ma foi, non, je n’en ai plus envie. Tant pis pour mes poireaux.

— Bah ! ils ne nous verront pas.

— Allons donc ! ils voient la nuit aussi bien que le jour.

— Nous ne sommes pas des morts ; si nous ne bougeons pas, ils ne feront pas attention à nous.

Un son de voix étouffées, qui se rapprochait, arriva de l’autre bout du cimetière. Les deux amis se serrèrent l’un contre l’autre.

— Regarde par là, murmura Tom. Qu’est-ce que c’est que cela ?

— Un feu follet, une âme en peine… Ah ! si j’avais su !

Trois formes, que l’on ne distinguait que vaguement à la faible lueur des étoiles, s’avançaient avec lenteur ; l’une d’elles balançait une lanterne qui émaillait le sol d’innombrables paillettes de lumière.

— Pour sûr, ce sont les suppôts du diable, dit Huck avec un frisson d’épouvante qu’il communiqua à son compagnon. Il y en a trois : nous sommes fichus ! Nous devrions peut-être nous agenouiller et réciter un bout de prière. Au lieu de s’agenouiller, Huck se mit tout à coup à fredonner un refrain de chanson nègre.

— Tais-toi donc ! s’écria Tom. Si c’est comme ça que tu pries !

— Je me moque d’eux, répliqua Huck. Ce ne sont pas des diables. Je reconnais la voix de Jack Potter. Cachons-nous derrière les arbres. Celui-là ne sera pas assez fin pour nous découvrir. Il doit être ivre, selon son habitude.

— N’importe, tiens-toi tranquille. Ils s’avancent de notre côté. Ils ont l’air de chercher quelque chose… Tu ne te trompais pas, Huck, c’est bien Jack Potter, et voilà Joe l’Indien.

— Ce satané métis ! J’aimerais presque autant avoir affaire au diable. Que viennent-ils chercher ici ?

Les chuchotements cessèrent, car les nouveaux venus, arrivés près de la fosse où gisait Williams le Borgne, n’étaient plus qu’à quelques pieds de la cachette des gamins.

— Nous y sommes, dit une troisième voix. Celui qui parlait leva la lanterne qu’il tenait et révéla ainsi le visage du jeune docteur Robinson.

Potter et Joe l’Indien portaient un brancard sur lequel se trouvaient une corde et deux bêches. Ils posèrent leur fardeau à terre et s’apprêtèrent aussitôt à ouvrir la tombe. Le docteur, après avoir placé la lanterne sur le brancard, s’assit, le dos appuyé contre un des ormes. Il s’était installé si près de sont que ce dernier aurait pu le toucher en allongeant le bras.

— Vivement, Jack, dit-il. La lune peut se montrer d’une minute à l’autre.

Les travailleurs grommelèrent une réponse et se mirent à creuser. Pendant quelque temps, on n’entendit que le grincement des bêches et le bruit du terreau ou des gravats qu’elles jetaient de côté. Enfin un des outils résonna sur le bois du cercueil, que les deux hommes eurent bientôt enlevé de la fosse. Ils firent sauter le couvercle et jetèrent sans façon le cadavre sur le sol. Au même instant, les nuages qui voilaient la lune s’écartèrent et montrèrent le visage livide de feu Williams. On rapprocha le brancard, sur lequel on attacha le défunt. Potter tira de sa poche un couteau-poignard dont il fit jouer le ressort et coupa un bout de la corde qui pendait ; puis il se tourna vers le docteur.


Le cimetière.

— Mon carabin, dit-il, votre sujet est prêt ; maintenant, vous allez abouler un autre billet de cinq dollars, ou il restera en panne.

— Bien parlé ! ajouta Joe l’Indien.

— Drôles ! s’écria le docteur d’une voix irritée, vous n’aurez pas un cent de plus, Vous avez exigé vos cinq dollars d’avance, et je vous les ai remis.

— Oui, et vous avez fait mieux que cela, répliqua Joe l’Indien en s’avançant vers le docteur, qui venait de se lever. Il y a trois ans, vous m’avez chassé de la cuisine de votre père en me traitant de voleur, et parce que j’ai juré que je vous revaudrai cela tôt ou tard, on m’a coffré comme vagabond. Vous avez peut-être cru que je vous manquerais de parole ? Mais je n’ai pas pour rien du sang indien dans les veines, Je vous tiens, et nous allons régler nos comptes.

Le bras levé, il menaçait de frapper le docteur au visage, lorsque ce dernier lui allongea soudain un vigoureux coup de poing, qui l’envoya rouler sur le sol. Potter lâcha son couteau.

— Pas de ça ! s’écria-t-il. Faut pas taper sur mon associé.

L’instant d’après, le docteur et l’associé de Joe s’étaient saisis à bras-le-corps et luttaient de toute leur force, foulant l’herbe, imprimant leurs talons dans la terre molle. Joe l’Indien, un peu étourdi d’abord, fut bientôt debout ; ses yeux étincelaient de colère. Il aperçut le couteau qu’il s’empressa de ramasser. Alors, dans l’attitude d’un chat-tigre qui guette sa proie, il tourna autour des deux lutteurs. Tout à coup, le docteur se dégagea, saisit le couvercle du cercueil vide et étendit Potter à ses pieds. Le métis profita de l’occasion pour enfoncer jusqu’à la garde la lame du couteau dans la poitrine du jeune homme, qui chancela et tomba sur le second résurrectionniste, qu’il inonda de son sang. Un nuage qui couvrit la lune cacha cet horrible spectacle, et les deux enfants effrayés s’enfuirent dans les ténèbres. La lune ne tarda pas à se montrer de nouveau. Joe l’Indien, penché sur sa victime, la contempla d’un œil sinistre. Le docteur laissa échapper quelques paroles indistinctes et poussa un long soupir ; puis tout retomba dans le silence.

— Notre compte est réglé et bien réglé, docteur, murmura le métis.

Il fouilla alors dans les poches de sa victime, s’empara de ce qu’elles contenaient, mit le couteau dans la main droite de Potter et s’assit sur le cercueil vide. Trois, quatre, cinq minutes s’écoulèrent avant que Potter remuât. Enfin il commença à gémir. Ses doigts se fermèrent sur le manche du couteau ; il leva le bras, contempla l’arme ensanglantée et la laissa tomber avec un frisson d’horreur. Puis il se redressa, repoussa le cadavre, et se tint assis, regardant autour de lui d’un air intrigué.

— Qu’est-ce que cela veut dire, Joe ? demanda-t-il enfin.

— Vilaine affaire ! répliqua Joe. Pourquoi diable as-tu joué du couteau ?

— Moi ? Je n’en suis pas capable.

— Bah ! on ne se lave pas avec des mots.

Potter se mit à trembler et devint très pâle.

— Je me croyais un peu dégrisé, dit-il ; mais je me sens encore plus ivre qu’à notre départ. La tête me tourne et je ne me rappelle presque rien. Voyons, Joe, est-ce que c’est moi qui… ?

— Dame, tu as sauté sur lui parce qu’il m’avait frappé ; il t’a renversé avec le couvercle du cercueil, et je croyais ton affaire bâclée ; mais tu t’es relevé et tu lui as enfoncé ton couteau dans le corps.

— C’est la faute du whisky, Joe. Aussi vrai que je suis là, je n’ai pas voulu le tuer. Il m’a guéri quand j’avais le délire tremblant. Jamais de ma vie je ne me suis servi d’un couteau ; je ne me bats qu’à coups de poing, tout le monde sait ça. Nous avons toujours été bons camarades, Joe, ne me dénonce pas ! Le malheureux se jeta aux genoux du meurtrier impassible et leva vers lui des mains suppliantes.

— Tu l’as tué parce qu’il m’attaquait, et je ne suis pas capable de dénoncer un ami, répliqua Joe. Là, que veux-tu que je te dise de plus ? En voilà assez. Ce n’est pas le moment de pleurnicher. Filons chacun de notre côté. Il ne faut pas qu’on nous rencontre ensemble. Allons, en route, et ne laisse rien de compromettant derrière toi.

Potter éclata en lamentations ; mais Joe finit par le décider à suivre son conseil et le regarda s’éloigner,

— Il est aussi étourdi par le coup qu’il a reçu que par le whisky, se dit-il. Il ne pensera au couteau que lorsqu’il sera trop loin pour oser revenir tout seul.

Quelques minutes plus tard, les deux cadavres, le cercueil vide et la fosse ouverte ne se trouvaient plus exposés à d’autres regards que ceux de la lune.