Les Aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/7

Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 52-57).


VII

LES FIANÇAILLES.


Plus Tom cherchait à fixer son attention sur son livre, plus son esprit battait la campagne. À la longue, entre un soupir et un bâillement, il renonça à lutter. Il lui semblait que l’heure de la récréation ne sonnerait jamais. La chaleur était accablante ; aucune brise n’agitait l’air. Le murmure somnifère de vingt-cinq ou trente voix d’écoliers produisait une sorte d’engourdissement moral. Par une croisée ouverte, on voyait les collines de Cardiff dont les pentes vertes apparaissaient au loin sous une brume empourprée ; quelques rares oiseaux planaient dans l’air à une grande hauteur ; aucun autre être vivant ne se montrait, si ce n’est quelques vaches, et les vaches dormaient.

Tom brûlait d’impatience. Au lieu de travailler, il comptait les secondes, ce qui ne servait qu’à faire paraître les minutes plus longues. Par hasard, il porta la main à sa poche, et son visage s’illumina. Il en tira furtivement la boîte à pilules et relâcha le carabique dont Huck ne s’était défait qu’à contre-cœur. La pauvre bête se mit aussitôt à courir le long du pupitre avec une vivacité qui témoignait du bonheur qu’elle éprouvait de sortir de sa cage obscure. Hélas ! sa joie était prématurée. À peine eut-elle commencé son voyage que Tom, l’arrêtant avec une épingle, l’obligea à revenir sur ses pas.

Le propriétaire du carabique avait pour voisin de droite son camarade Joe Harper, qui ne tarda pas à prendre un vif intérêt à ce divertissement. Bien que les deux écoliers se rencontrassent chaque samedi à la tête d’une armée ennemie, cela ne les empêchait pas d’être les meilleurs amis du monde. Aussi Joe s’empressa-t-il de s’armer d’une plume afin d’aider son condisciple à exercer le prisonnier. Le jeu devint de plus en plus attachant. Néanmoins, Tom déclara bientôt que l’on ne savait jamais à qui « était le tour ». Il posa donc sur le pupitre une ardoise où il traça une ligne perpendiculaire,

— Si le cheval d’or va de ton côté, dit-il alors, tu pourras l’émoustiller et je le laisserai tranquille. Tant qu’il ne passera pas la ligne, tu ne t’en mêleras pas. De cette façon, ce sera un vrai jeu.

— Ça va ! répondit Joe. Donne-lui un coup d’éperon.

Au bout d’une minute, l’insecte échappa à Tom et franchit le Rubicon ; mais, harcelé par Joe, il ne tarda pas à gagner le camp ennemi. Ces incursions se renouvelaient sans cesse, au grand amusement des deux intéressés. Tandis qu’un des joueurs tourmentait la victime, l’autre la suivait de l’œil avec impatience, la tête penchée sur l’ardoise. Enfin la chance favorisa Joe. Le cheval d’or, qui semblait aussi excité que son maître, changeait constamment de direction, courait à droite, à gauche, en avant, en arrière ; puis, au moment où Tom se croyait sur le point de triompher, au moment où les doigts lui démangeaient, la plume de son adversaire barrait la route à l’agile insecte. Enfin Tom ne put se contenir ; il avança la main et faillit manquer aux conventions qu’il venait de dicter. Joe se fâcha tout rouge.

— Tom, pas de tricherie, dit-il.

— Je veux seulement l’émoustiller un peu.

— Tu n’en a pas le droit,

— Sac à papier, je ne le pousserai pas !

— Je te dis de le laisser tranquille. Il est de mon côté de la ligne. Tu n’y toucheras pas !

— Nous allons voir ; il est à moi, et j’en ferai ce que je voudrai… Aïe ! Un formidable coup de rotin venait d’arracher cette exclamation à Tom, et pendant deux minutes au moins un nuage de poussière voltigea sur les épaules des coupables. Ils avaient été trop absorbés par leur jeu pour remarquer le silence solennel qui régnait dans la salle depuis que le maître, descendu de sa chaire, s’était avancé à pas de loup pour s’installer derrière eux. Le traître avait même assisté en tapinois aux dernières évolutions du cheval d’or avant d’interrompre la partie par un dénouement inattendu.


La leçon de dessin.
Quelques instants plus tard, la classe fut congédiée. À la sortie, Tom s’empressa de courir vers Becky Thatcher et lui dit à l’oreille :

— Mettez votre chapeau et faites semblant de rentrer chez vous. Pendant que les autres causeront, vous les planterez là pour remonter par la petite allée. Je m’en irai de mon côté, et je reviendrai par le même chemin.

Les complices s’éloignèrent avec deux groupes différents et se rejoignirent bientôt au bas de la petite allée. Quand ils eurent regagné la salle d’étude, elle était vide. Ils s’assirent sur la marche d’entrée, une ardoise devant eux, et Becky prit sa première leçon de dessin. Le professeur donna un crayon à son élève dont il guida la main. On créa ainsi une maison surprenante et d’autres œuvres non moins merveilleuses. Peu à peu, on cessa de s’intéresser aux beaux-arts, et on se mit à causer.

— Aimez-vous les rats ? demanda Tom. — Non, je les déteste.

— Moi aussi, lorsqu’ils sont vivants. Mais je parle de rats morts que l’on balance autour de sa tête avec une ficelle. Je vous en donnerai un.

— Merci, je n’y tiens pas. Un écureuil, je ne dis pas.

— Je crois bien ! Je voudrais en avoir un. Êtes-vous jamais allée au cirque ?

— Pas souvent ; papa n’aime pas à sortir le soir.

— Moi, j’y suis allé je ne sais combien de fois. Quand je serai grand, je veux être clown.

— Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux être juge ? demanda Becky.

— Peuh ! les juges s’habillent comme tout le monde.

— C’est vrai, et ils ne se mettent pas toutes sortes de couleurs sur la figure.

— Et les clowns gagnent un tas d’argent — au moins un dollar par jour. L’ennuyeux, c’est qu’ils ne peuvent pas toujours s’habiller comme au cirque… Dites donc, Becky, avez-vous un promis ?

— Un promis ? Je ne sais pas ce que c’est.

— On promet à un garçon de ne se marier qu’avec lui ; on s’embrasse, et alors il est votre promis.

— Pourquoi s’embrasse-t-on ?

— Pour être plus sûr. Vous vous rappelez ce que j’ai écrit sur l’ardoise et ce que vous m’avez répondu ? Eh bien, je vous aime ; vous me trouvez drôle, je vous embrasse. Maintenant, vous êtes ma promise, je suis votre promis, et vous ne vous marierez jamais, jamais, jamais avec personne que moi.

— Et vous, vous ne vous marierez jamais, jamais, jamais qu’avec moi, n’est-ce pas, Tom ?

— Bien entendu. Si vous me rencontrez en allant à l’école, vous ne causerez qu’avec moi, et nous danserons toujours ensemble. Amy Lawrence fera une fameuse moue, mais ça m’est égal. Becky ouvrit de grands yeux. Tom vit qu’il venait de commettre une bévue, et il s’arrêta tout déconcerté.

— Ô Tom, vous avez aussi promis de vous marier avec elle lorsque vous serez clown ! s’écria Becky, qui se mit à pleurer.

— Voyons, Becky, ne pleurez donc pas ; je ne peux pas me marier avec elle, puisque c’est vous qui êtes ma promise.

Cette réponse pleine de logique n’ayant produit aucun effet, Tom passa le bras autour du cou de celle qu’il voulait rassurer et s’efforça
La brouille.
de la consoler ; mais Becky, le visage tourné du côté du mur, le repoussa d’un coup de coude. Tom fit une seconde tentative sans meilleur résultat. Alors il se fâcha à son tour et sortit à grands pas de la salle d’étude. Il se promena dans la cour, l’œil fixé sur la porte, espérant que Becky viendrait le rejoindre. Bien que son amour-propre lui conseillât de ne pas faire de nouvelles avances, il se décida à rentrer. Becky boudait toujours dans son coin. Tom s’approcha et se tint un moment silencieux, car il ne savait trop par où débuter. Enfin il dit de sa voix la plus persuasive :

— Becky, je t’aime mieux que personne ; je me moque pas mal d’Amy Lawrence.

Becky ne bougea pas.

— Est-ce que nous ne sommes plus amis ? Veux-tu que je te dessine un cheval ?

Cette offre tentante demeura sans réponse. Tom fouilla dans ses poches, dont il retira son trésor le plus précieux, une boule de cuivre qui, la veille encore, ornait un chenet. Il avança le bras de façon que sa promise pût admirer la boule et dit d’un ton insinuant :

— Je te la donne, Becky ; prends-la, je t’en prie.

D’un revers de main, Becky fit tomber la boule par terre. Il est des bornes à la patience humaine. Tom gagna de nouveau la cour et disparut avec l’intention bien arrêtée de ne plus reparaître à l’école ce jour-là. Lorsque Becky, que le silence inquiétait, courut vers la porte, il était déjà hors de vue.