Les Aventures de Tom Sawyer/Traduction Hughes, 1884/17

Traduction par William Little Hughes.
A. Hennuyer (p. 119-123).


XVII

L’ORAGE.


Vers minuit Joe se réveilla et appela ses compagnons. Un orage planait dans l’air. Nos pirates, pressés l’un contre l’autre, se tinrent immobiles et silencieux, attendant ils ne savaient quoi. En dehors de la lumière du foyer tout demeurait plongé dans une obscurité profonde. Bientôt une lueur, ou plutôt un frémissement de lueur, révéla vaguement le sommet du feuillage et s’évanouit pour se reproduire bientôt avec plus d’intensité. Un faible gémissement courut comme un soupir à travers le branchage ; une fraîche haleine caressa les joues de Tom, qui frissonna à l’idée que l’esprit de la nuit venait de le frôler. Au même instant un éclair transforma la nuit en jour, lui permit de distinguer chaque brin d’herbe et lui montra aussi deux visages effrayés. Un sourd roulement de tonnerre gronda et se perdit au loin. Une brise froide s’éleva, agitant les feuilles, secouant les cendres blanches autour du foyer. Un second éclair illumina la forêt, suivi d’un éclat de tonnerre beaucoup plus rapproché que le premier. Les enfants se cramponnèrent l’un à l’autre. Quelques grosses gouttes de pluie fouettèrent les feuilles avec un bruit de grêle.

— Vite, à la tente ! cria Tom.

Les voilà partis dans les ténèbres, trébuchant sur les racines, se butant contre les troncs d’arbres, s’enchevêtrant dans les vignes sauvages. Une rafale furieuse se mit à secouer les branches avec un sifflement sinistre. Les éclairs et les éclats de tonnerre se suivaient sans interruption. La pluie tombait maintenant à verse et l’ouragan déchaîné l’abattait en nappes obliques contre le sol. Les trois amis réussirent néanmoins à se rejoindre sous l’abri qu’ils nommaient leur tente. Leurs vêtements ruisselaient ; ils grelottaient, en proie à une terreur panique. Ils n’éprouvaient aucun besoin de causer ; du reste, les mille bruits de la tourmente ne leur auraient pas permis de s’entendre, alors même que la vieille voile étendue au-dessus de leurs têtes n’aurait pas clapoté avec tant de fureur. Bientôt la violence de la tempête s’accrut ; la voile fut emportée sur les ailes du vent. Les enfants, de plus en plus effrayés, se saisirent par la main et cherchèrent un abri sous un chêne qui se dressait non loin du fleuve.


L’orage.

Sous la conflagration qui embrasait à chaque instant le ciel tout se dessinait nettement sans produire une ombre — les arbres ployés, le fleuve houleux sous sa couche de mousse blanche, les flocons d’écume, les collines de la rive opposée que l’on entrevoyait à travers le voile de la pluie oblique. De temps à autre quelque géant de la forêt s’effondrait avec fracas, brisant les branches des arbres voisins. Les détonations de la foudre, qui éclatait sans discontinuer, devenaient assourdissantes. L’orage semblait s’efforcer à la fois de mettre l’île en morceaux, de l’incendier, de la noyer jusqu’au sommet des peupliers, de l’emporter dans une bourrasque et de fêler les oreilles de tous les êtres vivants qui s’y trouvaient. Nos aventuriers croyaient leur dernière heure venue, et il y avait certes de quoi les épouvanter.

Enfin l’orage s’apaisa peu à peu. Lorsque les enfants regagnèrent leur bivouac, ils étaient encore sous le coup des émotions de cette terrible nuit et ils découvrirent qu’ils n’avaient pas eu tort de s’effrayer. Le platane sous lequel ils s’étaient d’abord réfugiés gisait foudroyé, fendu jusqu’à la racine.

Leur camp avait été inondé comme le reste de l’île. Ils grelottaient sous leurs vêtements trempés. Par bonheur Huck reconnut que le tronçon d’arbre contre lequel ils avaient bâti leur foyer et qui formait une courbe au-dessus du sol brûlait encore en dessous. À force de s’époumoner, à l’aide de bouts d’écorces, ils réussirent à raviver la flamme ; puis ils entassèrent les branches mortes et eurent bientôt devant eux une véritable fournaise qui leur réjouit le cœur. Ils firent sécher leur jambon bouilli, qui contribua aussi à les réconforter, et, accroupis près du feu, ils s’entretinrent des dangers qu’ils avaient courus. Ils auraient bien voulu dormir, mais le sol autour d’eux était encore trop mouillé.

Lorsque le jour parut, ils tombaient de sommeil et ils allèrent s’allonger sur le banc de sable, où ils se reposèrent jusqu’à ce que la chaleur fût devenue trop forte. Joe prépara le déjeuner, que l’on mangea sans appétit. On commençait à trouver que le menu manquait de variété. Le repas terminé, deux des pirates émirent l’opinion que le repaire devait être malsain, car ils se sentaient moulus. Tom, redoutant une nouvelle révolte, fît son possible pour les égayer ; mais le cirque et les billes n’avaient plus d’attrait pour eux. Quant à se baigner, ils déclarèrent que la trempée de la veille leur suffisait. Tom, à bout de ressources, leur rappela l’important secret qui avait déjà eu un si bon résultat et réussit ainsi à les tirer de leur torpeur. Il profita de l’impression produite pour leur proposer un jeu nouveau. Sans renoncer à redevenir pirates un jour ou l’autre, on pouvait se transformer provisoirement en Peaux-Rouges. Cette proposition fut bien accueillie. Nos corsaires furent déshabillés en un clin d’œil et zébrés des pieds à la tête de raies de boue noire, comme il convient à des chefs indiens — ils étaient tous chefs, cela va sans dire. Ils se mirent à courir à travers bois afin de surprendre un cantonnement anglais. Ce but atteint, ils se divisèrent en trois tribus hostiles, se tinrent en embuscade pour s’élancer les uns contre les autres en poussant des cris de guerre effroyables, se tuant et se scalpant par milliers.


Les Peaux-Rouges.

On rentra au camp à l’heure du souper, heureux et affamé. Mais il surgit alors une difficulté. Des tribus hostiles ne sauraient rompre le pain de l’hospitalité sans avoir conclu un traité d’alliance. Ce traité, il était impossible de le conclure sans avoir fumé le calumet de la paix. Deux des sauvages regrettèrent de ne pas être restés pirates. Cependant, ils firent contre fortune bon cœur, demandèrent le calumet et lancèrent leur bouffée officielle avec toute la gravité voulue chaque fois que la pipe passait de main en main. Bien avant la fin de la cérémonie ils se réjouirent d’avoir embrassé la vie sauvage, car ils s’aperçurent qu’ils pouvaient fumer sans se voir obligés d’aller à la recherche d’un couteau perdu. Ce progrès était trop encourageant pour ne pas inviter d’autres efforts. Après souper ils s’exercèrent donc avec un succès qui les remplit de joie. Ils se montrèrent aussi fiers de leur nouveau talent que s’ils eussent scalpé pour de bon des centaines de Peaux-Rouges.