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Briard (Poulet-Malassis) (p. 3-35).

EST-IL POSSIBLE ! POURQUOI NON ?




PREMIER FRAGMENT.




Douze jours après l’aventure des sept parieurs.

Le lieu de la scène est une maison de campagne peu distante de Paris et plus près encore de l’hospice des Aphrodites.

Il est dix heures du matin. Le jour est superbe. Deux dames, sortant de leur lit et dans leur costume de nuit, sont venues de leur appartement se promener dans une longue allée de quatre rangs d’arbres faisant quinconce, et qui forme en même temps une terrasse d’où l’on jouit du plus charmant paysage terminé par la perspective lointaine de Paris.

Madame de Montchaud[1]. — Oui, ma cousine, le mérite de cet homme fait grand bruit…

Madame de Valcreux[2]. — Cesse donc, mon cœur, de me traiter de cousine : cela sent la province à pleine gorge. Dis-moi mon amie, ou Rosette, comme l’on me nommait étant fille ; en un mot, tout ce que tu voudras : mais cousine, c’est d’un mauvais ton dont, au bout de six semaines de séjour à Paris, il est bien étonnant que tu ne te sois pas encore corrigée.

Madame de Montchaud. — Je m’observerai, mais je voulais te parler de ce monsieur de Trottignac. Il ne me sort pas de l’esprit depuis le récit qu’on m’en a fait. Ne serais-tu pas aussi bien aise de savoir ce que c’est que ce phénomène ?

Madame de Valcreux. — Dès le premier jour j’en aurais eu le cœur net, si l’avis ne m’était pas venu de la part de Bombardac. Ce serait donc la première fois qu’il aurait écrit quelque chose de vrai, car tu sais, mon cœur, qu’il n’y a pas de plus fameux menteur que notre cher cousin le vicomte.

Madame de Montchaud. — Je n’aurais eu, comme toi, nul égard à sa lettre, mais quand hier madame de La Conassière, qui est si difficile, et n’est pas louangeuse surtout, m’a très-sérieusement assurée qu’elle n’avait jamais rien eu d’aussi marquant, je suis demeurée convaincue que ce Trottignac est d’un grand prix. Il l’a fait quatorze fois à cette femme !

Madame de Valcreux. — Quatorze !

Madame de Montchaud. — Bien rondement, en huit heures !

Madame de Valcreux. — C’est donc à dire vingt-huit fois, car avec elle tout coup est double, attendu qu’on y fête à la fois et saint Noc et saint Luc.

Madame de Montchaud. — Voilà de la méchanceté ; pourquoi cela ?

Madame de Valcreux. — D’abord parce que je ne me pique pas, comme toi, d’être mielleuse et charitable envers le prochain, que d’ailleurs tu ne ménages pas toujours aussi bien en réalité qu’en apparence ; ensuite parce que cette Conassière me déplaît souverainement. Je ne lui ai pas encore pardonné de m’avoir soufflé certain Russe que la nature avait fait exprès pour moi, un de ces êtres dont la perte est irréparable. Rien ne remplira peut-être de ma vie le vide que m’a laissé son enlèvement !

Madame de Montchaud. — Mon Dieu, ma chère, il faut se faire une raison. Il est bien difficile de garder des hommes tels que je me figure ton Russe. Avait-il été de la cour ?

Madame de Valcreux. — Sans doute, et y était parvenu de rien par ses surprenantes qualités.

Madame de Montchaud. — Eh bien ! sois juste, ces privilégiés-là conviennent à tant de femmes !

Madame de Valcreux. — Après avoir servi la Conassière il ne convenait plus à aucune : en trois mois elle l’a ruiné. J’ai revu ce galant homme une fois, mais méconnaissable. C’est lui qui m’a juré qu’avec mon odieuse rivale on ne sait jamais où l’on est, ou que plutôt on est à la fois partout.

Madame de Montchaud. — Cela, sans doute, a bien son inconvénient. Cependant il y a des hommes à qui cette incertitude monte l’imagination. C’est pour cela qu’un jour le révérend père Baudard, qui frottait la pointe de son chose sur l’orifice de mon postiche, et à qui je dis : Fi donc ! mon révérend, que faites-vous-là ? me répondit : J’affûte mon outil.

Madame de Valcreux. — Oh ! puisque tu viens de prononcer le nom de ce Baudard, dont je n’aurais pas osé te parler la première, dis-moi sans feinte si, tout de bon, ce religieux eut, comme on l’a publié dans la famille, une permission de l’évêque pour t’exploiter ?

Madame de Montchaud. — Lui et bien d’autres ! rien n’était plus vrai. Voici comment la chose arriva. Dévote consommée, et enfin carmélite à dix-neuf ans, je ne pus, comme tu dois le savoir, demeurer au couvent, à cause de certaine affection mystique qui me donnait une célébrité dangereuse. Toutes nos sœurs n’attribuaient pas, aussi pieusement que moi, au ciel, des crises, des extases absolument naturelles, qu’on m’enviait plutôt qu’on ne les admirait. Bref, on me renvoya. La Providence fit alors trouver sous la main de mon père l’honnête homme qui devint mon mari. (Elle s’attriste.) Le pauvre ami !… nos deux choses étaient bien faits pour vivre ensemble. Le sien faisait régulièrement ses quatre repas, et quand il prenait encore fantaisie au mien de l’inviter, il ne se refusait pas de faire, à l’extraordinaire, quelque petite collation. C’était une vraie bénédiction du ciel.

Madame de Valcreux. — Tu n’avais pas envie, à ce que je vois, de laisser à ton époux assez d’appétit pour qu’il pût manger en ville.

Madame de Montchaud. — Aussi n’en faisait-il rien, mais si fait bien moi. L’ordinaire de la maison ne pouvait me suffire : je consultai là-dessus le révérend père Baudard, notre confesseur. Quand ce saint homme se fut assuré que mon mari ne pouvait me nourrir mieux, et que cependant je ne l’étais pas assez, il prit sur lui de se sacrifier pour nous, et s’arrangea pour ajouter à ma pitance une demi-portion, toutefois me recommandant bien le secret, de peur d’humilier mon cher petit homme, et m’assurant d’ailleurs qu’il n’y avait plus de péché, puisque la nécessité forçait à pareille chose : de même, disait-il, qu’à la guerre il n’y a plus de meurtres, parce que les lois autorisent alors le guerrier à répandre le sang. J’avais donc la même dispense pour faire ce qui pour une autre qui aurait pu s’en passer aurait été un grand péché mortel…

Madame de Valcreux. — Fort bien ! c’est-à-dire qu’entre le mari et le confesseur tu te trouvais, en douceur, baisée près de six fois par jour…

Madame de Montchaud. — Hélas ! oui ; sur ce pied, je tuais le temps ; mais par malheur (Elle sanglote.), le pauvre cher mari (Des larmes.)… je ne l’oublierai jamais…

Madame de Valcreux. — Fi, fi donc ! quel enfantillage ! Veuve depuis cinq mois, tu pleurailles encore ! Si quelqu’un te voyait, tu serais notée pour la vie… Allons, ce n’est pas de ton mari que je te parlais, c’est de ton confesseur et de la permission épiscopale…

Madame de Montchaud. — Le cher défunt enterré, je ne sus bientôt plus où donner de la tête : je sentis un diable s’agiter en moi. Les soins ineffables du R. P. Baudard faisaient à peine l’effet d’une goutte d’eau répandue sur un brasier ardent ; j’avais des convulsions ; j’étais, tout de bon, menacée de devenir folle, tellement qu’à la vue de quelque homme que ce fût on me voyait toute prête à lui faire violence. Le sensible directeur crut devoir en parler à notre prélat. Celui-ci, plein de religion, ne douta pas qu’il n’y eût du maléfice à mon incroyable état. Il voulut me voir ; mes convulsions m’ayant attaquée devant lui, sur l’heure il exorcisa, m’inonda d’eau bénite, lut tout un volume de je ne sais quel rituel ;… mais rien n’y faisait. Il crut donc indispensable d’attaquer l’esprit malin jusque dans son plus secret retranchement, et d’y verser à grands flots son chrème naturel épiscopal. Il y eut un moment d’espoir, mais le diable eut bientôt repris le dessus. Sa Grandeur se flatta que la fréquence de la confirmation qu’il venait de m’administrer suffirait pour ma délivrance ; mais le saint homme n’y put fournir que quatre jours : le cinquième il assembla le chapitre. La question amplement débattue, mes dépositions contre Satan entendues, mon état d’embrasement et d’obsession vérifié, on arrêta que tous et chacun allaient tour à tour prier et opérer contre le malin. Ainsi, tandis que, prosternée devant le Seigneur, je recevais de chacun des chanoines la plus vigoureuse conjuration qui pouvait dépendre de lui, les autres faisaient retentir la voûte de la salle capitulaire des oraisons ordinaires en pareil cas. Mais ce second secours spirituel n’eut un plein effet que pour ce jour-là ; c’eût été tous les jours à recommencer ; or, le soin de me délivrer n’était pas l’unique affaire du chapitre.

Madame de Valcreux. — Je le crois.

Madame de Montchaud. — Infatigable à me servir, l’affectueux Baudard proposa d’écrire à mon sujet au Saint-Père, et sollicita la permission provisoire de suppléer, avec tous les révérends pères carmes de son couvent, à ce qu’exigeait mon urgente détresse, jusqu’à ce que le sacré collège fît parvenir sa décision. Cette sage ouverture fut universellement approuvée. Sa Grandeur, non-seulement donna les mains pour que tout pût se passer à ma plus grande satisfaction, mais recommanda même, sous peine de péché, que chacun fît le possible dans une occasion où il importait que l’esprit malin ne prévalût pas sur l’Église. Le prélat se réservait de prendre connaissance lui-même, une ou deux fois par semaine, du progrès de ma rédemption.

Madame de Valcreux. — J’avoue que si je ne connaissais pas à quel point tu es franche et détestes le mensonge, je ne pourrais croire un mot de cette étonnante extravagance. Il fallait donc que ton évêque et tout le chapitre eussent perdu l’esprit ?

Madame de Montchaud. — Pourquoi cela ? Les décrets d’en haut sont de nature à confondre toutes nos idées. Un seul homme peut se tromper, mais crois que lorsqu’un chapitre, ayant un digne chef à sa tête, est unanimement d’accord sur un point canonique, il faut bien que l’Esprit saint se soit expliqué !

Madame de Valcreux. — Si bien que te voilà confiée aux disciples d’Élie. Combien y en avait-il ?

Madame de Montchaud. — Trente-sept seulement en état de coopérer à l’œuvre pieuse. Ils me procurèrent d’abord de bien solides consolations ! Pendant les huit premiers jours, Satan avait trouvé à qui parler. Il avait eu parfois jusqu’à trente assauts à soutenir dans sa forteresse, et malgré son feu d’enfer c’était à qui le braverait avec le plus d’intrépidité. Cependant un malheureux contre-temps le servit à merveille. La lettre qu’on avait écrite au Saint-Père à mon sujet n’arriva qu’au moment où Sa Béatitude venait d’être atteinte d’une maladie qui a failli la conduire au tombeau. Mon affaire fut donc négligée à Rome, et le zèle avec lequel, au contraire, on s’en occupait sur les lieux, n’avait pas pris mesure sur ces délais. Bientôt la moitié des cultivateurs de la vigne du Seigneur ne put plus y travailler. Quelques élus, surabondamment pourvus des ressources de la grâce, avaient beau se piquer de soutenir seuls tout le poids de la corvée, je ne tardai pas à m’apercevoir que la guerre offensive se refroidissant, Satan respirait et reprenait enfin le dessus. Moi, pour lors, comme je comptais sur l’indulgence du Saint-Père qui n’aurait probablement pas manqué de m’être favorable, je me crus permis de chercher dans le monde des secours que la charité me défendait de m’obstiner à ne vouloir recevoir que de l’Église. Je ne me dissimulais point que mon âme se souillait de cette manière ; mais le Saint-Père pouvait et devait sans doute tout réparer. Au surplus, je reconnus bientôt que quatre mondains ne peuvent pas contre le diable ce que pouvait un seul de mes religieux. J’aurais été bientôt réduite aux derniers expédients, si je ne m’étais avisée enfin que Paris, si fécond en ressources de tout genre, devait en avoir aussi d’infinies pour mon objet. Je t’écrivis, tu m’encourageas, à l’instant je fus décidée…

Madame de Valcreux. — Et sans doute tu ne te repens pas d’avoir suivi mon conseil ?

Madame de Montchaud. — Grâce à ton amitié, grâce à l’activité de cette excellente Durut, je suis parfaitement contente de mon voyage. J’ai enfin composé avec Satan, et j’ose même dire que maintenant je triomphe de lui, puisque, sans en être bien vivement tourmentée, je puis impunément ne me permettre plus que dix ou, tout au plus, douze soulagements par jour. C’est un degré de réforme dont je suis moi-même étonnée et dont je ne me serais jamais crue capable.

Madame de Valcreux. — Tout admirable que peut être cette réforme, la société n’aurait pourtant pas à se louer de voir se multiplier des femmes auxquelles il en faudrait autant par jour. Je ne sais comment font les autres pour pousser à certain point leurs excès. Je sais bien que s’il me fallait faire cette tant douce chose plus de six ou sept fois en vingt-quatre heures, je finirais par n’y plus trouver de plaisir.

Madame de Montchaud. — Et moi, bornée à ce régime, je serais une femme enterrée dans six semaines. Mais avec ma petite douzaine, et ce précieux outil que madame Durut m’a vendu (un godemiché), je vivote.

Madame de Valcreux. — Voilà, par exemple, ce que je ne conçois pas. Comment ! après une douzaine de réalités par jour, avoir encore besoin d’un simulacre ?

Madame de Montchaud. — Oh ! comment ? Comment un Danois, un Hollandais, peuvent-ils ne pas laisser refroidir un seul moment leur pipe ? Tout est habitude. Aussitôt que je suis seule, ce divin godemiché va son petit train… (Elle le sort de sa poche et le baise avec tendresse.) Oui, précieux joujou, mon cher nécessaire, je quitterais plutôt mes yeux que de me séparer de toi ! (Elle le rempoche. À sa cousine.) La nuit, quand je suis seule, je le fourre… là… je m’endors à ses doux mouvements, et je suis sûre que ma main routinée les entretient machinalement pendant mon sommeil, car je ne rêve jamais que d’être vigoureusement fêtée, et toujours par des figures angéliques.

Madame de Valcreux. — En revanche, le jour tu t’en donnes parfois d’assez baroques.

Madame de Montchaud. — Que veux-tu ? c’est pour la faim alors ; mais dans mes illusions nocturnes c’est par sensualité.

Madame de Valcreux. — Que j’envie ton sort, trop heureuse Messaline ! Tandis que tu abuses ainsi, moi qui n’ai pas fait le quart de tes petites infamies, souvent, hélas ! je manque l’effet des plus agréables expériences. Ce n’est presque plus que dans la tête que j’ai du plaisir. Que ne sais-je où l’on peut s’adresser à ces diables bienfaisants dont l’un s’est glissé chez toi ! Ce ne serait pas une légion d’ennemis que j’appellerais pour le combattre, ce serait une cour que j’assemblerais pour lui rendre hommage. Un organe à moitié paralysé recouvrerait son exquise et précieuse sensibilité ; je n’aurais pas besoin d’appeler à mon secours les prestiges du caprice et de fixer, par l’affectation des moins naturelles complaisances, quelques adorateurs qui de moi désirent tout, excepté ce que de toute autre femme on désire le plus… Heureusement, du moins, je n’en suis pas encore au point de madame de La Conassière, et l’on n’est pas quelque part sans savoir précisément où l’on est… Chez moi l’un est une halle[3], l’autre est une guérite. Pourrait-on s’y tromper ?…

Madame de Montchaud. — Fi ! fi ! cousine, Rosette, veux-je dire, je ne voudrais pas avoir entendu la fin de ta confidence. Serait-il possible que…

Madame de Valcreux. — Tout étonne une ex-dévote, une provinciale ! Il est bien plus étonnant qu’avec toi-même, tour à tour le plastron d’un chapitre de chanoines et d’un couvent de carmes, on n’ait jamais voisiné

Madame de Montchaud. — Cette horreur à moi ! non, non, ma chère. Si parfois j’ai bien voulu souffrir qu’on aiguisât son outil à mes meules, sache que je n’ai jamais permis qu’on fût plus criminel. Mais que vois-je ? c’est, sur mon Dieu ! le phaéton découvert de la Durut…

Madame de Valcreux. — Qu’elle conduit elle-même,… et c’est ici qu’elle vient… tout droit… Oui, la voilà déjà dans le petit chemin. C’est pour moi, il n’y a plus de doute…

Madame de Montchaud. — Je ne me sens pas d’aise, j’allais lui envoyer un messager pour lui faire savoir que j’ai la fantaisie de tâter du Trottignac.

Dans ce moment ces dames ne sont qu’à dix pas du corps de logis. Elles rentrent et vont attendre madame Durut, qui vient en effet avec le dessein de leur parler.

On est dans l’appartement.


MESDAMES DE VALCREUX, DE MONTCHAUD, DURUT.

Madame de Montchaud (sautant affectueusement au cou de madame Durut). — Eh ! bonjour, ma chère et mille fois chère amie !

Madame de Valcreux (moins vivement). — Bonjour, notre bonne voisine.

La Durut. — Je suis bien votre servante, mesdames ; je viens…

Madame de Valcreux. — Que prendrez-vous à déjeuner, ma chère Durut ?

La Durut. — Mille grâces ! c’est fait, je ne puis d’ailleurs m’arrêter. Je voulais…

Madame de Montchaud (interrompant). — J’allais vous écrire, chère amie, pour vous prier…

La Durut. — Eh bien ! me voici ; mais j’ai d’abord un mot à dire à madame.

Madame de Valcreux. — À moi ?

La Durut (se disposant à mettre en évidence quelque chose qui est dans un rouleau de papier). — Vous allez voir que je n’oublie pas mes bonnes pratiques. Tenez !

Elle a produit un énorme godemiché imitant parfaitement le naturel, à cela près que le fût est semé de petites aspérités occasionnées par les nœuds d’une étoffe ratinée, qui fait la première enveloppe sous une seconde, d’un boyau fort transparent, à travers lequel un rouge tendre donne parfaitement le ton de la chair. La couleur du bout, mollet comme la nature, est un peu plus vive. Le boyau, très-mince et sortant d’un petit orifice à l’extrémité, recouvre le tout et se profile sur un trait fort exact qui rend le gland, le filet, et figure ce bourrelet délié que fait le prépuce rabattu. Bref, c’est l’imitation la plus parfaite. Un anneau termine le joujou dans l’état où madame Durut le présente. Cet anneau est l’agent extérieur d’une mécanique tellement organisée que, toute fois qu’on le recule et qu’on le laisse ensuite aller, un jet de ce dont on aura voulu remplir le réservoir s’échappe. C’est encore la nature, autant que l’art peut en approcher. J’ai déjà dit que ces aspérités dont le fût est semé ne sont point une imitation de la nature, mais elles ont pour objet de causer une forte irritation, malheureux pis aller de la sensibilité perdue. Ces dames sont un instant stupéfaites.

Madame de Montchaud. — Cela est fort bien fait, mais monstrueusement.

En même temps le chasseur passe par l’antichambre ; c’est un élégant, fort joli garçon, et qui a l’air insolent qu’ont tous ses pareils, quand on les emploie à certains services. Madame de Montchaud passe sur-le-champ dans la pièce où l’égrillard a paru.

La Durut (à madame de Valcreux). — Çà ! ma voisine, sans compliments, voilà ce qu’il vous faut. C’est le chef-d’œuvre d’un ouvrier italien qui s’est fait recommander à l’hospice. Tout cela est bien conditionné, garni en argent partout… et solide. Vous en aurez pour la vie…

Madame de Valcreux (après avoir bien attentivement examiné). — Je tombe d’accord de tout cela, mais à qui veux-tu que pareil outil puisse aller ?

La Durut. — À vous ; n’allez-vous pas faire l’étroite ? Que diable !… apprenez qu’on me dit tout… Ne sais-je pas pourquoi, tout aimable que vous êtes, vous n’avez pu être reçue ? Mon Dieu ! n’allez pas vous fâcher. D’abord je vous aime, mais c’est pour cela que je ne vous flatte point. Allons, un peu de honte est bientôt passée. Prenez cela, vous dis-je, ou de ce pas je le porte à Paris. Ah ! pardi ! j’ai là mesdames de La Brèche, de Vaginasse, de Béantcul, de la Poterne… et madame de La Conassière donc ! la pauvre femme, que je sais réduite à se servir d’une seringue à clystère, au bout de laquelle on plante une orange, le tout recouvert d’une peau glacée. C’est à faire pitié !

Du moment que Durut a nommé madame de La Conassière, madame de Valcreux est devenue rouge de colère, et sur-le-champ elle s’est décidée à garder le beau godemiché.

Madame de Valcreux. — Combien cette pièce ?

La Durut. — Pour une étrangère, trois louis et demi, mais pour une voisine…

Madame de Valcreux. — Je ne veux point de grâce, et cela vaut quatre louis pour moi. (Elle tire sa bourse et donne les quatre louis.)

La Durut. — Il ne m’appartient pas de résister à ce que vous voulez. Grand merci… Voici maintenant quelque chose encore qui dépend de votre emplette.

C’est un attirail au moyen duquel le tronçon du godemiché, vissé dans un écrou, se trouve appliqué au corps d’un homme ou d’une femme. On l’y attache autour des hanches et entre les cuisses par des ligatures artistement disposées et qui n’ont aucune incommodité[4].

Madame de Valcreux. — Cela se conçoit assez aisément. Cependant…

La Durut. — Je voudrais bien avoir le temps de m’arrêter, je ferais vite essayer ce harnais à quelqu’un de vos gens,… ou plutôt à la cousine…

Madame de Montchaud (dans l’antichambre). — J’entends qu’on parle de moi… Je suis à vous,… j’ai fini dans l’instant.

Madame de Valcreux. — Je crois, Dieu me pardonne ! qu’elle est après s’en faire donner par Fanfare.

La Durut. — Elle fait bien… Ne nous occupons pas des affaires d’autrui.

Madame de Montchaud (sur le pas de la porte, dit au chasseur). — Ne vous éloignez pas, ou retrouvez-vous là-haut dans une heure au plus tard. — Me voici.

La Durut. — Approchez, la belle.

Madame de Montchaud (effrayée). — Comment ! vous prétendriez…

La Durut. — Eh ! bon Dieu, laissez-nous faire.

Madame de Valcreux. — Quelle folie ! D’ailleurs, c’est inutile ; Dorothée[5] ne voudrait peut-être pas…

Madame de Montchaud. — Quoi donc ?

La Durut. — On va vous l’apprendre.

Madame Durut ceint la machine aux hanches de madame de Montchaud ; mais quand il s’agit de passer les attaches par-dessous, elle s’englue les doigts et se trouve obligée de les essuyer avec son mouchoir. Voyant la mine comiquement sévère que fait la Durut,

Madame de Montchaud (dit en riant). — Ne va-t-on pas me gronder ? Je me suis tant pressée ! Si j’avais été moins obligeante pour vous autres, il n’y aurait eu rien de perdu. (Elle est entièrement préparée.) J’ai bon air avec cela !

La Durut. — Il s’agit maintenant d’en jouer avec la cousine : on vous l’a tant fait, Dieu merci ! que vous ne devez pas être embarrassée de pratiquer à votre tour.

Madame de Montchaud (se récriant). — Bonté du ciel ! moi, faire l’homme ! et avec une proche parente encore !

Madame de Valcreux (à Durut). — N’avais-je pas deviné ?

La Durut (avec sévérité). — Oh ! si nous avons de ces travers de pensionnaires de couvent, nous ne valons rien pour Paris. (D’un ton menaçant.) Voulez-vous bien tout de suite…

Madame de Montchaud. — Eh ! bon Dieu, la paix ; quand on y est une fois, il n’en coûte pas plus d’aller son train. Voyons, Rosette.

Comme, par la faute de madame de Montchaud, loin encore d’être formée, il n’y a pas entre les deux cousines cette sympathie à la mode qui fait maintenant trouver au beau sexe, chez lui-même, des jouissances mutuelles que souvent le nôtre ne lui offre qu’avec mille dangers, madame de Valcreux choisit une posture qui ne communiquera de sa personne que la partie seule nécessaire à l’expérience. On comprend sans doute que c’est en jument du compère Pierre qu’elle se présente. Alors Dorothée vient boucher l’énorme solution de continuité qu’on sait et dont l’espiègle Durut n’a pu s’empêcher de rire à la sourdine. Quoique le factice boute-joie ait onze pouces de long et sept de circonférence, il s’ajuste à merveille, et Rosette le reçoit tout entier. On ne conçoit pas d’abord où ces dames à grandes balafres peuvent loger des corps étrangers desquels le spectateur craint d’abord que l’effet ne soit mortel. Il faut laisser aux naturalistes le soin de résoudre ces profondes énigmes. Les ignorants n’ont qu’à se rappeler que tous les jours on voit sortir de chez une femme délicate, svelte, un gros enfant plus volumineux encore que le joujou qu’on vient de décrire. Bref, si madame de Valcreux ne se plaint point, ce n’est pas à nous à trembler pour elle. Bien au contraire, prenons part à la vive sensation que lui cause un cylindre, quoique inanimé, qui touche enfin partout : c’est ce que depuis longtemps les vivants n’ont pas fait chez elle. Observons avec intérêt les frétillements que lui causent ces émoustillantes nodosités dont nous avons parlé plus haut. Le plaisir naît pour cette femme blasée tout juste au degré qui précède la douleur. Pour une autre ce serait une torture que l’opération où celle-ci trouve enfin de vraies délices.

Madame Durut, dirigeant l’expérience, fait remarquer à Dorothée ce qu’il faut toucher pour faire partir une détente qui, lorsque la machine est chargée, procure une vive éjaculation ; mais pour cette première fois l’opération se fait à sec.

Madame de Valcreux, dont l’attente vient d’être surpassée, reconnaît l’excellence du godemiché. La cousine ne manque pas d’en commander un pour elle-même, mais à sa mesure, qui est d’un quart en longueur et d’un tiers en circonférence plus faible que celle du modèle. Il faut que madame Durut ait la complaisance de coter ces dimensions, car madame de Montchaud n’est pas femme à se dessaisir de son cher pis aller, dont elle veut pouvoir faire usage à toute heure.

Madame de Montchaud. — Ce n’est pas tout, ma chère Durut J’ai la plus forte envie de goûter de notre Trottignac. Quand cela se pourra-t-il ?

La Durut. — Attendez. (Elle cherche ses tablettes.) D’abord, il est aujourd’hui chez la comtesse de Mottenfeu[6].

Madame de Valcreux. — Quoi ! la voilà revenue d’Angleterre ? Elle avait juré de ne plus reparaître à Paris.

La Durut. — Elle prétend que grâce au séjour de quatre ans qu’elle a fait à Londres, tous les engins y cherchent maintenant des épingles à terre. Comme depuis son éloignement la démarcation a ravivé dans Paris une fourmilière sur laquelle on crachait autrefois, et qu’il s’y trouve des milliers de gens qu’on peut avoir, elle est accourue comme l’oiseau de proie à la pâture. La première figure de connaissance qu’elle a rencontrée près de la barrière était son ancien coiffeur ayant des épaulettes de colonel !

Madame de Valcreux. — Cette petite rousse-là va mettre la famine parmi nous, si elle recommence son train d’autrefois.

La Durut. — C’est pis que jamais. On la crut un moment convertie, certaine marquise, son amie[7], redevenue honnête femme tout de bon, la contenait un peu ; mais la comtesse reprit un beau jour le mors aux dents : elle est depuis lors quatre fois plus libertine. Qu’en est-il arrivé ? que la sage est morte ; on la croyait cependant constituée de manière à faire l’épitaphe du genre humain. Tandis que la petite dissolue, âgée de trente-six ans, ribaudant depuis vingt, crève de santé, et fait dans le monde autant de dégâts que le pourrait une épidémie secondée de quatre médecins. La petite sorcière, malgré cela, conserve une mine d’enfant qui lui ôte les deux tiers de ses années : c’est la Guimard du bordel !

Madame de Montchaud. — Cette comtesse va nous tuer le Trottignac !

La Durut. — Elle ne l’aura plus. Demain lundi…

Madame de Montchaud (s’écriant). — Quoi ! c’est aujourd’hui dimanche, et me voici… (Elle regarde à la pendule.) Onze heures ! Ne voilà-t-il pas que je perds la messe ! (Madame Durut regarde avec étonnement madame de Valcreux.)

Madame de Valcreux (ployant les épaules). — Voilà comme elle est.

Madame de Montchaud (avec sourire). — Il faut, ma chère madame Durut, que vous me preniez dans votre phaéton. Il n’y a plus de messes ici, mais j’arriverai assez tôt à Paris pour en avoir une.

La Durut (avec malice). — Vous ne pouvez pas vous absenter ; et ce chasseur donc, que vous avez remis à une heure ! Croyez-moi, ses Kyrie eleison valent mieux que ceux d’un petit père. Où vous croyez-vous donc ?

Madame de Valcreux. — C’est la chatte métamorphosée en femme, qui saute à bas du lit pour courir encore après les rats.

Madame de Montchaud (agitée). — Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’est-ce qu’on devient donc avec vous autres ? Plus de jeûnes, plus de jours maigres ! Bientôt il faudra n’avoir plus de religion… Mais, voyons, Trottignac enfin ?

La Durut (consultant ses tablettes). — Demain il sert madame de Chaudevoie.

Madame de Valcreux. — Il aura de la besogne.

La Durut. — Mardi,… madame de Fortconnin.

Madame de Valcreux. — Ce n’est pas ce qui le délassera.

La Durut. — Mercredi… mercredi il serait bien retenu par cette petite sainte Nitouche de Condoux[8] ; mais je la crains, et… (À madame de Montchaud) et vous aurez la préférence.

Madame de Montchaud. — Grand merci !

La Durut. — Au reste, je vous préviens que mon Gascon n’en donne plus que sept ou huit airs tout au plus ;… mais c’est du bon.

Madame de Valcreux. — Il doit pourtant l’avoir fait quatorze fois à cette gueuse de La Conassière ?

La Durut. — Aussi m’est-il revenu moulu, comme s’il eût subi la question extraordinaire. On lui avait fait manger l’enfer… Il a sué l’ambre pendant trois jours, et puis ne s’était-il pas empiffré de diabolini sans savoir ce que c’était ! Il y avait de quoi en crever.

Madame de Montchaud. — Si je le laissais reposer un ou deux jours ?

La Durut. — Je puis l’envoyer mercredi chez la baronne de Confourbu, qui n’est plus en état de fatiguer un homme et s’en tient aux caprices ; il aurait congé le jeudi… Pour lors, vendredi…

Madame de Montchaud. — Non, non, point de vendredi. Ce jour-là je ne m’amuse jamais, cela porte malheur. Je n’en prends que pour le nécessaire ; mais le samedi…

La Durut. — Samedi soir. (Elle n’a pu se retenir de ployer les épaules et de dire, d’un regard, à madame de Valcreux : Que votre cousine est ridicule !) Adieu, mesdames.

Madame de Montchaud. — C’est sans plaisanterie, ma chère Durut : je ne demande que le temps de passer un déshabillé, et je vais avec vous chercher à Paris une messe.

La Durut. — Impossible. D’abord, je ne reviens que le soir ; et puis je mène tant qu’elles veulent les jolies femmes au bordel, mais à l’église, jamais ! Les dévotes sont de la contrebande pour moi ; si je savais que d’ici à samedi vous vous avisassiez d’entendre une messe, il n’y aurait pas plus pour vous de Trottignac que dessus ma main.

Madame de Montchaud (soupirant). — Je me damne donc.

Madame de Valcreux (à Durut qui se retire). — Elle est folle ! Au revoir, ma chère Durut.

Madame de Montchaud (courant après madame Durut). — Mon godemiché lisse, entendez-vous ?

La Durut. — Cela va sans dire. (Elle disparaît.)


LES COUSINES SEULES.

Madame de Montchaud. — Une bien brave femme, en vérité.

Madame de Valcreux. — Et toi une grande nigaude, avec tes messes, tes jeûnes, tes jours maigres, et tes vendredis qui portent malheur…

Madame de Montchaud. — Eh bien ! que veux-tu ? c’est un reste de vieilles habitudes. Je ne demande pas mieux que d’être à la fin comme une autre. Prie Dieu qu’il ne me laisse pas devenir pire encore. Dans tous les genres, ma devise est assez volontiers : Tout ou rien !

Madame de Valcreux (avec un mouvement de blâme amical). — Va t’ajuster, extravagante ; j’en vais faire autant. Bonjour…

Madame de Montchaud rencontre heureusement Fanfare et se fait rendre encore un service. Après quoi, son propre domestique, qui l’attend, reprend la balle, comme c’est l’étiquette chez cette dame avant de lui toucher les cheveux.


  1. Madame de Montchaud, vingt-quatre ans, ni grande, ni petite, d’ailleurs grosse et succulente dondon, aux cheveux châtain-blond, en énorme quantité ; cette dame commence à être un peu molle, mais ses traits ont beaucoup d’agrément. Elle a conservé quelque chose de béat dans le maintien : on saura pourquoi. Ses yeux, un peu petits, étincellent de luxure, son sourire est charmant. La main et le pied sont ce qu’elle a de mieux.
  2. Madame de Valcreux, d’un an plus jeune, cousine maternelle de l’autre, elle lui ressemble un peu ; mais madame de Valcreux est brune et plus ferme, sa physionomie a plus de caractère. Elle a aussi plus de couleur, la peau plus fine, et toute la blancheur que peut comporter le brun très-foncé des cheveux. La pauvre femme a un bien grand défaut : c’est d’être si vaste, si profonde ! cela fait pitié, et cependant on la verra se moquer de ses semblables ! On ne se connaît pas… Ces dames n’ont pu devenir qu’assistantes chez les Aphrodites : on saura ce que c’est.
  3. Pénible confidence qui s’échappe, comme la fumée, à travers une brûlante éruption d’amitié !
  4. Nous avons vu la description d’une machine à peu près pareille dans un manuscrit du fameux docteur Cazzone, qui de son vivant avait le diable au corps. On ne sait pas à propos de quoi ses héritiers, au bout de trois ans, n’ont pas encore accompli ses dernières volontés, qui étaient que, tout de suite après sa mort, on imprimât ses intéressants ouvrages (*)
    (Note de l’Éditeur.)

    (*) Nerciat fait ici allusion à son livre le Diable au corps, publié en effet en 1803 sous le pseudonyme du docteur Cazzone, et qui, par une singulière coïncidence avec cette note, ne parut que trois ans après la mort de son auteur, arrivée en 1799.

  5. Dorothée était le nom de demoiselle de madame de Montchaud.
  6. L’une des plus actives héroïnes qu’a célébrées dans son immortel ouvrage le docteur dont fait mention la note qu’on lit à la page 23 de ce numéro. (Note de l’Éditeur.)
  7. Autre héroïne du Diable au corps.
  8. La même dont il est parlé page 174, 4e numéro.