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Briard (Poulet-Malassis) (p. 69-89).

À QUOI BON ? ON LE SAURA.




QUATRIÈME FRAGMENT.




Un prince étranger et un comte (qui va se décliner dans l’entretien suivant) sont ensemble dans une voiture fermée, telle qu’on l’a décrite[1], et vont grand train du côté de l’hospice des Aphrodites. Il n’est que cinq heures après-midi ; mais comme il n’entre du jour de nulle part, ces messieurs pour se voir ont une petite bougie[2].


LE PRINCE, LE COMTE.

Le Prince (étonné de ce que pendant près d’un quart d’heure le comte a gardé le silence). — Vous êtes rêveur, monsieur le comte, vous paraissez même affligé ; auriez-vous quelque regret de vous être engagé dans un pari que vous commenceriez à craindre de perdre ? Quoique bien sûr de vous gagner trois cents louis, je ne tiens pas assez à pareille bagatelle pour ne pas vous rendre, si vous voulez, votre parole.

Le Comte. — Mon prince, vous m’offenseriez si vous me soupçonniez capable de m’attrister pour quelque argent mis au hasard. Au surplus, c’est de mille livres qu’il s’agit.

Le Prince. — Je le sais, mais je n’en parie que trois cents contre vous ; le reste est couvert par les acteurs eux-mêmes : jugez s’ils ont peur de perdre !

Le Comte. — À la bonne heure ! Et moi, je me crois très-assuré de gagner. Quant à ma rêverie, dont je vous dois des excuses, c’est un état malheureux où je passe la moitié de ma vie. C’est l’effet d’une maladie de mon esprit et la suite funeste d’un malheur dont le sentiment m’est aussi vif au bout de six ans que le premier jour, malheur dont rien ne peut me consoler ni me distraire. En vain ai-je fui le lieu de la catastrophe, voyagé par toute l’Europe, essayé toutes les distractions, jusqu’alors rien n’a pu guérir mon cœur déchiré.

Le Prince. — Certes, on ne vous soupçonnerait guère d’être mélancolique à ce point, quand on vous rencontre partout, quand aux jolis soupers, dans nos cercles, chez nos femmes à la mode, vous êtes l’un des plus stimulants boute-en-train de la folie.

Le Comte. — J’ai quelque empire sur moi-même ; d’ailleurs, le tourbillon du monde aimable et joyeux étant mon unique remède, ne sais-je pas qu’il serait absurde d’y verser l’ennui et d’y rendre contagieuse ma sombre mélancolie ? J’étais né gai jusqu’à la pétulance, j’avais tous les goûts qui peuvent contribuer au bonheur, j’ai de grands moyens pour les satisfaire : j’aime le faste, les voyages, les arts, les femmes… Les femmes ! (Il s’attriste.) une seule…

Le Prince. — Vous m’intéressez à l’excès. Oubliez un moment que nous avons ensemble un procès de mille louis, et parlez-moi comme à un ami : vous me paraissez digne d’en avoir.

Le Comte. — Je m’estimerais fort honoré d’en acquérir un aussi aimable que Votre Altesse.

Le Prince (avec intérêt). — Que vous est-il donc arrivé de si fatal ?

Le Comte. — D’avoir commis des fautes impardonnables, d’en être puni, depuis six ans, par des remords qui ne finiront sans doute qu’avec ma vie.

Le Prince. — Je meurs d’impatience d’être au fait.

Le Comte. — Ayant été tour à tour page et gentilhomme de la chambre de l’Électeur de *** jusqu’à l’âge de vingt ans, j’eus le bonheur d’intéresser la plus jeune des dames de l’Électrice. Eulalie, jolie comme un ange, atteignait à peine quinze ans ; elle me valait tout au moins par la naissance : il y avait d’ailleurs entre nous, quant aux biens, une grande disproportion. Le père d’Eulalie n’avait qu’un beau nom, des emplois à l’armée, des dignités et infiniment de mérite. Le mien possédait de grands héritages, et, loin de la cour, travaillait infatigablement à augmenter encore sa fortune. N’importe ; à peu près sûr d’obtenir l’agrément de ma famille lorsque je lui déclarerais mon désir d’épouser Eulalie. je me livrai vivement à l’intérêt que sa préférence avait su m’inspirer. Notre cour vit avec plaisir croître notre mutuelle inclination, qui promettait le bonheur de deux familles considérées, dont l’une allait rendre en faveurs ce que l’autre offrait en richesses. J’étais alors de bonne foi, notre mariage était consenti, l’on n’attendait plus pour le terminer que l’arrivée de plusieurs parents de ma fiancée, et notre état nous faisant jouir de quelque liberté, j’avais avec ma jolie future de fréquents tête à tête. Il y en eut un plus particulier, infiniment propice à l’amour ; je fus pressant et même téméraire ; la sage, mais faible, mais aimante et candide Eulalie ne put me résister : je fus heureux.

Elle était plus raisonnable que moi sans doute quand, les jours suivants, elle me refusa net les faveurs que je lui avais surprises, m’assurant que, si elle n’avait aucun regret d’avoir comblé mes vœux, du moins voulait-elle me prouver qu’elle l’avait fait sans égarement et qu’elle méritait mon estime. Cette conduite dont, avec plus de bon sens, j’aurais dû être charmé, me déplut ; au contraire, je n’y vis que de la froideur. J’étais ardent ; j’accusai dans mon cœur Eulalie d’aimer faiblement, et j’eus en particulier mauvaise opinion de son organisation physique, lui voyant prendre si peu de goût à une chose dont il me semblait qu’on ne devait plus pouvoir se rassasier dès qu’on avait le bonheur de la connaître.

Sur ces entrefaites il m’arriva, dans un même jour, deux événements imprévus qui changèrent soudain la face de mes intérêts et préparèrent le piége où mon mauvais génie avait le dessein de me précipiter.

Le matin, une lettre m’apprit que par la mort d’un de mes cousins, seul mâle de sa branche, et qui n’était pas marié, des fiefs considérables retournaient à mon père. Sur le soir, parut à la cour la jeune comtesse douairière de ****, qui après deux ans d’un triste mariage avait enfin enterré son vieil époux. Belle, visiblement disposée à jouir des prérogatives de son nouvel état, connue d’ailleurs pour assez peu scrupuleuse, il ne lui fallait que me regarder avec l’apparence de quelques dispositions favorables pour m’enflammer, et me glacer d’autant au préjudice d’Eulalie. Je fus assez fat pour imaginer que la subite augmentation de ma fortune devait changer la face des précédents intérêts, et rendait possible qu’une princesse m’accordât sa main. La comtesse était née d’une maison souveraine. Elle s’aperçut à l’instant de l’effet de ses charmes sur mon cœur ; on ne lui laissa point ignorer mon prochain mariage ; peut-être sa coquetterie vit-elle quelque chose de piquant à me détourner d’Eulalie, qu’elle traitait de morveuse en m’en parlant… Quels reproches ne m’eût-on pas faits si l’on eût su que ce que l’on prenait pour de l’inconséquence était l’excès de la trahison et de l’ingratitude !

Eulalie ne put soutenir son malheur ; elle tomba malade, et faisant appeler son frère, officier des gardes, jusque-là mon meilleur ami, la pauvre fille lui conta de point en point tout ce dont je m’étais rendu coupable. Il courut chez moi, m’accabla d’injures ; nous nous battîmes ; un coup fourré nous jeta tous deux sur le carreau ; nos témoins nous secoururent. Traités habilement, nous fûmes sauvés, mais ma disgrâce était prononcée. Dès que je fus en état de marcher, on signifia que j’avais perdu ma place et que l’Électeur me bannissait de sa cour. Le même jour de notre combat, Eulalie, se retirant, avait prié qu’on la transportât au couvent des chanoinesses, où elle était inscrite depuis l’enfance. Mon père était furieux. Si je n’avais pas été fils unique, il m’aurait infailliblement déshérité. Mais il était bon, il m’aimait jusqu’à la faiblesse. N’ayant pu fléchir en ma faveur une respectable famille à laquelle il offrait, ainsi que moi, de réparer de tout notre pouvoir mon détestable outrage, il m’enjoignit de voyager et de ne reparaître à ses yeux que lorsqu’il daignerait me rappeler. J’obéis.

Six mois après mon départ, on m’écrit qu’Eulalie, qui avait essuyé quelques mortifications dans son chapitre, venait de disparaître sans laisser aucun indice du parti qu’elle avait pu prendre. J’eus horreur de penser que peut-être elle s’était ôté la vie dans quelque moment de désespoir. Comme mon père avait la bonté de me faire un sort très-considérable, il me fut facile de mettre à grands frais des émissaires en campagne dans tout l’Empire. De mon côté, je me mis à chercher, à tout hasard, chez l’étranger. Je parcourus la Hollande, l’Angleterre, la France et l’Italie.

Mon père mourut avant de m’avoir fait grâce : le bien immense qu’il me laissait ne me consola point de n’avoir pu lui fermer les yeux. Je n’avais point d’état ; j’essayai de m’en procurer un ; je cherchai à faire le sacrifice de ma funeste liberté, mais aucune cour ne daigna me recevoir, et quelle eût été la personne convenable qui eût osé confondre ses destinées avec celles d’un homme célèbre par sa perfidie, dans un pays où les mœurs ont encore une grande partie de leur ancienne pureté ? Les mépris de la comtesse ne m’avaient déjà que trop appris ce qu’on y pense d’un gentilhomme parjure au plus sacré des engagements !

Cependant il n’était pas prouvé qu’Eulalie eût cessé de vivre. Je me remis à parcourir le monde, me flattant qu’un jour peut-être un de ces événements extraordinaires qu’on voit de temps en temps arriver pourrait me la rendre. Je fis serment de lui conserver ma main et ma fortune. J’erre depuis lors, entretenant une ivresse factice, abusant de tout sans jouir de rien, cherchant à savoir si c’est tout de bon qu’on ne peut être heureux ici-bas, ou s’il est réservé aux seuls infortunés, dont le cœur est ouvert au mépris d’eux-mêmes et au remords, de ne trouver au sein des jouissances que l’ennui, le vide et la mélancolie. C’est par une suite de ces tristes idées, mon prince, que je doute de tout ce qui paraît faire le bonheur d’autrui, que je n’ai pu croire, par conséquent, à cette félicité rassasiante dont vous m’offriez l’image quand vous prétendiez que vos Aphrodites ou Morosophes opèrent entre eux des prodiges de jouissance et de volupté.

Le Prince. — Je voudrais, comte, qu’il fût aussi possible de remettre en vos bras votre Eulalie qu’il le sera de vous prouver que nous buvons à longs traits dans la coupe du bonheur. Quelques agitations que puissent endurer ailleurs les membres fortunés de notre confrérie, du moins où je vous conduis ne sont-ils jamais suivis de leurs peines. Je veux que vous-même vous n’ayez pas touché le seuil de notre temple sans vous sentir délivré du poids de vos chagrins.

Le Comte. — Je n’ose l’espérer.

Le Prince. — Quant aux folies dont l’agréable spectacle va, par votre faute, vous coûter un peu cher, croyez qu’il n’y a rien là de prodigieux. Où voyez-vous donc du miracle à ce que chacun de sept hommes bien constitués ait sept jolies femmes en deux heures ?

Le Comte. — Je n’y crois pas encore. À peine y croirai-je lorsque je l’aurai vu.

Le Prince. — C’est autre chose. Quand vous parûtes incrédule sur ce point, je ne voulus pas vous démentir. Je pariai, vous acceptâtes : vous perdrez à coup sûr.

Le Comte. — Peu m’importe ; mais du moins nous verrons distinctement cette mêlée ?

Le Prince. — Tout aussi bien que du parquet ou du balcon vous verriez une pantomime.

Le Comte. — Et vous avez dans votre ordre des femmes assez effrontées pour se donner sept hommes tour à tour ?

Le Prince. — Sans doute.

Le Comte. — Réunis dans un même local ?

Le Prince. — C’est ce qui fait le piquant de ces ébats. Mais au bruit de la voiture, je reconnais que nous entrons dans l’enceinte de nos foyers. En changeant brusquement de matière, vous m’avez empêché de vous remercier de votre histoire, que j’ai trouvée fort intéressante…

Le Comte. — Prince, n’en parlons plus. Je veux tout oublier, pour bien jouir du spectacle charmant que je vais vous devoir : il me sera si doux d’assister à semblable échauffourée, et par-dessus le marché de vous gagner votre argent !

Le Prince. — À la bonne heure ; cependant, si vous voulez doubler la somme ?…

Le Comte (souriant). — Non ; mais je suis beau parieur, et ne vous refuserai point une revanche.

La voiture s’arrête ; ils mettent pied à terre ; on les conduit à ce pavillon, au fond de la cour, où madame Durut amena le chevalier[3], le jour de sa première visite.


LE PRINCE, LE COMTE, MADAME DURUT.

Madame Durut (recevant des mains d’un de ses gens un sac de mille louis en or que le comte a apporté dans la voiture). — Soyez les bienvenus, messieurs.

Le Prince. — Bonsoir, ma chère Durut. Comte, vous avez devant vos yeux la surintendante de nos menus, la cheville ouvrière de notre bonheur, la femme à la fois la meilleure, la plus utile et, par ma foi ! tout au moins la plus aimable.

Madame Durut (occupée de serrer l’or dans un bureau). — Ah ! cher prince, dites-en beaucoup moins, afin qu’on puisse en croire quelque chose.

Le Prince. — Non, d’honneur ! c’est qu’en vérité, Durut, ce que je viens de dire est senti ; je suis si persuadé de ton mérite, que je veux te prouver un jour, tête à tête, à quel point je te rends justice.

Madame Durut. — Gare que je ne prenne Votre Altesse au mot !


LES MÊMES, CÉLESTINE.

Le Prince (accourant au devant). — Eh ! voici la belle Célestine. (Il l’embrasse avec transport.) Comte, vîtes-vous jamais rien d’aussi complétement joli ? n’y a-t-il pas là de quoi démonter toutes les cervelles ? Allons, comte, je demande pour vous un baiser sur ces lèvres de rose !

Le Comte (approchant). — Tout à fait inconnu, je n’aurais osé solliciter une faveur si douce. (Il se présente pour la recevoir, on la lui accorde de bonne grâce.)

Célestine. — Excusez, messieurs, mais nous avons à nous occuper un peu plus sérieusement pour votre intérêt. (À madame Durut.) Tout sera prêt dans la minute. Les deux bandes complètes sont à se préparer : je n’ai rien vu de charmant comme tous et chacun de ces champions, et l’on ne peut afficher un plus bouillant courage…

Le prince et le comte, tandis que Célestine parlait, se sont fait des signes à sa louange.

Le Prince. — Comte, entendez-vous ? Voilà qui est de mauvais présage pour votre pari.

Le Comte. — Je prévois tant de plaisir, que, si je dois perdre, j’en suis d’avance consolé.

Célestine. — Ces messieurs ne seront pas fâchés de connaître les combattants. (Elle tire un papier de son sein.) Voici la liste.

Le Prince. — Il y aurait bien du plaisir à s’occuper du portefeuille ! (Il y met agréablement la main ; Célestine, en riant, lui donne un petit coup sur les doigts et court à d’autres affaires.)

Pendant que tout cela se passait, madame Durut s’occupait de compter une autre somme de mille louis en or, qui est la mise du prince et des sept parieurs. Madame Durut continue de compter.

Le Prince (lisant la liste). — “ Dames : N° 1, madame de Troubouillant. „ Je connais cela, c’est de l’excellent. “ N° 2, madame de Cognefort. „ Admirable ! “ N° 3, madame de Bandamoi. „ Cela lui plaît à dire ! Cette fois elle permettra que ce soit pour ces dames. “ N° 4, madame de Confriand. „ Ah ! la petite coquine ! elle en est ; elle prétend, cependant, qu’il lui en faut peu, mais du bon…

Madame Durut (interrompant et comptant). — Elle aura aujourd’hui du bon et beaucoup : ce n’est pas déroger à son système.

Le Prince (à madame Durut). — Raisonné comme un ange ! (Il lit.) “ N° 5, madame de Pillengins. „ Peste ! ce n’est pas du menu, ceci ! “ N° 6, madame de Beaudéduit. „ Nous verrons cela.

Madame Durut. — Vous ne connaissez pas autre chose : c’est la Clorinde que ce vieux lord que vous savez trouva chez la Delaunay. Frappé de la supériorité des talents de cette belle créature, il en perdit la tête ; bientôt il l’épousa. Milady sut si bien entretenir l’admiration du vieil amateur, qu’il est mort depuis dix-huit mois, lui laissant quarante bonnes mille livres de rente sur la banque de Londres. Elle prétend avoir quelque part une terre du nom qu’elle porte. En tout cas elle n’en impose pas, et tout au moins son fief est sous ses cotillons… Mais voilà que je me suis trompée en vous faisant ma note. (Elle se remet à compter ; ces messieurs rient.)

Le Prince (lisant). — “ N° 7, madame de… de… (Il prononce :) de Ouakifuth ! „ Voila un nom du diable ! Voyez cela, comte… Vous autres étrangers…

Le Comte (souriant et prenant le papier). — Je ne vous croyais pas Français, mon prince.

Le Prince. — Je n’ai pas non plus cet honneur, mais quand on est sorti de son pays si jeune et qu’on n’a pas cessé de vivre à Paris… Comment ce nom se lit-il ?

Le Comte (prononce) — “ Vaquifout. „ C’est un nom qui ne m’est pas inconnu. Je me rappelle d’avoir vu à notre cour un voyageur qui se nommait Wakifuth. C’était un bon gentilhomme du fond de la Courlande. Votre Altesse prononçait à l’anglaise, mais à l’allemande c’est : Vaquifout.

Le Prince. — À la bonne heure ! C’est un nom fort respectable sans doute dans tous les pays du monde, et qui, s’il n’était pas aussi dur, ferait infailliblement fortune dans celui-ci : c’est le cri de guerre de la société ! Voyons les hommes. (Il reprend le papier et lit :) “ N° 1, monsieur de Limefort. „ On le trouve partout. Je ne sais comment il fait pour soutenir sa vieille réputation…

Madame Durut (interrompant). — Vieille ! ce n’est pas le mot : il n’a que trente ans, et je le cautionne encore pour dix.

Le Prince. — Gaudeant bene nati

Madame Durut. — Et nanti d’un vit de dix pouces trois lignes ! (Comptant.) Dix-sept, dix-huit, dix-neuf, quatre-vingts.

Le Prince (lisant). — “ N° 2 monsieur de Boutavant. „ Quel est celui-ci, Durut ?

Madame Durut (comptant). — Sept, huit, neuf, dix… C’est un nouveau reçu, de la plus jolie figure du monde, et qui en porte un de neuf pouces et demi…

Le Prince (au comte). — Vous voyez que nous avons des sujets. (Il lit.) “ N° 3, monsieur de Bellemontre. „ Ah çà ! Durut, je m’en suis entièrement rapporté à toi du choix de ces messieurs : ce n’est pas tout que la montre, il faut le reste…

Madame Durut (comptant). — Dix-neuf, cent, huit cents… Soyez tranquille.

Le Prince (lisant). — “ N° 4, monsieur de Foutencour. „ Je le connais, c’est du bon, mais il ne durera pas. Quand on est lâché parmi les duchesses et les attachées, cela va grand train. (Il lit.) “ N° 5, monsieur de Mâlejeu. „ Tout à fait inconnu pour moi.

Madame Durut. — C’est un officier de dragons, reçu sans noviciat et avec acclamation à la dernière assemblée.

Le Prince. — À la bonne heure ! (Lisant.) “ N° 6, monsieur de Durengin. „ Cela promet. “ N° 7, monsieur de Pinefière. „ Celui-ci est bien jeune, ma chère Durut…

Madame Durut. — Il est vrai, mais aux couilles bien nées le foutre n’attend pas le nombre des années[4] !

Le Prince. — Vous vous apercevez, comte, que notre surintendante a de l’érudition.

Le Comte. — Je vois aussi que j’ai affaire à de redoutables antagonistes.


LES MÊMES, CÉLESTINE.

Célestine (accourant). — Allons, allons, en place ! Il est quarante-cinq minutes à la grande pendule. Je ne crois pas nécessaire de vous rappeler, messieurs, que si, au coup de huit heures, chacun de nos tenants n’a pas fait subir, rubis sur l’ongle, à chacune de ces dames, ils perdront chacun cent louis, et le prince trois cents contre monsieur le comte. Mais que si, au contraire, le le tout fait, parfait et vérifié, huit heures n’ont pas sonné, les mille louis de monsieur le comte sont…

Le Prince (interrompant). — Ce que tu serais à l’instant, si tu voulais bien me le permettre…

Célestine (avec folie). — Ah bien oui ! le moment serait bien choisi !… Au surplus, la proposition est fort aimable et vaut,… tiens !… (Elle lui donne un bon baiser.) Et à vous aussi, pauvre comte. (Elle l’embrasse de bon cœur.)

Le Comte (à mi-voix, la retenant un instant). — J’ai quelque pressentiment de perdre… Dans ce cas, il me faudrait bien un quart d’heure de votre compassion pour me consoler…

Célestine (lui touchant dans la main). — Cela va, foi de coquine !… Voilà toujours un à-compte. (Elle le baise avec la plus flatteuse expression.)

Le Prince (gaiement). — Pas mal. (On sort.)

On aura dans un nouveau cahier la suite de cette aventure.


FIN DU NUMÉRO TROIS.

  1. Voyez page 21, troisième numéro.
  2. On ne donne point ici leur signalement, parce qu’ils n’ont dans ce fragment qu’un rôle à peu près passif.
  3. Voyez numéro premier, page 6.
  4. Pardon pour madame Durut, cher lecteur.