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Briard (Poulet-Malassis) (p. 3-22).

ELLE A BIEN FAIT.




PREMIER FRAGMENT.




La scène est chez madame Durut, dans sa chambre à coucher : elle est encore au lit.


MADAME DURUT, CÉLESTINE
(en négligé de travail du matin).

Célestine (à mi-voix). — Dort-on toujours ? Puis-je entrer ?

Madame Durut (bâillant). — Entre, entre, Célestine ; je dormais encore, mais n’importe.

Célestine (faisant jour). — Ah çà ! dis-moi, ma chère aînée, ne m’est-il pas un peu permis de te chanter pouille ? Comment ! une maîtresse de maison, le chef d’un sévère établissement faire l’école buissonnière, disparaître, se rendre invisible pendant quatorze heures, que dis-je ? nous alarmer tous, car les conjectures n’avaient plus de bornes : chacun raisonnait de ton éclipse à sa guise ! C’est quelque malheur arrivé à ses affaires de Paris qui l’aura fait partir secrètement, disait l’un. Pourvu que ce ne soit pas cet endroit-ci lui-même qui soit menacé, disait un autre, et que notre dame, qui connaît le danger, n’ait point commencé la première à s’y soustraire ! Je ne finirais pas si je te rapportais tout ce qui s’est dit. Ce que nous avons ici de gens à toute épreuve venaient tour à tour me rendre compte de cette fermentation. Pendant ce temps, moi, qui n’étais pas sans embarras… Mais t’es-tu rendormie ?

Madame Durut. — J’écoute.

Célestine. — Et tu me laisses parler sans répliquer un seul mot.

Madame Durut. — Qu’ai-je à dire à tout cela, moi ? Les sots sont faits pour déraisonner et les gens de bon sens pour en rire.

Célestine. — Mais, en un mot, où étais-tu à l’heure du souper, à minuit, à quatre heures, à cinq heures ? et quand es-tu rentrée dans ta chambre, dans ce lit, où, je pense, jamais l’heure qu’il est ne t’a surprise ?

Madame Durut. — Quelle heure est-il donc ?

Célestine. — Neuf heures.

Madame Durut. — Que cela ? passe encore. Je veux te répondre par ordre. À l’heure du souper, je soupais ; à minuit, j’étais fort bien ; à quatre heures, à cinq, tout aussi bien. Je suis rentrée dans ma chambre à six, et quoiqu’il soit plus tard que l’heure où je me lève ordinairement, j’ai fait mon sommeil moins long que de coutume, car tu sais que je dors volontiers sept heures de suite, quand j’en ai le temps.

Célestine. — Fort bien ; mais en me mettant au fait de tout ce dont je me passerais, tu n’as pas dit un mot de ce que je voulais savoir.

Madame Durut (se soulevant). — Tout est fermé ? personne ne peut nous entendre ?

Célestine (après avoir fait sa revue). — Nous sommes en sûreté.

Madame Durut (prenant une main de Célestine). — Écoute, si jamais tu trouves Une occasion d’être foutue neuf fois, rubis sur l’ongle, je te pardonne d’avance une escapade telle que la mienne d’hier au soir.

Célestine. — Cela n’est pas encore fort clair.

Madame Durut. — Comment ! tu ne comprends pas qu’on me l’a mis neuf fois ?

Célestine. — Qui ?

Madame Durut. — Lui, l’incomparable !

Célestine (impatientée). — Qui diable donc ? tu me ferais sauter au plafond, explique-toi !

Madame Durut. — Pourquoi n’as-tu pas assez d’esprit pour deviner ? Le Gascon d’hier, cet illustre chevalier de Trottignac.

Célestine. — Comment ! cet original ?

Madame Durut. — Oui, tu dis bien, original, et dont il est même assez difficile d’avoir des copies.

Célestine. — Ceci commence à m’intéresser ; conte, conte-moi tout

Madame Durut. — Tu me fis dire que tu prenais sur toi d’agréer un nouveau venu recommandé par le vicomte de Bombardac, et que tu avais permis qu’on servît à cet homme tout ce qu’il demanderait

Célestine. — Eh bien ?

Madame Durut. — Comme après avoir dévoré six côtelettes, une volaille, gobé huit œufs au jus, et arrosé le tout de trois bouteilles de vin d’Épernay, monsieur le chevalier demandait le second service, les gens effrayés vinrent me faire part de cette singularité… Je voulus voir un peu quel était donc ce mortel doué d’un si remarquable appétit. Comme d’ailleurs on se plaignait de la hauteur et de la rudesse de son ton, je ne venais assurément pas disposée à lui faire des compliments… J’arrive… Mon grivois ne voit pas plutôt un cotillon mettre le pied dans sa chambre, que, s’élançant par la ligne droite et franchissant la table, culbutée avec tout ce qui la couvrait, il me joint, me saisit avant que j’aie le temps d’ouvrir la bouche… Je ne suis pas de plume ; eh bien ! malgré cela, je suis enlevée, portée, jetée sur le lit, et, sans qu’on m’ait dit gare, j’en ai de neuf à dix pouces au travers du con.

Célestine (gaiement). — Ouf ! quel accident !

Madame Durut. — Pendant ce temps, mon tempérament et ma colère se prennent aux crins. Je crois me débattre, je fous ; je crois mordre, je baise ; je crois égratigner, je chatouille ; une bordée, décochée si roide qu’il me semble que je vais la rendre par le nez, me donne un moment l’illusion d’une pompe à feu dont on m’aurait appliqué l’embouchure. Je suis suffoquée de rage et de plaisir ; l’endiablé Gascon double, triple, me secoue, me met en eau, me mâte enfin. Oui, Célestine, je l’avoue à ma honte, trois coups foutus d’une seule pièce m’avaient mise à bas, moi, si fière d’avoir fait tête à trois carmes relevés de trois dragons, à cette gageure de la Courtille[1].

Célestine. — C’est le cas de dire que les armes sont journalières ; mais trois coups, cela n’a pas dû être si long !

Madame Durut. — Non ; mais il fallait bien se parler ensuite. Et puis, comment m’en aller ? Mon drille restait planté là, dur comme fer ! Oh ! je suis bien élevée ! je n’aurais jamais eu l’impolitesse de déloger un vit qui me faisait l’honneur de se trouver bien chez moi. Je n’avais plus du tout envie de gronder, malgré le dégât que venait de faire la pétulance de cet homme, et l’irrévérence qu’il y avait de sa part à brusquer de la sorte une maîtresse de maison.

Célestine. — Je conçois, en effet, que si tu avais pu te douter de ses dispositions, tu lui aurais bien laissé le temps de faire le tour de la table et de te dire un petit mot de galanterie avant de se ruer sur toi. Au reste, sa fougue avait quelque chose d’obligeant qui devait te flatter, et je la lui pardonne.

Madame Durut. — Et moi de toute âme ! Vous êtes pourtant un drôle de corps, lui ai-je dit, car il fallait bien…

Célestine. — Sans doute, la dignité du sexe et de l’administration ! Cela se sent, tu le grondes pour la forme ; eh bien ?

Madame Durut. — Sandis ! me réplique le grivois, une belle enfant, que j’ai vue là-bas, m’avait dit qu’on me donnerait tout ce qu’il me faudrait ; il me fallait justement une jolie femme, on me députe une Vénus ! Je suis Mars, Vénus est foutue !

Célestine. — Le compliment n’est pas neuf, mais il est court, et le débit a de l’énergie.

Madame Durut. — Vénus est bonne ! Il faut savoir justifier une comparaison : “ Tu m’as l’air d’un luron ! lui dis-je en riant. — Je m’en pique ! „ Et en même temps, lui, de recommencer à jouer du croupion ; moi, polie, je ne laisserai pas un galant homme avoir toute la peine : j’en détache donc à mon tour. Dame ! il fallait voir comme nous nous portions des bottes de longueur ! Ce n’est pas pour rire quand un vit de neuf à dix pouces recule jusqu’à deux doigts de son museau pour se rengouffrer tout de suite jusqu’au poil avec majesté. Sacrebleu ! le foutre moussait de chaque côté comme une savonnade[2] !… Voyons ce que cela deviendra. Bast ! c’est tout comme si l’on ne faisait que de commencer. Il m’en flanque encore une dose, et moi, qui suis en fonds, je ne lui fais pas attendre la monnaie de sa pièce.

Célestine. — En voilà quatre, de bon compte !

Madame Durut. — Tout autant. Nous respirons. Je n’avais pas soupé. Il n’en fallait pas tant pour me donner de l’appétit. Je sonne, je fais mettre un gigot, un fricandeau, avec cette grosse moitié de pâté que tu sais et un panier de six bouteilles assorties. Nous nous campons bravement tout cela sur l’estomac.

Célestine. — Tout ?

Madame Durut. — Il n’en est, parbleu ! resté miette ni goutte.

Célestine. — Il y avait de quoi crever.

Madame Durut. — Je ne m’en suis pas sentie. Voilà comme je suis ; c’est de la même bagatelle, je n’en fais pas débauche, je sais même m’en passer, mais si je me débride une fois… ah ! dame, ce n’est pas pour peu ! Et puis, jamais le petit mot pour rire ; je crois, par exemple, que Trottignac n’a pas inventé la poudre ; du moins, s’il a de l’esprit, ce n’est pas à table qu’il peut en faire preuve : toute son âme est alors dans ses dents et son gosier. Je l’agaçais, il ne me répondait que par monosyllabes, mais il gobait les tranches de gigot comme des pilules. Et le vin !… Buvant dans un verre à sirop, il entonnait à chaque coup sa demi-bouteille.

Célestine. — Ce sera un dispendieux pensionnaire que ce monsieur-là.

Madame Durut. — Bon ! cela ne peut durer ; le pauvre diable n’avait peut-être pas mangé depuis Bayonne. Son air affairé, distrait, me faisait mourir de rire. Tout d’un coup, il s’oublie et, se croyant apparemment au cabaret, il se lève, et frappant de son enragé de vit un grand coup sur la table, il me fait tressaillir sur ma chaise comme si on m’avait tiré un coup de pistolet.

Célestine. — Quel démon que cet homme ! et que voulait-il dire donc ?

Madame Durut. — Un cure-dent.

Célestine. — Que le diable l’emporte !

Madame Durut. — J’en avais à son service. Mais du reste j’aurais moi-même appelé, pour avoir de quoi nous purifier de nos saloperies. M’entendant demander de l’eau : “ Tout au moins un baquet, dit-il, car nous en aurons besoin. „ À peine nous avons réparé notre désordre, que mon Mars, de nouveau sous les armes, ou plutôt qui ne s’est point désarmé, vous reprend Vénus au toupet, et pan ! là, comme un houzard, au moment où je lève le cul de dessus le bidet…

Célestine. — Ce n’est pas un niaiseur, à ce que je vois.

Madame Durut. — Me voilà donc prise en levrette à la volée ! et bourrée, Dieu sait ! Rien pour m’appuyer, je marche vers le lit ; lui, sans déconner, suit ; j’y tombe à plat ventre… Miséricorde, comme il fout, ce chien d’homme !… quel cogneur ! Mon embonpoint, l’attitude, le souper, tout cela fait qu’au moment définitif il m’échappa une petite incongruité. “ Je t’entends, l’ami, dit-il, mais point de jalousie, il y en a pour tout le monde ! „ En même temps, découvrant saint Pierre pour habiller saint Paul, il vous plante à l’indiscret un bâillon.

Célestine. — Comment ! et ces provinciaux aussi se donnent les airs d’être bougres ! Je croyais qu’on ne connaissait cette rocambole qu’à Paris.

Madame Durut. — Voilà bien le raisonnement d’un enfant de la capitale du Badaudais.

Célestine. — À la bonne heure, mais point de digression ; ton histoire est assez intéressante pour qu’elle puisse se passer d’ornements étrangers… Achève…

Madame Durut. — Le reste n’en vaut plus la peine. Je ne sais comment j’avais fait, moi qui puis boire comme un Suisse, je me trouvai grise : le fichu clystère achevait de me barbouiller. Je n’ai pas la force de quitter cette chambre ; Pétronille vient me déshabiller. Je me couche tout bonnement avec l’ami Trottignac. Je ne sais ce qu’il a pu me faire tandis que je dormais, mais j’ai du moins connaissance de trois bons petits coups fourbis dans les draps, et, foi d’honnête femme ! vers six heures, j’ai fait sortir de table ce galant homme encore avec la faim[3].

Célestine. — Que Dieu le maintienne en santé ! Je vois bien maintenant que ce n’est pas à propos de rien qu’il peut soutenir au bout de son maître vit un poids de cent soixante livres pendant trois minutes. Le vicomte avait raison : un mérite de cette force est rare. Nous devons au protecteur de grands remerciements de ce qu’il a bien voulu nous adresser ce phénomène ; mais c’est à Paris qu’il faudra tirer parti de ce monsieur-là.

Madame Durut. — Pourquoi donc à Paris ?

Célestine. — Le monde qui vient ici ne donne pas trop dans ce genre brut, car, n’en déplaise à la faveur où ce quidam s’est mis auprès de toi, c’est une espèce de rustre.

Madame Durut. — Oui. J’ai surpris chez lui, par ci, par là, quelques feuillettes de bonnes dispositions : on a sitôt dressé un homme, un Gascon surtout ! Je gage qu’il n’aura pas servi deux mois quelques-unes de nos tireuses du grand genre, qu’on ne le reconnaîtra plus. Il a déjà le fonds d’impertinence, de morgue et de haute opinion de lui-même qu’il faut pour que bientôt il puisse singer avec succès l’homme du bon ton, et tenir son coin dans certain monde. Et puis n’auras-tu pas pour lui quelque complaisance ? ne te mêleras-tu pas un peu ce son éducation ?

Célestine. — Je t’avouerai franchement qu’il m’a déplu.

Madame Durut (avec espièglerie). — Quoi ! tu n’en voudrais pas même pour apothicaire ?

Célestine. — Voici de la méchanceté ! c’est pour me remercier d’avoir laissé libre d’amuser ma chère sœur un homme que, première en date, sans parler des prérogatives de ma charge[4], je pouvais fort bien confisquer à mon profit ; mais le cœur ne m’en a pas dit.

Madame Durut. — Tu vois que je suis moins difficile. Mais parlons d’autre chose. Comment tout s’est-il passé pendant mon éclipse ?

Célestine. — Ma régence n’a pas été sans orage. Tu sais que la marquise prévoyante, et qui d’abord n’avait pas auguré grand’chose de son Limecœur, avait ordonné qu’à tout hasard on montât le baron[5] !

Madame Durut. — Eh bien ?

Célestine. — Quand il a été à son point, ne se voyant pas employé, ce braillard s’est mis à faire un train de diable.

Madame Durut. — Il y avait justice.

Célestine. — Je n’avais pas prévu ce caprice de la marquise de s’accrocher à son céladon. Au lieu de lui donner du frais, je n’avais que du courant à fournir au maudit baron. Il s’était lâché dans le jardin, galopait en rut après tout ce qui pouvait avoir figure humaine. J’allai pour savoir quelle composition il serait possible de faire avec lui ; mais point du tout : du plus loin qu’il me voit, il fait volte-face et, le vit en arrêt, il me court sus, de l’air d’un homme qui n’écoutera pas la raison. J’ai peur, je l’évite, mettant entre nous deux la grande pièce d’eau circulaire ; me voilà lancée comme un lièvre, mais je ne cours pas si bien. Cependant, désespérant de m’atteindre assez tôt au gré de sa luxure, l’enragé saute, et se met à traverser la pièce. C’était fait de moi s’il n’allait pas étourdiment trébucher contre le canal rampant du jet d’eau, qui, s’écartant de la perpendiculaire, le couche à plat ventre dans l’élément détesté. Le pauvre diable en a par-dessus la tête, et comme il est tombé rudement, il ne peut être assez tôt debout pour éviter d’avoir bu. Gervais[6] est là, par bonheur ; il vient au secours du baigné, qui se désespère d’avoir avalé de l’eau pour la première fois, dit-il, depuis qu’il a quitté les pages. On le porte chez lui, on le sèche, on lui panse un genou écorché. Il se remet à boire, du vin, pour le coup. On lui avait confié pour ses menus besoins le doux et complaisant Lavigne. Bientôt il s’enferme avec cet enfant à double tour ; nulle force humaine ne peut ensuite obtenir l’ouverture de cette porte. Le maudit Berlinois a la cruauté de le mettre quatre fois à la plus délicate créature : le pauvre petit n’en a été quitte qu’à cinq heures ; il est maintenant au lit, moulu, et même avec un peu de fièvre.

Madame Durut. — Monsieur le baron, monsieur le baron ! je suis bien votre très-humble servante. Quatre louis de pension par jour sont bons à prendre, mais je ne veux point de violence dans cet asile de l’ordre et de la tranquillité ; à la porte, dès aujourd’hui !

Célestine. — Je t’en aurais priée.

Madame Durut. — Moi, garder cette bête féroce ! Il faudra le montrer ce soir pour la dernière fois. Nous lui laisserons le Pot-de-Chambre[7], qui lui en donnera sa suffisance. Un bon narcotique à la suite, et le perturbateur reporté dans son hôtel garni[8] !

Célestine. — Cela est d’une sagesse qui me charme ; mais pour le payement ?

Madame Durut. — J’ai touché d’avance, et il y aura même quelques louis à remettre à ses hôtes, contre un reçu. Mais la marquise et Limecœur, que sont-ils devenus ?

Célestine. — Elle a passé la nuit ici. Quant à lui, vers minuit, il est parti, jubilant, pour Paris. Je ne sais point encore comment ils se sont arrangés ensemble ; mais elle a expressément ordonné qu’on fît jour chez elle avant dix heures. L’une de nous peut y passer sous prétexte de prendre ses ordres, on saura comment son stratagème aura réussi.

Madame Durut. — Je me lève et veux lui rendre moi-même les devoirs. J’aime cette femme, et regrette sincèrement qu’elle prenne le parti d’émigrer.

Célestine. — Que veux-tu ? Paris devient si détestable.

Madame Durut. — Cela ne peut durer.

Célestine. — Et moi, je meurs de peur que cela n’aille de mal en pis… Mais dépêche-toi de voir la marquise. Tu sais que nous avons tantôt un combat en champ clos : il faut que j’aille faire préparer la lice… J’ai déjeuné ; que veux-tu, toi ?

Madame Durut. — La croûte au pot, suivie d’un verre de bourgogne,… bonjour. (Célestine sort.)

  1. Madame Durut a bien voulu nous mettre à même de satisfaire plus amplement la curiosité du lecteur, à propos de l’anecdote dont elle vient de toucher un mot en passant. Certain jour de carnaval, au temps où chez le peuple on se masquait pendant quelques jours pour s’amuser, comme maintenant on est déguisé toute l’année pour commettre des crimes, certaine nuit, disons-nous, madame Durut s’étant fourvoyée à la Courtille, elle eut le bonheur, ou le malheur, de tomber sous la main de six chie-en-lit qui s’étaient défiés, trois contre trois, à qui le ferait en honneur, le plus de fois à une femme. Madame Durut rechigna bien d’abord un peu contre son élection forcée ; cependant, de peur d’essuyer quelque insulte, elle se soumit ; bientôt elle prit goût à la chose, et servit les deux partis avec une chaleur, une égalité, qui font tout l’honneur possible à son caractère. Il se trouva que trois de ces messieurs, qui n’étaient que des dragons, l’eurent solidairement dix-sept fois, mais les trois autres, plus importuns, la prirent vingt-deux fois en tout à la même épreuve. Ceux-ci étaient de jeunes carmes échappés du noviciat, et qui le lendemain devaient prendre la cocarde. Toute cette débâcle (tant madame Durut s’évertua pour sortir plus vite d’affaire) ne dura que de onze heures du soir jusqu’à sept heures du matin. Madame Durut avoue qu’elle rentra chez elle un peu fatiguée ; cependant, elle observa qu’elle l’eût peut-être été davantage si elle n’eût fait que de danser avec la fureur qu’elle mettait alors à cet exercice. Au surplus, elle ne parle de cette aventure que comme d’une erreur du moment, mettant, comme toutes les femmes délicates, la qualité dans ce genre fort au-dessus de la quantité.
    (Note de l’Éditeur.)
  2. Il fallait priver le lecteur de cette scène ou défigurer madame Durut. On n’a pu s’y résoudre. Il faut aimer ses amis avec leurs défauts. À trente-six ans, la jureuse Durut n’est plus corrigible.
  3. C’est ici l’occasion de faire observer à quel degré madame Durut a su établir l’ordre et le secret dans l’hospice des Aphrodites. Plusieurs domestiques, employés tant au souper qu’à la toilette, savaient fort bien qu’elle était en ribote. Ils ont entendu murmurer, conjecturer, aucun n’a dit un mot, pas même à Célestine. Née homme, cette madame Durut aurait pu devenir un grand général, un habile ministre.
    (Note de l’Éditeur.)
  4. Voyez la fin d’une note, page 42, premier numéro.
  5. Voyez page 126, second numéro.
  6. On a eu l’honneur de le présenter au lecteur, page 106, second numéro.
  7. Fille inscrite qui s’est attachée à l’établissement et y sert sans gages. L’universalité de ses infatigables services, qu’elle rend par goût et dont elle se plaint toujours qu’on ne fait pas assez d’usage, lui a valu le sobriquet ridicule qu’on vient de citer. On regrette d’ailleurs que madame Durut, ayant de si bonnes qualités et une excellente politique, tolère une impertinente qualification qui dégrade un sujet essentiel, auquel il semble qu’elle devrait au contraire beaucoup d’égards et de reconnaissance.
    (Réflexion de l’Éditeur.)
  8. Madame Durut avait pour son compte, au delà des jardins, un pavillon où elle tenait quelques pensionnaires. C’était à Paris que se faisaient les arrangements. On était transporté, de nuit, dans une voiture sans glaces et scrupuleusement fermée, où l’air était renouvelé par un ventilateur. Arrivé, on se trouvait dans un lieu fort agréable, mais d’où l’on ne découvrait ni Paris ni le moindre village. Le pensionnaire jouissait là de tout ce qu’on peut souhaiter au monde, excepté de la liberté. Il payait, comme on le voit, par jour, à proportion de ce qu’il pouvait avoir exigé lors de sa convention. Dés qu’il voulait retourner, on le renvoyait avec les mêmes précautions. On usait des narcotiques dans le cas d’une retraite involontaire. Sur ce pied, le baron, d’ailleurs amené dans un moment d’ivresse, devait se retrouver à Paris chez lui, sans qu’il lui fût possible de savoir par quel chemin il y aurait moyen de revenir à la pension fortunée. Il était seul pour lors ; la chanoinesse avec laquelle il en avait décousu la veille n’était qu’une promeneuse aspirante, mais non encore Aphrodite.