P.-G. Delisle (p. 263-266).


SCÈNE D’HIVER


À Madame A. P. Caron


I


Je marchais l’autre jour au milieu des grands bois.
La neige y secouait ses banderolles blanches,
Et le fier aquilon avec ses milles voix,
Comme un orgue puissant, mugissait dans les branches.

Ils sont beaux nos grands bois quand le printemps fleurit,
Et vient les revêtir de leurs riches toilettes.
Mais, qu’ils changent d’aspect lorsque l’hiver blanchit
Leurs membres, décharnés comme de grands squelettes !


Les ormes, les noyers, les superbes bouleaux,
Aussi blancs et polis que des fûts de colonnes,
Les érables, groupés aux versants des coteaux,
Tous, rois de nos forêts, ont perdu leurs couronnes.

La brise qui, l’été, dans les chênes feuillus,
Fait chanter doucement les rameaux qu’elle effleure
Sous le ciel désolé maintenant crie et pleure ;
Et dans les pins déserts les nids ne chantent plus.


II


Mais parmi ces corps nus et froids comme des marbres,
Qui, grelottants, craquaient au vent de nos hivers,
Sur le bord du sentier j’aperçus d’autres arbres ;
Qui sous la neige blanche étaient demeurés verts.

Dans la nature morte ils conservaient la vie.
Ils semblaient posséder ce principe immortel,
Qui dans l’humanité circule, vivifie,
Et poursuit son travail latent mais éternel.


Il existe, Madame, un contraste identique
Entre les divers biens qu’on possède ici-bas ;
Et, quoique la plupart aient un attrait magique,
Il en est peu vraiment qui ne se fanent pas.

La beauté, les honneurs, les plaisirs, les richesses,
Ont comme nos grands bois leurs jours de floraison ;
Puis, après quelque temps, leurs charmes, leurs ivresses
Sont emportés, flétris par la froide saison.

Mais, au cours de la vie, il est un bien suprême,
Que tous par le travail nous pouvons acquérir,
Qui résiste au malheur, aux ans, à la mort même :
C’est la vertu que rien ne pourra nous ravir !


envoi


En vérité, c’est vous, Madame,

Qui m’avez inspiré ces vers,
Vous en qui la beauté de l’âme

Resplendit sur vos dons divers.


En écrivant pour vous complaire
Cet éloge de la vertu,
C’est le vôtre que j’ai cru taire :
C’est donc bien à vous qu’il est dû ?

Des biens qu’on recherche en ce monde
Vous avez une large part,
Mais votre paix reste profonde
Et vous défend de tout écart.

Pour vous Dieu s’est montré propice,
Et les honneurs vous sont échus ;
Mais on peut dire avec justice

Que d’eux-mêmes ils sont venus.


Québec, Mars 1882.



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