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III.

Vous savez que je suis fille d’un riche bijoutier de Bruxelles. Mon père était habile dans sa profession, mais peu cultivé d’ailleurs. De simple ouvrier il s’était élevé à la possession d’une belle fortune que le succès de son commerce augmentait de jour en jour. Malgré son peu d’éducation, il fréquentait les maisons les plus riches de la province, et ma mère, qui était jolie et spirituelle, était bien accueillie dans la société opulente des négociants.

Mon père était doux et apathique. Cette disposition augmentait chaque jour avec sa richesse et son bien-être. Ma mère, plus active et plus jeune, jouissait d’une indépendance illimitée, et profitait avec ivresse des avantages de la fortune et des plaisirs du monde. Elle était bonne, sincère et pleine de qualités aimables ; mais elle était naturellement légère, et sa beauté, merveilleusement respectée par les années, prolongeait sa jeunesse aux dépens de mon éducation. Elle m’aimait tendrement, à la vérité, mais sans prudence et sans discernement. Fière de ma fraîcheur et des frivoles talents qu’elle m’avait fait acquérir, elle ne songeait qu’à me promener et à me produire ; elle éprouvait un doux mais dangereux orgueil à me couvrir sans cesse de parures nouvelles, et à se montrer avec moi dans les fêtes. Je me souviens de ce temps avec douleur et pourtant avec plaisir ; j’ai fait depuis de tristes réflexions sur le futile emploi de mes jeunes années, et cependant je le regrette, ce temps de bonheur et d’imprévoyance qui aurait dû ne jamais finir ou ne jamais commencer. Je crois encore voir ma mère avec sa taille rondelette et gracieuse, ses mains si blanches, ses yeux si noirs, son sourire si coquet, et cependant si bon, qu’on voyait au premier coup d’œil qu’elle n’avait jamais connu ni soucis ni contrariétés, et qu’elle était incapable d’imposer aux autres aucune contrainte, même à bonne intention. Oh ! oui, je me souviens d’elle ! je me rappelle nos longues matinées consacrées à méditer et à préparer nos toilettes de bal, nos après-midi employées à une autre toilette si vétilleuse, qu’il nous restait à peine une heure pour aller nous montrer à la promenade. Je me représente ma mère avec ses robes de satin, ses fourrures, ses longues plumes blanches, et tout le léger volume des blondes et des rubans. Après avoir achevé sa toilette, elle s’oubliait un instant pour s’occuper de moi. J’éprouvais bien quelque ennui à délacer mes brodequins de satin noir pour effacer un léger pli sur le pied, ou bien à essayer vingt paires de gants avant d’en trouver une dont la nuance rosée fût assez fraîche à son gré. Ces gants collaient si exactement, que je les déchirais après avoir pris mille peines pour les mettre ; il fallait recommencer, et nous en entassions les débris avant d’avoir choisi ceux que je devais porter une heure et léguer à ma femme de chambre. Cependant on m’avait tellement accoutumée dès l’enfance à regarder ces minuties comme les occupations les plus importantes de la vie d’une femme, que je me résignais patiemment. Nous partions enfin, et, au bruit de nos robes de soie, au parfum de nos manchons, on se retournait pour nous voir. J’étais habituée à entendre notre nom sortir de la bouche de tous les hommes, et à voir tomber leurs regards sur mon front impassible. Ce mélange de froideur et d’innocente effronterie constitue ce qu’on appelle la bonne tenue d’une jeune personne. Quant à ma mère, elle éprouvait un double orgueil à se montrer et à montrer sa fille ; j’étais un reflet, ou, pour mieux dire, une partie d’elle-même, de sa beauté, de sa richesse ; son bon goût brillait dans ma parure ; ma figure, qui ressemblait à la sienne, lui rappelait, ainsi qu’aux autres, la fraîcheur à peine altérée de sa première jeunesse ; de sorte qu’en me voyant marcher, toute fluette, à côté d’elle, elle croyait se voir deux fois, pâle et délicate comme elle avait été à quinze ans, brillante et belle comme elle l’était encore. Pour rien au monde elle ne se serait promenée sans moi, elle se serait crue incomplète et à demi habillée.

Après le dîner, recommençaient les graves discussions sur la robe de bal, sur les bas de soie, sur les fleurs. Mon père, qui ne s’occupait de sa boutique que le jour, aurait mieux aimé passer tranquillement la soirée en famille ; mais il était si débonnaire, qu’il ne s’apercevait pas de l’abandon où nous le laissions. Il s’endormait sur un fauteuil pendant que nos coiffeuses s’évertuaient à comprendre les savantes combinaisons de ma mère. Au moment de partir, on réveillait l’excellent homme, et il allait avec complaisance tirer de ses coffrets de magnifiques pierreries qu’il avait fait monter sur ses dessins. Il nous les attachait lui-même sur les bras et sur le cou, et il se plaisait à en admirer l’effet. Ces écrins étaient destinés à être vendus. Souvent nous entendions autour de nous les femmes envieuses se récrier sur leur éclat, et prononcer à voix basse de malicieuses plaisanteries ; mais ma mère s’en consolait en disant que les plus grandes dames portaient nos restes, et cela était vrai. On venait le lendemain commander à mon père des parures semblables à celles que nous avions portées. Au bout de quelques jours, il envoyait celles-là précisément ; et nous ne les regrettions pas ; car nous ne les perdions que pour en retrouver de plus belles.

Au milieu d’une semblable vie, je grandissais sans m’inquiéter du présent ni de l’avenir, sans faire aucun effort sur moi-même pour former ou affermir mon caractère. J’étais née douce et confiante comme ma mère : je me laissais aller comme elle au courant de la destinée. Cependant j’étais moins gaie ; je sentais moins vivement l’attrait des plaisirs et de la vanité ; je semblais manquer du peu de force qu’elle avait, le désir et la faculté de s’amuser. J’acceptais un sort si facile sans en savoir le prix et sans le comparer à aucun autre. Je n’avais pas l’idée des passions. On m’avait élevée comme si je ne devais jamais les connaître ; ma mère avait été élevée de même et s’en trouvait bien, car elle était incapable de les ressentir et n’avait jamais eu besoin de les combattre. On avait appliqué mon intelligence à des études où le cœur n’avait aucun travail à faire sur lui-même. Je touchais le piano d’une manière brillante, je dansais à merveille, je peignais l’aquarelle avec une netteté et une fraîcheur admirables ; mais il n’y avait en moi aucune étincelle de ce feu sacré qui donne la vie et qui la fait comprendre. Je chérissais mes parents, mais je ne savais pas ce que c’était qu’aimer plus ou moins. Je rédigeais à merveille une lettre à quelqu’une de mes jeunes amies ; mais je ne savais pas plus la valeur des expressions que celle des sentiments. Je les aimais par habitude, j’étais bonne envers elles par obligeance et par douceur, mais je ne m’inquiétais pas de leur caractère ; je n’examinais rien. Je ne faisais aucune distinction raisonnée entre elles ; celle que j’aimais le plus était celle qui venait me voir le plus souvent.