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IV.

J’étais ainsi et j’avais seize ans lorsque Leoni vint à Bruxelles. La première fois que je le vis, ce fut au théâtre. J’étais avec ma mère dans une loge, assez près du balcon, où il était avec les jeunes gens les plus élégants et les plus riches. Ce fut ma mère qui me le fit remarquer. Elle était sans cesse à l’affût d’un mari pour moi et le cherchait parmi les hommes qui avaient la toilette la plus brillante et la taille la mieux prise ; c’était tout pour elle. La naissance et la fortune ne la séduisaient que comme les accessoires de choses plus importantes à ses yeux, la tenue et les manières. Un homme supérieur sous un habit simple ne lui eût inspiré que du dédain. Il fallait que son futur gendre eût de certaines manchettes, une cravate irréprochable, une tournure exquise, une jolie figure, des habits faits à Paris, et cette espèce de bavardage insignifiant qui rend un homme adorable dans le monde.

Quant à moi, je ne faisais aucune comparaison entre les uns ou les autres. Je m’en remettais aveuglément au choix de mes parents, et je ne désirais ni ne fuyais le mariage.

Ma mère trouva Leoni charmant. Il est vrai que sa figure est admirablement belle, et qu’il a le secret d’être aisé, gracieux et animé sous ses habits et avec ses manières de dandy. Mais je n’éprouvai aucune de ces émotions romanesques qui font pressentir la destinée aux âmes brûlantes. Je le regardai un instant pour obéir à ma mère, et je ne l’aurais pas regardé une seconde fois, si elle ne m’y eût forcée par ses exclamations continuelles et par la curiosité qu’elle témoigna de savoir son nom. Un jeune homme de notre connaissance, qu’elle appela pour le questionner, lui répondit que c’était un noble Vénitien, ami d’un des premiers négociants de la ville ; qu’il paraissait avoir une immense fortune, et qu’il s’appelait Leone Leoni.

Ma mère fut charmée de cette réponse. Le négociant, ami de Leoni, donnait précisément le lendemain une fête où nous étions invités. Légère et crédule qu’elle était, il lui suffit d’avoir appris superficiellement que Leoni était riche et noble, pour jeter aussitôt les yeux sur lui. Elle m’en parla dès le soir même, et me recommanda d’être jolie le lendemain. Je souris et m’endormis exactement à la même heure que les autres soirs, sans que la pensée de Leoni accélérât d’une seconde les battements de mon cœur. On m’avait habituée à entendre sans émotion former de semblables projets. Ma mère prétendait que j’étais si raisonnable, qu’on ne devait pas me traiter comme un enfant. Ma pauvre mère ne s’apercevait pas qu’elle était elle-même bien plus enfant que moi.

Elle m’habilla avec tant de soin et de recherche, que je fus proclamée la reine du bal ; mais d’abord ce fut en pure perte : Leoni ne paraissait pas, et ma mère crut qu’il était déjà parti de Bruxelles. Incapable de modérer son impatience, elle demanda au maître de la maison ce qu’était devenu son ami le Vénitien.

— Ah ! dit M. Delpech, vous avez déjà remarqué mon Vénitien ? Il jeta en souriant un coup d’œil sur ma toilette, et comprit. — C’est un joli garçon, ajouta-t-il, de haute naissance, et très à la mode à Paris et à Londres ; mais je dois vous confesser qu’il est horriblement joueur, et que, si vous ne le voyez pas ici, c’est qu’il préfère les cartes aux femmes les plus belles.

— Joueur ! dit ma mère, cela est fort vilain.

— Oh ! reprit M. Delpech, c’est selon. Quand on en a le moyen !

— Au fait !… dit ma mère ; et cette observation lui suffit. Elle ne s’inquiéta plus jamais de la passion de Leoni pour le jeu.

Peu d’instants après ce court entretien, Leoni parut dans le salon où nous dansions. Je vis M. Delpech lui parler à l’oreille en me regardant, et les yeux de Leoni flotter incertains autour de moi, jusqu’à ce que, guidé par les indications de son ami, il me découvrit dans la foule et s’approcha pour me mieux voir. Je compris en ce moment que mon rôle de fille à marier était un peu ridicule ; car il y avait quelque chose d’ironique dans l’admiration de son regard, et pour la première fois de ma vie peut-être je rougis et sentis de la honte.

Cette honte devint une sorte de souffrance lorsque je vis que Leoni était retourné à la salle de jeu au bout de quelques instants. Il me sembla que j’étais raillée et dédaignée, et j’en eus du dépit contre ma mère. Cela ne m’était jamais arrivé, et elle s’étonna de l’humeur que je lui montrai. — Allons, me dit-elle avec un peu de dépit à son tour, je ne sais ce que tu as, mais tu deviens laide. Partons.

Elle se levait déjà lorsque Leoni traversa vivement la salle et vint l’inviter à valser. Cet incident inespéré lui rendit la gaieté ; elle me jeta en riant son éventail et disparut avec lui dans le tourbillon.

Comme elle aimait passionnément la danse, nous étions toujours accompagnées au bal par une vieille tante, sœur aînée de mon père, qui me servait de chaperon lorsque je n’étais pas invitée à danser en même temps que ma mère. Mademoiselle Agathe, c’est ainsi qu’on appelait ma tante, était une vieille fille d’un caractère égal et froid. Elle avait plus de bon sens que le reste de la famille ; mais elle n’était pas exempte du penchant à la vanité, qui est l’écueil de tous les parvenus. Quoiqu’elle fit au bal une fort triste figure, elle ne se plaignait jamais de l’obligation de nous y accompagner ; c’était pour elle l’occasion de montrer dans ses vieux jours de fort belles robes qu’elle n’avait pas eu le moyen de se procurer dans sa jeunesse. Elle faisait donc un grand cas de l’argent ; mais elle n’était pas également accessible à toutes les séductions du monde. Elle avait une vieille haine contre les nobles, et ne perdait pas une occasion de les dénigrer et de les tourner en ridicule, ce dont elle s’acquittait avec assez d’esprit.

Fine et pénétrante, habituée à ne pas agir et à observer les actions d’autrui, elle avait compris la cause du petit mouvement d’humeur que j’avais éprouvé. Le babillage expansif de ma mère l’avait instruite de ses intentions sur Leoni, et le visage à la fois aimable, fier et moqueur du Vénitien lui révélait beaucoup de choses que ma mère ne comprenait pas. — Vois-tu, Juliette, me dit-elle en se penchant vers moi, voici un grand seigneur qui se moque de nous.

J’eus un tressaillement douloureux. Ce que disait ma tante répondait à mes pressentiments. C’était la première fois que j’apercevais clairement sur la figure d’un homme le dédain de notre bourgeoisie. On m’avait accoutumée à me divertir de celui que les femmes ne nous épargnaient guère, et à le regarder comme une marque d’envie ; mais notre beauté nous avait jusque-là préservées du dédain des hommes, et je pensai que Leoni était le plus insolent qui eût jamais existé. Il me fit horreur, et quand, après avoir ramené ma mère à sa place, il m’invita pour la contredanse suivante, je le refusai fièrement. Sa figure exprima un tel étonnement, que je compris à quel point il comptait sur un bon accueil. Mon orgueil triompha, et je m’assis auprès de ma mère en déclarant que j’étais fatiguée. Leoni nous quitta en s’inclinant profondément à la manière des Italiens, et en jetant sur moi un regard de curiosité où perçait toujours la moquerie de son caractère.

Ma mère, étonnée de ma conduite, commença à craindre que je ne fusse capable d’une volonté quelconque. Elle me parla doucement, espérant qu’au bout de quelque temps je consentirais à danser et que Leoni m’inviterait de nouveau ; mais je m’obstinai à rester à ma place. Au bout d’une heure, nous entendîmes à diverses reprises, dans le bourdonnement vague du bal, le nom de Leoni ; quelqu’un dit en passant près de nous que Leoni perdait six cents louis. — Très-bien ! dit ma tante d’un ton sec ; il fera bien de chercher une belle fille à marier avec une belle dot !

— Oh ! il n’a pas besoin de cela, reprit une autre personne, il est si riche !

— Tenez, ajouta une troisième, le voilà qui danse ; voyez s’il a l’air soucieux.

Leoni dansait en effet, et son visage n’exprimait pas la moindre inquiétude. Il se rapprocha ensuite de nous, adressa des fadeurs à ma mère avec la facilité d’un homme du grand monde, et puis essaya de me faire dire quelque chose en m’adressant des questions indirectes. Je gardai un silence obstiné, et il s’éloigna d’un air indifférent. Ma mère, désespérée, m’emmena.

Pour la première fois elle me gronda, et je la boudai. Ma tante me donna raison et déclara que Leoni était un impertinent et un mauvais sujet. Ma mère, qui n’avait jamais été contrariée à ce point, se mit à pleurer, et j’en fis autant.

Ce fut par ces petites agitations que l’approche de Leoni et de la funeste destinée qu’il m’apportait commença à troubler la paix profonde où j’avais toujours vécu. Je ne vous dirai pas avec les mêmes détails ce qui se passa les jours suivants. Je ne m’en souviens pas aussi bien, et le commencement de la passion inapaisable que je conçus pour lui m’apparaît toujours comme un rêve bizarre où ma raison ne peut mettre aucun ordre. Ce qu’il y a de certain, c’est que Leoni se montra piqué, surpris et atterré par ma froideur, et qu’il me traita sur-le-champ avec un respect qui satisfit mon orgueil blessé. Je le voyais tous les jours, dans les fêtes ou à la promenade, et mon éloignement pour lui s’évanouissait vite devant les soins extraordinaires et les humbles prévenances dont il m’accablait. En vain ma tante essayait de me mettre en garde contre la morgue dont elle l’accusait ; je ne pouvais plus me sentir offensée par ses manières ou ses paroles ; sa figure même avait perdu cette arrière-pensée de sarcasme qui m’avait choquée d’abord. Son regard prenait de jour en jour une douceur et une tendresse inconcevables. Il ne semblait occupé que de moi seule ; et, sacrifiant son goût pour les cartes, il passait les nuits entières à faire danser ma mère et moi, ou à causer avec nous. Bientôt il fut invité à venir chez nous. Je redoutais un peu cette visite ; ma tante me prédisait qu’il trouverait dans notre intérieur mille sujets de raillerie dont il ferait semblant de ne pas s’apercevoir, mais qui lui fourniraient à rire avec ses amis. Il vint, et, pour surcroît de malheur, mon père, qui se trouvait sur le seuil de sa boutique, le fit entrer par là dans la maison. Cette maison, qui nous appartenait, était fort belle, et ma mère l’avait fait décorer avec un goût exquis ; mais mon père, qui ne se plaisait que dans les occupations de son commerce, n’avait point voulu transporter sous un autre toit l’étalage de ses perles et de ses diamants. C’était un coup d’œil magnifique que ce rideau de pierreries étincelantes derrière les grands panneaux de glace qui le protégeaient, et mon père disait avec raison qu’il n’était pas de décoration plus splendide pour un rez-de-chaussée. Ma mère, qui n’avait eu jusque-là que des éclairs d’ambition pour se rapprocher de la noblesse, n’avait jamais été choquée de voir son nom gravé en larges lettres de strass au-dessous du balcon de sa chambre à coucher. Mais lorsque, de ce balcon, elle vit Leoni franchir le seuil de la fatale boutique, elle nous crut perdues, et me regarda avec anxiété.