Le vendeur de paniers/08

Éditions Albert Lévesque (p. 59-66).

VIII

BONHEUR CHAMPÊTRE


LA vie aux champs fut une révélation pour la nature intelligente et sensible du petit gamin de la grande ville ; tout lui était nouveau et merveilleux : cet air tiède, ces grands arbres, ces prairies vertes, ces champs de blé, les troupeaux qui paissaient paisiblement dans la plaine, les poules, les poussins et les canards de la basse-cour, les écureuils de Tit-Loup et les mignons chats gris de Tit-Noune, tout apportait à ce petit citadin des quartiers pauvres, un plaisir inconnu. Et combien il goûtait la liberté d’aller où bon lui semblait sur la ferme, de courir pieds nus dans la rosée au lieu de se chauffer la semelle sur l’asphalte brûlant des rues… La sensation de sécurité, cette assurance qu’il ressentait de ne pas être contraint de gagner en sous chaque repas qu’il prenait, combien il jouissait de tout cela !

L’obligation d’être le pourvoyeur de la famille avait donné à ce petit infirme une sensation de responsabilité précoce, qui l’avait vieilli, en quelque sorte, à son insu.

Libéré de cette tâche trop lourde, transplanté dans un milieu plus sain et plus naturel, il redevenait, avec un bonheur inconnu, un enfant libre et joyeux de vivre !

Tit-Loup et lui devinrent bientôt des compagnons inséparables ; ensemble ils explorèrent tous les coins de la ferme, visitèrent les granges, grimpèrent dans les fenils, trouvant partout de nouvelles sources d’intérêt et de plaisir.

Un jour, ils partirent en excursion, pour aller pêcher des rougets dans un petit lac quelque peu éloigné de la ferme ; il était joli, ce lac, guère plus vaste qu’un étang, mais encadré de pins et de sapins dont la verdure se mirait dans ses eaux limpides.

Ripaul fut enthousiasmé du plaisir de la pêche ; Tit-Loup et lui avaient bêché des vers pour l’appât ; ils les enfermèrent avec un peu de terre, dans une petite boîte de ferblanc, une canistre, comme ils disaient ; la fermière leur avait placé des provisions dans une chaudière portative pour la dînette.

Les deux garçonnets passèrent une journée délicieuse sur les bords du petit lac. Ils purent canoter dans une vieille barque à fond plat, et se baigner dans les eaux rafraîchissantes ; ils allaient rapporter, fièrement, à la ferme, une dizaine de jolis poissons bien enfourchés sur une branche, produit de leur pêche commune. C’était pour Ripaul, le premier pique-nique, et il en était absolument enchanté.

Mais, le soleil baissait, il fallait songer au retour. Le couchant, rouge comme un feu de Bengale se reflétait dans le cristal de l’étang. L’infirme, impressionné par ce spectacle qu’il voyait ainsi pour la première fois, dit à son compagnon :

— Regarde donc le feu d’artifice ! C’est plus beau que les lumières rouges du théâtre Capitol à Montréal !

Madame Lecomte était très satisfaite du résultat que donnait, pour Ripaul, le séjour de la ferme, et Pierre, l’esprit toujours pénétré de ses études médicales, et préparant de nouveaux examens, suivait avec intérêt les progrès physiques de son protégé. Jean-Nicol lui avait allongé sa béquille, ce qui lui permettait de marcher plus aisément. Quel dommage de le voir infirme, ce pauvre petit !

Pierre désirait se spécialiser, comme son père, dans la chirurgie, et l’infirmité de Ripaul lui fournissait, depuis quelque temps, matière à réflexion. N’y aurait-il pas moyen de redresser cette jambe qui persistait à se recroqueviller ? Il était si jeune, cet enfant, onze ans ; les os à cet âge sont loin de la maturité ! Il s’en ouvrit à sa mère qui l’encouragea à étudier le cas et à en chercher l’amélioration possible.

Madame Lecomte causait toujours pendant quelques minutes avec l’infirme lorsqu’il revenait de la ferme, vers huit heures, chaque soir. Il était maintenant tout-à-fait à l’aise et répondait volontiers à ses questions. Elle tenait de Ripaul lui-même bien des détails de la pauvre vie de la famille Séguin dans le triste réduit de la rue Sanguinet…

Ripaul n’oubliait pas sa petite sœur ; il en parlait souvent et s’informait à Pierre s’il n’y avait pas quelque nouvelle, à ce sujet, mais rien n’avait été découvert et aucune piste ne semblait guider les recherches. Il y avait maintenant cinq semaines que le petit boiteux demeurait à la ferme. Les repas sains et abondants, le bon pain de blé, le lait crémeux, et aussi, l’air pur de la campagne avaient déjà fait merveille… mais le gamin, avec son intelligence précoce, s’était mis à réfléchir. Cette belle vie qu’il goûtait depuis quelque temps ne pouvait durer ainsi indéfiniment. Il ne pouvait rester à charge à Jean-Nicol, obligé de pourvoir à une si nombreuse famille… Il en devint tout songeur, et Pierre, le voyant soucieux, lui dit :

— Qu’as-tu, Ripaul ? Quelque chose qui ne va pas ?

— L’infirme soupira :

— M’sieur Pierre, c’est que… c’est que… voyez-vous, je suis bien ici, et j’aime infiniment la vie de la ferme, mais… je n’ai pas le sou… je crains d’être à charge à Jean-Nicol !

— Console-toi, à ce sujet, mon garçon, tu sais que j’ai une bonne maman ! Elle paie ta pension chez Jean-Nicol !

— Alors, dit Ripaul, est-ce que je ne pourrais pas me rendre utile un peu, travailler au jardin ou ratisser les allées… pour lui prouver que je suis bien reconnaissant ?

— C’est bien d’y avoir pensé, Ripaul, et j’en parlerai à maman… tu sais que je retourne bientôt à Montréal ?

L’infirme tressaillit :

— Des nouvelles de ma petite sœur, m’sieur Pierre ?

— Non… mais je vais reprendre mes cours à l’Université.

— Ah, c’est vrai ! Vous allez devenir un grand médecin !

— Un bon, j’espère, un chirurgien !

— Ah ? Un docteur qui découpe le monde pour les racommoder ensuite ?

— Oui, dit Pierre, souriant de la définition, et à ce sujet, dis, j’ai envie d’examiner ta jambe infirme !

— Si vous voulez ! Elle est laide à voir la pauvre tortillée !

— Voyons toujours ! Viens, tu vas t’étendre sur mon lit… et ne crains rien, je ne te ferai pas mal !

— Vous ne me couperez pas, hein ?

— Non, non ! je veux seulement regarder et palper ta jambe… ça te fera pas mal, bien sûr !

Le résultat de cet examen fut que Pierre se promit de soumettre le cas à un spécialiste lors de son retour à la ville, mais il ne dit rien de son projet à Ripaul.

Lorsque vint septembre, Madame Lecomte décida que le petit citadin devait aller à l’école. L’enfant avait fait si peu de classe qu’il était urgent, dans son intérêt, de lui procurer un peu d’instruction.

Avec son intelligence vive et sa mémoire facile, il commença bientôt à s’intéresser à ses études.

Depuis le départ de Pierre, Madame Lecomte le gardait chez elle, trouvant qu’il lui rendait maints petits services et qu’il sauvait bien des pas à la bonne Virginie ; il faisait les messages, entrait le bois, apportait le courrier, et lorsqu’il y avait des lettres, s’attardait un instant auprès de sa protectrice pour demander :

— M’sieur Pierre n’a pas de nouvelles, madame… de Mariette ?

Et toujours la réponse était négative ; mais dans le cœur du jeune frère qui l’aimait tant, le souvenir de la mignonne aux boucles blondes demeurait vivace comme aux premiers temps de sa disparition.

Un jour qu’il avait répété sa question et soupiré un peu de ne jamais rien apprendre à ce sujet, madame Lecomte lui demanda :

— As-tu prié le bon Dieu, Ripaul, de te la faire retrouver ?

— Non, fit l’infirme, je n’ai pas pensé à cela !

— Eh bien, à partir d’aujourd’hui, demande-Lui, tous les soirs… et crois-moi, tu la reverras un jour, ta petite sœur ! Dieu, tu sais, c’est le grand Ami, celui qu’il ne faut jamais oublier !

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