Le vendeur de paniers/09

Éditions Albert Lévesque (p. 67-76).

IX

L’ATTAQUE NOCTURNE


TROIS mois se passèrent, pendant lesquels le petit vendeur de paniers commençait à subir une transformation.

Au physique, il se développait d’une façon remarquable ; il grandissait, prenait du poids et on ne l’entendait plus tousser…

Au moral, sous la douce influence de sa protectrice, (qui s’occupait bien plus de lui qu’elle n’en avait d’abord eu l’intention), il devenait tout autre.

Le cynisme inconscient de l’enfant pauvre des grandes villes, développé par la misère et la vue quotidienne de tant de bien-être inaccessible aux déshérités de la vie, par les propos de tous genres qu’il entendait aux halles, par la nécessité de se débrouiller pour gagner le pain de la famille, tout cet ensemble un peu vicié dû à la pauvreté et aux circonstances exceptionnement tristes, tout

cela s’estompait peu à peu, et faisait place à une ardeur à l’étude, une ambition de se rendre utile, une quiétude réconfortante quant à la vie quotidienne et une reconnaissance passionnée pour Pierre et pour la douce protectrice qui l’avaient recueilli.

Un jour qu’il venait d’apporter lettres et journaux, madame Lecomte lui dit :

— Pierre me recommande de faire attention aux portes le soir ; il y a, parait-il, des maraudeurs qui circulent dans les campagnes de ce temps-ci.

— Je vais faire le tour partout, dit Ripaul ; je n’en parlerai pas à Virginie, elle est trop peureuse ! Elle place toujours le tisonnier près de son lit lorsqu’elle va se coucher !

— Pauvre Virginie ! Tu as raison, dit madame Lecomte en riant, il ne faut pas l’effrayer, mais tiens, lis ce que je trouve à ce sujet, dans La Patrie de Montréal !

L’infirme prit le journal et lut :

« La police de la ville cherche à mettre la main sur une bande de malfaiteurs qui a commis des déprédations dans les environs de Montréal. On croit que cette bande se divise et pénètre dans les maisons que l’on croit sans défense. Ces gens volent tout ce qu’ils peuvent attraper, et filent ensuite vers un lieu de rendez-vous où une automobile les cueille et leur permet de s’enfuir. »

— Les craintes de Pierre semblent assez justes, dit madame Lecomte.

— On va surveiller ! dit Ripaul.

— Bah, je ne crains rien, Charmeilles a toujours été si paisible. D’ailleurs le petit coffre-fort dans ma chambre est très solide ; j’y garde mes bijoux et un peu d’argent, vu que nous n’avons pas encore de banque ici… mais nous allons faire plus attention aux portes et aux fenêtres. Pierre a été bien avisé de faire installer le téléphone chez Jean-Nicol, nous l’appellerons à la moindre alerte.

Quelques soirs plus tard, Ripaul, couché depuis longtemps, s’éveilla, croyant entendre un léger bruit du côté de la cuisine. Il se leva, doucement, mit quelques allumettes dans la poche de son pyjama, et ouvrit sa porte. Une petite veilleuse éclairait faiblement le passage. L’infirme se dirigea vers l’escalier de service, mais se rendit compte que le bruit venait plutôt du côté du salon qui se trouvait au premier étage. Il descendit l’escalier principal à pas de loup et se glissa vers la pièce. Une bouffée d’air frais l’enveloppa soudain : une des porte-fenêtres donnant sur la véranda était ouverte ! Mettant sa béquille sous son bras, il rampa vers l’ouverture. L’obscurité était complète, mais il connaissait bien l’aménagement de cette pièce ; il eut juste le temps de se tapir dans les plis d’un rideau épais, lorsqu’il entendit chuchoter :

— Pas besoin d’aide, c’est une femme seule avec une servante à l’autre bout de la maison… des bijoux à prendre et un peu de galette… si la bourgeoise veut faire d’là blague, j’ai de quoi l’empêcher de crier !

De sa cachette, Ripaul entendit ces paroles. La voix venait de la véranda, près de la porte-fenêtre. Ah ! Que n’avait-il une arme ! Sa protectrice était en danger. Pierre lui avait dit avant de partir : « Aie bien soin de maman ! » Il songea à refermer la fenêtre, mais se dit, avec raison, qu’elle devait être brisée.

Surmontant son effroi, bien naturel, et ne songeant qu’à se hâter pour arriver avant l’intrus, il rampa de nouveau, traversa le salon, monta l’escalier à quatre pattes et, venait d’atteindre la porte de madame Lecomte, lorsqu’il entendit des pas feutrés. Le voleur montait lentement, s’arrêtant à chaque marche pour écouter, puis continuait, guidé par la faible lueur de la veilleuse.

À l’approche du danger, Ripaul s’était redressé, et caché dans un recoin sombre, il attendait… Ainsi posté, tout près de la chambre de sa bienfaitrice, il dominait l’escalier. Le voleur, un revolver à la main, était rendu à la dernière marche ; il s’arrêta, prêta l’oreille, puis sortit une lampe de poche… un moment le corridor fut éclairé… juste à temps, Ripaul venait de se blottir au fond du recoin.

Remettant la lampe dans sa poche, le cambrioleur fit quelques pas et voulu mettre la main sur la poignée de la porte… l’infirme saisit sa béquille comme une lance et lui en asséna en plein visage, un coup si formidable et si inattendu que le bandit glissa un peu sur le parquet ciré et que le revolver s’échappa de sa main… De nouveau surgit la lumière…

— L’Gommeux ! murmura Ripaul, reconnaissant son ancien ennemi.

— Ah, c’t encore toé, boiteux d’malheur ! J’t’retrouve encore sur mon chemin ! chuchota le malfaiteur saisissant l’enfant à la gorge pour l’empêcher de crier ; tu m’as dévisagé, hein ? Presque crevé les yeux ! Ben, tu m’échapperas pas, à c’te heure, tu vas crever, sale gosse !

Au bruit de l’arme tombant sur le parquet, madame Lecomte s’éveilla en sursaut. Elle tourna la lumière de sa chambre, — rien de dérangé — personne — la porte fermée comme d’habitude. Qu’étais-ce donc qui l’avait éveillée ? Elle se leva, passa vivement ses pantoufles et un kimono, et s’approcha de la porte… elle entendit chuchoter :

— …pourtant, j’te donne une chance de t’sauver — dis-moi où la bourgeoise cache la galette, p’is ses bijoux — parle ou ben, tu vas crever !

— Non, non, tu l’sauras pas, répliqua un peu plus haut une voix frémissante. Tu peux m’tuer, grand lâche, mais j’parlerai pas !

Madame Lecomte, terrifiée, ne perdit pourtant pas son sang-froid ; elle ouvrit un tiroir et y prit un revolver, puis revenant à la porte, elle entendit ces paroles :

— C’maudit sang qui m’aveugle ! Sacrée béquille ! Ah tu veux pas parler… tu veux la sauver ta bourgeoise, hein ? Ben, tu vas crever, et je l’aurai pareil… p’is tu sauras avant de faire l’saut que c’est moé qu’a volé ta petite sœur, Mariette !

— Haut les mains ! cria soudain une voix énergique tandis que le corridor s’éclairait subitement… je suis armée… au premier mouvement, je tire !

Le bandit relâcha son étreinte et leva les deux mains, tandis que madame Lecomte le couvrait avec son revolver !

Ripaul, encore à demi suffoqué, aperçut l’arme du voleur qui gisait sur le parquet. Il s’en empara vivement et la braqua à son tour sur le misérable, tandis que Virginie, attirée, par le bruit arrivait en courant, son tisonnier à la main !

— Cours chercher de quoi l’attacher, lui souffla le boiteux.

Un instant plus tard la bonne revenait au pas de course, munie d’une corde longue et solide, et tandis que les deux revolvers demeuraient braqués sur le voleur, dont le sang coulait toujours sur la figure, l’énergique campagnarde ligota le misérable et le ficela si bien qu’il ne pouvait bouger !

— Cours maintenant au téléphone et appelle à l’aide, lui dit madame Lecomte.

Au bout d’un quart d’heure qui sembla un siècle à ceux qui attendaient, Jean-Nicol et deux autres villageois étaient auprès d’eux. Ils se saisirent du malfaiteur et allaient l’emporter, lorsque madame Lecomte, pointant de nouveau son arme sur le Gommeux, lui dit :

— Qu’avez-vous fait de la petite Mariette Séguin ?

Le Gommeux ne répondit pas.

— Répondez ou je tire ! s’écria madame Lecomte, qui n’avait pas la moindre intention de tirer, maintenant que le bandit était réduit à l’impuissance…

— Je… je… l’ai vendue à un Américain !

— Où est-elle ? Parlez, vite !

— Sais pas ! grommela le Gommeux…

Voyant que la pauvre dame était à bout de forces et Ripaul aussi, Jean-Nicol dit :

— Laissons faire, madame ; j’vas vous débarrasser de c’te vermine-là ! On va y faire faire un p’tit voyage en auto, aux dépens de la police de Montréal… Il faudra ben qu’il parle, là-bas ! Ho, les gars, emportons c’te fripouille-là en dehors de la maison !

Ils s’emparèrent du voleur et l’emportèrent comme un colis !

Madame Lecomte, énervée, déposa son arme sur une table avec un ouf de soulagement :

— Fais-en autant, Ripaul, mon brave petit, et viens me dire comment tu as fait pour barrer le passage à ce démon. Virginie, va nous chercher un peu de vin, je suis à bout de forces et ce pauvre enfant aussi !

Lorsqu’ils furent un peu remis, l’infirme raconta ce qu’il avait entendu et comment il s’était posté à l’affut, près de la porte de sa bienfaitrice, armé de sa béquille et prêt à frapper.

— Jean-Nicol avait, ces jours derniers posé un solide crampon à ma béquille pour m’empêcher de glisser. Cette pointe a dû crever un œil au Gommeux ou du moins le blesser gravement ; j’ai frappé de toute ma force !

— Brave enfant, dit sa protectrice, l’attirant près d’elle, et passant sa main blanche sur les marques, déjà un peu tuméfiées, des doigts du Gommeux sur le cou de l’enfant, tu m’as sans doute sauvé la vie, je ne l’oublierai jamais ! Pierre t’en gardera une grande reconnaissance, loyal enfant, toi qui ne voulais pas dévoiler où se trouvait mon coffre-fort !…

Et prenant dans ses mains la tête bouclée du petit boiteux, elle l’embrassa sur le front avec tendresse.

Ripaul, surpris, énervé, ému, sentit ses yeux se mouiller de larmes :

— Voyons, il ne faut pas pleurer, toi, si brave ! Tout danger est maintenant disparu !

— C’est… c’est que, murmura Ripaul, depuis la mort de grand’mère, on ne m’avait jamais embrassé. Je suis content, et je pleure malgré moi !