Le vendeur de paniers/07

Éditions Albert Lévesque (p. 51-58).

VII

CHEZ JEAN-NICOL


ON n’amena pas Ripaul à la ferme ce jour-là. Madame Lecomte le trouvait si pâle, si débile ; elle lui fit donner à souper et l’engagea à se coucher de bonne heure.

Un lit de camp avait été préparé à son intention dans une petite pièce qui servait de lingerie, et l’enfant, faible encore, et fatigué du court voyage, se coucha volontiers et s’endormit tout de suite.

Le lendemain matin, un rayon de soleil, filtrant à travers le moustiquaire de la fenêtre ouverte, lui fit ouvrir les yeux. Où donc était-il ? À l’hôpital ? Non, pourtant… cette petite chambre, ce lit tout seul, cet air parfumé qui entrait avec le soleil… ce n’était pas l’atmosphère de la salle commune ! Il aperçut son petit paquet de linge apporté la veille. Tout lui revint… le départ de Montréal, le voyage en autobus, l’arrivée à Charmeilles… la campagne ! Ce n’était pas un rêve, c’était bien vrai, il était à la campagne !

Il se leva et s’habilla à la hâte (les ablutions de Ripaul n’étaient jamais très longues) ; il ouvrit doucement sa porte et se trouva dans un passage, où il y avait une pendule : sept heures… pas de bruit dans la maison, tout le monde dormait, sans doute ! Il descendit les marches d’un escalier dérobé… et ouvrit une seconde porte… il se trouvait dans la cuisine ; un poêle à bois ronflait joyeusement ; une bonne, assez âgée, en tablier bleu, préparait du café… elle le regarda, curieuse :

— C’est vous, l’petit gars de Montréal ? J’vous ai pas vu hier, j’étais allée faire une commission…

— Oui, je m’appelle Henri-Paul Séguin, et vous ?

— Chut ! Faut pas parler si fort ! Not’ bourgeoise aime pas qu’on fasse de train l’matin ! C’est Virginie mon nom.

— Et m’sieur Pierre, dit Ripaul, mettant une sourdine à sa voix, est-ce qu’il se lève tard ?

— Lui, c’est comme ça lui chante… des fois y dort tard, d’autres fois y s’lève matin pour aller pêcher.

— Pêcher ? Il y a donc une rivière ici ?

— Non, y a-t-un lac !

— J’ai hâte de voir tout ça ! Je voudrais bien sortir !

— Mais vous avez embelle ! V’là la porte de la cour, j’vas justement aller soigner mes volailles, venez avec moi !

Ripaul suivit la ménagère à travers la cour et pénétra dans un assez grand poulailler.

Il paraissait si intéressé que Virginie, tout en jetant du grain aux petits affamés de la basse-cour, lui dit, en riant :

— C’est pas du nouveau, hein… des poules, des poulets !

— Je n’en ai jamais vus en vie, dit l’enfant, excepté tassés dans des cages, au marché !

— Icitte, on en a pas beaucoup, mais à la ferme y en a une trâlée, vous verrez ça ! Bon, faut que j’me dépêche à c’te heure… allez rôder un brin, p’is venez vous assir su l’banc j’vas vous donner à déjeuner.

— Merci, fit le gamin, ce n’est pas de refus !

Ripaul fit le tour de la cour et passa dans le jardin ; il vit les fleurs encore humides de rosée, respira un air pur, imprégné de senteurs de verveine, et de mignonnette, il écouta le chant des oiseaux, le bruissement des insectes, ces mille voix de la nature matinale qu’il entendait pour la première fois, le pénétraient d’une impression étrange de bonheur et de vie.

Soudain, il se sentit tiré par la manche ; c’était la ménagère qui lui disait de venir déjeuner ; elle ne l’avait pas appelé de crainte de déranger les dormeurs.

Lorsque Pierre fit son apparition un peu plus tard, il trouva son protégé assis sur le banc dans la cour et en grande conversation avec Virginie.

Vers dix heures, ils partirent ensemble, protecteur et protégé, pour la ferme, où Ripaul devait passer ses journées avec la famille de Jean-Nicol.

La distance n’était pas considérable ; une côte à monter, puis une dizaine de minutes de marche et ils apercevaient la maison du fermier.

— Ça ne te fatigue pas trop de marcher ? demanda Pierre, en entendant la toux sèche et fréquente du gamin.

— Non ! J’avais l’habitude de marcher toute la journée avant cette fièvre du diable !

— Avais-tu faim, ce matin, pour déjeuner ?

— Oui, et comme j’ai bien mangé !

— Tant mieux ! Nous voici rendus ! J’aperçois Jean-Nicol qui nous attend sur le seuil !

Jean-Nicolas Normand, Jean-Nicol, comme on l’appelait, était un colosse ; sa haute taille, sa carrure formidable, ses membres puissants lui auraient donné un aspect redoutable si sa bonne figure rubiconde et son sourire jovial n’eussent enlevé à ce brave homme tout air méchant. Sa verve rustique, ses reparties originales avaient de tous temps amusé Pierre, qui le connaissait depuis toujours. Sa femme, vaillante mère de famille, pleine de cœur et de courage, était toute à ses devoirs de maman, et Pierre ne l’avait jamais vue autrement qu’avec un bébé dans les bras ! Les neuf enfants, dont l’aîné avait douze ans, avaient chacun reçu au Baptême un nom retentissant : Népomucène, Aglaé, Arcadius, Amérilda… et ainsi de suite… mais Jean-Nicol les avait tous rebaptisés d’un sobriquet dès leur retour de l’église !

— Bonjour, m’sieur Pierre, dit-il… et c’est-y l’p’tit gars de la ville que vous m’amenez là ?

— Oui, voici Henri-Paul Séguin.

— Salut, l’gars, dit l’habitant avec bonté, apparence que t’as été malade ?

— Oui, fit le gamin, j’ai eu les fièvres.

— Et tu viens t’guérir à la campagne, hein ?

— C’est bien la meilleure place pour ça, n’est-ce pas Jean-Nicol ? dit Pierre.

— J’cré ben… Mais, faut faire connaître la famille au p’tit nouveau, à c’te heure ! Hé, sa mère, arrive donc avec toute la bande !

— J’peux pas laisser ’tit Tout P’tit, fit une voix de l’intérieur, y crie quand j’l’mets dans son bers, je l’cré malade ; allez-y vous autres les enfants, tout l’monde, hop ! Dehors aras son père !

Une bande d’enfants arriva alors sur la galerie étroite et Jean-Nicol dit au petit Montréalais :

— Ton nom, c’est Henri-Paul, hein ?

— Oui, mais on m’appelle : Ripaul.

— J’aime ben mieux ça ! Ben Ripaul, toute c’te gang-là, c’est tes amis de c’t été ; i’s ont tous des beaux noms, mais dans la famille on leuz en donne d’autres… Arrive icitte, toé, Tit-Loup, faut pas t’cacher, toé, not’ plus vieux ! C’te grand’fille là, c’est Tit-Noune, not’ plus raisonnable ; l’aut’e à côté, c’est Titite, p’is Tit-Bé, Tit-Puce, not’ plus malcommode, Tit-Bizou, Tit-Bizoune (ça c’est nos jumeaux) p’is, v’là Tit-Souris, qu’a proche deux ans ; l’bébé, on l’appelle Tit-Tout-P’tit, vu que c’est l’bouquet d’là famille !

Ripaul, surpris et amusé de cette étrange nomenclature les regardait tous en souriant sans parler… Tit-Loup, près de lui, le tira par le bras :

— Viens voir mes écureux, dit-il, j’en ai quatre.

Ripaul regarda Pierre qui lui fit un signe approbatif et il partit avec l’autre garçonnet. Dès qu’ils se furent éloignés de quelques pas, tous les autres sauf Tit-Souris, se mirent à les suivre, curieux de connaître ce nouveau compagnon, qui n’était pas comme eux, solidement planté sur ses deux jambes, mais marchait et courait à l’aide d’une béquille de bois.

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