Le secret de l’amulette/03

Éditions Édouard Garand (p. 10-13).


III

L’HISTOIRE DU BISON

L’indien accueillit le Sulpicien avec joie.

— Vois, robe noire, dit-il, où le mauvais visage pâle et l’eau-de-vie ont conduit le vieux guerrier de la nation des Mandanes. Le chef sauvage a déjà entendu ton frère lui parle ? du Grand-Esprit des blancs, et son front a reçu l’eau qui efface le mal, mais depuis, le Bison n’a pas été bien bon… il n’a pas pratiqué ce que lui enseignait le fils du bon Manitou… Mais la mort vient vite pour enlever le vieux peau-rouge ; il s’est rappelé les bonnes paroles de jadis, et il veut encore entendre le langage bienfaisant d’autrefois.

Le prêtre prépara le mourant à subir chrétiennement la fin qui s’approchait.

Plus calme, plus affermi par l’effet des paroles divines, le Mandane attendit, résigné que Dieu rappelât son âme de ce monde. Mais il n’avait pas terminé ses confidences au cadet de la Vérendrie ; le plus important de ce qu’il voulait lui communiquer restait à dire, et, comme l’ange de la mort le couvrait déjà de ses ailes, il devenait urgent pour lui de se presser. Il pria le prêtre de faire rentrer les deux Canadiens.

Quand ceux-ci furent près de lui et que le Suplicien fut parti, en promettant de revenir de bonne heure le matin, le Bison reprit ses confidences inachevées.

— Le Bison, dit-il, avait un jeune frère qu’il chérissait beaucoup. L’Aigle-Noir figurait au rang des meilleurs guerriers de la tribu. Douze lunes séparaient nos deux existences. D’après la coutume des Mandanes, le Bison remplacerait son père lorsque celui-ci aurait cessé de vivre ou serait devenu trop âgé pour être chef.

Vint un jour où le père trouva la mort dans une embuscade dressée par les Sioux des prairies, et le plus vieux des deux fils occupa la première place à la tête des guerriers de la bourgade. Mais peu de lunes avaient passé lorsqu’il remarqua quelque chose d’étrange dans la conduite de son frère. Inquiet, ne sachant ce que cela voulait dire, le nouveau chef qui aimait profondément l’Aigle-Noir, le surveilla attentivement et finit, enfin par découvrir qu’il ourdissait un complot dans l’ombre, avec ses partisans, quelques mécontents de la tribu, pour se débarrasser du Bison. Celui-ci en fut atterré, chagriné immensément. Il était loin-de s’attendre à cela, mais le fait existait : l’ambition avait étourdi son frère.

Le chef le fit venir dans son ouigouame, et seul à seul, lui déclara ce qu’il avait appris.

— Est-ce bien l’Aigle-Noir, dit le Bison, qui veut nuire à son frère ?… à son frère qui lui donnerait tout ce qu’il possède pour lui éviter toute mauvaise fortune ?… Qu’a-t-il donc fait pour mériter cela ?… Le jeune chef a suivi les conseils de son père pour être sage et bien diriger la bourgade, et il ne croyait pas qu’il y existât des mécontents… Mais le chef a lu dans le cœur révolté et voit que l’ambition y règne : l’Aigle-Noir veut se débarrasser du Bison afin de lui succéder comme chef. Eh bien ! son désir s’accomplira mais sans effusion de sang ; le trouble et la discorde passeront loin de nous.

Ton frère a lu dans ta pensée et s’est, beaucoup tourmenté au sujet de la ligne de conduite à suivre en ce cas. Pour s’affermir dans le plan arrêté il a consulté un homme blanc[1] dont les conseils sont sages, et celui-ci approuve le Bison.

L’Aigle-Noir refusa d’abord d’écouter son frère et protesta fortement de son innocence, mais ce dernier avait amassé des preuves irréfutables avant de s’ouvrir à l’ambitieux, et il lui fut très facile de le confondre.

Alors, sombre, farouche, l’Aigle-Noir attendit que son frère eut fini de parler pour se déclarer, probablement sur la nature de ses sentiments, qui, sans doute, paraîtraient cruels, douloureux à son aîné.

— Ma résolution est prise, dit ce dernier. Demain le Conseil s’assemblera, et devant les principaux guerriers de notre nation tu seras proclamé chef à ma place… Es-tu content ?…

— Et toi ? demanda-t-il, soupçonneux.

— Moi, je vais aller trouver le grand chasseur blanc qui est venu ici cet hiver. Je le suivrai partout où il ira… il aura besoin d’un guide… il ne me refusera pas comme tel… et le Bison pour éviter toute lutte avec son frère qu’il aimait tant… se condamnera à l’exil, à la vie loin de tout ce qui lui est cher !…

Un revirement visible se fit dans l’attitude de l’Aigle-Noir ; de meilleurs sentiments renaissaient en lui. Le chef en était heureux.

— Le Bison ne s’éloignera pas des Mandanes, dit l’Aigle-Noir après un silence ; mais ce sera le mauvais frère qui a prêté l’oreille au méchant manitou qui le tourmentait ; il a eu tort et le reconnaît maintenant ; il doit souffrir seul, mais que le chef ne lui retire pas son affection…

— La décision du chef est bien pesée et inébranlable… Il n’a plus qu’une chose à demander. Voici : accepte l’amulette du Bison et garde-la en souvenir de lui.

L’Aigle-Noir voulut encore tenter quelques observations ou objections, mais voyant qu’il n’y gagnerait rien, se décida à imiter l’action de son frère et lui présenta le talisman pendant à son cou.

C’était un objet fabriqué du bois du cerf, représentant un aigle. Cet emblème était teint en noir.

Puis, le chef désirant la solitude, son frère se retira, et le laissa seul en proie à ses noirs chagrins et aux tristes pensées qui l’assiégeaient. Le Bison éprouva un certain soulagement du tête à tête qu’il avait provoqué et de la décision prise.

Il fit savoir aussitôt aux chefs subordonnés et aux premiers guerriers de la bourgade, qu’il voulait les voir réunis en grand conseil le lendemain, ayant une communication importante à leur faire.

Ensuite, il prépara ses armes et quelques effets pour son départ, et comme la nuit était venue, il sortit de son ouigouame et s’en alla errant à l’aventure vers le bois avoisinant le village Mandane. L’air frais du soir rafraîchit son front brûlant et au retour à sa couche il éprouva plus de calme au cœur, mais le sommeil ne vint pas clore ses yeux.

Le moribond se tût pendant quelques instants. Ses auditeurs crûrent que les souvenirs évoqués l’avaient ému et respectèrent son silence. Mais il n’y avait pas que cela ; il avait trop parlé et s’était affaibli et lorsqu’il reprit la parole il dit aussitôt aux deux amis :

— Ah ! le Bison a fait sa dernière course et la vie s’en va rapidement. Il lui faut abréger un peu son récit afin de ne pas emporter dans la tombe le secret qu’il veut vous confier… Donnez, demanda-t-il du breuvage préparé par l’homme à la médecine des blancs, afin que je puisse continuer…

Tandis que Pierre soulevait la tête du mourant, Joseph lui glissait entre les lèvres le contenu d’une cuillerée de cordial réclamé par le peau-rouge.

L’effet de la potion administrée fut immédiat ; comme le prouvèrent une légère coloration aux pommettes des joues et la parole plus vive du sauvage.

— À l’assemblée des chefs qui eut lieu, et après des harangues pour et contre, le Bison fit accepter son projet et l’Aigle-Noir fut proclamé le premier guerrier de la tribu.

Cinq jours plus tard l’aîné des deux frères se présentait devant le chef blanc qui habitait une bourgade fortifiée sur la rivière des Assinibouels. (Le fort La Reine).

Les Français firent bon accueil au Bison, et le guerrier Mandane fit partie de tous leurs voyages dans l’ouest.

Il y a sept printemps j’accompagnai tes deux frères et deux voyageurs blancs dans un voyage jusqu’aux montagnes brillantes[2].

Ils se rendirent d’abord à la tribu des Mandanes pour avoir d’autres guides. C’est le Bison qui les choisit ; il connaissait les meilleurs hommes de la bourgade pour l’affaire des visages-pâles. Le Bison ne revit pas alors l’Aigle-Noir qui chassait au nord.

Notre marche fut longue et pénible.

— Approchez-vous davantage, dit-il, après un second repos ; j’arrive à mon secret et je veux que vos oreilles seules entendent mes paroles.

Il se recueillit un instant et continua :

— Les montagnes brillantes avaient arrêté notre marche. Elles semblaient infranchissables, et, après une halte de quelques semaines à leur base nous leur tournions le dos et revenions sur nos pas.

Durant notre séjour près dès montagnes de roches, voici le fait qui s’accomplit : Deux guerriers, visages pâles l’Œil-croche et la Grande-barbe étaient amis comme les doigts de la main ; ils étaient presque inséparables : soit en marche, soit en canot ou à la chasse. Un jour, l’un d’eux, celui qui a fait le mal au Bison, fut obligé de rester au camp, pendant que les autres s’en allèrent à la chasse.

Le soir, au repas, le chef sauvage remarqua une certaine gêne entre les deux amis, et plus particulièrement dans les manières de celui qui nous avait accompagnés. C’était singulier. Le lendemain et le jour suivant, le Bison constata plus de réserve encore entre les deux camarades. Intrigué, il résolut d’en avoir le cœur net. L’Œil-croche voulait toujours suivre la Grande-barbe, mais ce dernier n’avait plus le même désir qu’auparavant, d’avoir son ami avec lui… surtout quand nous allions à la chasse… et lui, Grande-barbe y allait fréquemment… et revenait toujours sans gibier, quoiqu’il eut l’air fatigué, rompu.

— Suivons-le, se dit le Bison. Le sauvage est habile à suivre une piste ou à marcher sur les pas d’un autre dans le bois sans se faire entendre, mais cette fois-ci le visage pâle disparut et ne laissa pas de traces pour aider à le retrouver.

Enfin, le Mandane, pensant qu’il était temps de retourner au camp, rebroussa chemin, mais parcourut à peine la distance qu’une pierre ferait lancée en trois jets, par un homme, quand il s’embarrassa les pieds dans des plantes courantes et tomba presque de tout son long sur la Grande-barbe couché à terre dans les hautes herbes, baignant dans son sang, lequel coulait de plusieurs blessures.

L’Œil-croche l’avait poignardé pour lui voler un peu d’or trouvé dans les environs. C’est ce que raconta la Grande-barbe, d’une voix entrecoupée de hoquets… mais il avoua qu’il avait une cachette où il avait déposé une pépite assez grosse pour faire seule la fortune d’un homme, puisqu’elle pesait, selon lui, de soixante-dix à quatre-vingts livres[3] et comme il ne pouvait indiquer où son trésor était caché, parce qu’il n’en avait plus la force, il fit prendre au Bison, dans la doublure de son habit, de petits morceaux d’écorce de bouleau sur lesquels il avait tout marqué.

À notre halte, l’Œil-croche ne reparut plus, et l’on crut qu’il avait été dévoré par des fauves.

— Mon frère pâle, dit en terminant le Mandane au jeune de la Vérendrie ; voici l’amulette de l’Aigle-Noir. Conserve-la précieusement en souvenir du vieux Bison, parce que un jour si tu rencontres le guerrier, l’Aigle-Noir, il pourra t’être utile. Et plus bas, il ajouta :

— Tu trouveras dans l’amulette les écrits de la Grande-barbe.

Le pauvre sauvage dut s’arrêter encore une fois, très affaibli. Le dénouement approchait, ce ne pouvait être qu’une question de peu d’instants.

Mais, faisant appel au reste de vie animant encore son être, il put ajouter :

— Ne perdez pas et ne brisez pas l’amulette !… Cherchez et vous en trouverez le secret pour l’ouvrir !… Méfiez-vous de l’Œil-croche, il est revenu… soyez sur vos gardes constamment… Le Bison est bien reconnaissant au jeune guerrier blanc et à son père, pour tout ce qu’ils ont fait pour lui…

Il se tut ; il était épuisé.

Les deux amis, Joseph et Pierre, assistèrent aux derniers moments du malheureux, plus émus qu’ils ne l’avaient été dans plusieurs autres scènes douloureuses et navrantes.

Dans les derniers spasmes de la mort, ils crurent ouïr ces mots : « Méfiez-vous !… l’Œil-croche !… »

Les deux jeunes gens reprirent le chemin de leur demeure après avoir donné des instructions au cabaretier sur ce qu’il aurait à faire.

— Ce que c’est que la vie, disait Joseph, en s’en allant. Il y a quelques heures nous étions à une gaie réunion, à une fête magnifique, où tout était en liesse… et nous venons de voir la mort cueillir une victime.

— Allons ! tes idées ne sont pas réjouissantes, dit Pierre ; changeons de sujet. Je vais prendre un peu de repos… de sommeil, si c’est possible… et puis je reviens te voir… jeter un regard sur ta précieuse amulette… À moins qu’il n’y ait pas grand’chose dans tout ceci… et que le vieux cuivré nous ait trompés, comme on l’aurait trompé lui-même…

— Qu’en sais-tu ? demanda Joseph.

— Eh bien ! penses-y donc ! un magot de quatre-vingts livres en or… cela s’est-il vu ?… s’est-il trouvé ?…

— Pourquoi pas ?… Enfin, nous examinerons ces papiers à notre aise.

Ils se séparèrent.

Joseph se coucha, l’amulette serrée nerveusement dans l’une de ses mains.

Il ne tarda pas à s’endormir : mais quel sommeil ? plus fatiguant pour son corps que s’il fut demeuré dans son lit les yeux ouverts jusqu’au grand jour.

Il rêva.

Il se voyait riche tout à coup. De l’or, il en trouvait dans une cachette dans la maison paternelle, où il n’aurait jamais eu l’idée d’en chercher. Mais qu’importe ! Il avait de l’or à satiété, il était, immensément riche !… Puis, la scène changeait un peu, il voyait son ami Pierre jaloux de son bonheur et voulant en jouir. Il se prenait de querelle avec lui ; Pierre, enfin, lui enfonçait dans le côté droit un grand couteau, et Joseph s’éveilla en poussant un cri. Pierre était là, le secouant vigoureusement pour le réveiller.

— Allons ! dit-il, il est tard : levez-vous, monsieur le paresseux, il y a longtemps qu’une autre journée est commencée.

Et Joseph, bien content d’avoir été tiré, quoique rudement d’un rêve affreux, se leva prestement et fit sa toilette.


  1. En l’hiver de 1739, M. de la Vérendrie laissa deux hommes chez les Mandanes pour y apprendre la langue et étudier le pays, etc.
  2. Pierre et François de la Vérendrie qui atteignirent les Montagnes Rocheuses le premier avril 1743.
  3. En 1851, ou environ, Chas.-Y. Tooker, découvrit en Californie, rivière St-Joachim, une pépite pesant quatre-vingt-dix livres. (Chicago MAIL).