Le secret de l’amulette/02

Éditions Édouard Garand (p. 7-10).


II

LE VIEUX CHEF DES MANDANES

Après avoir fait mettre le vieux sauvage sur un lit, M. de la Vérendrie envoya Baptiste quérir au plus vite un médecin, afin de savoir si le blessé était frappé mortellement. La justice serait mise au courant de l’affaire, le matin même, car une nouvelle journée commençait, minuit étant sonné au coucou de la chambre de l’auberge.

On avait porté le Mandane dans une pièce du rez-de-chaussée ; il était impossible de le monter à l’étage supérieur, l’escalier étant trop étroit, et, dans la condition du pauvre peau-rouge, cela ne pouvait être que dangereux.

M. de la Vérendrie avait dit :

— Je vais attendre ici que le médecin arrive, avant de me retirer. Je désire connaître exactement le sort de cet infortuné sauvage. S’il était possible de le ramener à la vie j’en serais heureux ; je lui dois bien cela, car, un jour il m’a rendu un fier service sur le lac Supérieur, et qui sait ?… peut-être est-ce grâce à lui si je suis de ce monde aujourd’hui !

Ému par le souvenir évoqué, le jeune homme s’approcha de la couche où l’ancien chef des Mandanes reposait presque sans vie, et il le contempla d’un œil attendri.

Puis, se tournant vers les personnes présentes, c’est-à-dire, son ami, Jacques et l’aubergiste, il leur dit :

— Cet homme a la peau cuivrée, mais son cœur est loyal et sûr comme la lame d’une bonne épée… il a toujours été l’ami des Français et nous a été d’une grande utilité dans nos voyages. Le cas auquel j’ai fait allusion tout à l’heure est celui-ci : En 1740, quand mon père rentra dans la colonie, nous étions un jour au Grand Portage, au sud-ouest de l’Île-Royale, sur le lac Supérieur. Nous revenions du fort Saint-Charles. C’était dans l’après-midi, deux ou trois heures avant le coucher du soleil. Mon père, mon frère et tout le reste de notre monde étaient allés dans la baie. Je restai au campement avec le Bison. Tout-à-coup, il me prit fantaisie de faire un peu de pêche à une cinquantaine de pieds du rivage, en face de notre halte. Je pris la petite embarcation qui restait inactive sur la grève et la poussai à l’eau en m’y installant.

Quand je me trouvai à une distance convenable, ce qui se fit sans que j’eusse à me servir de pagaie, tant ma poussée en embarquant avait été bien donnée, je me livrai au plaisir de la pêche ; le poisson mordait bien, et je fus bientôt absorbé dans cet amusement.

Le Bison ne s’occupa pas de moi, ayant autre chose à faire. C’est tout au plus, je crois, s’il m’accorda quelques regards lorsque j’embarquai dans le canot. Dans mon attention à ma pêche, je n’avais pas remarqué que mon léger esquif s’éloignait insensiblement du rivage et que le courant l’entraînait au large, mais aussi, cela ne devait pas me préoccuper, puisque je savais qu’il y avait au fond du canot un aviron. Quand enfin je m’aperçus que je dérivais, j’étais à une bonne distance du camp et je ne distinguais qu’à peine l’endroit de notre atterrissage.

— Allons ! me dis-je, il est plus que temps de rentrer.

Et je me baissai pour prendre l’aviron. Hélas ! la pagaie était brisée. En un instant, je vis toutes les conséquences de mon imprudence. Bientôt je serais introuvable sur cette vaste nappe d’eau[1] ; le soleil s’abaissait déjà, et quand il serait tout-à-fait disparu… le crépuscule, et puis l’obscurité… la nuit !… Le lendemain, où serai-je ?… Peut-être très loin sur le lac, perdu, à la merci des barbares sauvages qui me rencontreraient et ne verraient en moi qu’une chevelure de plus pour orner le ouigouame de l’un d’eux. Ou encore, je songeais avec effroi à l’éventualité d’un coup de vent ou d’une tempête surgissant qui chavirerait mon frêle canot d’écorce en un clin d’œil. Tristes perspectives !… J’avais bien pensé à me jeter à la nage et tenter le retour au camp de cette façon, mais l’onde du lac est tellement froide, surtout à l’automne, que cette tentative était risquée et de plus l’obscurité me saisirait certainement avant que je pusse remettre les pieds sur la terre ferme. Avec ça, que si je devenais fatigué de nager je ne pourrais plus aisément remonter dans le canot que je ne voulais pas abandonner.

J’en étais là de mes réflexions, quand j’entendis crier. Je portai mes yeux dans la direction d’où venait le cri, mais ne vis rien. Néanmoins, je répondis. L’appel entendu fut encore répété, et je reconnus avec joie la voix du chef sauvage. De ma voix je le guidai jusqu’à moi. Bientôt je distinguai la tête du vieux brave émergeant de l’onde que ses bras vigoureux fendaient rapidement, Peu après sa main se cramponnait au rebord du canot. Après s’être reposé un instant, lentement, mais avec une adresse rare, il monta près de moi.

Ce tour de force et d’habilité, joint à la distance qu’il venait de franchir à la nage, l’épuisa.

Le Bison m’apportait le moyen de retourner au camp, car il s’était attaché au cou une pagaie qu’il avait traînée avec lui et laquelle, de la sorte, ne pouvait aucunement gêner ses mouvements.

Lorsqu’il s’aperçut que je dérivais, au premier abord il pensa à m’en avertir, puis, songeant que je devais avoir un aviron dans le canot, continua à vaquer à ses occupations. Mais enfin, voyant que je m’éloignais toujours il en fut surpris, et tout à coup, il se rappela que l’un de nos avirons s’était cassé en sortant de notre dernier portage, qu’on l’avait probablement laissé dans le canot, et que je me trouvais sans moyen de revenir. L’indien eut un instant l’idée de signaler à mon père et à mon frère, mais il se ravisa. Il se dit qu’il ne pourrait peut-être pas les voir ou leur faire comprendre ses signaux et qu’il perdrait là un temps précieux.

Saisissant une pagaie qu’il attacha à son cou il se mit résolument à l’eau et s’élança dans la direction vers laquelle il m’avait vu dériver.

Vous savez le reste.

À ce moment des pas résonnèrent à la porte de l’auberge. Baptiste et le médecin qu’il avait trouvé, entrèrent. Ayant salué de la Vérendrie et de Noyelles qu’il connaissait et ayant échangé quelques mots avec eux, il examina les blessures du sauvage.

Des coups portés par le meurtrier, deux étaient mortels, et quand le disciple d’Esculape voulut enlever l’arme enfoncée dans la plaie, il la trouva fixée si solidement qu’il lui fut impossible de la retirer sans causer un mal extrême au moribond. Il crut même plus prudent de l’y laisser. Autrement, une forte hémorrhagie pouvait se produire et achever en quelques minutes l’œuvre de l’assassin, sans que le sauvage put reprendre connaissance et donner un indice lequel permettrait de retrouver la personne qui l’avait frappé.

Il lui glissa entre les lèvres quelques gouttes d’un cordial et il éprouva bientôt la satisfaction de le voir revenir à la vie. Les lèvres s’agitèrent, les paupières battirent, les yeux s’ouvrirent et ses traits se contractèrent en un spasme douloureux. Il reconnut M. de la Vérendrie et voulut parler. D’abord, des sons inarticulés s’échappèrent de sa gorge, puis, faisant un effort, il réussit à se faire entendre et ses premières paroles furent pour demander « un homme à la robe noire », un ministre de Dieu, disant qu’il sentait bien venir sa fin et qu’il ne voulait pas mourir sans avoir l’une des robes noires qui lui avaient déjà parlé d’une vie plus belle que celle-ci.

De Noyelles envoya Jacques chez les Sulpiciens, qui demeuraient tout près de l’auberge, avec mission d’amener un prêtre pour recevoir les derniers aveux d’un mourant. Le médecin se retira en disant aux deux amis qu’il était impuissant à soulager le Bison et que celui-ci le comprenait parfaitement.

— Profitez, leur dit-il, du répit que lui donne la mort pour découvrir l’auteur de ce crime.

Aussitôt le médecin sorti, le Bison fit signe à Joseph qu’il voulait lui parler, à lui seul, mais ce dernier montrant de Noyelles, expliqua au peau-rouge qu’il était son cousin en qui il avait pleine confiance et qu’il pouvait parler devant lui, mais Baptiste et l’aubergiste s’éclipsèrent. Comme ces deux personnes allaient sortir de la chambre, le sauvage faisant un effort, pour se relever, hurla, son visage exprimant la colère, la haine, la fureur :

— Il est là celui qui a frappé traîtreusement le Bison… je l’entends !…

Il désignait la pièce voisine.

On s’y précipita, mais on n’y découvrit rien d’anormal.

Évidemment, le pauvre homme délirait !…

Vous avons dit qu’une ombre avait regardé par l’une des fentes d’un volet de l’auberge pour connaître ce qui se passait au dedans. Quand l’homme de science et Baptiste arrivèrent près de la maison, leurs pas avertirent l’inconnu de leur approche. Celui-ci se tapit vivement dans la porte cochère de la maison.

Lorsque le médecin sortit, un plan audacieux avait germé dans le cerveau de l’être mystérieux. Il se glissa jusqu’à la porte de l’habitation, et faisant jouer la pêne, s’aperçut avec joie, que l’entrée était libre. Sans bruit, il se coula dans la première pièce. Sans bruit ?… Non, car l’oreille fine du sauvage, si fine, si subtile, avait saisi le bruit de son entrée, imperceptible à l’ouïe des autres personnes présentes.

Mais les paroles d’alarme du Bison parvinrent jusqu’à l’étranger qui disparut prestement dans une autre chambre.

Ne voyant plus que les deux gentilshommes à son chevet, le Mandane reprit :

— Mon frère pâle a été bon pour le Bison… Avant d’aller auprès du grand Manitou, il va lui confier un secret qui le rendra riche… bien riche !… Le chef Mandane n’oublie jamais les bienfaits reçus de son frère blanc, et du père de ce frère, le Grand voyageur !… Le Bison meurt aujourd’hui pour n’avoir pas livré ce secret qu’on a essayé de lui ravir !… Un méchant visage pâle connaissant le goût maudit du peau-rouge pour l’eau-de-feu… en fit boire beaucoup au Bison, espérant que sous l’empire de la liqueur brûlante, il dévoilerait les cachettes de son esprit… Mais le chef s’est aperçu à temps du projet du méchant blanc qui se disait ami, et le chef est devenu muet comme un roc !… En sortant de l’auberge… il faisait noir, et le Mandane n’a pas remarqué le blanc qui le suivait, et qui s’approchant à pas de loup le frappa avec un grand couteau ! … Ensuite, vaguement, le Bison a senti que le traître fouillait dans ses habits… mais il n’a pu trouver le secret… Ma main s’en est assurée tout à l’heure… Le sauvage le dira à son ami, et celui-ci aura de l’or !… beaucoup d’or !… beaucoup !…

— Tu sais où il y a de l’or ? demandèrent les jeunes gens vivement intéressés.

— Oui… gros morceau d’or !… Ah ! le frère blanc deviendra riche !…

Le peau-rouge s’arrêta subitement : on venait de frapper dehors.

C’était, le religieux qui répondait à l’appel et venait préparer à une bonne mort celui qui le réclamait.

Joseph et Pierre se retirèrent dans la pièce attenante pendant que le prêtre demeurait avec le Bison.


  1. Le lac Supérieur a 390 milles de long, 80 à 160 de large et une profondeur de 40 à 90 pieds.