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Causeries, deuxième série/Le recrutement des hommes d’État

Hachette (2p. 179-197).

LE RECRUTEMENT DES HOMMES D’ÉTAT.

On a dit et répété tous ces jours-ci qu’il n’y a pas d’hommes indispensables. D’accord. Mais vous m’accorderez probablement aussi qu’on ne gouverne pas sans hommes et qu’il est indispensable de remplacer ceux que l’on perd.

J’ajoute que cette question du recrutement politique nous touche, nous peuple, autant que le chef de l’État. L’Empereur et les citoyens sont solidaires en cela comme en bien des choses : un prince et une nation ne font pas ménage ensemble pendant seize années sans que les intérêts de l’un et de l’autre se lient par plus d’un bout.

Les partisans de l’anarchie, ceux qui croient le troupeau français assez sage pour marcher en bon ordre sans bergers et sans chiens, se consolent de voir le destin concentrer tous ses coups dans un même cercle, comme s’il avait résolu de faire la solitude autour du trône. Ils disent avec l’âne de la Fontaine : « Notre ennemi, c’est notre maître » ; quand on n’aura plus d’hommes pour nous gouverner, on ne nous gouvernera plus.

Un fait suffit pour réfuter cette théorie un peu sauvage. Nous n’avons pas de maître, mais un chef pris par nous au milieu de nous. Ses pouvoirs sont, à mon avis, plus étendus qu’il ne serait absolument nécessaire ; mais c’est la nation qui lui a fait si bonne mesure, un jour qu’elle avait peur d’elle-même et besoin de lui. Sa politique au dedans et au dehors n’a pas contenté tout le monde ; à qui le dites-vous ? Mais la somme du bien réalisé est visible à l’œil nu, et nous n’avons pas abjuré l’espérance du mieux. Et les philosophes anarchistes ne seraient pas les derniers à croire tout perdu si les hommes d’État qui nous restent étaient emportés demain par une dernière razzia de la mort.

Les jeunes gens (cet âge est plein d’illusions) ne s’embarrassent pas pour si peu. Je les entends d’ici dans leur noble et naïve arrogance : « S’il en faut absolument, de ces hommes d’État, nous en improviserons en huit jours ! ». En huit jours, mes amis, on improvise des héros ; vous l’avez prouvé trop souvent pour qu’on ait besoin de le dire ; mais un homme de bon sens, de savoir, de parole, d’action, un homme assez pénétrant et assez large dans ses vues, assez audacieux et assez prudent, assez ferme et assez souple, assez amoureux du bien et assez patient du mal pour mériter de gouverner les autres, voilà ce que l’improvisation la plus heureuse ne saurait créer en dix ans.

Ah ! s’il ne s’agissait que d’émarger cent mille francs au budget et d’éconduire poliment quarante solliciteurs au jour le jour, la plupart des Français seraient aptes à la chose ; mais le gouvernement est un métier comme les autres, sauf qu’il est plus savant et plus pénible que la plupart des autres : il faut de longues études et un apprentissage laborieux, même pour arriver à gouverner très-mal.

Vous me direz que la grande Révolution a fait éclore des hommes d’État par douzaines. Oui, l’éclosion date de 89, mais le dix-huitième siècle avait couvé les œufs. On comptait par milliers les individus de tout rang, de tout âge, de tout sexe qui étudiaient la théorie, et même, çà et là, la pratique du gouvernement. Tout ce monde accourut aux États-Généraux comme les écoliers de Paris s’en vont à la Sorbonne pour subir l’examen du baccalauréat. Sur tous ces appelés, combien d’élus ? Pas tant, car la Révolution, vous en conviendrez sans doute, nous a mieux défendus qu’elle ne nous a gouvernés.

Le difficile ne sera jamais de trouver des soldats et des marins qui nous défendent. Telle est l’organisation de la flotte et de l’armée française que les emplois y manquent aux hommes plus souvent que les hommes ne manquent aux emplois. Prenez cent officiers au hasard : il y en a pour le moins deux ou trois dans le nombre qui feraient des amiraux sans reproche ou de bons maréchaux de France.

Quand nous avons perdu Saint-Arnaud, Castellane, Pélissier, Bruat, Hamelin, Romain-Desfossés, et tant d’autres militaires, dont quelques-uns avaient plus que du talent, le peuple les a regrettés sans doute, mais il ne s’est pas demandé avec inquiétude comment on pourrait les remplacer. L’armée était là, la flotte était là : il n’y avait qu’à prendre et le choix ne manquait pas, Dieu merci ! Dès qu’il s’agit de remplacer un homme d’État, un Billault, un duc de Morny, tout le monde s’émeut, non-seulement les amis du pouvoir, mais ses adversaires qui raisonnent. Car, enfin, c’est nous qui payons les fautes de nos gouvernants : il nous importe donc que l’Empereur ait toujours sous la main un certain choix d’hommes capables. Nous avons donc le droit d’envisager avec mélancolie ce petit état-major de personnages politiques qui vieillissent, qui meurent et qui ne se recrutent pas.

C’est en vain que le pouvoir les déplace, les transpose et les multiplie par le mouvement comme ces quatre soldats du Cirque qui, passant et repassant devant les yeux du spectateur, figuraient une armée entière. Quand on arriverait, par un miracle de prestidigitation ; à déplacer dix fois un homme dans l’année, quand il descendrait du fauteuil pour prendre tour à tour chacun des portefeuilles et même le carnet du ministre sans portefeuille, pour aller en dernier lieu présider n’importe quelle assemblée du haut de n’importe quel fauteuil, il ne serait, tout bien compté, qu’un homme ; il n’aurait qu’une seule tête ; il ne mettrait au service du public que les forces, les talents et les lumières d’un homme.

Ces embarras du pouvoir et ces préoccupations du peuple sont chose unique en Europe et nouvelle en France. Lisez l’histoire de 1816, de 1840, de 1849, vous verrez qu’à ces diverses époques le pays fourmillait d’hommes capables et possibles. Est-ce que le niveau des intelligences aurait baissé ? Je le nie. Les hommes capables abondent et surabondent. Ce qui manque, c’est un groupe assez nombreux d’hommes possibles, pour que le pouvoir ait du choix.

Comme nous avons un peu oublié la langue parlementaire, ce vieux mot « homme possible » a besoin d’être défini. On désignait ainsi les hommes de talent que le chef de l’État pouvait employer sans honte et qui pouvaient sans déshonneur accepter un emploi public.

Lorsque M. Guizot et ses amis occupaient le ministère, M. Thiers était le chef de l’opposition ; et vous savez s’il taillait des croupières à M. Guizot. Il n’en était pas moins un ministre possible, et très-possible, et ses collègues de l’opposition constitutionnelle étaient possibles tout comme lui. Le roi pouvait, sans avilir la majesté du trône, leur donner gain de cause un beau matin et dire : « Décidément, vous êtes dans le vrai ; vos idées me semblent plus justes que celles de mes ministres actuels : gouvernez à leur place ! » Ce qu’il fit, un peu trop tard, au mois de février 1848.

M. Thiers, de son côté, pouvait sans déshonneur, et même avec beaucoup d’honneur, accepter le portefeuille. Pourquoi ? parce qu’il n’avait jamais, dans l’ardeur des discussions les plus acharnées, contesté les principes fondamentaux de la monarchie, ni attaqué la personne du roi parce que ni lui, ni ses amis, ni ses électeurs n’avaient aucun parti pris contre ce pouvoir irresponsable qu’on appelait le trône.

Il s’était fait le champion de certaines idées, contraires aux idées de M. Guizot, mais n’avait pas renoncé au doux espoir d’appliquer ses théories lui-même, au nom du roi. Le jour où il eût pris le portefeuille aurait été un triomphe non-seulement pour lui, mais pour ses électeurs. En devenant ministre, il ne désertait pas ses principes : il les intronisait.

Transportez la scène en 1865. Supposons que demain l’Empereur appelle M. Darimon à ce quasi-ministère qu’on nomme la présidence du Corps législatif. Que dira-t-on de l’Empereur dans les régions du pouvoir ? Que dira-t-on de M. Darimon dans le parti démocratique, où il occupe un rang très-honorable ? Êtes-vous sûr que les électeurs qui ont voté pour lui mettront des lampions à leurs fenêtres ? Non certes, et pourquoi ?

Pour une foule de raisons que je vais esquisser de mon mieux, avec l’humble sincérité d’un homme qui est et sera toujours impossible.

L’Empereur est un homme d’État d’un incontestable mérite. Il a étudié le pouvoir à la meilleure de toutes les écoles, qui est l’opposition. Il a été, depuis 1830 jusqu’à la fin de 1851, le chef d’un parti très-faible d’abord, puis important, puis immense, que l’histoire désignera sous le nom d’opposition bonapartiste. Ses amis de la veille, et notamment M. Mocquard et M. de Persigny, ont fait leurs études politiques avec lui.

Si l’art de gouverner s’acquiert par la pratique, on l’apprend peut-être encore mieux en harcelant un adversaire qui gouverne. On étudie l’envers des mêmes questions ; on donne plus de temps à la théorie, n’ayant pas les détails et les ennuis de la pratique ; on voit plus clair dans le jeu, comme le spectateur qui suit une partie d’échecs.

On a d’ailleurs les mêmes occasions d’acquérir la connaissance des hommes : on contracte forcément l’habitude de parler et d’écrire ; on se fait un style net, on trouve les formules les plus simples et les arguments les plus décisifs : on prend de l’autorité, car enfin gouverner une opposition, c’est déjà gouverner quelque chose.

Cette éducation si bien commencée s’est parfaite, en quelque sorte, dans l’exercice du pouvoir. Le malheur est que la confiance personnelle, manifestée avec éclat par l’immense majorité du peuple, les talents personnels acquis laborieusement par le nouveau souverain, les idées personnelles qu’il apportait toutes faites, presque mûres, l’empressement de traduire la théorie en fait, l’impatience des obstacles et de la contradiction même ont poussé l’Empereur au système noble et périlleux du gouvernement personnel. Louis-Philippe disait : nous ; le pauvre excellent homme aurait pu même, sans paradoxe, dire : eux, car il n’était que l’auguste et respectable porte-voix de ses ministres. L’Empereur dit : moi, et qui pourrait l’en blâmer, je vous prie ? C’est avec lui que la nation française a signé un bail indéfini. Vous ne lui avez pas fait de conditions : ce n’est pas vous qui lui avez imposé une charte, en garantie des libertés publiques : il a rédigé la Constitution de l’Empire et vous l’avez acclamée. Les neuf dixièmes de ceux qui ont tant de fois voté pour lui n’avaient en vue aucun système politique : ils voulaient Napoléon, et acceptaient, les yeux fermés, ce qu’il aurait pour agréable. Quelques-uns souhaitaient la paix, quelques autres préféraient la guerre ; celui-ci inclinait vers les idées libérales, celui-là vers les idées cléricales, mais tous ou presque tous se ralliaient par anticipation à la volonté telle quelle de l’Empereur. La sagesse des nations dit qu’un homme en vaut un autre ; l’enthousiasme de la France a déclaré qu’un seul homme appelé Napoléon III valait plus à lui seul que trente-sept millions d’autres. Voilà le commentaire véridique des oui que vous avez jetés dans l’urne. Vous avez dit oui pour le passé, oui pour le présent, oui pour l’avenir, oui au nom des enfants de vos petits-enfants, qui n’ont pas été consultés, et pour cause. Tous ces oui ne datent pas d’hier ; un certain nombre de citoyens ont regretté par-ci par-là d’avoir parlé si net et de n’avoir pas fait plus de réserves ; et pourtant si demain la question de personne était remise sur le tapis, l’immense majorité du peuple, après avoir délibéré froidement, sans trouble et sans passion, dirait encore : oui.

Étant donnés l’homme et le peuple, l’homme qui se sait si fort, et le peuple qui s’avoue si faible, vous comprendrez que l’Empereur était presque autorisé à vous dicter ses volontés au lieu d’exécuter les vôtres. S’il n’a pas pris au mot l’espèce d’abdication qui fut le premier acte du suffrage universel, s’il s’est préoccupé quelquefois de l’opinion publique, c’est une preuve de modération dont vous deviez lui savoir gré. En théorie, l’Empereur règne et gouverne sous l’inspiration du peuple ; mais si le peuple ne dit rien, s’il attend, bouche béante, qu’on lui dise ce qu’il doit penser, l’Empereur est le bras, l’Empereur est la tête, l’Empereur est toute la France à lui seul. Rappelez-vous le succès de certaines brochures que vous avez dévorées, englouties plutôt que vous ne les avez lues. M. Dentu les tirait à quatre éditions par jour. On disait, à tort ou à raison, que l’Empereur les avait dictées, et le peuple se jetait dessus : la foule était bien aise de connaître une fois dans sa vie quelle opinion elle devait avoir.

Lorsqu’un homme est investi d’une telle confiance, il a beau jeu à prendre sur lui les responsabilités les plus écrasantes. Il peut endosser hardiment tous les actes de ses ministres ; sa popularité est assez solide pour que les traits de la critique ne la traversent jamais ; son autorité est trop haute pour que le discrédit puisse l’atteindre. L’Empereur responsable, c’est l’irresponsabilité absolue de tout le gouvernement.

Mais si la sympathie et l’admiration publiques rendent un homme tout-puissant, elles ne le rendent pas immortel. L’Empereur se porte bien, Dieu merci, mais nous devons pourvoir à l’avenir, lui comme nous. Le travail du gouvernement personnel est terriblement dur : cette responsabilité, qui est une force entre les mains du père, serait peut-être un fardeau sur les épaules du fils. Écartons la perspective des malheurs prochains : le prince impérial aura trente ans en 1886 ; un homme de trente ans est bien jeune pour gouverner la France à lui tout seul… Je sais bien que M. le maréchal Magnan et tous les sénateurs ont promis de se serrer autour du trône ; le maréchal Magnan est de 1791 : en 1886, il aura 95 ans, et M. Dupin 103.

Vous me direz que nous n’en sommes pas là ; je le sais. Mais si, dès aujourd’hui, le gouvernement personnel commence à remarquer que les hommes lui manquent, à quelle disette ne sera-t-il pas exposé dans vingt ans ?

Le gouvernement personnel (c’est le point où j’en voulais venir) use autant d’hommes que le gouvernement parlementaire, et il lui est plus difficile d’en créer un.

Ne voyez pas dans ce qui me reste à dire, l’apologie d’un vieux système condamné par l’expérience et par l’équité même. Le régime parlementaire qui a fleuri sous Louis-Philippe péchait par la base, puisqu’il était fondé sur le suffrage restreint. Mais il avait des avantages précieux qu’il est encore temps de lui prendre. Aucun vainqueur n’est assez grand, assez fort, assez riche pour dédaigner les dépouilles du vaincu. Le demi-Dieu qui inventa le gouvernement personnel, Hercule, après avoir vaincu le lion de Némée, ne crut pas déroger en s’habillant de sa peau. Si l’Empereur, au lieu d’avoir autour de lui quinze hommes d’État capables et possibles, dont le plus jeune est âgé de cinquante-deux ans, pouvait en réunir cent cinquante, n’êtes-vous pas d’avis qu’il serait mieux couvert, qu’il aurait sur le dos la peau du lion de Némée, et qu’il pourrait au besoin la transmettre à son fils ?

La presse, le barreau, le haut enseignement, la députation forment, exhibent et recommandent les hommes capables. Ce qui fait les hommes possibles, c’est la discussion loyale, modérée, amiable, sans arbitraire, sans violence, sans injures, entre le pouvoir et l’opposition. Deux hommes dont l’un prétend que deux et deux font trois, et l’autre que deux et deux font cinq, pourront tomber d’accord et se donner publiquement la main sans scandale, s’ils ont eu soin de se renfermer dans la défense de leur opinion. Mais si le premier, étant plus fort, est tombé à coups de poing sur l’autre ; si le second, foulé aux pieds, s’est vengé par une de ces paroles qui ne s’effacent jamais, rien au monde ne pourra les réconcilier honorablement. Celui des deux qui proposera la paix fera dire qu’il s’est abaissé devant l’autre. Ses amis le rencontreront dans la rue et ne le salueront plus.

Depuis que la démocratie dont nous sommes tous membres s’est donné un gouvernement personnel, il semble que le pouvoir ait pris à tâche de rendre l’opposition impossible. Les ministres ne sont guère que les exécutants de la symphonie impériale : celui qui aurait la prétention de jouer son petit air à part ferait plus sagement de retourner chez lui. Les fonctionnaires fonctionnent dans le plus bel ordre ; cinq cent mille orgues de barbarie répètent jusqu’aux extrémités de la France la ritournelle exécutée et transmise par les ministres. J’avoue qu’au milieu d’une harmonie si parfaite un seul cri, un seul mot d’opposition doit détonner sensiblement. Mais est-ce une raison pour que cinq cent mille hommes tombent à bras raccourcis sur le téméraire qui a parlé ?

Je crois que l’Empereur ignore neuf fois sur dix les contradictions qui s’élèvent parmi nous contre sa politique. Les connût-il, je suis presque certain qu’il n’en serait pas personnellement offensé. Il est de bonne foi dans la recherche du mieux, et la preuve c’est qu’il a déjà changé d’avis sur plus d’une question importante. C’est le fonctionnaire qui s’insurge comme un beau diable au premier symptôme d’opposition. « Comment ! moi qui suis moi, et qui porte un habit brodé sur toutes les coutures, je m’applique héroïquement à étouffer toutes mes idées, à réprimer tous mes penchants, à ne rien faire, ne rien dire et ne rien penser par moi-même, et un simple citoyen, un vil contribuable se permettrait de raisonner tout seul ! »

Il suit de là que nous avons vu de fort honnêtes gens malmenés (au nom de l’Empereur, qui n’en savait rien) pour avoir dit loyalement ce qu’ils pensaient. Or, le plus patient des hommes est enclin à se révolter contre la force. On se met en colère, on va trop loin, on est conduit nécessairement à viser haut, puisque les basses et moyennes régions du pouvoir sont couvertes par la responsabilité impériale, et l’on devient impossible, malgré soi.

Un fonctionnaire se dit, avec juste raison : J’appartiens corps et âme au gouvernement qui me paye ; quoi qu’il décide, il a raison pour moi ; je suis tenu de lui prêter les mains, ou de rentrer dans la vie privée. Mais la funeste erreur des fonctionnaires impériaux est d’appliquer le même raisonnement à tous les citoyens du pays. « M. un tel est d’accord avec nous sur quatre-vingt-dix-neuf questions, mais il ose trancher sur la centième avec indépendance. Si j’agissais ainsi, je serais un mauvais fonctionnaire : donc, M. un tel est un mauvais citoyen. »

Que les dieux, que les papes argumentent de la sorte ; qu’ils disent carrément : celui qui n’est pas pour moi en toutes choses, est contre moi : ils sont dans la logique de leur rôle. Mais cet absolutisme moral est-il bien à sa place chez des hommes sujets à l’erreur, semblable à nous en tout point, sauf l’habit ?

Je ne veux pas pousser au noir la peinture de nos mœurs politiques. C’est pourquoi je citerai simplement l’histoire de ce maire, qui mettait hors la loi les poules d’un citoyen trop indépendant. Le maître de ces poules n’aspirait pas sans doute au trône de France. Le seul fait d’élever des poules nous prouve abondamment qu’il était doux, paisible, ami de l’ordre et dévoué aux lois qui protégent l’éducation de la race galline. Avait-il en lui l’étoffe d’un ministre ? Je ne sais. Était-il capable de gouverner trente-sept millions d’animaux sans plumes ? Je n’en veux pas jurer. Mais il était possible, avant la proscription de sa volaille. Le lendemain, il s’est mis en colère, il a déblatéré au café contre la constitution de l’Empire ; il se présentera aux élections municipales comme candidat de l’opposition. C’est un homme impossible ; la France n’a plus rien à espérer de lui !

J’ai l’air de plaisanter, mais au fond la chose est très-grave. Lorsqu’un sous-préfet de M. Guizot molestait un électeur à deux cents francs, l’honnête censitaire ne s’en prenait pas au roi, qui n’était responsable de rien. Il n’était pas même tenté de faire un de ces coups de tête qui rendent un homme impossible. Il attendait la prochaine élection et votait pour un ami de M. Thiers. Aujourd’hui, c’est une autre histoire. L’Empereur seul est responsable : chaque bévue, chaque bourrade d’un employé public, ministre ou garde-champêtre, pousse un homme à l’opposition et donne un adversaire au pouvoir. Toutes ces unités réunies ne font pas une somme énorme, j’en conviens. Mais comparez les votes de 1852 aux votes de 1864 ; vous aurez le chiffre exact des impossibles créés par les abus du gouvernement personnel.

Pourquoi l’élection est-elle devenue stérile ? J’entends, pour le pouvoir, et non pour le public. Pourquoi, dis-je, en dix ans, le Corps législatif n’a-t-il pas fourni un ministre ? Parce que le pouvoir, dans l’intérêt mal entendu de sa stabilité, désigne ses candidats au choix des électeurs. J’emploie le verbe désigner, pour ne pas envenimer les choses. Le pouvoir donc a soin de désigner aux électeurs les députés qui lui seraient particulièrement agréables. Il choisit avant nous et pour nous l’homme qui viendra plaider notre cause devant lui. Mais pour quels mérites les choisit-il ? Pour la largeur des vues ? Pour l’abondance des idées ? Pour la fermeté du caractère ? Le grand souci du gouvernement n’est-il pas plutôt de se faire envoyer des députés fidèles, sûrs, dévoués, acquis d’avance à l’infaillibilité du pouvoir ? Je rends justice aux hommes de talent et de caractère qui siégent sur les bancs de la majorité. J’avoue qu’ils ont plus d’une fois donné des preuves de leur indépendance. Mais il a dû leur en coûter un peu de repousser certaine loi, de refuser certaine dotation ; car enfin le pouvoir les avait adoptés comme agréables, et ils cessaient d’être agréables ce jour-là. Accepter une candidature officielle sous un gouvernement aussi personnel que le nôtre, ce n’est pas voter d’avance toutes les lois qui seront proposées, mais c’est dire qu’on tournera la langue sept fois dans sa bouche avant de dire non. Tout candidat officiel est un homme plus que possible ; j’en pourrais citer quelques-uns qui sont en même temps fort capables ; mais le pouvoir est tellement sûr de leur docilité, il a si bien bridé en eux l’audace et l’initiative, qu’il ne pense pas même à les employer.

Je crois, Dieu me pardonne ! qu’il chercherait plus volontiers ses ministres dans les rangs si clairsemés de l’opposition libérale. Le pouvoir ne saurait ignorer ce vieux proverbe qui dit : On ne s’appuie que sur ce qui résiste. Mais il n’est pas libre d’offrir, et les députés de l’opposition ne sont pas libres d’accepter. On a pris soin malheureusement de les rendre impossibles.

Par une contradiction qui paraîtra bizarre dans cent ans, lorsqu’un homme honorable et considére se présente comme candidat libre, on commence par lui faire prêter serment d’obéissance et de fidélité ; après quoi les préfets, les sous-préfets, et les gardes-champêtres se répandent dans les campagnes et jurent que cet homme est l’ennemi de l’Empereur et de la Constitution. Que voulez-vous qu’il réponde à cela ? Il serait bien patient si, du coup, il ne passait pas au rang des impossibles. Ses électeurs y comptent bien. On ne l’a pas envoyé à la Chambre, lui, cinquième ou trentième, pour déplacer la majorité, retourner la marche des affaires et diriger le pays dans un autre sens. Personne ne rêvait un miracle si invraisemblable ; mais l’électeur s’est dit : « C’est un gaillard solide ; il votera contre toutes les lois, il fera un discours sur l’Adresse, un autre sur le budget, et il dira des choses désagréables au gouvernement. » Qu’il s’écarte de ce programme, il se fera honnir. À quoi bon citer des exemples ? Je vois d’ici la minorité de la Chambre : j’y compte au moins cinq hommes très-capables, très-conciliants, très-doux, très-fermes, qui feraient d’excellents ministres et des présidents admirables, si le mot impossible était rayé du dictionnaire français.

Mais il ne faut jamais désespérer de l’avenir. Le Prince Impérial, à l’occasion de la Saint-Charlemagne, a rassemblé autour de lui cent cinquante bambins de son âge. Il ne leur a pas demandé s’ils pensaient exactement comme lui sur la charge en douze temps et les confitures de groseille. Il leur a dit, dans un petit gazouillement très-sensé : « Vous avez tous été des premiers dans vos classes ; vous êtes probablement l’élite des bambins ; votre place est donc autour de moi. Buvons et mangeons ensemble, et gardons-nous de nous prendre aux cheveux ; car si je vous battais, vous me diriez des choses désagréables, et je ne veux pas qu’un seul homme de talent soit impossible par ma faute en 1886. » Amen !