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Causeries, deuxième série/Le Juif et le Moine

Hachette (2p. 161-178).

LE JUIF ET LE MOINE.

DIALOGUE.


La scène représente le cabinet d’un financier israélite. Décoration très-riche et pourtant de bon goût. Bustes antiques, vases de la Renaissance, tableaux des maîtres italiens ; toutes les pièces du mobilier sont des chefs-d’œuvre en leur genre.


PERSONNAGES

Le baron SILBERMANN, cinquante ans, embonpoint raisonnable, accent imperceptiblement germanique.

Le P. BRISQUET, trente-cinq ans, taille d’un carabinier, le regard humble, les pieds en dedans, la voix flûtée.




(Au lever du rideau, le baron, plongé dans un fauteuil confortable, croise les jambes. Le Père, debout auprès de la porte, tourne ses pouces avec un visible embarras.)



Le baron, (cordialement)

Approchez donc, mon brave !


Le père, (de sa place)

Que Dieu soit avec vous, monsieur le baron ! Que le Dieu d’Israël et de Jacob, qui est aussi le nôtre, bénisse vos respectables spéculations !


Le baron

C’est bien. Merci. Mais plus près donc, que diable !


Le père, (s’approchant)

Mille grâces pour vos généreuses bontés.


Le baron

Mes bontés ? mes bontés ? J’ai donc fait quelque chose pour vous sans vous connaître ?


Le père

Mais rien que cet accueil empreint de bonne grâce et de…


Le baron

C’est bon ! Allons au fait. Le temps est de l’argent, et à ce point de vue-là, je suis moins riche que beaucoup d’autres. Vous avez quelque chose à me demander ?


Le père

Bien peu de chose, eu égard aux immenses richesses que le ciel vous a départies, monsieur le baron, mais beaucoup si l’on considère la pénurie des infortunés qui vous implorent.


Le baron, (ouvrant un tiroir et prenant quelques louis)

Que ne le disiez-vous plus tôt ? Vous quêtez pour les pauvres ?


Le père, (sans avancer la main)

Pour mon ordre, monsieur le baron, qui a fait vœu de pauvreté.


Le baron, (reprenant de l’or dans son tiroir)

C’est différent. S’il y a vœu de pauvreté, je sais que ça coûte plus cher. Tenez, mon garçon, je double la somme.


Le père

Monsieur le baron daignera m’excuser. Je ne viens pas solliciter une aumône vulgaire. L’ordre auquel j’appartiens, quoique indigne, possède plus d’un milliard en Europe…


Le baron, (vivement et tendant la main)

Alors, mon cher, vous êtes plus riche que moi. La charité, s’il vous plaît !


Le père, avec une humilité croissante

Hélas ! ces biens terrestres ne nous appartiennent pas, et si considérables qu’ils paraissent à première vue, ils sont fort au-dessous des besoins de l’Église. C’est pourquoi nous cherchons à les accroître par tous les moyens honorables et permis. Nous avons donc espéré que M. le baron ne refuserait pas de nous associer à l’emprunt qu’il émet en ce moment dans des conditions si avantageuses…


Le baron

Allons donc ! Du diable si je savais où vous vouliez en venir ! Vous demandez de l’emprunt au pair ?


Le père

On nous a dit que cet emprunt émis à 60 ferait sous peu de jours 70 francs pour le moins.


Le baron

Mais j’y compte.


Le père

Mes supérieurs m’ont ordonné en conséquence d’en prendre, s’il se pouvait, pour six cent mille francs.


Le baron

Ils ne sont pas trop bêtes, vos supérieurs. Je comprends pourquoi vous avez refusé mes vingt louis tout à l’heure. C’est un cadeau de cent mille francs que vous voulez, pas vrai ?


Le père

Nous le préférerions sans nul doute.


Le baron

À propos, vous savez ce que c’est que mon nouvel emprunt ?


Le père

Nous en avons une idée confuse.


Le baron

C’est un emprunt musulman, ni plus ni moins !


Le père

Le titre n’a qu’une importance secondaire.


Le baron, (avec gaieté)

Si les titres font prime, hein ? (Sérieusement.) C’est égal je voudrais qu’un moine du moyen âge, un de ceux qui brûlaient mes ancêtres en Espagne ou aux Pays-Bas, pût ressusciter un quart d’heure. Que dirait-il en voyant un moine de 1865 solliciter chez un juif quelques titres d’emprunt musulman ?


Le père

Il dirait vraisemblablement que la fin justifie…


Le baron

Connu mais songez-y : la fin la plus prochaine de notre petite opération sera d’affermir un prince mécréant sur son trône.


Le père

Qu’importe, si la fin dernière doit être d’ajouter cent mille francs à notre humble trésor ?


Le baron

N’auriez-vous pas un intérêt plus direct à prêter votre argent au pape ? Il en a grand besoin, le pauvre homme ! Ses finances vont mal, et je l’ai averti la semaine dernière que mon caissier ne pouvait plus rien en sa faveur.


Le père

Le ciel prendra soin d’assister notre saint-père le pape. En lui prêtant un secours matériel, nous aurions l’air de mettre en doute la providence de Dieu.


Le baron

À la bonne heure ! vous êtes un gaillard subtil et vous savez accorder votre conscience avec vos intérêts. Je veux faire quelque chose pour vous, mon brave homme. Vous gagnerez vos cent mille francs ; mieux encore, je vous eh ferai gagner deux cent mille.


Le père, (tombant presque à genoux)

Ah ! monsieur le baron ! votre grandeur nous comble.


Le baron, (avec bonté)

Mon ami, vous oubliez que la Grandeur ne se donne qu’aux évêques. Oui, vous aurez deux cent mille francs ! Mais il faut les mériter, morbleu !


Le père

Toutes nos prières les plus ferventes…


Le baron

À quoi bon ? les prières de tous les justes réunis ne sauraient empêcher la damnation d’un juif.


Le père

Nous obtiendrons que Dieu vous éclaire et vous convertisse !


Le baron

Je vous le défends ! et je vous en défie. Ma religion est plus vieille que la vôtre, et, soit dit entre nous, elle est peut-être moins caduque. Rien ne prouve qu’ayant commencé quarante siècles plus tôt, elle n’aura pas l’avantage de durer encore plus longtemps.


Le père, (avec une douce résignation)

Je suis votre obligé : je commettrais le péché d’ingratitude en essayant de vous contredire. Croyez d’ailleurs, monsieur le baron, que les chrétiens de notre époque n’ont plus que des sentiments charitables pour les israélites. Nous vénérons en eux la nation prédestinée qui a prêté au Fils de Dieu sa chair et son sang.


Le baron

Moine, ne parlons pas de sang.


Le père

Eh ! qui donc en parle aujourd’hui avec l’idée de le répandre ? Les tristes jours de l’ignorance et de la barbarie sont bien finis. Si le malheur voulait qu’une nouvelle persécution s’élevât contre les israélites, ils trouveraient à Rome, sous l’aile du souverain pontife, cette félicité tranquille et sereine qui ne leur a jamais manqué.


Le baron

Au Ghetto, n’est-il pas vrai ?


Le père

Les murailles du Ghetto, si souvent calomniées par l’impie, n’ont été construites par les papes que pour la protection des juifs.


Le baron

Pourquoi donc le premier acte libéral de Pie IX a-t-il été de les détruire ?


Le père

Je ne sais ; mais Son Éminence le cardinal de Bonnechose a dit en plein Sénat…


Le baron

Je sais ce qu’il a dit. Il a même affirmé, entre autres vérités éclatantes, que les moines de France possédaient plus de dettes que de biens. L’a-t-il dit ? Moniteur du 15 mars 1865, page 266, première colonne, ligne 3 ! Est-ce la vérité ?


Le père

J’ai tout lieu de le croire, puisque Son Éminence…


Le baron

Et si la France vous prenait au mot, lorsque vous nous contez de telles balivernes ? Si elle vous disait : « Vous êtes en faillite, les cardinaux l’ont avoué, mais on va démolir la prison pour dettes, nous ne voulons donc pas vous mettre à Clichy. Livrez-nous votre actif, nous payerons vos dettes, et par-dessus le marché on vous donnera du pain jusqu’à la fin de vos jours ! »


Le père

Dieu puissant ! ce serait l’abomination de la désolation !


Le baron

À la bonne heure ! Un peu de franchise, mon brave ! Et puisque nous voici sur ce terrain je vais vous dire à quel prix je vends ou je vous donne les deux cent mille francs demandés. Vous allez vous asseoir, nous causerons dix minutes, et vous répondrez à mes questions sans mentir d’un seul mot. Si vous êtes sincère, l’argent est à vous, mais gare ! Vous n’aurez pas un centime, si je vous prends en flagrant délit.


Le père, (avec hésitation)

Je n’ai rien à refuser au bienfaiteur de mon ordre ; mais monsieur le baron m’a dit lui-même que ses instants étaient d’un prix…


Le baron

Je vous ai dit que le temps était de l’argent, mais quand je donne dix mille louis pour quatre mots de vérité, je peux bien faire encore un sacrifice de dix minutes. Assis, jeune homme, assis !


Le père, (s’asseyant au bord d’une chaise)

J’attends votre bon plaisir.


Le baron

Est-on pour le gouvernement, dans votre boutique ?


Le père

Il faudrait distinguer. Quoique nous ayons l’habitude d’enseigner la légitimité dans nos colléges, nous ne sommes pas légitimistes absolus. Quel que soit l’homme qui nous permettra de gouverner sous son nom, notre dévouement lui est acquis. L’Empereur a fait mine de nous livrer la France, nous l’avons servi fidèlement tant que nous avons compté sur lui. Depuis la campagne d’Italie, il paraît s’éloigner de nous sans secousse, avec une lenteur calculée. Nous sommes sur le qui-vive et nous attendons les événements sans rien compromettre. Ce n’est pas nous qui déclarerons jamais la guerre, mais nous ne la craignons pas et nous sommes prêts.


Le baron

Peste ! mais vous parlez d’entrer en campagne comme si vous aviez cinq cent mille hommes sous les armes. Combien êtes-vous donc ? trois mille au plus, d’après la statistique la plus exagérée. Vous n’avez pas d’existence légale ; pour vous jeter une fois de plus hors du pays, il ne faut ni loi, ni décret, une ordonnance de police suffit.


Le père

Qu’on essaye ! La statistique n’a compté lue les officiers de la compagnie ; nous seuls pourrions fournir le recensement de nos soldats.


Le baron

Ne vous faites donc pas plus terribles que vous n’êtes. Je parie que dans votre armée il y a cent jupons pour une paire de culottes.


Le père

C’est déjà fort joli d’avoir les femmes pour soi. Mais nous avons, Dieu merci ! des alliés dans le sexe fort. Notre effectif en hommes se compose : 1o de tous ceux qui ne savent pas lire. Y en a-t-il encore dans le pays ?


Le baron

Trop, par malheur.


Le père

2o De tous ceux qui ont appris à lire chez nous. Nous en a-t-on livré assez, depuis quinze ans, de ces jolis petits garçons ?


Le baron

Trop ! Beaucoup trop !


Le père

La moitié de chaque génération, pas davantage. Nos élèves sont faufilés partout aujourd’hui. Nous en avons dans l’enseignement, dans le barreau, dans la magistrature, l’administration, l’armée !


Le baron

Ils sont trop jeunes pour avoir beaucoup d’autorité.


Le père

Croyez-vous donc que leurs parents ne soient pas aussi dans notre main ? Nous faisons la cour à la mère pour qu’elle nous amène son fils, mais nous faisons la cour au fils qui tarde rarement à nous livrer son père. Si monsieur le baron me permettait de lui conter l’histoire de la maison à laquelle j’appartiens…


Le baron

J’allais vous en prier. Un seul fait en dit plus que vingt pages de phrases.


Le père

Monsieur le baron connaît certainement la ville de X… ?


Le baron

Comment donc ? Une des plus fortes places de la France ! un des centres les plus intelligents et les plus libéraux !


Le père

Notre maison s’y est maintenue de tout temps, à la barbe des parlements et des rois. Mais, sous la Restauration, sous Louis-Philippe, et jusqu’en 1852, nos Pères y ont végété plutôt que fleuri. Ils étaient quatre au moins, douze au plus, petitement logés. Les uns prêchaient les missions dans la campagne, les autres pratiquaient la confession partielle.


Le baron

Pardon ! Qu’entendez-vous par là ?


Le père

Une admirable invention qui nous est propre. Vous comprenez que les dévotes n’aiment pas à conter leurs gros péchés au curé de leur paroisse, à un homme qui les voit tous les jours en face et vit avec ses pénitentes dans une sorte d’intimité. On tient à conserver l’estime d’un voisin vénérable, et pourtant on n’aime pas à garder sur la conscience les énormes péchés qui vous tirent comme un plomb jusqu’au fond des enfers. Pour ces âmes dans l’embarras, nous avons inventé la confession partielle. Nous blanchissons le gros, on va porter le fin aux curés et vicaires de paroisse.


Le baron

Ça, c’est joli.


Le père

En 1852, l’occasion nous parut bonne pour fonder un collége à X… La ville possédait bien un lycée, et même un des meilleurs de cette immonde Université ; mais le ministère de l’instruction publique affichait la généreuse intention de suicider l’État dans son enseignement officiel. Nous fîmes l’acquisition d’un pensionnat très-modeste où peu de temps avant nous un abbé avait fait de mauvaises affaires. Notre clientèle, au début, se composait surtout d’élèves incorrigibles, expulsés de partout, de polissons plus indomptables que le mulet du Cirque : on nous les donnait à dresser. Quelques gentillâtres bien pensants nous confièrent leur progéniture. Je ne crois pas manquer de modestie en disant que nous avons le génie de l’éducation. Nous n’apprenons pas grand’chose à nos élèves, mais nous les nourrissons bien, nous les entourons de petits soins, nous ne leur ménageons pas les congés, nous leur prodiguons les fêtes. Peu ou point de punitions et force récompenses. Le plus médiocre sujet obtient chez nous sans se fouler la rate plus de décorations, de rubans, de distinctions honorifiques qu’un diplomate allemand n’en étale aux réceptions du grand-duc. Que doit penser un lycéen lorsqu’il rencontre un de nos élèves en vacance ? On lui vante les douceurs de l’Éden que nous avons fait, tandis qu’il se lamente encore sur la sévérité des pions et la sécheresse des haricots. À la rentrée, il demandera formellement qu’on le mène chez les bons Pères !

Pour nous attacher les parents, nous les flattons un peu dans la personne de leurs fils ; nous ne nous plaignons pas du gamin, si diable qu’il puisse être ; nous l’embrassons avec une certaine ostentation de tendresse, fût-il un peu sale ou mal mouché. Nous offrons aux familles des séances de musique, de littérature, d’escrime, de gymnastique où leurs enfants se couvrent de gloire sous les yeux des principales autorités du département. Rien de pareil dans les lycées. Le père qui veut embrasser son fils n’a pour distraction que la figure du portier, les murailles nues du parloir, et la grimace rébarbative d’un censeur qui n’embrasse pas.

Pour les mères de famille, nous montons avec un luxe éblouissant des messes à grand orchestre ; nous leur faisons nous-mêmes, avec mille attentions délicates, les honneurs du saint lieu. Leur âme tendre s’émeut au spectacle de nos cérémonies ; nous les prenons comme il faut prendre les femmes, par les nerfs.

Pour le public badaud, nous avons inventé un système d’anoblissement général qui produit un effet admirable à nos distributions de prix. Rien de plus simple dans la pratique : il s’agit d’ajouter à chaque nom propre la particule de. Premier prix : Charles de Cordonnier ; second prix : Athanase de Dupont ; troisième prix : Émile de Jeanpierre. Car nous donnons des troisièmes et des quatrièmes prix. Les parents vraiment nobles sont flattés de voir par eux-mêmes que l’enfant vit au milieu de ses pairs, qu’il ne s’encanaille pas chez nous comme au lycée. Ceux qui n’ont pas la particule et qui la voient accolée au nom de leurs enfants s’étonnent bien un peu, mais je n’en ai pas vu qui se missent en colère.

Par ces manœuvres innocentes, monsieur le baron, nous avons agrandi si victorieusement notre commerce qu’il a fallu déménager deux fois en trois ans. Aucun local ne suffisait. Enfin, l’État est venu à notre aide et nous a cédé à moitié prix un ancien couvent et l’église attenante total un bon hectare tout bâti, au milieu d’une ville forte, où les terrains valent cher. On estimait le tout à 800 000 fr., l’État nous l’a donné pour 400 000 fr. Nous avons dépensé 600 000 fr. en travaux de toute sorte, et…


Le baron

Vous aviez donc un million sous la main ?


Le père

Nous avons émis des obligations ; c’est l’a-b-c de la science. Aujourd’hui nous comptons plus de cinq cents élèves, et dans ce nombre les fils de tous les principaux fonctionnaires, sauf un. Le général, le receveur général, le procureur général, les plus gros bonnets du pouvoir sont à nous ; le préfet seul, un jacobin, nous résiste encore.


Le baron

Ah çà, mais, qui est-ce qui met ses enfants au lycée ?


Le père

Personne, ou peu s’en faut.


Le baron

Alors l’État aurait mieux fait de vous vendre les bâtiments du Lycée.


Le père

Nous n’en aurions pas voulu. Nous avons le droit d’être difficiles !


Le baron

Allons, allons, vous êtes forts, en province.


Le père

Nous croyez-vous moins forts à Paris ? Vous avez entendu avec quels ménagements l’archevêque lui-même parlait de nous au Sénat. Que pensez-vous du Sénat, monsieur le baron ?


Le baron

Il me semble que nous intervertissons les rôles mon ami. C’est vous qui me questionnez maintenant ! Je pense que le Sénat n’est pas seulement un wagon de cent mille tonneaux attelé à la queue d’un train pour l’empêcher d’aller trop vite ; c’est plus et mieux qu’un musée ou conservatoire des arts et métiers politiques où l’on admire des machines puissantes en pleine activité, d’autres hors de service, d’autres qui ont éclaté en tuant le mécanicien. C’est un corps vivant, ou plutôt qui commence à vivre. Le jour où le progrès y sera représenté aussi largement que la réaction, le jour où toutes les opinions, tous les cultes…


Le père, (se signant)

Un juif serait assis entre les cardinaux !


Le baron

Moine, mon bon ami, vous n’avez donc jamais réfléchi sur les ressemblances historiques qui existent entre les juifs et les moines ?


Le père, (de plus en plus scandalisé)

Ah ! monsieur le baron ! vous me vendez votre argent un peu cher !


Le baron

Au moyen âge, mon cher, les moines et les juifs vivaient également hors de la société, les moines par choix, les juifs par force. Seulement vous la dominiez, et elle nous écrasait. Malgré l’opinion qui vous plaçait trop haut et nous trop bas, nous étions régulièrement pillés les uns comme les autres. Lorsqu’un roi manquait d’argent, la seule question était de savoir si l’on dépouillerait les juifs ou les moines. Il n’y a pas de sécurité hors de la loi commune, des idées communes, de la patrie commune. Nous l’avons compris avant vous, et nous nous en sommes bien trouvés. Le juif a fait des efforts héroïques pour rentrer dans le sein de la société française, tandis que le moine s’escrime à en sortir. Nous avons obtenu d’être citoyens, nous sommes heureux de cette conquête, et nous nous efforçons de nous en montrer dignes. Nous payons plus d’impôts, nous faisons plus d’enfants, nous rendons plus de services que la plupart des chrétiens ; dans l’industrie, le commerce, les arts, dans les fonctions publiques et même sur les champs de bataille nous rivalisons d’activité, de dévouement et de courage avec ceux dont les pères étaient citoyens avant nous. C’est pourquoi nos personnes et nos biens sont aujourd’hui plus en sûreté que les vôtres. Personne ne serait assez fort pour demander l’expulsion des juifs, tandis que les chrétiens pétitionnent aujourd’hui pour obtenir la vôtre. Aucun prince n’attenterait sans crime aux millions que j’ai accumulés par mon travail, conformément à la loi commune. Si vous voulez obtenir la même sécurité, méritez-la. Vous aurez l’argent que je vous ai promis ; mais si vous tenez à le garder longtemps, devenez citoyen et commencez par devenir homme.


Le père

Monsieur le baron, j’accepte l’argent.