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Le palais des thermes et l’hôtel de Cluny/Hôtel de Cluny

HÔTEL DE CLUNY.

Vers le milieu du xive siècleL, Pierre de Chaslus, abbé de l’ordre célèbre de ClunyM, acheta une partie du palais des Thermes, à laquelle il donna le nom de Maison ou Hôtel de Cluny ; Item acquisivit domum quæ dicitur Palatium de Terminis, seu de Thermis Parisius[1].

Cet hôtel devint la résidence des abbés de Cluny, lorsque leurs affaires les appelaient à Paris.

Plus tard, Jean de Bourbon, abbé du même ordre, évêque du Puy, et fils naturel de Jean Ier, duc de Bourbon, entreprit de faire rebâtir cet édifice ; mais il mourut avant d’avoir accompli son dessein. Ce ne fut qu’en 1490, ou selon quelques historiens, en 1505, que Jacques d’Amboise mit à exécution le projet de son prédécesseur[2].

On lit dans les mélanges historiques de Pierre de Saint-Julien : « J’ai appris de bonne part que frère Jacques, ou don Jacques d’Amboise, évêque de Clermont et abbé de Cluny, par un compte de trois années, reçut de son receveur cinquante mille angelots, des dépouilles d’Angleterre, lesquels il employa à la réparation du collège de Cluny, situé entre les Jacobins et la place Saint-Michel à Paris, à l’édification et bâtiment de fond en cime de la superbe et magnifique Maison de Cluny, audit lieu jadis appelé le Palais des Thermes, assise entre la rue de la Harpe, et la rue St-Jacques, près les Mathurins[3]. »

Les nouveaux bâtimens s’élevèrent sur l’emplacement et avec une partie des matériaux des anciennes constructions ; aussi trouve-t-on en plusieurs endroits de l’hôtel de Cluny, la gracieuse architecture du moyen-âge, implantée sur des murs de maçonnerie romaine. Cette singularité n’est pas la seule digne de fixer l’attention de l’artiste et de l’antiquaire. Ce bel édifice, bâti à une époque de révolution architecturale, est, en quelque sorte, un résumé des dernières inspirations du style vulgairement appelé gothique, et des prémices de la renaissance.

La plupart des ornemens extérieurs de cet hôtel se font remarquer par la légèreté et la coquetterie des sculptures si en vogue à l’époque de sa construction. Les fenêtres des mansardes, décorées chacune d’après des dessins différens, sont surtout d’un travail précieux. La tourelle, qui se détache en avant du principal corps de logis, est d’un aspect élégant et pittoresque. On regrette que des dégradations nombreuses aient forcé les anciens propriétaires (dans un temps, sans doute, où l’on respectait encore moins qu’aujourd’hui les monumens des arts), à boucher les gracieux évidemens de la galerie, autrefois sculptée à jour, qui orne la façade du bâtiment au-dessus du premier étage : quelques parties de moulures, échappées à cette restauration, témoignent encore de l’élégance et de la richesse de cette galerie.

Mais rien n’égale la beauté de la chapelleN située sur le jardin : c’est un chef d’œuvre du genre gothique, pour la délicatesse du travail et la perfection des sculptures ; quoique dépouillée de ses beaux vitraux de couleurs, et des statues de saints qui décoraient les douze niches dentelées de son pourtour, elle n’en est pas moins un des monumens les plus complets et les plus précieux de son époqueO.

Si l’on veut avoir une idée de ce qu’elle était au moyen-âge, en voici la description par Piganiol : de son temps, elle était encore dans un parfait état de conservation.

« Tout ce qui reste entier de remarquable[4] dans cet hôtel, c’est la chapelle qui est au premier étage sur le jardin. Le gothique de l’architecture et de la sculpture en est très-bien travaillé, quoique sans aucun goût pour le dessin[5]. Un pilier rond, élevé dans le milieu, en soutient toute la voûte, très-chargée de sculpture, et c’est de ce pilier que naissent toutes ses arêtes. Contre les murs sont placées par groupes, en forme de mausolées, les figures de toute la famille de Jacques d’Amboise, entre autres du cardinal. La plupart sont à genoux, avec les habillemens de leur siècle, très-singuliers et bien sculptés. L’autel est placé contre le mur sur le jardin, qui est ouvert dans le milieu par une demi-tourelle en saillie, fermée par de grands vitraux, dont les vitres, assez bien peintes, répandent beaucoup d’obscurité. Au dedans de cette tourelle, devant l’autel, on voit un groupe de quatre figures de grandeur naturelle, où la Sainte-Vierge est représentée, tenant le corps de Jésus-Christ détaché de la croix et couché sur ses genoux[6]. Ces figures sont d’une bonne main et très-bien dessinées pour le temps[7]. »P

Les armes de Jacques d’Amboise, ainsi que les attributs de son patron, représentés par des coquilles et des bourdons de pèlerin, se remarquent en plusieurs endroits de l’hôtel de Cluny, et notamment sur l’extérieur de la tourelle située dans la cour d’entrée.

Il y avait peu d’années que cet hôtel était bâti, lorsqu’il devint pendant quelque temps la demeure de la veuve de Louis XII[8]. Le séjour qu’y fit cette reine fut signalé par des circonstances trop curieuses pour ne pas être rappelées avec quelque détailQ.

Louis XII mourut le 1er janvier 1515, trois mois environ après s’être marié en troisièmes noces à Marie d’Angleterre. La couronne revenait, à défaut d’héritier direct, au duc de Valois (François Ier)[9]. Mais la jeune Marie, à qui, selon Brantôme, il ne tint pas d’avoir des enfans, simula une grossesse, dans l’espoir d’être nommée régente de France. Elle voulait sans doute pratiquer et esprouver le proverbe et refrain espagnol, qui dit : Nunca muger aguda murio sin herederos : (jamais femme habile ne mourut sans héritiers)[10]. En effet, le duc de Valois lui-même, qui lui faisait une cour assidue, jouait auprès d’elle à se donner un maître, de sorte que le mensonge de Marie serait peut-être devenu une réalité, sans les remontrances et les conseils qui vinrent éclairer ce prince. On lui fit observer « qu’il avait le plus grand de tous les intérêts humains à prendre garde que la reine vécût chastement, bien loin de la solliciter d’incontinence ; puisque si elle avait un fils, quand même ce serait de lui, ce fils l’empêcherait de parvenir à la couronne, et le réduirait à se contenter de la Bretagne, que sa femme[11] lui avait apportée ; encore faudrait-il, contre l’ordre de la nature, qu’il en fît hommage à son bâtard[12]. » Cet avis parut ralentir les poursuites du duc de Valois ; mais ce qui dut éteindre à jamais sa passion, ce fut la découverte de l’intrigue amoureuse que Charles Brandon, duc de Suffolck, entretenait avec la reine. Ce seigneur, qui l’avait aimée avant qu’elle devint l’épouse de Louis, et qui l’avait suivie en France, en qualité d’ambassadeur d’Angleterre, sentit, à la la mort du roi, se rallumer sa première flamme ; et il allait souvent porter ses consolations à la jeune veuve, retirée à l’hôtel de Cluny. Mais ses visites ne purent demeurer long-temps assez secrètes pour échapper à la vigilance de son rival, qui finit par surprendre les amans en tête à tête. Il fallut capituler, et le couple anglais fut contraint d’accepter les conditions que lui imposa le duc de Valois. Marie et Suffolck furent mariés à l’instant dans la chapelle de l’hôtel et reprirent ensuite le chemin de l’Angleterre[13].

Tel fut le dénoûment de cette curieuse aventure, qui fit perdre à François Ier une maîtresse, en lui faisant gagner un trône.

Cinquante ans après, l’hôtel de Cluny servit de refuge au célèbre cardinal Charles de Lorraine, à la suite de sa ridicule échauffourée de la rue Saint-Denis. Le 8 janvier 1565, ce prélat, revenant du concile de Trente, voulut faire son entrée triomphale à Paris, entouré de ses abbés, de ses gentilshommes et de ses hommes d’armes. Le maréchal de Montmorency, gouverneur de Paris, résolut de profiter de cette occasion pour satisfaire son inimitié contre le cardinal en humiliant son orgueil. Sous le prétexte que le roi Charles IX avait défendu tout port d’armes dans la capitale, et quoique Charles de Lorraine fût affranchi de cette prohibition, le maréchal alla à sa rencontre, suivi d’une troupe nombreuse, pour disperser le cortège de son ennemi. Lorsque les deux partis furent en présence, le cardinal voulut passer outre, et l’on en vint aux mains : après quelques minutes de combat, l’escorte du prélat se débanda, et Charles lui-même fut obligé de prendre la fuite, et de se cacher sous le lit d’une servante dans l’arrière-boutique d’un marchand de la rue Trousse-Vache. Le soir, à la faveur des ténèbres, il put gagner l’hôtel de Cluny, où il demeurait. Durant quelques jours, les soldats du maréchal passèrent devant sa porte en proférant des injures et des menaces, de sorte que ne se croyant pas encore en sûreté, le cardinal se retira à Meudon[14]. Les huguenots firent longtemps de cette anecdote un sujet de raillerie contre Charles de LorraineR.

Sous le règne de Henri III, des comédiens s’établirent à l’hôtel de Cluny. C’était sans doute une de ces troupes, récemment arrivées d’Italie, et dont les représentations attiraient une telle affluence, que, s’il faut en croire l’Étoile, les quatre meilleurs prédicateurs de Paris, n’en avoient tous ensemble autant quand ils préchoient[15].

On est réduit à des conjectures, pour expliquer comment il put se faire que le séjour des abbés de Cluny servît de théâtre à des comédiens. Il faut croire qu’à cette époque l’abbé de l’ordre n’y résidait pas, et que le gardien de l’hôtel, en son absence, laissa ces comédiens s’y établir, en se faisant payer sans doute sa complaisance. Cette supposition n’est pas si invraisemblable, « la corruption de ce temps estant telle que les farceurs, bouffons… etc… avoient tous crédit auprès du roi »[16]. On sait en effet qu’Henri III avait fait venir des histrions de Venise ; qu’il avait laissé jouer leurs farces dans la salle même des États de Blois, et qu’il leur permit ensuite de se fixer à l’hôtel de Bourbon, près le Louvre. L’exemple donné par ce monarque a donc pu faire tolérer temporairement l’érection d’un théâtre à l’hôtel de Cluny.

Quoiqu’il en soit, cette troupe fut bientôt contrainte de suspendre le cours de ses représentations, en vertu d’un arrêt du parlement, du 6 octobre 1584[17] ; et il est permis de penser que l’inconvenance d’un pareil établissement dans une demeure ecclésiastique fut un des motifs qui provoquèrent cet arrêt.

Piganiol[18] nous assure que les nonces du pape ont souvent habité l’hôtel de Cluny, surtout depuis l’an 1601. Cette demeure devait, en effet, leur convenir, à cause du voisinage de la Sorbonne, où se tenaient les assemblées de la Faculté de Théologie.

Enfin, le 28 mai 1625, l’abbesse de Port-Royal, Marie-Angélique ArnaudS, vint s’établir dans cet hôtel avec ses religieuses[19] : elles y restèrent jusqu’à ce qu’on leur eût construit un monastère rue de la Bourbe. Dans la suite, une partie des religieuses retournèrent à l’ancien couvent situé près de Chevreuse, qui prit alors le nom de Port-Royal-des-Champs pour le distinguer de la maison de Paris.

Tels sont les événemens les plus importons dont l’histoire se rattache à celle de l’hôtel de Cluny. Leur diversité avait fait croire à plusieurs historiens que cette maison n’avait pas toujours appartenu à l’abbaye de Cluny ; la preuve du contraire est aujourd’hui incontestable. Jusqu’à la révolution, les abbés de cet ordre n’ont pas cessé d’en être propriétaires. Voici, à cet égard un document positif : ce sont des lettres-patentes signées de Louis xvi, et datées du 25 juillet 1789.

» Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à nos âmes et féaux Conseillers, les gens tenant notre Cour de Parlement à Paris, salut. Notre très-cher et bien-aimé cousin, le cardinal de la Rochefoucault, archevêque de Rouen, abbé de Cluny, nous a fait exposer qu’en cette dernière qualité, il possède à Paris une maison appelée l’hôtel de Cluny, située rue des Mathurins Saint-Jacques ; que les abbés de Cluny ne font pas dans ladite ville un séjour assez long pour veiller par eux-mêmes aux réparations de cette maison, qu’en conséquence il s’est déterminé à céder ledit hôtel à titre de bail emphytéotique, pour quatre-vingt-dix-neuf années, aux sieur et dame Moutard, par acte du sept mars dernier, moyennant une redevance annuelle de quatre mille cinq cents livres, et en outre aux autres conditions portées audit acte ; mais comme il ne peut avoir d’exécution sans notre autorisation, notre dit cousin nous a supplié de lui accorder nos lettres de patente sur ce nécessaires. À ces causes, de l’avis de notre conseil, qui a vu ledit acte de bail emphytéotique, lequel est cy-attaché, sous le contre-scel de notre chancellerie, nous avons confirmé, et par ces présentes, signées de notre main, confirmons ledit acte, voulons qu’il soit exécuté suivant sa forme et teneur, aux charges, clauses et conditions y contenues ; si vous mandons que ces présentes vous ayez à enregistrer, et du contenu en icelles, faire jouir et user notre dit cousin et ses successeurs en ladite abbaye, car tel est notre plaisir. » Donné à Versailles, etc.[20]

Lors de la confiscation des biens du clergé, le cardinal de la Rochefoucault fut exproprié de l’hôtel de Cluny, qui devint propriété nationale. Plus tard, les membres composant l’administration du département de la Seine, aliénèrent cette maison, qui passa successivement en la possession de M. Baudot, médecin, ex-législateur, et enfin de M. Leprieur, l’un des patriarches de la librairie moderne.

Je ne puis terminer cette courte Notice sans rappeler que les trois astronomes DelisleT, LalandeU et MessierV ont long-temps habité l’hôtel de Cluny. Le premier de ces savans avait fait construire, en 1747, sur la tour, située au milieu de la première cour, un observatoire qui subsista jusqu’à la mort de Messier, en 1817.




  1. V. la Chronique de Cluny.
  2. Piganiol, Description historique de Paris, T. 6, pag. 306.
  3. Mélanges historiques et Recueil de diverses matières pour la plupart paradoxales, néanmoins vraies, etc., pag. 98.
  4. Cette description est bien froide, bien peu artistique : je la transcris seulement à cause de l’exactitude des détails.
  5. Comme le fait fort bien observer M. Dusommerard dans sa notice, cette remarque de Piganiol porte avec elle sa date (1765).
  6. Les deux autres figures représentaient saint Jean et Joseph d’Arimathie.
  7. Piganiol, Description de Paris, T. 6, pag. 306 et suivantes.
  8. Sœur de Henri VIII.
  9. Brantôme et Varillas le nomment Comte d’Angoulême.
  10. Dames galantes de Brantôme, T. 2, pag. 117.
  11. Il avait épousé la princesse Claude, fille de Louis XII.
  12. Varillas, Histoire de François Ier, liv. i, pag. 17.
  13. Voyez, sur cette anecdote, le Dictionnaire historique de Bayle, art. François Ier, remarque B, où se trouvent les récits de Brantôme, de Mézerai et de Varillas.
  14. Voyez Mézerai, Abrégé chronologique, T. 5, p. 86. — De Thou, liv. 36, p. 743. — Lelaboureur, Additions aux mémoires de Castelnau, T. 2, p. 377. — Saint-Foix, Essais sur Paris, T. 1er, p. 325.
  15. Journal de Henri III (1577).
  16. L’Étoile, Journal de Henri III, 27 juillet 1577.
  17. Dulaure, Histoire de Paris, T. 4, pag. 349.
  18. Description de Paris, T. 6, pag. 311.
  19. Dulaure, Histoire de Paris, T. 5, pag. 396. Dulaure dit que cette abbesse acheta l’hôtel ; c’est une erreur : elle ne fît sans doute que le louer, car il demeura la propriété des abbés de Cluny jusqu’à la révolution, comme on va le voir par ce qui suit.
  20. Ces lettres-patentes font partie des titres de propriété de l’hôtel de Cluny.