Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/04/07

Éditions Édouard Garand (p. 99-102).

VII

L’IDOLE

Claudette, à six mois, était l’idole de tous, à L’Aire. Magdalena et Claude l’adoraient, inutile de le dire, n’est-ce pas ? Mme d’Artois assurait qu’il n’existait nulle part, de par le monde, de bébé aussi parfait que sa petite filleule. Rosine était littéralement folle de la mignonne, qu’on lui avait donnée en soin. Car, depuis la naissance de Claudette, Rosine n’était plus fille de chambre ; elle était devenue bonne d’enfant. Plus tard, elle aurait le titre de gouvernante. Une jeune fille du village, une orpheline du nom de Suzelle Desbois, qui avait été chaleureusement recommandée aux de L’Aigle par le docteur et Mme Thyrol, remplissait les fonctions de fille de chambre maintenant. Mais, pour continuer notre énumération : Candide ne regrettait qu’une chose, c’était que la petite Claudette fut encore trop jeune pour manger de ces mets exquis que la cuisinière de L’Aire savait si bien confectionner. Cela viendrait, avec le temps ; en attendant, Candide tenait bien propres les bouteilles contenant le lait du bébé. Eusèbe, d’habitude froid et quelque peu gourmé, se déridait lorsqu’il apercevait Claudette dans les bras de Mme de L’Aigle, de Mme d’Artois ou de Rosine. Xavier disait à qui voulait l’entendre que le cher petit ange avait hérité du goût de sa mère pour les fleurs, pour les roses surtout. Lorsque Claudette pleurait, on n’avait qu’à lui présenter une rose (dont on avait eu soin d’arracher les épines, on le pense bien) et elle se consolait aussitôt ; c’est dire, n’est-ce pas que le jardinier raffolait de l’enfant. Quant à Pietro, il faisait déjà des projets dans lesquels Claudette jouerait le premier rôle un jour. N’avait-il pas vu, alors qu’il était allé à Québec, par affaires pour son maître, tout dernièrement, n’avait-il pas vu dis-je, une paire de pony, attelés à un bijou de petite voiture ? Depuis, il rêvait de pony semblables, qui seraient installés dans les stalles voisines de celle de Spectre… Ils seraient blancs ces pony, blancs comme du lait… ou plutôt, non ! ils seraient de nuance crème, avec crinières et queues noires… Ce serait lui, Pietro qui, plus tard (Oh ! beaucoup plus tard, bien sûr) donnerait les premières leçons à Mlle Claudette ; il lui montrerait à tenir les rubans de la main gauche, le fouet de la main droite, etc., etc.

La première fois que Claudette avait souri, la nouvelle s’en était répandue dans toute la maison, et Eusèbe était allé aux écuries annoncer la chose à Pietro. Affectant un air froid, moqueur même, il dit :

— Il y a beaucoup d’excitation, dans le moment, à la maison, je vous le dis, Pietro !

— Vraiment ? s’écria l’homme d’écurie, soudainement inquiet. La petite ?

— Oui, la petite… Elle a souri, parait-il, fit Eusèbe d’un ton qu’il essaya de rendre sarcastique. N’est-ce pas que c’est extraordinaire ?

— Bien sûr que c’est extraordinaire ! répondit, de bonne foi, l’homme d’écurie. Elle est si jeune encore la chère mignonne !

— Sans doute ! Sans doute ! répondit Eusèbe d’un ton qu’il parvint à rendre indifférent. Mais, cette folle de Rosine…

— Ah ! Mais ! Tiens ! Je vous connais, vous, mon bon ! s’exclama Pietro, en clignant de l’œil. Vous adorez la petite ; oui, vous l’adorez ; je le sais, et quoique vous aimiez à vous prendre « des airs », je suis convaincu d’une chose ; c’est que vous êtes tout aussi excité que les autres, en ce moment et la preuve en est que vous avez pris la peine de venir m’annoncer la nouvelle, ici.

— Allons donc ! fit Eusèbe en haussant les épaules.

Tout de même, il se hâta de retourner à la maison, car il espérait rencontrer Rosine dans un des corridors et avoir la chance de l’entendre lui raconter « l’événement », dans tous ses détails.

Lorsque Claudette avait gazouillé pour la première fois, on se l’était dit. Les uns prétendaient même qu’elle disait : « papa», « maman ». À six mois ! N’était-ce pas extraordinaire ? Mais, aussi, jamais il ne s’était vu un bébé qui put être comparé à leur trésor !

La seule qui ne fut pas enthousiasmée au sujet de l’héritière des de L’Aigle c’était, est-ce nécessaire de le dire ? Euphémie Cotonnier. Elle n’avait que des paroles sarcastiques à l’adresse de sa tante et des autres domestiques. Elle ne ménageait pas Rosine ; elle ne ménageait pas Suzelle non plus ; ne cessant de les ridiculiser au sujet du bébé, que toutes deux adoptaient. De fait elle était devenue tellement désagréable cette pauvre Euphémie, qu’elle se faisait détester de tous. Elle continuait à occuper les quartiers des domestiques, tandis que Rosine, depuis qu’elle était devenue bonne d’enfant, occupait l’une des chambres du deuxième palier ; cela seul eut suffi pour mettre en colère la secrétaire de M. de L’Aigle.

— Cette bonne d’enfant, qui est installée sur le deuxième palier ! avait-elle dit un jour à Candide. Et Suzelle, la fille de chambre, qui passe toutes ses veillées, elle aussi, sur le deuxième palier, en compagnie de Rosine ! C’est… c’est révoltant, à la fin, et il me prend envie parfois, de démissionner comme secrétaire de M. de L’Aigle, ma tante, et d’essayer de m’engager ailleurs… dans une maison mieux organisée que celle-ci.

— Chose certaine, Euphémie, avait répondu Candide d’un ton mécontent, c’est que tu te verrais obligée de chercher à t’engager ailleurs, de quitter L’Aire en deux temps, si tes paroles étaient répétées soit à M. de L’Aigle, soit à Mme de L’Aigle.

— Eh ! bien, c’est assez ennuyant ici que…

— Pourquoi n’avoir pas fait ce que je t’ai conseillé, dès ton arrivée à L’Aire ? Pourquoi n’es-tu pas devenue amie avec Rosine, plutôt que de la traiter comme une servante ordinaire ? Mme d’Artois m’a dit que Rosine était tout aussi instruite que toi ; elle a même ajouté qu’elle avait reçu une meilleure éducation que toi.

— Oh ! Cette Mme d’Artois ! En voilà une que je déteste !

— Vois donc Suzelle, reprit Candide, sans relever l’exclamation de sa nièce ; elle passe toutes ses veillées avec Rosine ; elles lisent toutes deux, elles brodent, elles tricotent, elles causent…

— M’associer avec une bonne d’enfant et une fille de chambre !

— Ah ! tiens ! Tu m’impatientes, à la fin, Euphémie ! Je me suis pourtant donnée assez de peine pour te faire entrer ici ; mais si tu n’es pas satisfaite, ma fille, tu fais aussi bien de t’en aller.

Mais Euphémie eut bien garde de s’en aller, car, malgré tout, malgré qu’elle se considérât humiliée souvent, jamais elle n’avait vécu au milieu de tant de confort que depuis qu’elle était à L’Aire.

— Oh ! Mlle Cotonnier, lui avait dit Rosine, un jour qu’elle avait rencontré la secrétaire dans un corridor, avez-vous vu comme elle est belle, belle, notre petite Claudette ?

Ce-disant, elle s’était approchée d’Euphémie et avait découvert le doux visage du bébé qu’elle tenait dans ses bras.

— Ah ! Laissez-moi, hein, Rosine ! s’était écriée Euphémie, en repoussant rudement la bonne d’enfant, ça m’ennuie, moi, des bébés !

Magdalena, qui passait, à cet instant, l’entendit. Elle jeta un regard étonné sur la secrétaire et celle-ci eut la bonne grâce de rougir.

Chaque soir, après le dîner, Magdalena allait rendre visite à Claudette et s’assurer que tout était à l’ordre pour la nuit. La chambre de la petite était une grande pièce, dans laquelle le soleil pénétrait librement, à travers quatre longues et larges fenêtres. Attenant à cette chambre était un boudoir, dont Rosine avait eu l’idée, tout d’abord, de faire sa propre chambre à coucher ; mais elle avait fait mieux que cela ; elle partageait la même pièce que Claudette ; de cette manière, elle possédait un boudoir, ce dont elle n’était pas peu fière. Dans ce boudoir elle et Suzelle passaient d’agréables veillées. Si on avait demandé à Rosine qu’elle était la personne la plus heureuse du monde, elle eut répondu :

— C’est Mme de L’Aigle… Ensuite, c’est moi, puis Suzelle. Pensez-y ! J’ai la charge de Claudette, un vrai petit ange du bon Dieu ; je partage même sa chambre. De plus, je ne me prive vraiment de rien, puisque j’ai aussi mon boudoir privé, eut-elle ajouté en riant.

Un soir du mois de mai, Claude étant allé inspecter certaines améliorations que ses domestiques étaient à faire sur le chemin de voiture, Magdalena et Mme d’Artois s’installèrent dans le corridor d’entrée et causèrent ensemble. Mme d’Artois était toujours très étonnée de constater que Magdalena ne s’était jamais rappelée de cet entête de journal qui pourtant l’avait impressionnée au point de la conduire à deux doigts de la mort. Elle s’attendait, chaque jour, à ce qu’un incident quelconque se produisit qui lui rappellerait la chose. Le procès de Martin Corbot devait être à la veille d’avoir lieu. Quel effet ce procès aurait-il sur la jeune femme ? Mme d’Artois ne pouvait pas empêcher Magdalena de lire les journaux, bien sûr… alors…

— Je monte dire bonsoir à ma petite chérie, Mme d’Artois, dit soudain Magdalena, interrompant les réflexions de son amie. Désirez-vous m’accompagner ?

— Certes, oui, Magdalena ! La chère mignonne ! Je vous dis que ce bébé est une vraie merveille de finesse et de beauté ! Que vous devez être heureuse de posséder pareil trésor !

— Je le suis, croyez-le ! répondit Magdalena en souriant.

Pénétrant dans la chambre de Claudette, les deux femmes se dirigèrent vers le berceau, un vrai nid de broderies et de dentelles ; de plus un véritable chef-d’œuvre de sculpture, car ce berceau était un cadeau de Séverin. L’enfant dormait, les poings fermés. La jeune mère et Mme d’Artois l’admirèrent pendant quelques instants ; mais craignant de l’éveiller, chacune d’elles déposa un baiser sur le front de la mignonne, puis elles se disposaient à quitter la pièce, lorsqu’elles entendirent les voix de Rosine et de Suzelle, dans le boudoir ; alors, Magdalena et sa compagne prirent la direction de cette pièce.

— Oh ! Mme de L’Aigle ! s’écria Rosine, en se levant ; exemple que suivit Suzelle.

— Ah ! Vous êtes à faire de la broderie ? demanda Magdalena, en désignant l’ouvrage que les deux jeunes filles tenaient à la main. C’est un très agréable passe-temps. Mais, que brodez-vous donc ?

— C’est un patron que j’ai trouvé, dans un livre de modes, que Mme d’Artois m’a prêté, Madame, répondit Rosine, car Suzelle était bien trop timide pour parler ; elle se contentait de rougir. Nous sommes à broder un petit trousseau pour Claudette… et ça sera joli, je crois.

— Chères enfants ! fit Magdalena, dont les yeux devinrent humides. Mais, c’est que c’est magnifique ! Voyez-donc, Mme d’Artois !

— C’est un patron difficile ; et vous l’exécutez bien, toutes deux, dit Mme d’Artois. Qui vous a montré à broder ainsi ?

— Moi, je l’ai appris au couvent, répondit Rosine.

— Et Rosine m’a donné des leçons, à moi, acheva Suzelle.

— Voyez-vous. Madame, dit Rosine en souriant et s’adressant à Magdalena, travailler pour la chère petite, c’est un véritable bonheur pour nous, Suzelle et moi. Le beau petit ange ! Nous l’aimons tant !

— Vous êtes de bonnes et aimables jeunes filles, toutes deux ! s’écria la jeune mère, grandement émue assurément. Vous vous plaisez, à L’Aire, Suzelle ? demanda-t-elle.

— Ô Madame ! Si je m’y plais ! Jamais je n’ai été aussi heureuse de ma vie ! répondit la fille de chambre.

— Tant mieux ! dit Magdalena. Je tiens à ce que tous soient heureux ici.

Au lieu de retourner au corridor d’entrée, Magdalena et Mme d’Artois se rendirent à la bibliothèque.

— Tiens ! s’écria Magdalena. Le courrier est donc arrivé déjà. Ah ! ajouta-t-elle aussitôt, d’un ton déçu, il n’y a pas de lettres ; seulement des journaux et une revue !

Mme d’Artois s’empara de la revue ; la jeune femme déplia un journal et pendant quelques instants, on eut pu entendre le bruit de papier froissé. Mais tout à coup :

— Oh ! Oh ! Je me souviens !

C’était la voix de Magdalena qui venait de se faire entendre.

— Qu’y a-t-il ? demanda vivement Mme d’Artois, en s’approchant de la jeune femme, dont le visage était blanc comme un linge.

— Mon père… murmura Magdalena. Sa mort… sur l’échafaud… Il était innocent… Martin Corbot, l’boscot… Oh ! Mme d’Artois ! je sais, maintenant ; je sais ce qui a déterminé cette maladie que j’ai eue. Ô ciel ! Ô ciel !

— Magdalena, chère enfant, ne vous désolez pas ainsi, je vous en prie !… M. de L’Aigle… Il pourrait entrer ici, d’une minute à l’autre… Comment lui expliqueriez-vous…

— Ah ! Mme d’Artois… Claude… Il finira par tout découvrir… Il devinera que c’est moi Magdalena Carlin ; que je suis la fille d’un pendu, et quoiqu’il fut un innocent, un martyr, mon pauvre père, Claude, qu’en pensera-t-il ? … On a commencé le procès du boscot… Les journaux parleront de la fille d’Arcade Carlin qui avait été adoptée par Zenon Lassève… Que faire, mon Dieu ! que faire ?… Que feriez-vous, à ma place, Mme d’Artois ? Lui diriez-vous, à Claude, avant qu’il apprenne tout par les journaux ?

— Peut-être vaudrait-il mieux qu’il apprendrait tout de vous, Magdalena, répondit Mme d’Artois. Cependant, chère enfant, je ne peux pas vous donner de conseils à ce sujet. Mais, après tout, reprit-elle, votre père était innocent ; s’il est monté sur l’échafaud, il est mort martyr et non coupable.

— Claude me reprochera de ne pas l’avoir mis au courant, avant notre mariage peut-être… murmura la jeune femme.

— Je ne le crois pas, Magdalena. Non, réellement, je ne crois pas que votre mari vous fasse de reproches.

— Demain, oui, demain, je lui dirai tout ! fit la jeune femme, résolue soudain. Et ça ne sera pas trop tôt non plus. Qui sait ce que contiendront les journaux de demain soir ?

— Je crois que c’est une sage résolution que vous venez de prendre, ma chérie.

— Ô ciel ! Si Claude me fait des reproches, je ne m’en consolerai jamais ! s’exclama Magdalena en fondant en larmes.

— Votre mari vous adore et… Mais, voilà M. de L’Aigle ! Montez à votre chambre vous baigner les yeux, Magdalena, conseilla Mme d’Artois. Vous avez pleuré, et ça se voit.

Magdalena s’esquiva. Elle ne revint à la bibliothèque que lorsqu’elle fut certaine que les larmes qu’elle venait de verser n’avaient laissé aucune trace.