Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/04/06

Éditions Édouard Garand (p. 98-99).

VI

CLAUDETTE

Toute cette nuit-là et toute la journée du lendemain, jusqu’à onze heures du soir, Magdalena resta dans le même état.

Mme d’Artois était seule auprès du lit de la malade, lorsque celle-ci revint à la connaissance de ce qui l’entourait.

— Madame d’Artois… murmura-t-elle.

— Magdalena ! s’écria Mme d’Artois, au comble de l’étonnement et de la joie, car le docteur Thyrol lui avait confié ses craintes, ce jour-là :

— Madame, avait-il dit, je crains fort que Mme de L’Aigle ne revienne plus jamais de cet évanouissement. Le pouls est très faible et l’action du cœur se fait à peine sentir…

— Mon Dieu ! s’était écriée Mme d’Artois. Sûrement ! Sûrement, docteur, vous allez pouvoir la sauver ?

— J’ai fait tout ce que j’ai pu, Madame ; Dieu fera le reste, avait répondu le médecin, d’un ton où perçait le découragement.

Mais revenons à Magdalena, au moment où elle venait d’ouvrir tes yeux.

— Où suis-je ? balbutia-t-elle.

— Dans votre chambre à coucher, ma chérie, où nous vous avons transportée, répondit Mme d’Artois.

— J’ai donc été malade ?

— Oui. Un peu, Magdalena. Rien de bien grave, vous savez, fit Mme d’Artois en essayant de sourire, afin de ne pas effrayer la jeune femme.

— Claude… murmura-t-elle en jetant un coup d’œil autour d’elle.

M. de L’Aigle… Je vais aller le chercher. Il m’a bien recommandé de l’en avertir, aussitôt que vous seriez mieux. Je vais avertir le médecin aussi car…

— Le médecin, dites-vous ? Vous avez fait venir le médecin ? J’ai donc été bien malade ?

— Je vais vous dire franchement ce qui en est, Magdalena : vous avez eu peur du vent, très peur, et vous vous êtes évanouie ; c’est pourquoi M. de L’Aigle a fait venir le médecin.

— Le vent… Ah ! oui, le vent… Vente-t-il encore ? demanda la malade qui, évidemment, était sous l’impression qu’elle n’avait été qu’une heure ou deux sans connaissance.

— Non, chère enfant, il n’y a plus un seul souffle de brise.

— Ah ! Tant mieux !

Le docteur Thyrol s’était jeté, tout habillé, sur le canapé du boudoir. Mme d’Artois alla l’éveiller.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il. Mme de L’Aigle… Elle n’est pas…

— Elle a repris connaissance, docteur, fit Mme d’Artois en souriant.

— Oh ! Vraiment ?

— Oui. Je vais vous conduire auprès d’elle, puis je courrai avertir M. de L’Aigle.

Magdalena reconnut immédiatement le docteur Thyrol, car c’est lui qui avait été appelé à La Hutte, lors de l’accident arrivé à Claude de L’Aigle, (on se souvient de cet accident). Mais le médecin lui, n’avait certes pas reconnu en Mme de L’Aigle le jeune pêcheur et batelier Théo, inutile de le dire.

Sans qu’on comprit comment cela se faisait, la bonne nouvelle se répandit immédiatement dans toute la maison : Mme de L’Aigle avait repris connaissance, et quoique les domestiques continueraient à être fort inquiets au sujet de la jeune femme ; quoique, pour quelques heures, quelques jours encore peut-être, ils devaient se garder de faire le moindre bruit ; qu’ils marcheraient sur la pointe des pieds et qu’ils chuchoteraient entr’eux, ils espéraient maintenant que l’Ange de la mort avait déployé ses ailes et avait quitté les abords de L’Aire.

Chose étrange, Magdalena ne paraissait pas se rappeler de ce qui avait été cause de son évanouissement, et cela soulageait beaucoup Mme d’Artois. Elle avait tant craint des scènes, des crises nerveuses, ou bien des questions, auxquelles il lui aurait été difficile de répondre ! Qui sait ? Il arrivait parfois qu’un malade oubliait complètement, pour un certain temps du moins, la raison qui avait déterminé sa maladie… Sans doute, Magdalena se rappelerait un jour ; mais de nouveaux devoirs allaient remplir sa vie et le souvenir de ce qui s’était passé serait peut-être très lent à venir. C’était à espérer ! Connaissant la jeune femme comme elle la connaissait, sa compagne savait bien que, la mémoire lui revenant, elle souffrirait et beaucoup. Pauvre Magdalena ! Elle avait voulu garder, vis-à-vis de son mari, le secret de son passé ; aujourd’hui, son passé la confrontait et menaçait de troubler sa vie, jusque-là si paisible.

— Que Dieu la protège, la pauvre petite ! priait Mme d’Artois.

Zenon Lassève était à L’Aire, depuis quelques heures. Mme d’Artois avait suggéré à Claude l’idée de l’envoyer chercher.

— Ce n’est pas que je sois sous l’impression qu’il y a du danger, M. de L’Aigle, avait-elle dit, faisant, sans scrupule, ce léger mensonge ; seulement, M. Lassève aime Magdalena comme si elle était sa fille et il me semble que sa place est ici.

— Qu’Eusèbe se rende à La Hutte sans retard, avait répondu Claude, et qu’il en ramène M. Lassève.

Mais quoique Zenon Lassève fut sous le même toit qu’elle, Mme d’Artois n’avait pas eu encore l’occasion de l’entretenir seul. Il ignorait donc la cause de l’évanouissement de Magdalena et à moins qu’il ne lut les journaux, ce qui était peu probable, sous les circonstances, il croirait, tout comme Claude, que la jeune femme avait eu peur du vent, au point de s’évanouir.

Quoique Mme de L’Aigle ne fut plus dans un danger immédiat, elle n’était pas encore « hors du bois » pour parler comme le docteur Thyrol. Claude, Zenon Lassève, Mme d’Artois, les domestiques, connurent bien des heures d’inquiétude, d’angoisses même.

Enfin, le 24 octobre, à sept heures du matin, une autre nouvelle circula dans la maison : une héritière était née aux de L’Aigle ; une belle enfant, bien constituée et ayant bonne envie de vivre, si on pouvait en juger par la force de ses poumons. Quant à la jeune mère, elle était, Dieu merci ! aussi bien portante qu’il était permis de l’espérer, sous les circonstances.

Ce ne fut que le surlendemain de la naissance de l’enfant que le docteur Thyrol retourna chez lui. Il savait pouvoir, en toute sûreté, laisser sa malade aux soins dévoués de Mme d’Artois et de Rosine. Il reviendrait, tous les deux jours cependant, pendant une semaine encore et il amènerait Leola, sa femme, avec lui, vers la fin de la semaine, puisque Mme de L’Aigle avait exprimé le désir de faire sa connaissance.

Bientôt, plus tôt qu’on ne l’avait espéré, Magdalena fut en pleine convalescence, puis, enfin, elle put quitter sa chambre et prendre part à la vie commune. C’est alors qu’on résolut de faire baptiser la petite héritière et de donner un grand banquet pour la circonstance.

Le curé de Saint-André vint à L’Aire et baptisa l’enfant lui-même, puis il présida au banquet, auquel avaient été conviés Zenon Lassève, Séverin Rocques, le docteur Thyrol et Mme Thyrol.

Les parrain et marraine furent Zenon Lassève et Mme d’Artois. L’héritière des de L’Aigle reçut, au baptême, le nom de Claudette.