Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/03/08

Éditions Édouard Garand (p. 55-57).

VIII

REX

C’était une grande affaire que l’installation du piano de L’Aiglon, à La Hutte ; une bonne affaire aussi et, dès le premier soir, Magdalena jouissait pleinement du plaisir de jouer de cet instrument qu’elle aimait tant. Et les soirs suivants, ce fut la même jouissance. Placée devant le piano, tandis que Zenon et Séverin causaient ensemble, elle déchiffrait des parties d’opéras, passe-temps excessivement agréable pour elle, puisqu’elle lisait si facilement la musique, à première vue.

— Théo, chante-nous donc cette partie des Cloches de Cornéville, que tu as chantée avec M. de L’Aigle, à bord de L’Aiglon, demanda Zenon, certain soir. C’était si joli !

Mais cela, Magdalena ne le pouvait pas ; elle savait d’avance que la voix lui manquerait, aussitôt qu’elle essayerait de chanter la première note de cet opéra qu’elle et Claude avaient chanté ensemble. Alors, pour ne pas mécontenter son père adoptif, elle chanta autre chose, croyant le tromper ainsi.

— Ce n’est pas cela que je voulais dire, Théo, annonça Zenon ; mais ce que tu viens de chanter, c’est aussi très beau.

— Beau ! Vous l’avez dit, M. Lassève ! s’écria Séverin. Quelle belle voix tu as, Théo ; on dirait une voix parfaite de femme.

À cause de la présence du piano à La Hutte ; à cause aussi du degré d’intimité qui existait entre les Lassève et Séverin, on n’avait pu cacher à ce dernier, plus longtemps, ce qui concernait Claude de L’Aigle, tout en lui faisant promettre de n’en souffler mot à âme qui vive. Séverin avait promis de se taire et on pouvait se fier à sa promesse ; comme celle de tout honnête homme, sa parole valait de l’or.

Inutile de dire si Séverin avait été étonné d’apprendre qu’il y avait un si splendide domaine que L’Aire sur la Pointe Saint-André ; ce domaine, personne, au village, n’en soupçonnait même l’existence.

On était au 10 octobre. Il était temps de livrer à l’entrepreneur de la Rivière-du-Loup le reste de sa commande, c’est-à-dire les deux croix et la couronne, que Magdalena avait terminées.

— Séverin, dit-elle, un soir, au moment où le brave garçon se disposait à retourner chez lui, après avoir travaillé comme dix, toute la journée, à la construction nouvelle, nous voulons dire à l’aile, ce sera demain le 10 du mois. Les croix et la couronne de fleurs cirées étant terminées, ne serait-ce pas le temps de les livrer à l’entrepreneur de la Rivière-du-Loup ?

— Bien sûr ! s’écria Séverin. Demain, ça ne sera pas trop tôt. J’irai donc à la Rivière-du-Loup… Mais… j’y songe !… Pourquoi ne m’accompagneriez-vous pas, tous deux ? Hein, M. Lassève ?

— Je pourrais difficilement laisser mes travaux… commença Zenon.

— Nous travaillerons double, après demain, M. Lassève, si vous voulez prendre un congé demain. Venez ! Vous pourrez juger, par vous-même, des qualités de Rex. Il va nous mener à la Rivière-du-Loup et nous en ramener en un crac !

— Mon oncle, dites « oui » ! implora Magdalena. Pensez-y ! Une si belle promenade, et le temps est si beau !

— Mais, Séverin, dit Zenon, en riant, je croyais que vous vouliez tenir « Théo, le fleuriste » dans l’ombre et le mystère, ou, du moins, incognito !

— C’est vrai… murmura Séverin. Je ne tiens pas à ce que l’entrepreneur le voie… Je lui ai dit que j’étais l’agent de « Théo, le fleuriste » et… Ah ! Tiens ! Voici : arrivés à la Rivière-du-Loup, je vous conduirai tous deux chez Mme Fabien, une amie de ma mère. Moi, je me rendrai chez l’entrepreneur, puis j’irai vous rejoindre ensuite. Nous dinerons chez Mme Fabien… moyennant finances, c’est entendu, car elle n’est pas bien fortunée cette bonne dame. Mais, Théo, si jamais tu n’as mangé des œufs pondus du matin ; du miel sentant le trèfle ; du beurre goûtant la crème, la vraie crème, je t’assure que tu vas te régaler chez Mme Fabien !

— L’eau m’en vient à la bouche, Séverin ! s’écria Magdalena, en riant.

— Vous l’aimerez, cette amie de ma mère, je vous l’assure, M. Lassève ! Quant à toi, Théo, je prédis que Mme Fabien va vouloir t’embrasser sur les deux joues, en t’apercevant !

— Je l’aime déjà cette bonne Mme Fabien, sans même l’avoir vue, dit la jeune fille en souriant. D’ailleurs, n’était-elle pas l’amie de Mme Rocques, que je chérissais tant.

— Ainsi, c’est décidé ? Vous m’accompagnerez à la Rivière-du-Loup, M. Lassève, Théo ?

— Pourrions-nous refuser une si belle offre ! s’exclama Zenon.

— Cher oncle ! s’écria Magdalena, entourant de ses bras le cou de Zenon. Ca m’aurait fait tant de peine, si vous aviez refusé ! Et, Séverin… j’ai quelque chose à vous demander…

— « Demandez et vous recevrez » a dit le Seigneur.

— Oui, je sais… Eh ! bien, voici : me laisserez-vous conduire le cheval ? Que ça me ferait plaisir !

— Impossible, mon garçon, impossible ! protesta Zenon. Tu n’as jamais conduit un cheval de ta vie, et Rex…

— Rex ?… On peut le conduire avec un fil, M. Lassève, répondit Séverin.

— Tout de même…

— Écoutez, M. Lassève ! Si Théo désire conduire Rex, laissez-le faire. Je serai assis à ses côtés et lui donnerai sa première leçon. Ne craignez rien ; je vous promets que tout ira bien.

— Du moment que vous serez là, tout près, Séverin… Je sais que je puis me fier à vous.

Le lendemain matin, à dix heures, on partait pour la Rivière-du-Loup.

Mais, d’abord, il y avait eu des exclamations d’admiration, de la part de Zenon et de Magdalena, en apercevant Rex, un grand cheval gris-pommelé, doux comme un agneau, habitué au monde et essayant de leur prouver de l’amitié par des hochements de tête, des hennissements en sourdine, lorsqu’on le flattait, ou qu’on avait l’air seulement de s’occuper de lui.

Magdalena n’avait jamais touché à un cheval de sa vie, et elle était quelque peu timide ; elle eut vraiment peur même, lorsque Rex s’approcha d’elle et posa sa grande tête sur son épaule. Zenon qui, lui non plus, n’était pas habitué aux chevaux, ne put s’empêcher de crier.

— Théo ! Séverin ! Le cheval !

— Ne craignez rien, M. Lassève, dit Séverin. Il n’y a aucun danger, Théo, ajouta-t-il. Rex te fait tout simplement des façons, pensant que tu as peut-être une pomme ou un morceaux de sucre à lui donner.

— Je lui ai apporté deux pommes et un morceau de sucre, Séverin.

— Alors, crois-le, mon garçon, il le sait, rit Séverin. Donne-lui une pomme, Théo et, encore une fois, ne crains rien.

Mais Magdalena présenta la pomme à Séverin, en lui disant :

— Donnez-la lui, vous ; moi, j’ai peur.

— Peur ? Peur de Rex ? Allons ! Donne-lui la pomme, dans ta main, Théo !

Elle obéit, quoique timidement. Soudain pourtant, elle fit un léger cri ; on eut pu voir pâlir Zenon.

— Qu’y a-t-il, Théo ? demanda-t-il. Le cheval t’a-t-il mordu ?

— Non… Je ne le crois pas… J’ai senti ses lèvres sur mes doigts… J’ai eu bien peur…

— C’est parce que tu ne sais pas présenter quelque chose à un cheval, dit Séverin. Tu as dû prendre la pomme dans tes doigts et l’offrir ainsi à Rex.

— Mais, oui !

— Ce n’est pas ainsi qu’il faut faire ; tu risquais de te faire mordre accidentellement. Rex, ne te mordrait pas volontairement pour toute… l’avoine de la province, tu sais, mon garçon, fit Séverin, en riant ; mais en voulant saisir la pomme, tout à l’heure, il aurait pu te saisir, en même temps, les doigts, sans le faire exprès. Tiens, reprit-il, regarde comment je m’y prends, moi.

Il retira une pomme de la poche de son pardessus et la tendit à Rex.

— Vois-tu, expliqua-t-il à Magdalena, je mets la pomme dans la paume de ma main, sans y toucher avec mes doigts ; de cette manière, le cheval prend le fruit gentiment avec ses lèvres, et il n’y a aucun danger. Offre-lui en une de cette manière maintenant, Théo.

— Séverin, intervint Zenon, peut-être serait-il préférable que…

— Allons, allons, M. Lassève ! Il faut que l’enfant s’habitue aux chevaux, puisque vous vous proposez d’en garder un, vous-même.

— Je n’ai pas peur, Séverin, fit Magdalena.

— Il ne faut pas avoir peur des chevaux, non plus, Théo ; ils sont parfaitement inoffensifs, lorsqu’ils sont bien traités.

L’offre de la pomme à Rex, ce fut un succès, et aussi l’offre d’un morceau de sucre.

— Chère belle bête ! s’écria Magdalena, en flattant le cheval. Combien vous devez l’aimer, Séverin !

— Je ne me déferais pas de Rex pour tous les biens de ce monde, sache-le, mon petit.

— Je le crois sans peine ! dit Zenon.

Magdalena s’installa sur le premier siège de la voiture, et Séverin s’assit à côté d’elle, afin d’être prêt à s’emparer des rubans, quand nécessité il y aurait.

— Je ferais bien peut-être de faire mon acte de contrition, avant de partir, Théo, dit Zenon, en riant. Puisque c’est toi qui mènes…

— Ô mon oncle ! rit la jeune fille, à son tour. Tenez, ajouta-t-elle, je vous confie Froufrou ; il serait de trop sur notre siège et il me nuirait… Et maintenant, tenez-vous bien, oncle Zenon ; nous allons partir

— Pour tous les péchés de ma vie, pardon, Seigneur, pardon ! dit Zenon d’un air si comique que Magdalena et Séverin rirent d’un grand cœur.

— Marche, Rex ! Beau cheval, marche !

Elle était au comble de ses joies la chère enfant. Que c’était agréable de conduire une aussi excellente bête que Rex ! Séverin l’avait bien dit ; on eut pu le conduire avec un fil.

Cependant, il y eut des rencontres à faire et Séverin dut prendre les rubans des mains de la jeune conductrice.

— Vois-tu, lui dit-il, ça demande un peu de pratique pour les rencontres. Il est vrai que Rex se jette de côté, de lui-même ; mais il faut pouvoir juger de l’espace et de la distance, sans quoi on irait se jeter dans quelque fossé.

On arrivait au Portage, lorsque Séverin aperçut, venant à leur rencontre, un fringuant équipage : deux chevaux, noirs comme la nuit, dont l’attelage, aux ornements d’argent, luisaient au soleil ; ces chevaux étaient attelés à une luxueuse berline. En un clin d’œil, le riche équipage eut croisé la modeste voiture contenant nos trois amis. Heureusement, Séverin avait saisi les rubans, car Magdalena venait d’avoir une grande surprise : la berline contenait un homme, et cet homme c’était Claude de L’Aigle.

— Tiens ! C’est M. de L’Aigle, qui vient de nous croiser ! s’écria Zenon. L’as-tu reconnu, Théo ?

— Oui. Il ne nous a pas vus cependant ; il était à lire, je crois, ou à consulter des notes. Mais j’ai reconnu M. de L’Aigle ; j’ai aussi reconnu Eusèbe, qui conduisait les chevaux.

— Ah ! C’est là l’équipage de ce mystérieux M. de L’Aigle ! fit Sévevrin. J’ai vu cet équipage souvent… M. de L’Aigle aussi, je l’ai vu déjà, sans savoir qui il était, naturellement.

— Alors, M. de L’Aigle est connu, au village Saint-André, sans qu’on sache son nom, ni où il demeure ?

— Non, M. Lassève. M. de L’Aigle n’est pas connu, à Saint-André, pas même de vue. Je crois qu’il fait transporter son équipage sur un bac, aussitôt qu’il a quitté le Portage… J’ai vu ce bac souvent, sans en comprendre l’utilité.

— Probablement que l’accès de L’Aire est trop difficile, du moins durant cette saison, pour que M. de L’Aigle puisse procéder autrement, répondit Zenon, et cette réponse termina la conversation, en ce qui concernait Claude et ses affaires.

Le reste du voyage se fit sans autres incidents dignes d’être rapportés.

Enfin, on arriva devant une maison blanche, aux contrevents verts, perdue au milieu d’une minuscule forêt d’érable.

— C’est ici que demeure Mme Fabien, dit Séverin. Venez ! ajouta-t-il, en s’adressant à Zenon et à Magdalena, après avoir attaché Rex à un arbre.

Nos deux amis hésitèrent, durant l’espace de quelques instants ; ils éprouvaient cette sorte de gêne qu’on éprouve généralement à se présenter chez des inconnus. Séverin, il est vrai, leur avait dit des choses merveilleuses sur le compte de Mme Fabien ; mais, il faut si peu, souvent, pour se sentir de trop ; un regard… un silence… une intonation froide… un rien, suffit pour faire comprendre à un étranger qu’il n’est pas le très bienvenu.

Leur hésitation fut de courte durée, pourtant, et bientôt, ils furent à côté de Séverin, lorsque celui-ci frappa à la porte de la maison.

La porte venait d’être ouverte par une femme d’une soixantaine d’années, aux cheveux blancs, aux yeux bleus, très doux ; de fait, la bonté rayonnait dans toute sa personne.

— Séverin ! s’exclama-t-elle. Enfin ! Tu t’es décidé de venir me voir ! Entre, Séverin, entre ! Tu es le bienvenu mille fois, ainsi que tes amis !

— Hein ! semblait dire le regard de Séverin à ses compagnons. Je vous l’avais bien dit que vous seriez les bienvenus ! Mme Fabien, fit-il, lorsqu’il eut donné deux résonnants baisers à cette bonne dame, je vous présente M. Lassève, de la Pointe Saint-André et…

— Je suis heureuse de faire votre connaissance, M. Lassève, répondit la brave femme, et laissez-moi vous assurer que vous êtes le très-bienvenu, ajouta-t-elle, en tendant la main à Zenon.

— Merci, Madame, dit Zenon, en s’inclinant devant Mme Fabien.

— Je vous présente, maintenant, Théo, le neveu de M. Lassève, aussi de la Pointe, continua Séverin, attirant Magdalena auprès de Mme Fabien.

— Oh ! Le bel enfant ! s’écria Mme Fabien, en donnant un baiser à la jeune fille, qui sourit et rougit en même temps.

Elle jeta, machinalement, les yeux sur Séverin, et elle faillit éclater de rire, en le voyant lui faire un clin d’œil : ce clin d’œil tout comme le regard de tout à l’heure, disait si clairement :

— Hein ! Je te l’avais bien dit qu’elle t’embrasserait la brave femme !