Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/03/02

Éditions Édouard Garand (p. 42-45).

II

LA FAMILLE ROCQUES

Le seul ami, le seul visiteur qu’avaient les Lassève, c’était Séverin Rocques. Séverin arrivait à La Hutte « sans tambour ni trompette », à propos de tout et de rien, et toujours il était le très bien accueilli. Quand il le pouvait, il restait à diner ou à souper. Mais cela ne lui arrivait pas souvent, car il n’aimait pas à laisser seule sa mère, qu’il adorait, et dont il était continuellement inquiet.

Il y avait eu une tragédie dans la vie des Rocques et Mme Rocques n’en revenait pas. Il est vrai que cette tragédie avait eu lieu seulement à la fin de l’hiver précédent. Mme Rocques était totalement changée, depuis ; de forte et bien portant qu’elle avait toujours été, elle était devenue faible comme une enfant et sa santé laissait beaucoup à désirer.

Mme Rocques était devenue veuve, il y avait quinze ans, alors que ses deux fils, Séverin et Pierre étaient âgés respectivement de dix-huit et de seize ans. À sa mort, Sixtin Rocques avait légué à sa femme ses biens, consistant en deux terres, dont l’une cultivable et cultivée, et l’autre en bois debout. Malgré leur jeune âge, Séverin et Pierre s’étaient livrés à la culture de leur terre, et quoiqu’ils rejoignissent à peine les deux bouts, ils parvenaient à vivre et à donner à leur mère tout le confort désirable.

Mais, il y avait cinq ans, Pierre, pris de la fièvre des aventures, était parti pour le Nord-Ouest. Mme Rocques n’avait pas vu, sans une secrète peine, son benjamin la quitter. Il partit quand même, plein d’enthousiasme et d’ardeur, et abandonnant à son frère aîné la part des terres qui lui reviendrait, de droit, après le décès de leur mère.

Pierre réussit assez bien, dans le Nord-Ouest. Il s’était établi dans l’Alberta. Ses lettres arrivaient régulièrement et étaient littéralement dévorées, par Mme Rocques, et aussi par Séverin, qui chérissait profondément son frère.

D’après ses lettres, Pierre demeurait dans un petit chantier, à plus d’un mille de tout voisinage. Ses terres s’étendaient presqu’à perte de vue, et il possédait déjà un ranch, à près d’un quart de mille de sa maison.

Un de ces jours, avait-il écrit, dans sa dernière lettre, il enverrait à sa mère l’argent nécessaire et elle irait le voir. Cette nouvelle, ce projet de son fils, avait comblé de joie le cœur de cette pauvre Mme Rocques. Puis, une semaine, deux, trois avaient passé, sans qu’elle reçut d’autres nouvelles. La dernière lettre de Pierre avait été datée du 13 février… Depuis…

Une nouvelle affreuse parvint à Mme Rocques, un jour : son fils Pierre avait été lâchement assassiné, dans son chantier. Les journaux en parlèrent, dans le temps, et voici les détails qu’on eut pu en lire : Deux hommes, qui passaient en voiture devant le chantier de Pierre Rocques, avaient entendu la détonation d’un revolver. Vite, ils avaient couru vers la maison, à la porte de laquelle ils arrivèrent au moment où le meurtrier en sortait, portant à la main une arme à feu, dont le canon fumait encore. Inutile de le dire, l’assassin fut arrêté, jugé, puis condamné à mort. Le vol avait été le mobile du crime, car on avait trouvé sur la personne du meurtrier, la somme de deux cents dollars, les modestes économies de la victime.

Séverin avait redoublé d’affection et de bons soins pour sa mère, après cette tragédie ; il avait essayé aussi, par tous les moyens à sa disposition, de lui procurer des distractions. Ce fut inutile cependant ; bien souvent, il la surprenait à pleurer, et bien vite, il constata que ses forces diminuaient, de jour en jour.

Lorsque Pierre les avait quittés, Séverin avait proposé à sa mère de louer leur maison, sur la terre, et de s’en aller demeurer au village, et aujourd’hui, il était content d’avoir eu cette inspiration, car, à Saint André, Mme Rocques était entourée de ses amies. Leur terre serait, désormais, cultivée « de moitié » ; c’est-à-dire que le fermier voisin s’en occuperait, ferait les semences, les récoltes, et qu’il garderait la moitié des profits pour lui, Séverin se contentant de l’autre moitié.

Séverin était « aux oiseaux » maintenant qu’il demeurait au village. Il n’avait jamais aimé à cultiver la terre ; il préférait, de beaucoup se livrer à la sculpture du bois, pour laquelle il avait de grandes aptitudes et dont il ne tarda pas à faire un grand succès.

Un jour, Séverin arriva à La Hutte. Magdalena accourut au-devant de lui, et Zenon, du toit du bâtiment qu’il était à couvrir en bardeaux, lui cria un gai bonjour.

— Bonjour, M. Lassève ! répondit Séverin. Bonjour, Théo ! Comment va ?

— Attendez, je descends, annonça Zenon.

— Au contraire, c’est moi qui monte, répliqua Séverin, en riant.

— Non ! Non !

— Oui ! Oui ! N’y a-t-il pas de l’ouvrage pour moi, là-haut, M. Lassève ?

— Il y en a assurément ! Venez m’aider à poser du bardeau !

— J’y vais ! fit Séverin.

— Théo, dit Zenon en riant donne l’autre marteau et des clous à Séverin.

— Vraiment, mon oncle, dit Magdalena, d’un ton presque scandalisé, vous recevez vos amis bien sans cérémonie !

— C’est ainsi que j’aime à être reçu, fit leur visiteur ; de plus, tu sais, Théo, je ne cherche qu’à me rendre utile.

— Comment se porte Mme Rocques ? demanda la jeune fille, lorsqu’elle eut remis à Séverin les clous et le marteau.

— Ça ne va pas trop mal, de ce temps-ci, mon garçon, merci. Elle n’est pas forte cependant la pauvre mère ; mais…

— Je me propose d’aller lui rendre visite, un de ces jours ; la prochaine fois que mon oncle aura affaire au village, je l’accompagnerai. Peut-être sera-ce cette semaine.

— Je vais lui dire cela alors et elle va être fort contente. Ma mère t’aime beaucoup, tu sais, Théo.

— Chère bonne Mme Rocques ! J’irai, sans faute, la voir.

Lorsque Séverin fut rendu sur le toit du bâtiment, il demanda à Zenon :

— Qu’est-ce que c’est que cette construction que vous êtes à faire ?

— C’est une grange, une remise et une étable combinées. Je vous l’ai dit déjà, mon ami, je vais garder un cheval l’hiver prochain.

— C’est une excellente idée et je vous en félicite ! fit Séverin. Je vous souhaite de mettre la main sur un cheval comme le mien, M. Lassève.

— Oh ! Je n’ai pas cette ambition, croyez-le, Séverin ! répondit Zenon en souriant. Je sais que « Rex » est considéré le meilleur cheval de Saint-André, du Portage, et même de la Rivière-du-Loup.

— Et ça n’a pas encore cinq ans, Monsieur ! s’écria Séverin, qui ne manquait jamais de s’enthousiasmer, lorsqu’il parlait de son cheval.

— Moi, voyez-vous, reprit Zenon, ce que je veux c’est un cheval bien ordinaire, mais doux, facile à mener, que je pourrais laisser entre les mains de Théo, si nécessité il y avait.

— Aimeriez-vous que je m’occupe de vous trouver un cheval, M. Lassève ? demanda Séverin.

— Je vous en serais, certes, fort obligé ! Je ne pourrais pas payer cher…

— C’est bien ; je m’en occuperai. Vous le voulez, pour quand ?

— Pas avant le mois de novembre, pas avant les neiges, quoique j’aie déjà commencé à faire un chemin, au pic, un chemin d’été, s’entend.

— Je m’en suis aperçu, répondit Séverin en souriant. Si vous construisiez des petits ponts en madriers, aux pires endroits…

— C’est ce que j’ai l’intention de faire, aussitôt que j’aurai fini ces bâtiments, répondit Zenon.

— Je vous y aiderai. Même, nous pourrions construire un grand pont, en forts madriers, de la pointe au village… On peut toujours essayer.

On garda Séverin à diner. Vers les trois heures de l’après-midi, il partit, promettant de revenir le lendemain, donner un coup de main à Zenon.

Mais le lendemain, il ne vint pas, le surlendemain non plus.

— Il doit y avoir quelque chose d’extraordinaire chez les Rocques ! fit Zenon, après le diner, ce jour-là. Je dois aller au village acheter des clous ; je me rendrai chez eux. Désires-tu m’accompagner, Théo ?

— Non, pas aujourd’hui, mon oncle.

— Peut-être que Mme Rocques est malade…

— Je le crains fort.

— Dans tous les cas, je le saurai bientôt, dit Zenon. Tiens ! reprit-il, voici Benjamin Duval, le voisin des Rocques, qui s’en vient ici !

— Bonjour, M. Lassève ! Bonjour, Théo ! fit Benjamin Duval.

— Bonjour, M. Duval ! répondit Zenon. Vous êtes le bienvenu ! Entrez, et prenez un siège.

— Avez-vous diné, M. Duval ? demanda Magdalena.

— Merci, mon garçon, mais j’ai diné avant de partir de chez-nous… ou plutôt de chez Séverin, répondit Benjamin.

— De chez Séverin, dites-vous, M. Duval ?

— Oui. Je suis porteur de mauvaises nouvelles. dit-il. Mme Rocques… C’est Séverin qui m’envoie…

— Qu’est-ce donc ? demanda Magdalena. Mme Rocques est malade, n’est-ce pas ? Je m’en suis douté.

Mme Rocques est… morte, Théo.

— Morte !

— Morte subitement, ce matin, annonça Benjamin. Elle avait lu, avant-hier, dans un journal, que la date de l’exécution du meurtrier de son fils Pierre avait été fixée aux premiers jours de septembre, c’est-à-dire dans quelques jours maintenant… Cela lui a rappelé de trop pénibles souvenirs à cette pauvre Mme Rocques… Elle est devenue inconsolable… Ce matin, Séverin l’a trouvée morte dans son lit.

— Pauvre Mme Rocques ! Pauvre Séverin ! pleura Magdalena.

— Ça doit être un rude coup pour Séverin, qui avait un vrai culte pour sa mère ! fit Zenon.

— Séverin a pensé que vous reviendriez avec moi, au village, peut-être, reprit Benjamin. Les funérailles de Mme Rocques auront lieu après demain.

— Nous ne pourrions pas facilement vous accompagner aujourd’hui, je le crains, répondit Zenon ; mais demain, nous irons chez Séverin et y resterons jusqu’après les funérailles.

— Je répéterai cela à Séverin alors, dit Benjamin Duval en se levant. Au revoir, M. Lassève ! Au revoir, Théo !

Après le départ de Benjamin, et lorsqu’ils eurent parlé longuement ensemble du décès de Mme Rocques, Zenon retourna à sa construction et Magdalena se mit à travailler, sans perdre un instant ; elle voulait confectionner une croix en fleurs cirées, qu’elle déposerait, le lendemain, sur le cercueil de la pauvre défunte. Dans un morceau de carton, elle découpa une croix de douze pouces à peu près. Ce carton, elle le recouvrit ensuite d’un papier vert, matelassant la face de la croix de ouate, au préalable. Dans ce coussin elle planta des fleurs et feuilles cirées. Au centre, elle mit une splendide rose. Cette rose avait fait partie d’un bouquet qui lui avait été donné, un jour, alors qu’elle et Zenon avaient traversé une dame aux Pélerins. Dans le bouquet, Magdalena avait trouvé six roses (ses fleurs préférées) et vite, avant qu’elles eussent perdu de leur fraîcheur, elle les avait cirées. C’est avec joie qu’elle sacrifiait l’un de ses trésors, pour la croix mortuaire qu’elle était à faire en ce moment.

Zenon ne ménagea pas ses exclamations de surprise et d’admiration lorsque la jeune fille lui montra, durant la veillée, la croix qu’elle venait de terminer.

— Quels doigts de fée tu as, Théo ! fit-il, et de quel goût exquis tu es doué ! Quel plaisir tu vas faire à ce bon Séverin, lorsque tu déposeras cette magnifique croix sur le cercueil de sa mère, demain !

Zenon avait dit vrai ; lorsque Magdalena déposa, devant Séverin, la croix qu’elle s’était donnée tant de peine à faire, le pauvre garçon éclata en sanglots.

— Et c’est toi qui as fait cela, Théo ! s’écria-t-il.

— Oui, Séverin, et chaque fleur que j’ai posée sur cette croix a été accompagné d’un Ave pour le repos de l’âme de cette pauvre Mme Rocques.

— Tu es un ange, je crois, Théo !

— Ainsi, vous êtes content, Séverin ?

— Content ? s’exclama-t-il. Ma mère, elle aussi, est contente, je crois car il me semble qu’elle nous sourit, à tous deux, à ce moment.

— Chose certaine, dans tous les cas, répondit Magdalena, avec quelque chose de mystique dans le regard, c’est que votre mère ne connait plus que le sourire maintenant… car elle est au ciel… avec son fils Pierre.

— Comme tu dis cela, mon petit ! Tu crois vraiment que ma mère a rencontré Pierre, là-haut, et qu’ils se sont reconnus ?

— Si je le crois ? j’en suis fermement convaincu, Séverin, répondit gravement Magdalena.

Le lendemain après-midi, les Lassève retournèrent chez eux.

— Merci, mes bons amis ! Merci d’être venus s’écria Séverin, au moment ou Zenon et sa fille adoptive se préparaient à partir.

— Venez nous voir quand vous le pourrez, Séverin, et venez souvent. Vous êtes, vous le savez, toujours le très bienvenu, et il vaut mieux, pour vous ne pas rester seul ici.

— J’irai, oui, bien sûr, j’irai… peut-être avant la fin de la semaine, promit-il.

En arrivant à La Hutte, Magdalena aperçut, au loin, quelqu’un assis sur un rocher et qui paraissait les attendre. C’était un homme de haute stature, habillé de gris… M. de L’Aigle ? … Elle le crut, tout d’abord ; mais Zenon l’eut vite détrompée.

— Tiens ! Vois donc, Théo, fit-il. Ce monsieur… Je l’ai vu déjà, à l’hôtel du Portage… Il a nom M. Mance, je crois. Il n’est pas seul non plus, continua Zenon ; deux dames l’accompagnent… Sans doute, ils ont affaire à nous. Que peuvent-ils bien nous vouloir ?

— Nous le saurons bientôt, car ils s’en viennent par ici, répondit Magdalena.

En effet, M. Mance et les dames qui l’accompagnaient se dirigeaient vers La Hutte.

— Et j’ai cru, pour un instant, que cet homme était M. de L’Aigle ! se disait tristement la jeune fille. Pourquoi l’ai-je cru, et pourquoi viendrait-il nous rendre visite ? Il nous a secourus, alors que nous étions perdus dans la brume ; mais cela ne veut pas dire qu’il se souvient même de nous !

Elle soupira profondément, puis deux larmes brûlantes et amères coulèrent sur ses joues.

Pauvre Magdalena !