Le mystérieux Monsieur de l’Aigle/02/06

Éditions Édouard Garand (p. 29-30).

VI

AU PIED DU ROCHER MALIN

Le train s’était arrêté à rase campagne, et si ce n’eut été de l’obscurité qu’il faisait, ils n’auraient pu s’esquiver facilement.

Au moyen de son fidèle tourne-vis, Zenon Lassève ouvrit de nouveau la porte du wagon et observa les alentours.

— Je vais descendre du train le premier, dit-il à la jeune fille. Descends immédiatement après moi ; mais garde-toi bien de faire du bruit.

— Ne craignez rien, mon oncle.

Aussitôt dit, aussitôt fait ; Zenon sauta sur le sol, et aussitôt, Magdalena suivit son exemple.

— Heureusement, il fait bien noir, murmura Zenon, à l’oreille de son « neveu », car, il n’y a pas même un arbuste, sous lequel nous pourrions nous cacher.

— Là-bas… fit Magdalena, en désignant la droite. Ne dirait-on pas une forêt ?

Au loin, en effet, on distinguait, malgré l’obscurité, une masse confuse bornant l’horizon : des arbres, probablement.

— Je sais ce que c’est ! fit Zenon ; ce sont les Monts Notre-Dame. Mais nous en sommes loin. Pourtant, nous allons nous diriger par là. Viens, Théo, et marchons sans bruit.

Il y avait à peu près cinq minutes qu’ils marchaient, lorsqu’ils entendirent le bruit du train de marchandises, qui se remettait en mouvement. Ils respirèrent, soulagés.

Magdalena donna à Froufrou sa liberté, et il en profita aussitôt pour courir et aboyer joyeusement.

— Nous approchons des montagnes, mon oncle, fit soudain la jeune fille. Peut-être y trouverons-nous quelque grotte naturelle, dans laquelle nous pourrons passer la nuit.

— Je l’espère, répondit Zenon, car, j’ai vraiment sommeil. Et puis, la nuit porte conseil, comme tu sais, Théo ; lorsqu’il fera jour, nous ferons des projets définitifs d’avenir. Ah ! ajouta-t-il, voici les montagnes !

— Ciel. Qu’il fait noir ! s’écria Magdalena. Mais à peine se fut-elle exclamée, qu’elle aperçut la lueur d’une allumette et bientôt, Zenon Lassève eut allumé un des fanaux du wagon, qu’il s’était approprié.

— Oh ! Vous avez apporté l’un des fanaux ! s’écria la jeune fille. Quelle bonne idée vous avez eue là, mon oncle !

— Je me suis approprié ce fanal, sans scrupule aucun ; à sa place, vois-tu, j’ai laissé un billet de banque, qu’on ne manquera pas de trouver.

— Maintenant, cherchons une grotte ! J’espère qu’il yen a !

— En voici une, justement, fit Zenon. Il y en a même deux qui se touchent ; nous aurons, ainsi, chacun notre chambre à coucher, où nous ne manquerons pas de dormir comme des loirs…

— Tandis que Froufrou fera bonne garde, supplémenta Magdalena, en souriant. Bonne nuit, mon oncle Zenon !

— Bonne nuit, Théo, mon neveu !

Le soleil brillait, radieux, lorsqu’ils s’éveillèrent ; ce serait une journée idéale. Il soufflait une petite brise rafraîchissante, qui aiderait à supporter la chaleur.

Zenon eut vite fait un feu clair, sur lequel le bidon fut déposé ; une bonne tasse de thé les réconforterait bientôt, tous deux.

— Cet endroit est magnifique, n’est-ce pas ? demanda Magdalena, tout en déjeûnant. J’aimerais y passer au moins un jour ou deux.

— Ce serait agréable, je n’en doute pas, répondit Zenon ; mais, c’est tout à fait impossible. Nos provisions sont presqu’épuisées ; il nous faut les renouveler le plus tôt possible.

— Nous allons donc quitter cet endroit enchanté, aujourd’hui même ?

— Nous nous mettrons en route dans le courant de l’avant-midi, Théo. Il le faut, vois-tu !

— C’est bien. Je serai prêt… Mais, quelle route prendrons-nous ?

— Je connais peu cette partie du pays, je l’avoue… Seulement, je sais que nous nous dirigerons vers la Rivière du Loup, tout d’abord ; c’est là que nous renouvellerons nos provisions. De plus, je veux acheter deux bonnes couvertures de voyage ; une pour toi et une pour moi, car nous en avons bien besoin.

— En quittant la Rivière du Loup, où irons-nous ?

— En quittant la Rivière du Loup, nous tomberons presqu’immédiatement, je crois, dans le Old Mountain Road, qui nous conduira… Dieu sait où.

— Allons pour la Rivière du Loup d’abord, pour le Old Mountain Road ensuite ! s’écria Magdalena. Y trouverons-nous des habitants … sur le Old Mountain Road, je veux dire ?

— Oui… Du moins, je le crois… Des fermes isolées, probablement, où nous pourrons, si nous le désirons, passer quelques jours, à nous reposer ; où nous pourrons aussi prendre des renseignements sur la topographie de ce pays, ce qui nous sera très utile.

Vers les dix heures de l’avant-midi, nos voyageurs se remirent en route, et le soir, ils couchaient à la Rivière du Loup, dans un hôtel de troisième ordre, il est vrai, mais d’une extrême propreté. Ils apprécièrent si bien l’idée de manger à une table bien servie, de coucher dans des lits confortables, qu’ils y passèrent trois jours.

Quand, enfin, bien approvisionnés, ils quittèrent la Rivière du Loup, ils savaient à quoi s’en tenir sur les environs ; ils savaient aussi (à peu près du moins) où ils iraient demeurer. Car, le lendemain de leur arrivée, ils allèrent faire une petite promenade à la pointe, et voici ce qu’ils virent : au loin, un groupe d’îles ; plus loin encore, une pointe, s’avançant dans le fleuve St-Laurent. Ayant demandé les noms de ces îles et de cette pointe, on leur répondit :

— Ces îles, ce sont les Pèlerins.

— Sont-elles habitées ?

— Non, pas encore ; mais on y érigera bientôt un phare, paraît-il.

— Et cette pointe, qu’on aperçoit d’ici ?

— C’est la Pointe Saint-André.

— Personne n’habite là, non plus ?

— Personne. Ce n’est qu’un amoncellement de rochers… fort pittoresques, il est vrai ; mais…

— Y a-t-il un village du nom de Saint-André, non loin de cette pointe ?

— Oui, il y a un village, mais, faut l’dire vite ; quelques maisons seulement, groupées autour de l’église.

— Pour revenir à la Pointe Saint André, demanda Zenon Lassève, est-ce une île ou une presqu’île ?

— C’est une île, à marée haute : une presqu’île, à marée basse, Monsieur.

— Ah ! oui ! Je comprends. Merci de vos renseignements, mon ami !

— Il n’y a pas d’quoi, Monsieur !

S’étant reposés, trois jours durant, à la Rivière-du-Loup, nos amis se mirent en route pour le village de Saint André. Ils n’avaient aucun plan préconçu ; tout ce qu’ils, désiraient, pour le moment, c’était d’arriver à destination ; là, ils aviseraient.

Le cheminement sur le Old Mountain Road fut pénible. Ce n’était que montées et descentes ; de plus, la chaleur était grande, et Zenon ne fut pas lent à s’apercevoir que Magdalena était à bout de forces.

Heureusement, ils s’arrêtèrent à une ferme isolée où l’on consentit à les garder deux jours, moyennant finances. Puis, un soir, le fermier chez qui ils s’étaient retirés, leur annonça qu’il avait affaire à Notre-Dame du Portage, le lendemain. Zenon s’arrangea avec lui pour qu’il les emmenât, lui et Magdalena ; de cette manière, ils parcourraient en voiture et sans fatigue, la plus grande partie du chemin qu’il leur restait encore à faire.

Ils partirent donc, après avoir remercié sincèrement et payé généreusement la fermière.

Vers les quatre heures de l’après-midi, le fermier dit à Zenon :

— Nous voici rendus au Rocher Malin, et vous allez être obligés de descendre ici, mes amis, si vous vous rendez à Saint André. Moi, voyez-vous, je prends par la gauche.

— Je vous remercie de votre bonté, jeune homme, répondit Zenon. Vous nous avez rendu un très grand service et nous avez exempté beaucoup de chemin, que nous aurions été obligés de parcourir à pied.

— Tant mieux ! Tant mieux, si j’ai pu vous rendre service. Au revoir, M. Lassève ! Au revoir, Théo, mon garçon !

— Au revoir ! Et encore merci !

Quand la voiture du fermier eut disparu à l’un des tournants de la route, Zenon demanda à Magdalena :

— Désires-tu que nous continuons notre chemin, ce soir, Théo ?

— Pourquoi ne pas attendre à demain, mon oncle ?

— Comme tu voudras, cher enfant ! Es-tu toujours décidé d’aller vivre sur la Pointe Saint André ?

— Sans doute…

— J’ai dans l’idée que ça ne sera pas folichon, sur cette pointe ; mais enfin, puisque tu y tiens…

— Nous serons… ou, du moins, je serai si en sûreté là, mon oncle ! soupira Magdalena. Et puis…

— Nous ferons absolument ce que tu voudras, Théo, assura Zenon.

— En attendant, et puisque nous ne sommes pas pressés, pourquoi ne passons-nous pas la nuit ici ? Bien abrités, par cet énorme rocher, nous serons frais et dispos pour continuer notre route.

— C’est bien, répondit Zenon. Soupons d’abord ; ensuite, nous irons faire une petite promenade aux alentours, puis nous dormirons.

Bientôt, l’obscurité enveloppait de ses voiles opaques le Rocher Malin, au pied duquel dormaient Zenon Lassève et Théo, son « neveu », sous la garde de Froufrou.