Le manoir mystérieux/Une explication tardive

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 219-223).

CHAPITRE XXXVI

UNE EXPLICATION TARDIVE


Les divertissements dans l’après-midi suivante furent un combat simulé sur le fleuve entre des Indiens en canots. Pendant que le gouverneur et sa suite et une foule assez nombreuse y assistaient, M. Hocquart et DuPlessis en étaient absents. Mais leur absence ne fut remarquée de personne. Ils avaient pris chacun un cheval et s’étaient dirigés sur le chemin des Forges, s’arrêtant à environ une demi-lieue de la ville, dans un endroit où ils pensaient ne pouvoir être interrompus. Mais le passage d’une dizaine d’hommes qui transportaient du fer en charrette, des Forges à la ville, les retarda d’un quart d’heure. Lorsque tout bruit eut cessé et que personne ne fut plus, en vue, l’intendant, mettant pied à terre, dit :

— Nous serons bien ici…

DuPlessis imita son exemple, mais ne put s’empêcher de dire :

— Monsieur, tous ceux qui me connaissent, savent que je ne suis pas un lâche. Je crois donc pouvoir, sans bassesse, vous demander ce qui a pu motiver votre fureur contre moi.

— Mettez-vous en garde, M. DuPlessis, si vous ne voulez recevoir de moi un affront qui vous y force.

— Il n’en est pas besoin, monsieur. Que Dieu soit juge entre nous !

Il avait à peine fini sa phrase que les épées se joignirent et le combat commença.

Il durait depuis quatre ou cinq minutes avec beaucoup de vigueur et d’adresse de part et d’autre, lorsque DuPlessis en portant un rude coup à l’intendant, qui le para habilement, se mit, dans une position désavantageuse.

L’intendant le désarma, le renversa par terre et sourit d’un air féroce en voyant la pointe de son épée à deux pouces de la gorge de son adversaire. Lui mettant alors le pied sur la poitrine, il lui ordonna de confesser les crimes dont il s’était rendu coupable et de se préparer à mourir.

— Je n’ai rien à me reprocher, répondit DuPlessis, je suis mieux préparé que vous à la mort. Usez de votre avantage et que Dieu vous pardonne comme je vous pardonne. Je ne vous ai donné aucun motif de me poursuivre de votre haine.

— Aucun motif ! aucun motif ! s’écria l’intendant. Meurs donc comme tu as vécu !

Il allait porter le coup fatal quand tout à coup on lui saisit le bras par derrière. Il se retourna en fureur, et vit avec surprise un jeune garçon qui se cramponnait à son bras droit avec une telle vigueur qu’il ne put s’en débarrasser qu’en employant toute sa force. Pendant ce moment de répit, DuPlessis se releva, et le combat eût recommencé avec acharnement si le jeune garçon ne se fût précipité aux pieds de M. Hocquart au risque de se faire blesser, et ne l’eût conjuré de l’écouter une minute.

— Lève-toi et laisse-moi ! s’écria l’intendant, ou je te frappe de mon épée. Quel intérêt te pousse à interrompre le cours de ma vengeance ?

— Un intérêt puissant, noble monsieur ; car peut-être suis-je la cause, par ma folie, de cette querelle et peut-être de malheurs plus terribles encore. Oh ! si vous voulez vivre à l’abri de tout remords, lisez de suite cette lettre.

En parlant avec une énergie à laquelle ses traits singuliers ajoutaient quelque chose de fantastique, il présenta à M. Hocquart une lettre attachée simplement par une mèche de cheveux noirs.

Quelqu’aveuglé que M. Hocquart fût par la colère, il prit la lettre des mains du jeune inconnu, pâlit en regardant l’adresse, délia d’une main tremblante le nœud de cheveux qui l’attachait, et, pendant qu’il la lisait, il chancela ; il serait tombé à la renverse, s’il ne se fût appuyé sur le tronc d’un arbre. Il resta quelque temps immobile, la pointe de son épée tournée vers la terre, sans paraître songer à la présence de DuPlessis, qui, non moins surpris que lui, se demandait si sa frénésie n’allait pas le reprendre. Enfin, l’intendant parut s’éveiller pour ainsi dire d’un songe, et, s’avançant vers DuPlessis :

— Lisez, dit-il. Prenez mon épée et percez-moi le cœur, comme je voulais percer le vôtre il y a un instant.

DuPlessis prit la lettre, qui se lisait ainsi :

« J’ai fui la nuit dernière le manoir de la Rivière-du-Loup, en compagnie d’un inconnu compatissant qui a bien voulu me prêter secours, pour échapper à un abominable complot tramé contre mes jours. Arrivée en cette ville, on n’a pas voulu me recevoir à votre maison occupée par le docteur Alavoine, et, supposant que j’étais une actrice, l’on m’a renvoyée au château de M. le commandant, où je demeure inconnue, dans la chambre que le capitaine DuPlessis a eu la bonté de m’abandonner, en attendant que l’on me trouve un asile plus convenable. Tout ce que je demande, c’est d’être délivrée de l’horrible surveillance de Deschesnaux, le plus infâme des hommes, qui n’est pas encore connu, mais qui le sera bientôt dans toute sa méchanceté. Je me sens défaillir sous l’effet de l’émotion et de la douleur la plus poignante. Chaque minute me paraît longue comme un siècle.

« JOSÉPHINE. »

— Monsieur, dit DuPlessis, que veut dire cette lettre, et quel mystère incompréhensible pour moi dans ces supplications que Joséphine adresse à M. l’intendant ?

M. Hocquart s’aperçut à ces mots que DuPlessis ne savait seulement pas que Joséphine fût sa femme. Il allait lui répondre, quand Taillefer, qui avait suivi Cyriaque Laforce d’aussi près que possible, arriva sur ces entrefaites. Il détailla rapidement les circonstances de la fuite de la pauvre femme du manoir de la Rivière-du-Loup, ainsi que celles de son arrivée aux Trois-Rivières.

— Le scélérat de Deschesnaux ! s’écria M. Hocquart. Quand je songe que Joséphine est en ce moment en son pouvoir, j’en frémis d’épouvante !

— Mais il n’a pas reçu, je suppose, d’ordres funestes pour elle ? demanda DuPlessis anxieux.

— Non, non, répondit l’intendant ; j’ai dit quelque chose dans un accès de fureur aveugle ou plutôt ignorante, mais cet ordre a été pleinement révoqué par un messager parti à la hâte. Elle est maintenant… elle doit être en sûreté.

— Elle « doit être » en sûreté ? répéta DuPlessis. Mais, monsieur, m’expliquerez-vous votre rôle dans tout ceci ? Qui êtes-vous donc pour vous être permis de disposer du sort de l’infortunée Joséphine Pezard de la Touche ?

— Qui je suis ? et que serais-je donc si je n’étais son époux ! son époux aveugle, son indigne époux ! Oh ! que j’ai été injuste envers elle… et envers vous aussi, ajouta-t-il en tendant la main à DuPlessis, dont l’étonnement était égal à la douleur de l’intendant en ce moment.

— Monsieur, continua DuPlessis qui n’avait pas une confiance illimitée dans les résolutions de M. Hocquart, et qui tremblait à la pensée que Joséphine était entre les mains de Deschesnaux, je n’ai pas l’intention de vous offenser, mais je dois à l’instant instruire le gouverneur de ce qui se passe.

— Non, monsieur DuPlessis : la voix seule de Hocquart doit proclamer l’infamie de Hocquart. Je vais tout déclarer à Son Excellence, puis je vole au manoir de la Rivière-du-Loup.

En parlant ainsi il détacha son cheval et courut à toute bride au château.