Le manoir mystérieux/Le duel

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 213-218).

CHAPITRE XXXV

LE DUEL


Celui qui venait de parler à l’intendant, était vêtu de noir ; et bien qu’il eût la figure couverte d’un masque, il ne faisait pas partie des acteurs.

— Qui êtes-vous ? et que me voulez-vous ? demanda M. Hocquart.

— Je ne puis vous le dire qu’en particulier, monsieur.

— Je ne puis parler avec un inconnu ; quel est au moins votre nom ?

— Le capitaine DuPlessis. Ma langue a été liée pendant vingt-quatre heures, mais ce délai est expiré. Je puis parler maintenant, et c’est par égard pour vous que je m’adresse à vous d’abord.

L’intendant resta un instant immobile en entendant le nom de celui qu’il croyait son ennemi ; mais sa stupeur fit aussitôt place à son désir de vengeance. Cependant, il eut assez d’empire sur lui-même pour ajouter avec sang-froid :

— Et que demande de moi M. le capitaine DuPlessis ?

— Justice, monsieur.

— Justice ! Tous les hommes y ont droit, et vous surtout, M. DuPlessis ; soyez sûr qu’elle ne tardera pas à vous être faite.

— Je n’attendais pas moins de vous, M. l’intendant. Mais le temps presse : il faut que je vous parle cette nuit même. Puis-je aller vous trouver dans votre appartement, à l’heure que vous indiquerez ?

— Non, répondit M. Hocquart d’un air farouche ; non, ce n’est pas sous mon toit que nous devons nous expliquer, mais sous la voûte du firmament.

— Vous êtes irrité, monsieur ; je me demande pourquoi. Je ne vois rien pour exciter votre colère. Mais le lieu de notre rendez-vous m’est indifférent, pourvu que vous m’accordiez une demi-heure d’entretien.

— Un temps plus court suffira, je l’espère. Trouvez-vous dans le parterre en arrière du château dès que le gouverneur sera rentré dans ses appartements.

— Il suffit, monsieur, j’y serai.

— Le ciel se montre enfin propice à mes vœux, se dit l’intendant après que DuPlessis se fut retiré ; il livre à ma vengeance le misérable auteur du coup qui m’a frappé si cruellement.

Au bout d’une heure environ, il se retira dans une chambre que M. Bégon tenait à sa disposition au château, et envoya chercher Deschesnaux. On revint l’informer que M. Deschesnaux était parti depuis une demi-heure de la maison du docteur Alavoine, avec trois personnes, dont l’une était enfermée dans une litière.

— Est-il resté quelqu’un de sa suite ? demanda M. Hocquart.

— Monsieur, répondit le domestique du docteur Alavoine, au moment où M. Deschesnaux allait partir, son serviteur, Michel Lavergne, était absent, ce qui a grandement contrarié M. Deschesnaux. Mais je viens de voir Michel occupé à seller son cheval, pour courir, sans doute, rejoindre son maître.

— Allez lui dire de venir me trouver ici de suite, ajouta M. Hocquart.

Dès que le domestique fut sorti, l’intendant se dit avec agitation :

— Deschesnaux s’est trop pressé ; il m’est fidèle, attaché, mais son zèle l’emporte. Il a ses desseins qu’il veut faire réussir. Si je m’élève, il s’élève, et il ne se montre que trop pressé de m’affranchir de l’obstacle qui me ferme le chemin du pouvoir. Je ne veux pas de précipitation. Elle sera punie, mais après y avoir réfléchi froidement. Pour aujourd’hui, une première victime me suffit, et cette victime m’attend dans le parterre, à deux pas d’ici.

Il se mit en toute hâte à écrire le billet suivant :

« Mon cher Deschesnaux,

« J’ai résolu de différer l’affaire confiée à vos soins, et je vous enjoins expressément de ne pas aller plus loin pour ce qui la regarde. Je vous recommande de revenir au plus tôt ici, aussi vite que vous aurez mis en sûreté le dépôt qui vous est confié. Mais dans le cas où ces soins vous retiendraient plus longtemps que je ne le suppose, renvoyez-moi de suite mon anneau. Je compte comme toujours sur votre fidèle obéissance.

« HOCQUART. »

Comme il finissait cette lettre, Lavergne se présenta.

— Combien de temps te faut-il pour rejoindre ton maître ? dit M. Hocquart.

— Une heure, à peu près, monsieur.

— J’ai entendu parler de toi, continua l’intendant : on dit que tu es actif, mais trop adonné au vin et trop querelleur pour que l’on puisse te confier quelque chose d’important.

— Monsieur, j’ai été soldat, marin, voyageur, aventurier. Ce sont des métiers qui n’enseignent pas la tempérance. Mais, quoi que j’aie pu faire, je n’ai jamais oublié ce que je devais à mon maître.

— Alors fais que je m’en aperçoive en cette occasion. Porte cette lettre à M. Deschesnaux. J’attache la plus grande importance à ce qu’elle lui soit remise le plus promptement possible. Pars de suite, et sers-moi fidèlement, tu t’en trouveras bien.

— Je n’épargnerai ni mes soins ni mon cheval, dit Lavergne en sortant avec précipitation.

Néanmoins, il trouva le temps, avant de monter à cheval, de jeter un coup d’œil sur la missive assez négligemment fermée, et il se dit tout surpris :

— Quel secret ! Moi qui la croyais la femme de Deschesnaux ! Mais avance, galant ; mes éperons et tes flancs vont renouveler connaissance ensemble.

Quand Michel se fut éloigné, l’intendant alla changer de costume à la maison du docteur Alavoine, puis se rendit dans le parterre en arrière du château. Chemin faisant, il songeait à la lettre qu’il venait d'envoyer à Deschesnaux.

— J’ai bien fait, pensait-il, de retarder ma vengeance contre cette malheureuse. Certes, je ne serai pas entravé dans la brillante carrière qui s’offre à moi, par des liens que le ciel doit réprouver ; mais il y a, pour les briser, d’autres moyens que d’attenter aux jours d’une femme. Nous pouvons être séparés par des royaumes. Avec de l’argent, on peut envoyer une personne se promener au loin, et, de plus, la bien faire garder en même temps.

Pendant que la vengeance de l’intendant prenait ainsi à ses yeux un caractère de modération et de générosité, il arriva au parterre. La lune à moitié cachée par des nuages, l’éclairait d’une lumière blafarde. Il s’approcha d’un homme enveloppé dans son manteau, et, reconnaissant DuPlessis, il lui dit :

— Vous vouliez me parler en secret ? me voici.

— Monsieur l’intendant, ce que j’ai à vous communiquer m’intéresse si vivement, et je désire tellement que vous soyez favorable à ma demande, que je veux d’abord me justifier de tout ce qui pourrait me nuire auprès de vous. Vous me croyez votre ennemi ?

— N’en ai-je pas quelques motifs apparents ? répondit M. Hocquart en cherchant à maîtriser sa colère.

— Monsieur, Vous êtes injuste. Je suis ami de M. le commandant Bégon que l’on nomme votre rival, mais je ne suis ni sa créature ni son partisan. Les intrigues ne conviennent pas à mon caractère. Ne pensez pas, non plus, que mon ancien attachement pour la malheureuse femme de qui je viens vous entretenir, soit la cause de ma démarche auprès de vous. C’est au nom de son vieux père seulement que je viens réclamer votre justice. Je l’eusse fait plus tôt si Joséphine ne m’eût arraché la promesse de ne pas chercher à la défendre contre son indigne époux avant…

— Capitaine DuPlessis, oubliez-vous de qui vous parlez ?

— Non, monsieur, je parle de son indigne époux, je le répète, de celui qui tient une pauvre femme prisonnière, afin, peut-être, d’exécuter des projets criminels. Cela doit cesser. Je parle en vertu de l’autorité d’un père. Joséphine doit être délivrée de toute contrainte. Permettez-moi d’ajouter que l’honneur de personne n’est intéressé autant que le vôtre à ce que l’on fasse droit à de si justes demandes.

L’intendant resta d’abord pétrifié en voyant avec quel sang-froid l’auteur de ses maux se posait en avocat de celle dont il croyait avoir tant à se plaindre. Il fut un instant sans pouvoir répondre, la fureur l’étouffait. Enfin, il dit :

— Je me demande si la verge du bourreau ne vaudrait pas mieux, pour punir un misérable comme vous, que l’épée d’un gentilhomme. Cependant, vil espion et lâche conspirateur, en garde !

DuPlessis, malgré la profonde surprise où l’avaient jeté les paroles de l’intendant, le voyant se précipiter sur lui l’épée à la main, fut forcé d’en faire autant. Le combat continuait depuis une couple de minutes lorsque des pas précipités se firent entendre dans le parterre.

— Nous sommes interrompus, dit M. Hocquart, suivez-moi, sortons d’ici.

En s’éloignant, il ajouta :

— Si vous avez assez de courage pour terminer ce combat, demain, tenez-vous près de moi lorsque les amusements commenceront ; nous trouverons moyen de nous en absenter.

— J’y serai, monsieur. L’insulte que vous m’avez faite, quoique j’en ignore le motif, demande réparation.