Le manoir mystérieux/L’expiation commence

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 224-228).

CHAPITRE XXXVII

L’EXPIATION COMMENCE


Resté seul avec Taillefer et Cyriaque, DuPlessis apprit comment ce dernier avait pris la lettre au premier pour lui faire une farce, avec l’intention de la lui remettre le soir. Mais Taillefer, chassé du château par Lavergne, ainsi que nous l’avons vu, n’avait plus reparu. Cyriaque avait commencé à éprouver de l’inquiétude pour son étourderie. En regardant l’adresse de la lettre à l’intendant, il avait senti ses craintes redoubler, et avait essayé, sans pouvoir y parvenir, d’approcher de l’intendant pour lui parler en particulier. Le soir de la mascarade, dont il faisait partie, en voyant DuPlessis et M. Hocquart sortir ensemble, il s’était faufilé derrière eux, et, grâce à sa petite taille, il n’avait pas été aperçu. Il avait entendu l’intendant provoquer DuPlessis et prendre rendez-vous dans le parterre, et quand les deux adversaires y furent arrivés, il avait prévenu la garde, qui avait interrompu le duel sans voir les duellistes. Le lendemain il avait surveillé leurs démarches et les avait suivis, en courant à côté du chemin, jusqu’à leur second rendez-vous, après avoir été avertir Taillefer à l’auberge de M. Lafrenière. Nous devons ajouter que Cyriaque devait l’ardeur qu’il venait de témoigner dans cette affaire, à une indiscrétion : il avait lu la lettre et compris, malgré son apparente légèreté, quelle importance il y avait à empêcher une rencontre entre l’intendant et DuPlessis, et à remettre la missive le plus promptement possible au premier. En cherchant Taillefer, il l’avait trouvé à l’auberge et celui-ci lui avait appris qu’il était fort inquiet sur le sort de la dame amenée par lui aux Trois-Rivières, car il avait su le matin qu’une dame avait été enlevée en ville la nuit précédente par deux hommes, qui avaient pris la direction de l’ouest par le chemin du roi, et il ne doutait pas que ce ne fût la malheureuse dame du manoir de la Rivière-du-Loup.

Après toutes ces explications, qui ne firent qu’accroître l’anxiété de DuPlessis, il se mit en devoir de regagner le château pour connaître le résultat de la démarche de M. Hocquart et se préparer à courir au secours de Joséphine.

Lorsqu’il arriva dans la cour du château, il remarqua que l’expression des visages était tout autre qu’une heure auparavant. Les domestiques étaient rassemblés en groupe et ils tournaient leurs regards vers la grande salle du château d’un air inquiet et mystérieux. Il aperçut de Tonnancourt, qui vint à lui avec empressement et lui dit :

— Capitaine, on vous demande au château ; on vous attend avec impatience, pendant que vous vous promenez à cheval.

— Qu’y a-t-il donc ?

— Ma foi, je ne saurais vous l’apprendre. M. l’intendant vient de traverser le jardin et la cour en galopant, comme s’il eût voulu tout écraser sur son passage. Il a demandé une audience à Son Excellence, et dans ce moment il est enfermé avec elle et M. Bégon. On vous a demandé plusieurs fois.

DuPlessis s’empressa d’entrer et fut admis sur-le-champ auprès de Son Excellence. Le gouverneur se promenait à grands pas dans la salle, pendant que M. Hocquart, debout près d’un fauteuil, sur lequel il avait une main posée, demeurait immobile, la tête baissée.

Interrogé, DuPlessis raconta à son tour la douloureuse histoire de Joséphine, en supprimant avec générosité ce qui était de nature à nuire à l’intendant, et en passant sous silence leur duel.

DuPlessis avait à peine fini son récit que la porte s’ouvrit et Madame de Beauharnais parut sur le seuil. Elle semblait intriguée et demanda avec une certaine animation :

— Que signifient donc ces chuchotements autour du château, ces figures décomposées que vous avez tous ici, ces émotions qui semblent s’emparer de tout le monde ?

Un silence complet fut toute la réponse à cette question.

— Si j’ai troublé quelque conversation secrète en entrant vous demander ce que tout cela veut dire, je me retire, ajouta-t-elle en interrogeant encore plus du regard que de la voix.

— Madame, répondit enfin le gouverneur, il est aussi bien que vous sachiez à présent que plus tard ce qui en est : cette dame dont je vous ai parlé et que nous croyions folle, n’est autre que l’épouse de M. l’intendant…

— Quoi !… s’écria madame de Beauharnais en se laissant tomber sur un sofa, et stupéfaite, elle s’arrêta à cette exclamation.

— Oui, poursuivit M. de Beauharnais, tout incroyable que cela nous paraisse, c’est le cas : Mademoiselle Pezard de la Touche a épousé, non Deschesnaux, mais M. Hocquart, et, pour des raisons que je ne connais pas encore, et que, vu la gravité des circonstances, je ne veux pas chercher à pénétrer ici, M. l’intendant a tenu ce mariage secret jusqu’à ce moment.

— Et quelle est donc cette gravité des circonstances ? Quelque malheur serait-il arrivé à cette dame ? demanda la marquise en laissant la compassion l’emporter sur le ressentiment que cette nouvelle inattendue venait de faire naître en elle.

— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, reprit le gouverneur ; mais elle a été enlevée la nuit dernière par le nommé Deschesnaux, et M. l’intendant regrette maintenant ce qui a été fait et veut aller arracher sa malheureuse femme à la garde de cet homme.

— C’est ce qu’il aurait dû faire déjà, dit la marquise, chez laquelle la colère succéda à la pitié dès qu’elle apprit que rien de fatal n’était arrivé à Joséphine. Entrez, mademoiselle, entrez, ajouta-t-elle en s’adressant à Mlle de Beauharnais, qui, poussée aussi par la curiosité et l’inquiétude tout à la fois, venait à son tour, hésitante, tâcher de connaître l’explication de ce qui paraissait se passer de si étrange. Les réjouissances ne sont pas épuisées, mademoiselle : il nous reste à célébrer les noces de M. l’intendant. Vous paraissez surprise ? Rien n’est pourtant plus vrai. Il nous en avait fait un secret, afin de nous ménager sans doute le plaisir de la surprise. Je vois que vous mourez d’envie de savoir qu’elle est l’heureuse épouse de M. l’intendant de Sa Majesté au Canada : c’est Joséphine Pezard de la Touche, la même qui a figuré dans les divertissements d’hier comme la femme de son serviteur Deschesnaux…

— Au nom du ciel ! madame, interrompit M. Hocquart en se levant, ne foulez pas aux pieds le ver de terre déjà assez écrasé !

— Dites plutôt un serpent, monsieur, la comparaison sera plus exacte, répliqua la marquise en sortant de l’appartement suivie de Mlle de Beauharnais, qui avait peine à en croire ses yeux et ses oreilles.

M. Bégon, qui n’avait pas encore parlé, dit alors :

— Ce n’est pas le temps des reproches et des récriminations : la première chose à faire, est de songer à enlever cette pauvre femme du pouvoir de ce Deschesnaux.

— Vous avez raison, reprit M. de Beauharnais, car je la crois en d’assez mauvaises mains.

— Excellence, soupira M. Hocquart, je cours commencer la réparation de mes torts impardonnables.

— Je vous suis, ajouta DuPlessis.

Et ils sortirent ensemble. Un instant après ils étaient au galop sur le chemin de la Rivière-du-Loup, en compagnie de Taillefer, qui avait obtenu la permission de les accompagner. Vers le coucher du soleil, ils étaient rendus au village d’Yamachiche. Ils s’y arrêtèrent pour faire boire leurs chevaux.

Comme ils allaient repartir pour continuer leur route, ils virent venir à eux un ecclésiastique, lequel leur demanda s’il n’y avait pas parmi eux quelqu’un qui entendît la chirurgie et qui voulût bien visiter un pauvre blessé qu’il avait recueilli le long du chemin, le matin même. Taillefer reconnut le révérend M. C. Poqueleau, prêtre, curé de la paroisse, et offrit de faire de son mieux. Il entra au presbytère suivi de M. Hocquart et de DuPlessis.

Quelle ne fut pas leur surprise quand ils aperçurent Michel Lavergne ! Le malheureux était dans les angoisses de la mort. Une balle lui avait traversé le corps, et rien ne pouvait le sauver. Il reconnut DuPlessis et lui fit signe d’approcher de son lit. Avec grande peine il lui fit entendre que la dame était en danger. Mais on ne put obtenir d’autres renseignements de lui.

Cette rencontre fit concevoir à nos trois voyageurs de nouvelles craintes sur le sort de Joséphine. Ils poursuivirent donc, leur route avec la plus grande célérité.

Ils n’étaient pas encore rendus à la Rivière-du-Loup que Michel Lavergne expirait entre les bras du dévoué curé d’Yamachiche.