Le manoir mystérieux/Sur le chemin de la mort

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 229-233).

CHAPITRE XXXVIII

SUR LE CHEMIN DE LA MORT


Il nous faut maintenant revenir au moment où Deschesnaux, profitant des ordres de l’intendant et du conseil du gouverneur, se hâta de se prémunir contre la découverte de sa perfidie, en éloignant de suite Joséphine des Trois-Rivières. Dans ce dessein, il fit demander Michel Lavergne, et il fut très irrité d’apprendre qu’on ne pouvait le trouver. Il alla réveiller Thom Cambrai, qui, ainsi que nous l’avons vu, était venu aux Trois-Rivières pour prévenir Deschesnaux de l’évasion de Joséphine. Cambrai était couché et dormait profondément lorsque, pénétrant dans sa chambre, Deschesnaux lui dit :

— Holà ! ho ! éveille-toi ; le diable ne t’a pas encore renvoyé de son service.

En même temps il secoua le dormeur, qui se leva encore à moitié endormi et en balbutiant :

« Au voleur ! au voleur ! Louise ! au secours ! »

— N’as-tu pas honte, imbécile, dit Deschesnaux en le secouant plus fort, de parler ainsi ? Allons, debout l’heure est venue de changer ton bail du manoir et du moulin en un acte de propriété.

— Si vous me l’eussiez dit à la face du jour, répondit Cambrai, je m’en serais réjoui ; mais, à cette heure, quand la pâleur de votre visage forme un sinistre contraste avec la légèreté de vos paroles, je ne puis m’empêcher de penser à ce que vous allez me demander plutôt qu’à la récompense que vous me promettez.

— Comment, vieux fou ! il ne s’agit que de reconduire à la Rivière-du-Loup ton ancienne prisonnière.

— Est-ce véritablement tout, Deschesnaux ?

— Oui, tout, et peut-être une bagatelle en sus.

— Ah ! reprit Cambrai, votre pâleur augmente.

— Ne fais pas attention à ma pâleur, Thom ; pense plutôt au manoir et au moulin, qui vont devenir ta propriété. Prends tes hardes et habille-toi vite ; les chevaux sont prêts ; il ne manque que cet infernal vaurien de Lavergne, qui est allé faire une orgie je ne sais où. Mais j’ai recommandé qu’on lui dise de nous rejoindre immédiatement. Allons n’oublie pas tes pistolets. Voyons, partons.

— Et où allons-nous ?

— À la chambre de madame, parbleu ! il faut qu’elle parte de suite. Tu n’es pas homme, je suppose, à t’effrayer de ses cris ?

— Non, si nous pouvons nous appuyer sur quelque texte de l’Écriture. Il est dit : « Femmes, obéissez à vos maris. » Mais les ordres de monsieur nous mettent-ils à couvert, si nous sommes obligés d’employer la force ?

— Tiens, voilà son anneau.

Ayant ainsi répondu aux objections de Cambrai, Deschesnaux se rendit avec lui à la chambre de Joséphine. On peut se faire une idée de l’horreur qu’elle éprouva quand, réveillée en sursaut, — car elle s’était endormie, vaincue par la fatigue et l’émotion, en attendant vainement son mari, — elle vit auprès de son lit Deschesnaux et Cambrai.

— Madame, dit le premier, M. Hocquart vous envoie l’ordre de nous accompagner sans délai à la Rivière-du-Loup. Voici son anneau, que je vous montre comme preuve de sa volonté formelle.

— C’est une imposture ! s’écria la pauvre femme affolée de terreur ; vous avez volé ce gage, vous qui êtes capable de toutes les bassesses.

— Si vous ne vous préparez pas immédiatement à nous suivre, madame, nous aurons le regret d’employer la force.

— La violence ! Vous n’oseriez employer ce moyen, lâches que vous êtes !

— C’est ce que vous allez voir, madame, si vous m’obligez à vous servir de valet de chambre.

Cette menace fit pousser de tels cris à la malheureuse Joséphine qu’ils furent entendus des domestiques de la maison et des personnes du dehors, et que, sans la conviction, où chacun était de sa folie, on fût accouru à son secours. S’apercevant que ses cris étaient inutiles, elle s’adressa à Cambrai dans les termes les plus touchants et le conjura, au nom de l’innocence de Louise, de ne pas permettre qu’on la traitât avec tant d’indignité.

Ne voyant arriver aucun secours et un peu rassurée par les paroles de Cambrai, elle se résigna et promit de s’habiller, si l’on voulait la laisser seule un moment. Deschesnaux l’assura que M. Hocquart serait à la Rivière-du-Loup le plus tard vingt-quatre heures après elle, et se retira avec Cambrai dans une chambre à côté.

Lorsqu’elle fut prête, ils revinrent et Cambrai lui affirma que c’était la volonté de M. Hocquart qu’elle s’éloignât le plus promptement possible des Trois-Rivières, et qu’elle n’avait rien à craindre. La pauvre femme se laissa alors placer dans une litière, jeta un dernier regard sur le château qui brillait de l’éclat des lumières de la fête, et, laissant retomber sa tête sur son sein, elle s’enfonça dans la litière et s’abandonna à la Providence.

Deschesnaux suivit la litière, mais à quelque distance, voulant avoir une conversation particulière avec Michel Lavergne, qu’il espérait voir bientôt arriver, et qu’il regardait comme l’agent le plus propre à exécuter ses cruels desseins. Il était à peu près à mi-chemin entre le fort de la Grande-Rivière et l’église d’Yamachiche, quand il entendit le galop d’un cheval. C’était celui de Lavergne.

— Chien d’ivrogne ! dit Deschesnaux, ton inconduite te fera bientôt monter à la potence ; je voudrais que ce fût demain.

— J’ai été retenu par M. l’intendant Hocquart, répliqua Michel. Mais sachez que je ne souffrirai plus de propos insolents de la part d’un homme qui, après tout, n’est qu’un serviteur comme moi.

Deschesnaux fut surpris de cette impertinence, mais il l’attribua à l’ivresse, et feignit de ne pas s’en apercevoir. Il se mit à sonder Michel afin de savoir si ce dernier consentirait à écarter le seul obstacle qui, dans son opinion, empêchait l’intendant de parvenir à un rang assez élevé pour récompenser ses fidèles serviteurs au-delà de leurs désirs. Et comme Lavergne avait l’air de ne pas comprendre, il lui dit, sans détour, qu’il s’agissait de tuer la personne qui était dans la litière.

— Oui-dà ! maître Deschesnaux. Faites bien attention : il y a des gens qui en savent plus long que d’autres, entendez-vous ? Je connais les intentions de M. l’intendant mieux que vous ; il me les a confiées, à moi qui suis un homme de confiance. Voici une lettre qui renferme ses ordres, et ses derniers mots sont ceux-ci :

« Michel Lavergne, — car il ne me traite pas de chien et de coquin comme le font certains individus pas plus messieurs que moi, — Michel, il faut que Deschesnaux conserve tous les égards possibles pour Mme Hocquart… Je vous charge d’y veiller et de lui redemander mon anneau. »

— Vraiment ! reprit Deschesnaux. Alors, tu sais tout ?

— Tout, et vous feriez mieux de rester mon ami.

— Personne n’était-il présent, quand M. Hocquart t’a parlé ?

— Pas un être vivant. Croyez-vous que M. l’intendant confierait ses secrets à tout autre qu’à un homme éprouvé comme moi ?

Deschesnaux regarda autour de lui.

La litière était à une quinzaine d’arpents devant eux ; on était au milieu d’une route, et le plus grand silence régnait partout. Il continua :

— Tu voudrais donc te tourner contre celui dont tu as été l’apprenti, Michel ?

— Ne m’appelez pas Michel tout court ; vous pouvez dire « monsieur » ; je le suis autant que vous. Si j’ai été en apprentissage, mon temps est fini, et je puis passer maître à mon tour.

— Reçois d’abord tes gages, insensé ! dit Deschesnaux en prenant son pistolet et en traversant le corps de Lavergne d’une balle.

Le malheureux tomba sans pousser un seul cri.

Deschesnaux, mettant pied à terre, le fouilla, prit la lettre de l’intendant et s’éloigna.