Le manoir mystérieux/Triste fin

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 234-242).

CHAPITRE XXXIX

TRISTE FIN


Le voyage s’acheva avec rapidité et vers la fin de la nuit, les voyageurs se trouvèrent près du village de la Rivière-du-Loup. Deschesnaux s’approcha alors de la litière et demanda à voix basse à Cambrai :

— Que fait-elle ?

— Elle dort.

— Elle dormira bientôt plus profondément… Il faut songer à la loger en lieu sûr.

En arrivant au manoir, Mme Hocquart demanda Louise et parut alarmée d’apprendre qu’elle ne serait plus servie par l’estimable jeune fille.

— Mon enfant m’est chère, madame, dit Cambrai, et je ne veux pas qu’elle apprenne à mentir et à tramer des fuites.

Joséphine ne répondit rien à cette insolence, et témoigna avec douceur le désir de se retirer dans sa chambre.

— C’est juste, reprit Cambrai ; mais vous n’irez pas dans cet appartement rempli de vanités mondaines ; vous dormirez dans un lieu plus sûr.

— Plût au ciel que ce fût dans ma tombe ! répartit mélancoliquement Mme Hocquart. Mais on frémit malgré soi à la pensée de la mort.

— Vous n’avez, madame, aucune raison de vous arrêter à cette pensée : M. l’intendant vient ici ce soir ou demain matin, et vous rentrerez sans doute dans ses bonnes grâces.

— Mais viendra-t-il ? viendra-t-il bien certainement, bon M. Cambrai ?

— Ah ! oui, bon M. Cambrai ! Mais quand vous parlerez à M. Hocquart, serai-je encore le bon M. Cambrai ? Pourtant, je n’ai agi que par ses ordres.

— Vous serez mon protecteur, un protecteur un peu brusque, il est vrai, mais enfin un protecteur. Ah ! si Louise était avec moi, que je serais contente !

— Elle est mieux où elle est, madame. Mais voulez-vous prendre quelque nourriture ?

— Oh ! non, non ! ma chambre, ma chambre !

— Je vais vous y conduire et vous y laisser quelque chose, au cas où vous aimeriez à boire ou à manger un peu.

Puis il la fit monter au second et entrer dans sa chambre, à lui. C’était un appartement situé à l’extrémité nord-est du manoir. Il avait une porte qui donnait au dehors sur une galerie à laquelle venait se joindre une espèce de pont-levis léger jeté sur la rivière, et dont la moitié, celle qui tenait à la galerie du manoir, était abaissée à volonté de manière à interrompre la communication avec la rive opposée. Cela servait à Cambrai pour communiquer avec le moulin sans avoir besoin de faire un circuit de plusieurs arpents par le pont de l’auberge du Canard-Blanc. Mais chaque soir il avait soin d’abaisser le pont-levis, par crainte sans doute des voleurs, car, comme tous les avares, il ne craignait rien tant que les voleurs, et en soupçonnait partout.

— Pourquoi fermez-vous à clef la porte sur moi ? demanda Joséphine avec inquiétude, en voyant que Cambrai mettait la clef dans la serrure pour la refermer.

— C’est pour empêcher, madame, que les gens de la maison ne viennent vous troubler. Si vous avez besoin de prendre l’air ou d’appeler pour quelque chose, vous pourrez sortir sur la galerie, par cette autre porte, que vous ouvrirez ou fermerez à l’aide de ces verrous.

La pauvre femme n’en dit pas davantage, et Cambrai ferma à clef la porte qui donnait à l’intérieur sur une antichambre inoccupée et nue de tout ameublement.

Joséphine, restée seule, ouvrit la porte qui donnait sur la galerie et vit qu’aucun escalier ne descendant dans la cour, il n’y avait pour elle de moyen de s’échapper qu’en traversant la rivière sur le petit pont de trois planches de largeur, qui reliait la chambre de Cambrai à la maison du meunier de l’autre côté.

Ce soir, se dit-elle, quand il fera noir, si mon mari n’est pas arrivé, je m’échapperai par là et courrai me placer sous la protection du bon M. Mercier, — c’était le nom du curé de la Rivière-du-Loup, — qui, lui, saura bien trouver assez de secours pour résister à mes persécuteurs. Raboin — tel était le nom du meunier, — est une bonne nature, il ne me dénoncera pas, s’il a connaissance de ma fuite.

En se parlant ainsi, elle jeta un coup d’œil à ses pieds, où la rivière, gonflée par de fortes pluies récentes, coulait à pleins bords. D’ailleurs à cette époque, où le déboisement des terres était peu avancé encore, les eaux de la petite comme de la grande rivière du Loup étaient en tout temps de l’année, excepté pendant la crue du printemps, plus hautes qu’à présent. Le sourd grondement des eaux tombant de la chaussée, le courant rapide qu’elle remarquait, et l’humidité glaciale qui montait des flots écumants, par ce matin d’une froide journée d’octobre, tout cela augmenta son effroi.

— Si le vertige gagnait ma pauvre tête, et si j’allais tomber dans cet abîme ! pensa-t-elle. Mais non, il y a des garde-corps, et je n’aurai qu’à faire attention.

Comme elle se faisait cette réflexion, elle entendit des pas dans la cour en arrière, et elle rentra doucement dans sa chambre en verrouillant la porte.

— Eh bien ! dit Deschesnaux à Cambrai, à présent que l’oiseau est dans la cage, fais-nous servir à déjeuner, nous en avons certes besoin, après une pareille nuit de marche et de fatigue ; moi je vais chercher le vieux docteur. Il y aura de l’ouvrage pour lui, il faut le mettre de bonne humeur.

Mais il revint au bout d’un instant seul, avec un rire sinistre sur les lèvres.

— Notre ami s’est exhalé, fit-il.

— Que voulez-vous dire ? demanda Cambrai. Se serait-il enfui avec mes cinquante écus, qui devaient se multiplier plus de mille fois ? J’aurais recours à la justice pour faire arrêter et punir le mécréant.

— Tu as un moyen plus sûr de les retrouver : va te pendre et plaider contre Degarde devant le tribunal du diable, car c’est là qu’il a porté sa cause.

— Est-il donc mort ?

— En effet, il est mort. Il a le visage et le corps tout enflés. Il venait sans doute de mélanger quelques-unes de ses drogues infernales ; le masque de verre qu’il portait sur son visage est tombé, et le poison s’est insinué dans son cerveau.

— Grand Dieu ! Mais croyez-vous, Deschesnaux, que la transmutation avait eu lieu ? Avez-vous aperçu des lingots dans le creuset ?

— Je n’ai vu que Degarde mort ; c’est un spectacle hideux. Il faut l’enterrer bien avant dans la cave avec ses instruments. Qui songera à lui et s’apercevra qu’il n’est plus ? Personne, vraisemblablement. Maintenant, il faut s’occuper d’elle. Comment allons-nous en finir ?

À ces mots, Cambrai s’approcha lentement de la table et dit :

— Bon Dieu ! Deschesnaux, faut-il donc en venir là ?

— Oui, Thom, si tu veux gagner cette propriété.

— J’avais toujours craint que ça ne finît ainsi. Mais comment ferons-nous, Deschesnaux ? car, pour rien au monde, je ne voudrais porter la main sur elle.

— J’aurais la même répugnance à le faire, Thom. Nous devons regretter ce sorcier de Degarde et son élixir, et ce vaurien de Lavergne.

— Comment ! où est donc en effet Lavergne ?

— Ne m’adresse pas de question sur son compte ; tu le verras sans doute un jour. Mais revenons à des affaires plus sérieuses. Thom, cette trappe, ou ce pont-levis de ton invention, peut-il avoir l’apparence d’être sûr, quoique les supports soient enlevés ?

— Oui, il peut rester levé comme de coutume sans les supports, mais une personne n’aurait pas fait quatre pas dessus qu’il s’abaisserait en un clin d’œil, précipitant son fardeau dans la rivière… Ah ! mon Dieu ! tout cela finira mal pour nous tous…

— Tu t’alarmes de rien, Thom. Ne vois-tu pas qu’elle mourrait en ayant voulu s’enfuir… Que pouvions-nous faire à cela, toi ou moi ? Allons déjeuner… nous nous concerterons après-midi.

Dans l’après-midi, vers le soir, Cambrai visita l’infortunée prisonnière et lui porta quelque nourriture. Il fut tellement touché de sa douceur et de sa résignation qu’il ne put s’empêcher de lui recommander de ne pas mettre le pied dehors avant l’arrivée de M. Hocquart.

— Et j’espère, ajouta-t-il, qu’il arrivera bientôt.

— Hélas ! dit la malheureuse Joséphine, je ne sais plus que penser : il m’avait promis de revenir de suite auprès de moi, et je ne l’ai plus revu ! Il est impossible qu’il ignore que l’on m’a forcée à revenir ici, et il n’est pas encore arrivé à mon secours, bien que trois ou quatre heures suffisent pour se rendre des Trois-Rivières ici, avec un bon cheval. Dieu seul connaît le fond des cœurs et peut prévoir le dénouement de cette triste aventure. Que sa volonté soit faite… je n’espère plus qu’en son infinie miséricorde !

Cambrai, ému, ce qui lui arrivait rarement, alla rejoindre son complice, après avoir soulagé en partie sa conscience du poids qui l’accablait.

Deschesnaux et lui se retirèrent dans la salle à dîner, au premier, et attendirent ce qui allait arriver. Ils attendirent vainement. Il faisait noir depuis une demi-heure, et rien n’avait bougé au dehors. Deschesnaux se dit :

— Peut-être a-t-elle résolu d’attendre que son mari soit venu pour sortir ; je n’y avais pas songé. Et il sortit.

Au bout de quatre ou cinq minutes, Cambrai entendit les pas d’un cheval dans la cour, puis un coup de sifflet semblable au signal de l’intendant lorsqu’il arrivait. L’instant d’après, la porte de sa chambre s’ouvrait, et l’infortunée Joséphine, ne pouvant voir de la galerie dans la cour que l’angle du mur cachait à ses regards, s’avançait quelques pas sur le petit pont-levis pour tâcher de découvrir qui arrivait : soudain le pont s’abaissa sous son poids, et elle fut précipitée d’une hauteur de vingt pieds dans les flots, en poussant un faible cri.

Cambrai, en entendant le pont s’abattre, courut dehors pour s’assurer de ce qui venait d’arriver.

— Je ne croyais pas imiter si bien le signal de l’intendant, lui dit Deschesnaux en le rencontrant au coin du manoir.

— Vous êtes un démon incarné répondit Cambrai tremblant, vous l’avez tuée par ses plus tendres affections.

— Imbécile ! répartit Deschesnaux, ta tâche est remplie, ta récompense assurée, et nos embarras terminés. Regarde dans la rivière : que vois-tu ?

— Je vois des vêtements blancs semblables à un monceau de neige. Dieu ! elle soulève un bras… on ne voit plus rien !

— Au secours ! au secours ! une personne se noie au milieu de la rivière, vis-à-vis d’ici, cria de l’autre côté Raboin, le meunier.

— C’est la dame du manoir qui, dans un accès de folie et, trompant notre surveillance, vient de se jeter à l’eau, répondit Deschesnaux. Avez-vous quelque crochet dont on pourrait se servir pour essayer de la repêcher ?

— Non, dit Raboin, mais je cours demander à M. Gravel s’il en a.

— Dépêchez-vous, ajouta l'hypocrite Deschesnaux.

Cinq minutes plus tard, une trentaine de personnes étaient rendues sur les bords de la rivière entre le moulin et le pont de l’auberge du Canard-Blanc, attendant avec anxiété les résultats des recherches que de chaque rive plusieurs hommes faisaient au fond de la rivière à l’aide de grappins improvisés. Sur ces entrefaites, trois cavaliers passèrent au galop et entrèrent dans le parc du manoir. C’étaient M. Hocquart, DuPlessis et Taillefer. En les voyant arriver, Cambrai disparut, mais Deschesnaux, avec son front d’airain ordinaire, alla au-devant de l’intendant.

— Que signifie ce rassemblement de monde ? demanda celui-ci en sautant à terre.

— Hélas ! monsieur, répondit Deschesnaux des larmes dans la voix, un malheur vient d’arriver.

— Deschesnaux ! Deschesnaux ! malheur à vous-même ! reprit M. Hocquart, dont un terrible soupçon venait à ces mots de frapper l’esprit.

— Toute la journée, poursuivit rapidement Deschesnaux sans se laisser déconcerter par cette menace, elle a donné des signes inquiétants de dérangement d’esprit, véritable dérangement, cette fois. Le ciel voulait peut-être par là nous punir d’avoir menti l’autre jour en la faisant passer pour folle lorsqu’elle ne l’était pas encore. Ne voulant pas que rien de funeste lui arrivât, je me préparais, tout à l’heure, à courir vous avertir, — mon cheval est encore là dans la cour qui m’attend, — lorsque soudain elle se précipita du haut de la galerie dans la rivière.

— Et vous ne vous êtes pas jeté après elle pour l’en retirer, lâche ? s’écria M. Hocquart.

— Voyez mes habits tout trempés, que je n’ai pas pris seulement le temps d’enlever avant de risquer ma vie pour sauver la sienne si c’était possible ; mais elle avait déjà disparu sous les flots.

Il s’était en effet trempé dans l’eau jusqu’au cou, mais seulement pour faire croire qu’il avait cherché à sauver sa pauvre victime.

— Nous tirerons au clair nos comptes ensemble plus tard, dit M. Hocquart, en se tenant la tête dans ses deux mains ; si je ne puis la revoir vivante pour…

Il ne put achever sa phrase, et s’affaissa en perdant connaissance. Il passa la nuit dans le délire. Lorsque, le lendemain, il reprit ses sens, il aperçut, en ouvrant la porte du salon, l’appartement tout tendu de blanc et un corps, recouvert d’un drap placé au pied d’une chapelle ardente. DuPlessis, qui le suivait, le prit par le bras pour le soutenir, en s’apercevant qu’il chancelait.

— Voulez-vous la voir ? lui demanda DuPlessis.

— Oh ! oui, répondit-il en sanglotant.

DuPlessis leva le drap.

— Et ce voile noir aussi, dit le malheureux époux, qui ne s’apercevait pas que cette couleur livide était celle de la figure de la pauvre noyée. Ah ! fit-il peu après en voyant qu’il s’était trompé… Et il embrassa ce front glacé en le couvrant de ses larmes abondantes. DuPlessis n’était guère moins ému.

Le jour suivant, un long convoi funèbre conduisait la dépouille mortelle de Joséphine Pezard de la Touche au cimetière de la Rivière-du-Loup.

En voyant le chagrin de l’intendant, les gens se disaient entre eux :

— Il semble l’avoir aimée plus tendrement que son mari ; elle était sans doute sa proche parente.

Le bon M. Mercier, curé, était le seul dans la paroisse qui connût le mari véritable de la pauvre infortunée.