Le manoir mystérieux/Le doigt de Dieu

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 243-248).

CHAPITRE XL

LE DOIGT DE DIEU


M. Hocquart s’en fut cacher sa douleur dans sa résidence à Québec. Deschesnaux eut l’audace de l’y suivre, mais il fut plusieurs jours sans pouvoir le voir. Lorsque, après plusieurs demandes d’entrevue, il fut admis en présence de l’intendant, ce dernier lui dit d’un ton glaçant :

— En effet, votre présence me rappelle que la justice a des comptes à éclaircir avec vous.

— Monsieur, reprit Deschesnaux, avec cet air fascinateur et cette voix persuasive qui le caractérisaient, si vous me croyez coupable, vous avez beau à me confronter avec la justice ; je ne la crains pas. Seulement, ce qui m’est pénible, c’est d’avoir perdu votre confiance sans le mériter. Je ne suis pas le bourreau que vous pensez en ce moment, puisque je n’ai seulement pas eu le courage de laisser exécuter votre propre arrêt de mort par Lavergne.

— Pourquoi me rappeler ces souvenirs amers ? Deschesnaux, vous savez bien que j’ai de suite regretté d’avoir donné un pareil ordre.

— Pas si vite, monsieur, puisque vous envoyiez Lavergne après moi pour l’exécuter, pensant sans doute que je ne voudrais pas le faire moi-même, ce en quoi vous aviez raison.

— Je ne vous comprends pas, Deschesnaux. Pourquoi avez-vous tué Lavergne ? Vous ne nierez toujours pas avoir été l’auteur de cette mort-là ?

— Parce que, monsieur, il voulait s’emparer de votre épouse pour arranger ça lui-même, comme il s’exprimait, en ajoutant que je devais m’en retourner de suite vers vous aux Trois-Rivières. Comme, après vous avoir quitté, en réfléchissant, je vins à la conclusion que je ne devais pas exécuter votre ordre, au risque de vous déplaire, et lorsque moi-même je l’avais d’abord approuvé dans un moment de dévouement outré pour vos intérêts, je ne pouvais abandonner une femme faible et sans défense aux mains d’un scélérat comme ce Lavergne. Voyant que je lui résistais, il tira l’épée contre moi et m’en aurait percé si je n’avais tiré un coup de pistolet pour l’effrayer. Je voulais le mettre dans l’impossibilité de nous suivre, en tuant son cheval, mais à un cri qu’il poussa, je vis que je l’avais blessé lui-même. Cependant j’ignorais l’avoir tué. Je n’avais nullement l’intention de le tuer. Le pauvre malheureux, je crains bien qu’il ne fût pas préparé à comparaître devant le Juge suprême !

— Et qu’avez-vous fait de ma lettre qu’il devait vous remettre ?

— Une lettre qu’il devait me remettre ? M. l’intendant, comment avez-vous pu, vous, un homme si prudent confier un message important à une brute comme Lavergne, qui avait peine à se tenir sur son cheval, quand il nous a rejoints, tant il était sous l’effet de la boisson ? Il n’a pas dû faire long de chemin avant de la perdre. Pourvu, au moins, que cette lettre n’ait pas été trouvée ou qu’elle ne contînt rien de compromettant pour vous.

— Deschesnaux, reprit M. Hocquart d’un ton grave, après quelques instants de réflexion, vous êtes un abîme insondable pour moi. Étaler toute cette lugubre histoire aux yeux du publie, ce serait faire un scandale sans rendre la vie aux morts. Que les morts reposent en paix, et que Dieu soit juge de ce que vous avez fait. Souvenez-vous que si on réussit parfois à échapper à la justice des hommes, on n’échappe jamais à la justice de Dieu ! Maintenant, que votre présence ne vienne plus rouvrir dans mon cœur des plaies trop douloureuses. Éloignez-vous ; ce sera d’ailleurs plus prudent pour votre sûreté.

Deschesnaux suivit en effet ce conseil. Le lendemain il s’embarquait sur un vaisseau à destination de l’Acadie, où il ne tarda pas à se lier de connaissance et d’amitié avec un homme à peu près aussi dangereux que lui-même, le fameux Bigot, qui, quatre ans plus tard, remplaça M. Hocquart comme intendant du roi à Québec. Deschesnaux y revint avec lui et il fut son complice dans les fraudes gigantesques qui furent commises au détriment du trésor public pendant la guerre suivante, dont l’issue changea le sort du Canada, en le faisant passer sous la domination anglaise. Comme l’histoire nous l’apprend, à sa rentrée en France, après la reddition de Lévis, en 1760, Bigot fut emprisonné et forcé de restituer une partie des millions qu’il avait volés. Deschesnaux, plus prudent, était demeuré au Canada. Mais s’il fut riche, il passa le reste de sa vie déshonoré ; ses propres parents lui tournèrent le dos et le traitèrent comme un traître à sa patrie.

L’unique fils qu’il eut d’un mariage qu’il contracta à un âge assez avancé, dissipa tout le bien qu’il lui avait laissé. Son petit-fils mourut dans la misère. Coïncidence étrange, celui-ci, devenu fou, voyageait continuellement à pied de Québec à la Rivière-du-Loup, et il avait la manie de regarder en arrière de lui à tous les cinq ou six arpents qu’il faisait, prétendant voir un fantôme qui le suivait. On le rencontrait encore il y a une vingtaine d’années. Beaucoup de personnes demeurant sur la rive nord du fleuve se rappellent parfaitement avoir connu ce Baptiste Deschesnaux.

Quant à M. Hocquart, il demanda à plusieurs reprises d’être rappelé en France, mais ce n’est que plus de quatre ans après l’événement qui l’avait plongé dans le deuil, c’est-à-dire en 1748, qu’il put repasser en France, où il mourut dans une obscure retraite, plusieurs années plus tard, en demandant à la religion les consolations que ni les grandeurs, ni les richesses n’avaient pu lui procurer. La famille des de Beauharnais, autant par générosité que par orgueil, ne révéla jamais rien de son mariage secret ni des suites funestes qui en avaient résulté. Le reste du temps qu’il passa à Québec, il se montra le moins possible en public, si ce n’est pour l’accomplissement des devoirs de sa charge.

On attribua ce changement en lui au regret qu’il éprouvait d’avoir été pour quelque chose dans l’enlèvement de Mlle Pezard de la Touche, par son ami et protégé Deschesnaux, qu’on crut généralement avoir été le mari de l’infortunée Joséphine.

Le vieux seigneur de Champlain apprit la triste fin de sa fille de la bouche même de M. Hocquart, qui lui révéla en même temps le secret de son union avec Joséphine, en lui demandant pardon du chagrin qu’il lui avait causé. Le malheureux père, déjà miné par le chagrin et une maladie de langueur, n’eut pas la force de supporter ce rude coup ; en moins d’un mois il alla rejoindre dans un monde meilleur l’enfant chérie qu’il avait tant pleurée.

En 1759, on retrouve DuPlessis à la bataille des Plaines d’Abraham, défendant le sol de la patrie contre l’envahisseur étranger. En 1760, il mourut en se couvrant de gloire avec l’héroïque petite armée du chevalier de Lévis à la bataille de Ste-Foye, où la valeur française brilla encore une fois d’un si vif éclat.

Taillefer, à qui M. Hocquart avait fait un riche présent, épousa Louise et sut la rendre heureuse.

Le sort de Cambrai fut longtemps inconnu, et le manoir en question fut abandonné par M. Montour, à qui M. Hocquart le vendit, avec ses autres propriétés. Les domestiques affirmèrent avoir entendu des gémissements et des bruits extraordinaires sortir de la chambre occupée en dernier lieu par la dame du manoir, ce qui fit croire au vulgaire que cette maison était hantée par des revenants. C’en était assez à cette époque pour l’empêcher d’être habitée.

Trente-deux ans plus tard, en 1775, les débris de l’armée américaine qui venait de se faire battre sous les murs de Québec, où son commandant, Montgomery, fut tué, et d’éprouver un nouvel échec à la Pointe-du-Lac, en retraitant, arrivaient un soir au village de la Rivière-du-Loup, fatigués, épuisés. Après avoir brûlé le pont de la Grande-Rivière, pour retarder l’ennemi à leur poursuite, les Américains, qui n’étaient plus que quelques centaines, décidèrent de passer la nuit là. Un certain nombre se logèrent par groupes à l’auberge et dans les maisons privées, et la plupart se retirèrent dans le manoir abandonné. Peu après leur départ, de bonne heure le lendemain matin, on s’aperçut que le manoir était en flammes. Le feu fut-il mis à dessein ou par accident, c’est ce qu’on ne sut jamais. Toujours est-il que quelques heures après il ne restait plus que les murs noircis. Vingt-cinq années s’écoulèrent encore, ces murs restaient toujours debout comme un souvenir lugubre. Lorsque, le soir le vent soufflait à travers leurs ouvertures, les passants pressaient le pas comme s’ils avaient cru entendre des voix d’outre-tombe. Enfin, en 1800, on les démolit pour en faire servir la pierre aux fondations de la nouvelle église paroissiale. C’est alors qu’on découvrit un passage secret qui avait dû conduire d’une chambre du second étage à une sorte de cellule située plus bas à l’angle nord-est, où se trouvait un coffre-fort contenant une quantité de pièces d’or et d’argent, et sur lequel était un squelette. Le sort de Thom Cambrai fut alors manifeste pour les anciens de l’endroit qui avaient gardé la tradition des événements auxquels il avait été mêlé. Il avait fui dans ce lieu secret en oubliant la clef au dehors, et avait péri victime des moyens qu’il avait imaginés pour garder les richesses gagnées en perdant son âme.

Dès qu’il ne resta plus de vestiges du « Manoir mystérieux », la légende s’en perdit rapidement dans la mémoire de la nouvelle génération.