Le manoir mystérieux/Le vrai maître du logis

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 58-60).

CHAPITRE VII

LE VRAI MAÎTRE DU LOGIS


Deschesnaux se retira discrètement en voyant entrer son maître ; Louise en fit autant.

— Enfin !… enfin ! dit madame Hocquart, te voilà arrivé !

M. Hocquart, après avoir embrassé sa femme avec tendresse, affecta de résister quand elle voulut le débarrasser de son manteau, qui, en tombant bientôt, le laissa voir couvert de vêtements aussi élégants que riches et portant, entre autres décorations, la croix de l’ordre de Saint-Louis. Madame Hocquart, avec une curiosité enfantine, que sa jeunesse et son éducation loin du grand monde rendaient toutes naturelles, examina le costume de celui qui passait pour l’ornement de la haute société québecquoise. M. Hocquart répondait en souriant aux questions naïves que sa jeune femme lui faisait sur différentes parties de ses vêtements et de ses décorations.

— Maintenant, Joséphine, dit-il, tu as vu ton vassal sous le costume le plus brillant qu’il pût prendre en voyage, car les habillements d’apparat ne se portent que dans les grandes cérémonies.

— Eh bien, répondit Mme Hocquart, un désir en fait naître un autre : j’ai désiré voir mon mari revêtu de sa grandeur ; à présent, je voudrais me trouver avec lui dans sa maison des Trois-Rivières ou de Québec, et jouir du rang auquel a droit l’épouse de l’intendant distingué du roi.

— Un jour, oui, Joséphine, ce jour viendra, et tu ne peux le désirer plus ardemment que moi. Avec quel plaisir j’abandonnerais les soins de l’État, les soucis et les inquiétudes de la vie officielle, pour couler tranquillement ma vie dans mes domaines, avec toi pour compagne et amie ! Mais, pour le moment, c’est impossible.

— Et pourquoi cela est-il impossible ?

Le front de l’intendant se rembrunit.

— Joséphine, dit-il, n’empoisonne pas le bonheur présent en désirant une chose impossible aujourd’hui. Rendre public en ce moment notre mariage serait travailler à ma ruine. Mais crois-moi, plus tard, lorsque ce sera plus facile, je ferai ce qu’exige la justice pour toi comme pour moi. Ne reviens plus sur ce sujet, qui m’est pénible. Dis-moi plutôt si tout se passe ici selon tes goûts. Comment Cambrai se conduit-il pour toi ?

— Il me rappelle quelquefois, répondit Mme Hocquart en soupirant, la nécessité de ma solitude, mais c’est me rappeler tes désirs. D’ailleurs, sa fille Louise est la compagne de ma solitude, et je l’estime infiniment.

— Vraiment ? Je veux la récompenser alors puisqu’elle te plaît.

Mme Hocquart appela Louise.

— Puisque madame est contente de vos services, prenez ceci pour l’amour d’elle, dit-il, en lui mettant dans la main cinq pièces d’or.

— Je n’accepterais pas ce présent, que, d’ailleurs, je mérite trop peu, répondit Louise, si je n’espérais pouvoir m’en servir de manière à attirer les bénédictions de Dieu sur vous, sur madame et sur moi.

— Faites-en ce qu’il vous plaira. Mais allez dire que l’on se hâte de nous servir la collation.

— J’ai engagé M. Deschesnaux et Cambrai à souper avec nous ; m’approuves-tu ?

— J’approuve tout ce que tu fais, Joséphine, et je suis charmé que tu aies accordé cette marque d’égard à M. Deschesnaux, qui est l’âme de mes conseils intimes et m’est tout dévoué. Quant à Cambrai, ce qu’il fait pour moi en ce moment exige qu’il ait ma confiance.

— Maintenant, reprit Mme Hocquart, j’ai une grâce à te demander et un secret à te dire.

— Garde-les tous les deux pour plus tard, s’ils ne te pèsent pas trop, et allons souper ; la course que j’ai faite m’a donné l’appétit.

M. et Mme Hocquart passèrent dans la salle à manger, où Deschesnaux et Cambrai les attendaient. Ce dernier ne dit pas un mot pendant tout le repas. Deschesnaux prit part à la conversation avec un tact remarquable et sut entretenir la bonne humeur de l’intendant. La nature l’avait doué des qualités nécessaires au rôle qu’il voulait jouer. Il était discret et prudent, et avait un esprit subtil et inventif. Mme Hocquart, quoique prévenue contre lui, ne put s’empêcher de trouver sa conversation agréable.