Le manoir mystérieux/Le départ

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 61-66).

CHAPITRE VIII

LE DÉPART


Le lendemain, de bonne heure, l’intendant et Deschesnaux se rencontrant dans la grande salle, le premier dit à l’autre :

— Donnez-moi mon habit, et chargez-vous de ces chaînes, ajouta-t-il, en lui remettant les insignes qu’il portait la veille. Hier soir, leur poids me coupait presque le cou. Je suis à demi-résolu de me débarrasser de ces fers, inventés pour enchaîner les dupes. Qu’en dites-vous, Deschesnaux ?

— En vérité, monsieur, je pense que les chaînes d’or ne ressemblent guère aux autres, et que plus elles sont lourdes, plus elles sont agréables.

— Cependant, Deschesnaux, je crois qu’elles ne m’enchaîneront plus longtemps à la vie officielle. Quelles nouvelles faveurs puis-je obtenir, et que puis-je gagner à de nouveaux ou plus longs services ? J’en ai connu plus d’un de par le monde qui a eu à se repentir de n’avoir pas su borner à temps son ambition. Moi-même, j’ai couru bien des risques et j’ai glissé déjà sur le bord du précipice.

— Monsieur, reprit Deschesnaux, tout ce que je désire, c’est qu’avant de prendre une résolution définitive, vous consultiez mûrement votre bonheur et votre réputation.

— Parlez, dit M. Hocquart en voyant que Deschesnaux ne semblait pas oser en dire davantage. Je veux peser avec vous le pour et le contre.

— Eh bien, monsieur l’intendant, supposons que, bravant le mécontentement de la marquise, qui, comme vous savez, exerce une grande influence sur M. de Beauharnais, qui lui-même, vous ne l’ignorez pas non plus, en exerce une non moins grande, en proportion, à la cour, grâce à sa famille puissante, aux alliances de celle-ci et aux services par lesquels il s’est déjà signalé dans la marine et ailleurs ; supposons, dis-je, que, bravant ce mécontentement et les sarcasmes de la bonne société dans ce pays, vous vous êtes retiré dans votre manoir des Trois-Rivières ou d’ici. L’ancien intendant du roi, celui auquel était confiée l’administration financière du pays, celui qui n’avait de supérieur que le gouverneur général et pouvait légitimement ambitionner, raisonnablement espérer de le devenir lui-même un jour, est maintenant un simple gentilhomme campagnard, satisfait de retirer ses rentes de ses censitaires et d’étendre son autorité sur les employés de ses moulins…

— Deschesnaux ! interrompit l’intendant en fronçant le sourcil.

— Vous m’avez ordonné de parler, monsieur ; laissez-moi terminer mon tableau… La cour trouve que M. de Beauharnais a été assez longtemps gouverneur du Canada ; il s’agit de le remplacer. M. de Vaudreuil a prévu ce qui devait arriver et a fait agir en conséquence et à propos les hautes influences qu’il sait lui être favorables. Surtout, il a eu la prudence de rester tout le temps dans le service du roi, dans une qualité ou dans une autre. M. Bégon en a fait autant de son côté et pour son avancement. Vous, vous apprenez tout cela à la campagne, au coin de votre feu, loin du monde officiel, par lequel vous avez voulu vous faire oublier. Vous commencez alors à regretter, mais trop tard, la nullité à laquelle vous vous êtes condamné. Et pourquoi ?…

— C’est assez, Deschesnaux, c’est assez ! fit l’intendant, je saurai triompher de mes goûts pour la retraite ; car il s’agit de considérer le bien public ; et, pour servir mon roi et mon pays, vous avez raison, je dois continuer d’occuper le poste où je suis. Ordonnez que l’on selle nos chevaux ; je vais prendre, comme l’autre jour, un habit de livrée.

À ces mots, il alla rejoindre Mme Hocquart.

— Adieu, Joséphine, lui dit-il. Le soleil se montre à l’horizon ; je devrais être déjà à sept lieues d’ici.

— Sitôt me quitter ? dit-elle. Tu ne m’accorderas donc pas ma demande ? Soit ! je ne te réclame plus de me reconnaître publiquement pour ton épouse ; mais permets-moi au moins de confier le secret de notre union à mon père, et, en lui disant le nom de mon mari, de mettre fin à sa douleur. On rapporte qu’il est dangereusement malade.

— « On rapporte ? » répéta vivement M. Hocquart. Qui a pu te rapporter cela ? Deschesnaux ne lui a-t-il pas fait savoir tout ce dont on pouvait l’instruire pour le moment ? Ne t’a-t-il pas dit qu’on avait trouvé le noble vieillard bien portant ? Qui a pu faire naître d’autres idées dans ton esprit ?

— Personne, mon cher mari ; mais je voudrais m’assurer de mes propres yeux de la santé de mon bon vieux père ; il a été si tendre pour moi !

— C’est impossible, ma douce Joséphine. Notre secret cesserait bien vite d’en être un, car ton père a toujours chez lui ce capitaine des Trois-Rivières, ce DuPlessis, qui sait tout ce qui s’y passe et s’y dit.

— Mon père est un homme prudent ; et quant à DuPlessis, bien qu’il puisse m’en vouloir de l’avoir dédaigné, il est incapable de rendre le mal pour le mal.

— J’aimerais mieux, Joséphine, que le diable se mêlât de mes affaires que ce DuPlessis.

— Et pourquoi as-tu une telle opinion de ce pauvre DuPlessis ?

— Mon intérêt devrait être pour toi une raison suffisante pour te dispenser d’en rechercher d’autres ; mais si tu désires en savoir plus, apprends que le capitaine DuPlessis est l’ami et le protégé de M. de Vaudreuil, mon rival, et de Bégon, mon ennemi, et que si l’un des deux était instruit de notre mariage avant que la marquise de Beauharnais fût préparée à l’apprendre, je serais déconsidéré et peut-être obligé de tout abandonner : position, fortune, honneurs, et de recevoir en retour l’indifférence de mes anciens amis et les sarcasmes de mes ennemis.

— Mon cher mari, tu t’exagères les choses. Comment as-tu conçu une si mauvaise opinion de DuPlessis ? S’il suffit de te parler de lui pour t’offenser, que dirais-tu si je l’avais vu ?

— Si tu l’avais vu ! tu ferais bien de tenir cette entrevue secrète, car quiconque voudra pénétrer dans mes secrets s’en repentira cruellement. Mais qu’as-tu, mon amour ? ajouta-t-il en adoucissant le ton à la vue de sa femme qui pâlissait. As-tu quelque chose à me demander qui ne puisse compromettre ni mon honneur ni notre fortune ?

— Rien, répondit Mme Hocquart d’une voix faible. Je désirais te demander quelque chose, mais tu me l’as fait oublier.

— Tu tâcheras de te le rappeler la prochaine fois, dit-il. Et, après avoir essayé de la consoler de son mieux, il ajouta, en l’embrassant affectueusement : « Au revoir, ma Joséphine. N’oublie pas que du secret que j’exige de toi dépend notre bonheur dans l’avenir. »

Et il sortit. Au bas de l’escalier, Deschesnaux lui donna un grand manteau et un chapeau rabattu qui lui cachait en partie le visage.

Il monta à cheval d’un air distrait et sortit du parc. Deschesnaux, resté un peu en arrière, murmura à l’oreille de Cambrai :

— Ne parle à personne de la visite de DuPlessis, il y va de notre fortune à tous les deux. Suis toujours mes conseils, Thom, et tu pourras obtenir la propriété de tout ceci.

Deschesnaux eut bientôt rejoint M. Hocquart, et lui dit :

— Je me suis arrêté un instant pour demander à Cambrai l’adresse d’un homme que je destine à remplacer Letendre à votre service. Si vous voulez continuer votre route sans moi, je retournerai sur mes pas et je vous l’amènerai aux Trois-Rivières avant que vous soyez levé.

— Allez, Deschesnaux, mais dépêchez-vous, car il faut que vous reveniez promptement aux Trois-Rivières pour vous trouver à mon lever. Vous savez que je suis censé y être endormi dans ce moment.

À ces mots M. Hocquart partit à toute bride, et Deschesnaux, retournant sur ses pas, descendit à la porte du « Canard-Blanc » et demanda à parler à Michel Lavergne.

— Je vois, dit-il en apercevant la mine embarrassée du notoire neveu de l’aubergiste, que tu as perdu la trace de DuPlessis. Est-ce la ton adresse si vantée ?

— Je vous garantis pourtant, noble monsieur, répliqua Michel, que jamais les traces d’un renard ne furent mieux suivies. Je l’ai vu se terrer ici, et avant le jour il était parti sans que personne ne l’eût aperçu.

— Je suis tenté de croire que tu me trompes ; mais prends garde, tu auras lieu de t’en repentir amèrement !

— Monsieur, le meilleur chien peut se trouver en défaut ; demandez à mon oncle, à son garçon, à toute la maison, si j’ai perdu de vue DuPlessis un seul instant dans la soirée. Diable ! je ne pouvais m’établir dans sa chambre comme un garde-malade, cependant.

Deschesnaux prit quelques informations qui confirmèrent les assertions de Lavergne, et, convaincu de sa bonne foi, il lui parla du projet de le prendre pour le service de l’intendant. Ils ne tardèrent pas à s’entendre. Aussitôt ils montèrent à cheval et se dirigèrent vers les Trois-Rivières, où ils trouvèrent M. Hocquart à l’ancienne résidence que celui-ci avait achetée de M. de Francheville, seigneur de St-Maurice, en même temps que le manoir, le moulin et la fabrique de biscuits de la Rivière-du-Loup. Cette maison était occupée par son ami intime le docteur Alavoine, chez lequel il se retirait lorsqu’il était aux Trois-Rivières.

Dans l’après-midi du même jour, tous les trois se mirent en route pour Québec. Ils se rendirent le soir jusqu’à Portneuf, et arrivèrent eu ville le lendemain avant-midi.