Le manoir mystérieux/L’avertissement

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 136-141).

CHAPITRE XXI

L’AVERTISSEMENT


Tom Cambrai, pour suivre les instructions de Deschesnaux, et aussi pour satisfaire son avarice, avait eu soin de se mettre à l’abri des indiscrétions en ayant le moins de serviteurs possible. Un vieux domestique et une vieille femme, amenés de Québec, suffisaient pour le service de la maison. Louise était aux ordres de la maîtresse. Lorsque Taillefer frappa à la porte, ce fut la vieille femme qui vint ouvrir. Elle répondit par des injures à la demande qu’il fit d’entrer offrir ses marchandises aux dames de la maison. Mais il apaisa la vieille en lui glissant une pièce d’argent et en lui promettant une robe si sa maîtresse lui achetait quelque chose.

— Dieu vous bénisse ! car j’en ai grandement besoin. Passez de l’autre côté de la maison, dans le jardin, où madame se trouve en ce moment.

Taillefer, resté seul, se mit à chanter :


Voulez-vous dentelles de Liège,
Masques en Satin, gants en peau,
Du linon plus blanc que la neige,
Du crêpe noir comme un corbeau ?


— Qu’est-ce que c’est, Louise ? dit Mme Hocquart.

— Madame, c’est un de ces marchands de vanités que l’on appelle colporteurs, qui débitent leurs chansons encore plus futiles que leurs marchandises. Je suis étonnée que la vieille Marguerite l’ait laissé entrer.

— Elle a bien fait, mon enfant. Nous menons ici une vie assez ennuyeuse pour essayer de nous distraire quand l’occasion s’en présente.

— Mais, madame, mon père…

— Je prends tout sur moi, Louise. Approchez, brave homme, cria-t-elle au colporteur ; si vous avez de belles marchandises, vous trouverez votre profit.

Taillefer s’empressa d’étaler le contenu de sa balle en faisant l’éloge de ses marchandises avec la volubilité et l’adresse d’un véritable colporteur.

— Voilà plusieurs mois, dit Mme Hocquart, que je n’ai rien acheté. Mettez de côté cette fraise et ces manches de linon. Oh ! la jolie mantille couleur cerise ! n’est-elle pas du meilleur goût ? Je te la donne, Louise. Prends aussi cette étoffe chaude pour Marguerite. Et dites-moi, marchand, n’avez-vous pas de parfums, de sachets odorants ?

— Oui, madame, répondit Taillefer en lui montrant son assortiment et en ajoutant, pour fixer son attention, que les objets avaient augmenté de prix à cause des préparatifs qui se faisaient aux Trois-Rivières pour la réception du gouverneur, de la marquise et de Mlle de Beauharnais, et du mariage projeté de l’intendant du roi avec cette dernière, si l’on en croyait les rapports.

— Ces rapports sont mensongers, répliqua vivement Mme Hocquart, et ne sont faits que dans le but de ternir la réputation d’un homme d’honneur ; c’est infâme cela !

— Pour l’amour du ciel ! dit Louise toute tremblante, ne parlez pas ainsi, madame !

— Je vous assure, noble dame, reprit Taillefer au comble de la surprise, car il ignorait que Mme Hocquart, qu’il croyait femme de Deschesnaux, s’intéressât à l’intendant, je n’ai fait que répéter ce que bien des gens disent, et je n’ai eu aucune intention de raconter un mensonge.

Pendant ce temps, Mme Hocquart avait repris son sang-froid et elle poursuivit :

— Qu’y a-t-il dans cette boîte au fond de votre cassette ?

— C’est une drogue précieuse, madame. Une dose de ce médicament, gros comme un pois, avalée tous les matins pendant une semaine, suffit pour dissiper toutes les vapeurs noires qu’engendrent la solitude, la tristesse, un espoir déçu.

— Qui a jamais entendu parler, dit-elle, que les affections de l’âme fussent susceptibles de céder à des remèdes administrés au corps ?

— Eh bien, madame, j’ai pu, dernièrement constater l’efficacité de cette drogue sur un gentilhomme des Trois-Rivières, le capitaine DuPlessis, réduit à un état de mélancolie qui faisait craindre pour sa santé.

— Et ce gentilhomme, demanda-t-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre ferme, est-il rétabli ?

— Du moins, madame, ses souffrances morales lui sont maintenant plus supportables.

— Je veux essayer ce remède, Louise, moi qui ai souvent des humeurs noires.

— Mais, ma chère maîtresse, qui vous assure qu’il n’est pas dangereux ?

— Moi, répondit le marchand, en avalant une partie de la drogue.

Mme Hocquart acheta la boîte et expérimenta de suite le médicament, assurant en riant que sa gaieté commençait déjà à venir. Puis elle s’éloigna, laissant à Louise le soin de payer le colporteur.

— Jeune fille, dit alors Taillefer, je lis sur ton visage que tu aimes ta maîtresse.

— Elle le mérite, monsieur. Mais où voulez-vous en venir ?

— Les moments sont précieux, écoute-moi sans m’interrompre. Un vieillard va, ce soir ou demain matin, arriver ici. Il a la marche prudente, l’air perfide du chat, le naturel féroce du tigre. Je ne puis savoir quel crime il médite, mais la mort suit ses pas. Veille sur ta maîtresse. Qu’elle fasse usage de mon remède, c’est un antidote contre le poison ! Écoute : il entre du monde dans le jardin. Adieu.

Taillefer se cacha derrière un buisson touffu, et Louise entra rapidement dans la maison cacher les emplettes qui eussent révélé la présence du colporteur. Au bout d’un instant, Cambrai, l’alchimiste et Michel passèrent bruyamment près de Taillefer sans le voir. Michel était dans une sorte de frénésie causée par l’ivresse.

— Quoi ! s’écria-t-il, vous n’allez pas me donner ma bienvenue, moi qui vous amène la fortune dans votre chenil sous la forme du cousin du diable, qui change au fourneau les ardoises en écus français ! Approche ici, Thom « Bûcheron », et prosterne-toi devant le « Mammon » que tu adores.[1]

— Viens dans la maison, dit Cambrai, tu auras du vin.

— Non, je veux l’avoir ici. Je ne veux pas boire entre deux murailles avec le diable, qui empoisonnerait mon vin. Oui, n’est-ce pas, vieux Charlot, tu y mettrais du vert-de-gris, de l’ellébore, que sais-je encore ? Donne-moi toi-même un flacon, Tom « Bûcheron », et que le vin soit frais. Que l’intendant devienne gouverneur ! Et Deschesnaux ? Deschesnaux le scélérat, maréchal de France. Et que serai-je moi ? Roi ? Oui, le roi Michel Lavergne. Réponds-moi à cela, Thom, vieux chien d’hypocrite, vieux tigre caché sous la peau du renard, réponds à cela !

— Je vais l’étouffer et le jeter dans cette rivière, dit Cambrai d’une voix basse et tremblante de fureur.

— Point de violence, dit l’astrologue, il faut être prudent. Voyons, Lavergne, mon brave, voulez-vous trinquer avec moi à la santé du noble intendant du roi et de M. Deschesnaux ?

— Certainement, mon vieux vendeur de mort-aux-rats, et je t’embrasserais si tu ne sentais pas une odeur de soufre et de drogues infernales. Je suis prêt : à Deschesnaux et à Hocquart ! deux esprits noblement ambitieux, deux mécréants plus élevés, plus profonds, plus malicieux, plus… Je n’en dis pas davantage… et celui qui ne veut pas traiter comme il convient un homme de ma qualité, je lui coupe les racines du cœur… Allons, mes amis !

En parlant ainsi, il avala le verre que l’astrologue venait d’emplir avec un flacon qu’il avait eu le temps de faire apporter pendant les divagations de l’ivrogne. Celui-ci, ayant bu, tomba bientôt ivre mort, car c’était de l’alcool pur qu’on venait de lui verser. On le porta au manoir et on le coucha.

Louise, qui avait tout entendu, ainsi que Taillefer, rejoignit en tremblant sa maîtresse, et Taillefer sentit sa compassion s’augmenter pour la jeune femme qu’il voyait livrée aux machinations de tels scélérats.

— Si je veux me mêler de cette affaire, se dit-il, je dois m’y prendre comme ce vieux scélérat quand il compose sa manne du Liban, et me mettre un masque sur le visage. Je quitterai donc l’auberge du « Canard-Blanc » demain, et je changerai de gîte aussi souvent qu’un renard poursuivi.

Léandre Gravel reçut les adieux de Taillefer avec un certain plaisir ; car le brave aubergiste, malgré toute sa bonne volonté, éprouvait une crainte profonde en songeant qu’il contrariait les projets du favori de l’intendant. Cependant, il assura Taillefer que lui et son maître le trouveraient toujours prêt à leur donner tous les secours qu’il lui serait possible de donner.

  1. Mammon, démon des richesses, selon l’Écriture.