Le manoir mystérieux/Une lettre

Imprimerie Bilodeau Montréal (p. 142-145).

CHAPITRE XXII

UNE LETTRE


Les fêtes qui allaient avoir lieu aux Trois-Rivières à l’occasion de la visite du gouverneur et de la marquise, étaient alors le sujet de bien des conversations. Les uns prétendaient que M. de Beauharnais avant appris qu’il devait être rappelé en France, après près de vingt ans de service au Canada, avait à communiquer certains ordres et intentions de la cour à M. Bégon qu’ils s’attendaient à voir nommer gouverneur général en remplacement du marquis. D’autres pensaient, au contraire, que sa visite avait pour but de préparer M. Bégon à la nomination de M. Hocquart à la charge de gouverneur du Canada.

L’intendant, au milieu de ses prospérités, se sentait l’homme le plus malheureux du pays. Les conséquences de son mariage secret l’effrayaient, et c’était avec un sentiment d’aigreur contre l’infortunée Joséphine qu’il s’accusait de s’être mis dans l’impossibilité de tourner toutes les chances d’élévation en sa faveur.

— Chacun, disait-il à son conseiller intime, Deschesnaux, pense que je puis épouser Mlle de Beauharnais et par là m’assurer les honneurs et le pouvoir de gouverneur général du Canada, de premier représentant de Sa Majesté en ce pays. Pour saisir ce pouvoir attrayant, l’ambition des grands caractères, je n’aurais qu’à étendre la main ; mais hélas ! cette main est enchaînée ! Et c’est au moment où je sens plus vivement les sacrifices que j’ai faits à Joséphine, qu’elle m’accable de lettres pour être reconnue publiquement. Elle me parle de cela comme si la marquise était prête à recevoir cette nouvelle avec le plaisir d’une mère qui apprend le mariage de son fils. Que dirait l’altière marquise si elle découvrait que l’ami auquel elle a laissé deviner son désir de le voir épouser sa nièce et sa protégée, sans qu’il fît rien pour paraître y être opposé, est déjà marié ? C’est alors que l’on verrait ce que peut la colère d’une femme influente. Cependant, Deschesnaux, il faut que Joséphine paraisse aux Trois-Rivières ; la marquise s’y attend, le gouverneur le veut. En vérité, le danger dont me menace mon horoscope, semble près de fondre sur moi.

— Le plus sûr moyen, dit Deschesnaux, serait de persuader à madame qu’elle doit feindre d’être pendant quelques instants la femme de votre humble serviteur.

— C’est impossible, Deschesnaux, elle ne voudra pas y consentir.

— Mais alors, M. l’intendant, ne pourrait-on pas chercher une personne pour jouer son rôle ?

— Vous oubliez encore que cette fausse dame Deschesnaux serait confrontée avec DuPlessis.

— On pourrait éloigner DuPlessis ; il y a mille moyens, pour un homme d’État, de faire disparaître un importun qui épie ses secrets.

— Cela serait inutile ou dangereux, car si le gouverneur ou la marquise avait un soupçon, et Bégon sera là pour leur en suggérer, on ferait venir le vieux seigneur de Champlain ou quelqu’un de sa maison.

— Dans ce cas, monsieur, je ne vois d’autre moyen qu’un voyage à la Rivière-du-Loup, entrepris par vous, pour demander à votre épouse, au nom de son affection, son consentement aux mesures que votre sûreté exige.

— Deschesnaux, j’ai honte de la presser de consentir à ce qui répugne à la noblesse de son caractère. Mais allez-y vous-même ; le diable vous a donné l’éloquence qui sait plaider les mauvaises causes.

— Si vous voulez, monsieur, que j’aille représenter à Mme Hocquart l’urgence de la mesure qu’elle doit accepter, donnez-moi une lettre pour elle, et comptez que j’épuiserai toutes les bonnes raisons pour lui persuader que la plus grande preuve d’affection qu’elle puisse vous donner, est de consentir à porter mon humble nom pendant une demi-journée seulement.

M. Hocquart se mit à écrire, et commença deux ou trois lettres, qu’il déchira. Enfin, il traça quelques ligues pour implorer Joséphine, au nom de l’honneur et de la vie de son époux, de consentir à porter le nom de Deschesnaux pendant le séjour du gouverneur et de la marquise aux Trois-Rivières. Ayant signé et scellé la lettre, il la remit à Deschesnaux en lui ordonnant de partir sur-le-champ.

L’intendant demeura alors absorbé dans ses réflexions, et n’en fut tiré que par le galop du cheval de Deschesnaux, qui s’éloignait. Il se leva précipitamment et courut vers la fenêtre avec l’intention de révoquer l’indigne message qu’il venait d’adresser à son épouse, mais il était trop tard, Deschesnaux était déjà disparu à l’encoignure de deux rues. À la vue du firmament, qu’il regardait comme le livre du destin, l’intendant rejeta de son âme toute pensée magnanime.

— Le voilà, se dit-il, le champ azuré où poursuivent leur cours ces astres dont l’influence est si puissante sur nous ! L’heure approche, l’heure que je dois désirer et redouter en même temps !… Mais je ne veux pas chercher à pénétrer ces mystères redoutables. Il faut que j’attende. Le moment viendra où je m’élancerai de toute ma force, et où j’entraînerai ce qui s’opposera à mon passage.

Pendant que l’intendant s’égarait dans les rêves extravagants de son ambition, Deschesnaux continuait son chemin vers la Rivière-du-Loup, où il devait arriver le lendemain, et il supputait les chances qu’il avait de trouver la maîtresse du manoir tout à fait intraitable.

— En ce cas, pensait-il, Théodorus jouera son rôle, et la maladie de Mme Deschesnaux sera l’excuse de son absence aux Trois-Rivières. Ce sera même une longue et dangereuse maladie, si la marquise et Mlle de Beauharnais continuent à regarder l’intendant d’un œil favorable. En avant, mon bon cheval ! L’ambition et l’espoir de la vengeance percent mon cœur de leurs aiguillons, comme j’enfonce mes éperons dans tes flancs poudreux. Avançons, mon fier coursier, avançons, le diable nous pousse tous les deux !